Abdications forcées et déchéances.--Les sires de
Chambéry.--Cadets de princes se faisant bourgeois et
marchands.--Les Quinson.--La maison de Viego.--Grandeur et
décadence des sires de Bardonnenche.--Pierre de Bardonnenche,
ouvrier.--Épicerie et chevalerie.--Épiciers
seigneurs.--_Primò vivendum._--La maison du Terrail.
Grand fut le nombre des gentilshommes que la nécessité réduisit à
résigner leur privilège[467], à se réfugier dans les villes,[468] non
sans une secrète amertume, à demander aux trafics de la bourgeoisie, à
quelque métier, le pain de chaque jour, une laborieuse aisance. Des
chevaliers, de grands seigneurs même,[469] s'arrêtèrent à ce parti. On
n'ouvre pas un nobiliaire consciencieux sans y rencontrer de ces
abdications, trop souvent suivies d'irréparables déchéances. Les
Chambéry, antiques dynastes qui, dès le commencement du XIe siècle,
étaient seigneurs du château et du bourg de leur nom (plus tard
capitale du duché de Savoie), vendirent le bourg au comte Thomas de
Savoie, en 1232, et, quelques années après, le château, dernier débris
de leur grandeur.
[467] P. L. Jacob, _Curios. de l'hist. de France_, p. 202.
[468] R. de Belleval, _Nobil. de Ponthieu_, p. 694.
[469] Borel d'Hauterive, t. XXV, p. 240.
Un de leurs descendants, N... de Chambéry, était en 1411 hôtelier et
syndic de la ville dont ses aïeux avaient été les maîtres.[470] Les
cadets des princes de Mortagne et vicomtes de Tonnay, étant pauvres,
se firent bourgeois et commerçants[471]. Christophle Angenoust,
marchand, vivant en 1600, «se disoit noble champenois d'origine».[472]
En 1303, Philippe Riboud est chevalier; deux siècles après, les Riboud
ne sont plus que bourgeois de Montluel, et qualifiés «honnestes
hommes»;[473] Mr de Belleval cite les Grébaumaisnil, ancienne famille
noble, déchue au XVIe siècle,[474] si particulièrement cruel aux
gentilshommes. Mr de Rivoire cite les Fassion, les Montlovier, les
Noir, damoiseaux en 1311, puis «perdus dans l'obscurité», les
Nicollet, d'ancienne noblesse, «perdus dans les emplois de basse
judicature», les Pélisson, les Quinson. Cette dernière famille, «qui
offre de singulières vicissitudes, remonte à Lancelot de Quinson,
damoiseau de Sassenage, en 1339». Vincent de Quinson, dit Luce, est
qualifié «noble et discret homme» dans son contrat de mariage du 15
janvier 1529 avec noble et honneste vierge Françoyse Naturel... Il
paraît qu'il jugea à propos, vu son maigre patrimoine, de s'établir
marchand à Villebois pour rétablir sa fortune. Dès lors il prend
presque constamment la simple qualification d'«honorable homme[475]
Luce Quinson, marchand de Villebois», qualification sous laquelle il
fit de nombreuses acquisitions de terres, prés, vignes et bois, son
commerce nous paraissant avoir prospéré assez rapidement. Il testa le
24 août 1558 sous le nom d'«honorable homme Luce Quinson, bourgeois et
habitant de Villebois», élisant sa sépulture dans la chapelle fondée
par ses prédécesseurs dans l'église de Villebois. Il reçut, au mois de
décembre 1559, des lettres-patentes du duc Emmanuel-Philibert de
Savoie confirmant et reconnaissant son ancienne origine. Guy Allard
lui donne le titre de capitaine général de la justice en Bresse et en
Bugey. Son fils aîné, noble Antoine de Quinson, marié à d{lle} Françoise
de Gorras, fille de noble Humbert de Gorras, bourgeois de Lagnieu, fut
gentilhomme ordinaire de la maison du duc de Savoie.[476]» Un érudit
normand, Mr Amédée du Buisson de Courson, membre honoraire du Conseil
Héraldique de France, cite un gentilhomme du XVIe siècle qui, s'étant
voué au commerce, acquit de grands biens, et dont les enfants
obtinrent des lettres de réhabilitation de noblesse[477]. Voici les
Viego, maison chevaleresque connue dès le XIIIe siècle, ayant eu un
chanoine comte de Lyon en 1390: «Toutes ses branches étoient éteintes
en 1660, dit le Laboureur, à l'exception d'une, laquelle ayant dérogé,
celuy qui reste de cette branche ayant achepté le fief de Rapetour,
ancien bien des Viego, médite aujourd'huy sa réhabilitation, que je
luy souhaite, pourvu qu'il use mieux des titres qui luy ont esté remis
par son vendeur, et principalement d'un inventaire de ces titres,
lequel, avec ce que j'en ay recouvré d'ailleurs, auroit donné beaucoup
de lumière à cette maison, véritablement noble, mais avilie et
obscurcie par la pauvreté et le temps.»[478]
[470] Cte A. de Foras, _Armor. de Savoie_, t. I, p. 347.
[471] Borel d'Hauterive, t. XXX, p. 194.
[472] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 144.
[473] Ph. le Duc, _Pap. curieux d'une famille de Bresse_, 1862,
p. 7, 12.
[474] _Nobil. de Ponthieu_, p. 463.
[475] Les qualifications d'«honorable» et «honneste» furent
communes à l'origine entre la Noblesse et la Bourgeoisie,
jusqu'au temps de leur complète scission; elles devinrent alors
des qualificatifs exclusivement bourgeois.--_Cartul. de l'évêché
de Langres_, p. 63, ann. 1274: «Honorable baron et saige le
bailly de Langres».--_Coll. de Bourgogne_, t. X, fol. 184, fin du
XIIIe s.: «Cy gist noble et honnorable dame... fame monseigneur
Jehan, chevallier, sires de Fontaines.»--_Quittances_, t. VII, p.
466, 468, ann. 1347: «Homme honnorable et honneste monseigneur
Ph. le Despencier, chevalier et chastellain de
Carenten.»--Monstrelet, p. 5, ann. 1400: «Noble homme et
honorable personne Michel d'Orris.»--Dom Villevieille, _Trésor_,
t. XLIX, vo Hennequin, 1403: «Honneste femme Jehanne Hennequin,
femme de noble homme Mahiet Paaillon, escuyer»; t. XCI, vo
Villefranche, 1452: «Honnorables Jehan de Villefranche et
Bérenger de Copons, damoiseaux.»--Cf. Dom Caffiaux, _Trésor_,
1777, p. XXVIII, et les consultations de Pierre d'Hozier et de
Mrs de Sainte-Marthe, ap. _Revue Nobiliaire_, t. X, p. 469 et
suiv.
[476] _Armor. de Dauphiné_, aux noms cités.
[477] _Rech. Nobil._, p. 352, note.
[478] Le Laboureur, cité par le Mis de Rivoire, _Armor. de
Dauph._, p. 791-792.
Les seigneurs de Bardonnenche du XIe au XIVe siècle, ne relevant que
de Dieu et de leur épée, étaient à peu près souverains dans leurs
domaines. La pauvreté atteignit cette race périllustre, mais sans lui
ravir la fierté de la noblesse de son origine; elle portait haut son
écu sans tache ni souillure. «Elle vint à Saint-Etienne vers la fin du
XVe siècle, s'efforçant d'oublier la grandeur des souvenirs qui
jusque-là avait occupé ses pensées, et tâchant que personne ne pût
reconnaître en elle cette noble race qui se montra si belle, dès le
commencement où elle apparaît au fond des premiers temps de la
féodalité. Elle y réussit complètement; pendant un siècle, elle y
végéta entièrement inconnue; car il est à remarquer que toutes ces
familles dépaysées n'ont pu se résoudre, dans les commencements, à se
mêler des affaires publiques et vivre de la vie commune. Elle tirait
son nom de la vallée de Bardonnenche, qu'elle possédait déjà au XIe
siècle, et n'avait jamais reconnu d'autre suzerain que le chef de
l'Empire, à qui elle prêtait foi et hommage. Ce ne fut qu'au XIVe
siècle que cette puissante famille s'avoua vassale des Dauphins; elle
s'était tellement accrue que la terre de Bardonnenche se trouva
divisée en coseigneuries, qui appartenaient à trente chefs de famille
du même nom, dont le Dauphin reçut l'hommage en 1330.» Dans le terrier
de la ville de Saint-Etienne, en 1515, est mentionné «Pierre de
Bardonnenche, ouvrier»;[479] le quatrième de ses petits-fils, aussi
nommé Pierre de Bardonnenche, commença par tenir un magasin
d'épiceries à Limoges, et le transféra ensuite à Saint-Etienne,
probablement en 1612, après la mort de Jacques, son frère aîné, par
l'inventaire duquel on voit qu'il faisait un énorme commerce
d'épiceries». La grande fortune que fit Pierre de Bardonnenche
«porterait à croire qu'il tenait les deux maisons de commerce de
Limoges et de Saint-Etienne. Sa fortune s'élevait, à sa mort, à la
somme, fabuleuse alors pour Saint-Etienne, de 324.000 livres. Il testa
le 6 avril 1637, et légua mille livres à l'Hôtel-Dieu et trois mille
livres pour marier de pauvres filles... Son nom, éteint depuis plus de
deux cents ans à Saint-Etienne, s'est pourtant conservé dans celui
d'un très vaste domaine situé dans la montagne de Sorbier, encore
appelé Bardonnenche.»[480]
[479] «Petrus Bardonnenchi, faber de Sancto Stephano.»
[480] De la Tour-Varan, _Armor et généal. des familles de
Saint-Étienne_, p. 24-29.
Si le privilège de la noblesse consistait à payer l'impôt du sang et à
se ruiner, on voit que le privilège de la bourgeoisie était d'une tout
autre nature. L'épicerie rendait amplement tout ce qu'avait coûté la
chevalerie, et je m'imagine qu'ils étaient aussi de bon lieu,
«Eustache Langloys, bourgois et espicier de Sainct-Omer», qui, en
1300, revêtait ses quittances de fournitures, «de dragée blanche et
de sucre» de son scel, portant un écu chargé d'une épée de
chevalier;[481] «Guérin de la Clergerye, espicier bourgois de Paris,
seigneur de Montrouge», en 1351;[482] et cet autre qui rend aveu
féodal en 1454: «De vous noble homme monseigneur Guillaume de
Thouars... je Jehan Ligier, espicier, tiens et advoue a tenir a foy et
hommaige simple...»[483] Et encore «Jehan Noble, espicier et vallet de
chambre du Roy nostre sire», qui, en 1371, donne quittance munie de
son scel armorié.[484] _Primo est vivendum_, et l'épicerie servait,
par surcroît, à redorer le blason. Ces nobles épiciers firent-ils pas
mieux que de se plaindre, et de choir, par exemple, aux degrés les
plus infimes de la domesticité,[485] dans la basse bohême, sur les
tréteaux de comédiens nomades,[486] ou de s'ensevelir dans les
ténèbres de la roture, comme la branche aînée du lignage du
«chevalier sans peur et sans reproche»?[487]
[481] Demay, _Sceaux d'Artois_, no 1270.
[482] _Cartul. des Blancs-Manteaux_, p. 175.
[483] Dom Villevieille, _Titres orig._, t. XXXIV, p. 46.
[484] Clairambault, _Sceaux_, t. LXXXI; p. 6369.
[485] La Roque, _op. cit._, p. 350-351.
[486] Voy., sur les vicissitudes de J.-B. l'Hermite de Souliers,
Henri Chardon, _Nouv. documents sur les comédiens de campagne et
la vie de Molière_, ap. _Revue hist. du Maine_, t. XVIII-XX,
1885-1886.
[487] Des auteurs font remonter la maison du Terrail au IXe
siècle; la filiation part d'Aubert du Terrail, en 1320,
quartaïeul de Charles du Terrail, sgr de Bernin, chef de nom et
d'armes, marié vers 1550 à Soffre d'Arces, dite «la belle
Couvat», d'un illustre lignage du Dauphiné. Leur fils aîné,
«Jaime Couvat du Terrail», et tous ses descendants sont dits
«laboureurs», et le nom de «du Terrail» disparaît des actes. Un
jugement du tribunal civil de Grenoble, du 3 déc. 1838, a
prescrit la rectification des actes de l'état civil, en ce sens
que le nom de Couvat y sera précédé de celui de «du Terrail». (De
la Tour-Varan, _op. cit._, p. 372-391.)