CHAPITRE XXIV

Martyrologe de la Noblesse.--Gentilshommes cultivateurs et

charbonniers.--Le chevalier de Pradt.--Le négoce, interdit

aux Nobles, réservé au Tiers-Etat.--Femme de gentilhomme,

publique marchande.--Jean le Bigot.--Édit de

1669.--Gentilhomme chapelier.--La maison de Vallier.

Que pouvaient faire ceux des Nobles appauvris qui n'avaient pas une

instruction suffisante pour devenir avocats ou notaires, médecins

ou apothicaires, voire procureurs? Nous allons les voir à l'œuvre,

et ce n'est pas une des faces les moins curieuses et les moins

instructives de l'histoire, on pourrait dire du martyrologe de la

Noblesse. Les uns prenaient à ferme les revenus d'une châtellenie,

comme «Guibert de Thiéry, damoiseau, fermier des revenus du château

de Saint-Mural»,[453] en 1356, ou étaient receveurs d'opulents

seigneurs, comme «Jehan de Brée, escuier»,[454] en 1474. Ceux-ci,

voulant au moins pouvoir dire comme Job en sa misère, _in meo nidulo

moriar_, faisaient valoir de leurs mains les terres qui leur

restaient. «Est à remarquer, dit un juriste du XVIIe siècle, que ceulx

qui ont privilège d'exemption pour la noblesse ou prestrise, ne

peuvent estre imposez en la taille contre leur privilège, sous ombre

de ce qu'ils travaillent de leurs mains en leurs propres possessions,

comme nous avons veu aucuns gentilshommes en ce pays, contraincts par

la nécessité de labourer, cultiver et ensemencer les terres,

moissonner et battre les bleds y provenus, coupper les boys de

tailles, les mettre en fagots et les porter sur leurs dos en leurs

maisons.»[455] Ceux-là se faisaient charbonniers, comme le frère du

trop fameux abbé de Pradt, «d'une famille très ancienne mais très

pauvre, si pauvre que, avant la révolution, le chevalier de Pradt

avait dû adopter la profession de charbonnier, qu'un gentilhomme

pouvait exercer sans déroger.... Le chevalier faisait donc du charbon

qu'il allait vendre lui-même, en sabots et l'épée au côté.»[456] De

rares _privilégiés_ obtenaient du Roi l'autorisation de faire valoir

des terres par leurs mains sans déroger à leur noblesse, comme

François de Saint-Pol, seigneur de la Porte, en 1755.[457]

[453] L. Barthélemy, _Chartes de la maison de Baux_, no 1354.

[454] Chartrier de Soulgé-le-Courtin, registre orig. pap.: «C'est

le double du compte que rend à noble et puiss. sgr monseigneur

Loys de la Palu, sgr de Sougé le Courtin et de St Mars du désert,

Jehan de Brée escuier, des receptes et mis. qu'il a faictz pour

et ou nom dud. sgr en sad. terre de Sougé le Courtin depuys le

jour de la feste de N. D. angevine lan 1474...»

[455] Le Brun de la Rochette, liv. II, p. 182.

[456] G. d'Orcet, _Les grands pauvres_, p. 4.

[457] Merlet, _Invent._, t. I, p. 292.

L'empereur Honorius avait interdit le commerce aux grands, non comme

déshonorant, mais «parce qu'ils auraient eu toute facilité pour nuire

aux personnes de condition inférieure.»[458] Nos Rois, gardiens-nés de

l'honneur chevaleresque et des privilèges de chaque classe,

interdirent le commerce aux Nobles pour d'autres motifs. «On ne met

pas en doute, dit La Roque, si l'on doit trafiquer de quelque manière

que ce soit pour remédier à son indigence, mais si les gentilshommes

se peuvent mesler du négoce, parce qu'il semble être _réservé au

Tiers-Estat_, qui se trouve chargé des impositions ordinaires. La

Noblesse est née entre les armes, elle s'augmente dans l'exercice de

la guerre, et il semble que cette qualité ne peut se conserver en

contractant avec des hommes mercenaires, qui passent leur vie dans

l'inclination continuelle de s'enrichir.»[459] Ainsi, les Nobles

étaient condamnés à passer la leur dans l'inclination continuelle de

s'appauvrir, et Pasquier le dit crûment en ces termes: «Quant aux

François, ils tiennent non-seulement pour un acte desrogeant à la

noblesse, _mais mesme pour un crime_, d'exercer le négoce, estimant

ceste action basse, et ceulx qui s'y portent deviennent poltrons,

abandonnans l'ombre des lauriers pour prendre celuy des

bouticques.»--«Nos Rois, ajoute La Roque, avoient défendu étroitement

à la Noblesse toute sorte de négoce, de peur qu'elle ne s'avilît et ne

s'abaissât par ce commerce. Ce fut pour cette raison que François Ier

rendit une ordonnance à Aumale en avril 1540, et que Charles IX,

tenant ses Estats à Orléans l'an 1560, défendit à tous gentilshommes,

comme aux gens d'Église, de trafiquer de marchandise et de prendre ou

tenir des fermes par eux ou par personnes interposées, à peine d'être

privés du privilège de Noblesse.»[460] Un certain nombre de

gentilshommes, aux XVe et XVIe siècles, avaient cru pouvoir s'adonner

à quelque commerce «pour se soutenir»;[461] les timorés, sous le nom

d'un tiers, voire de leur femme, ce qui conste de la quittance

suivante:

«... Gilles Potier, garde du scel des obligacions de la viconté de

Caen... Savoir faisons que par devant Colin de Vernay, clerc tabellion

juré commis et establi en la ville et banlieue de Caen quant a ce qui

ensuit, fut presente Raoulle de Cahengnolles, femme de Jehan Langloys,

escuier, seigneur de Cohon, _publique marchande_, laquelle congnut et

confessa avoir eu et receu de honnorable homme pourveu et saige Gilles

Alespée, viconte de Caen, la somme de 28 soulz 8 deniers tournoys qui

deubz lui estoient pour 23 livres et dem. de plon en table, prinses

par le maistre des euvres pour mettre en plusieurs pertus des

goutieres des combles de la grosse tour du chastel de Caen... Ce fut

fait au lieu acoustumé lan de grace 1412, le 8e jour davril après

Pasques. _Signé_: C. Vernay.»[462]

[458] Cantù, _Hist des Ital._, t. III, p. 404.

[459] _Traité de la Nobl._, p. 251.

[460] La Roque, _ibid._, p. 252.

[461] Borel d'Hauterive, t. XXV, p. 154.

[462] _Pièces orig._, t. 1642, doss. 38161, Langlois, seigneurs

d'Oynel, p. 4, orig. parch.

Vers 1450, Maurice de la Noüe, gentilhomme de Bretagne, qui «se

mesloit auculne foys de marchandyse tant à la mer qu'à la terre»,

prit pour associé Jean le Bigot, qui «devint le plus riche bourgeois

de Saint-Brieuc, ville et fors bourgs», et fut anobli en 1480.[463]

Ainsi le commerce enrichissait, il anoblissait même, et les Nobles ne

pouvaient s'y livrer. Ce ne fut qu'au mois d'août 1669 qu'un édit de

Louis XIV, confirmé par la déclaration de décembre 1701 et par l'arrêt

du Conseil d'État du 28 avril 1727, leur permit de faire le commerce

de mer et le commerce en gros sans déroger à leur noblesse.[464] Après

les rigoureuses défenses de François Ier et de Charles IX, quelle

ressource restait aux appauvris? Quelques-uns, se cramponnant à leur

gentilhommerie, se résolurent à prendre un métier,[465] mais sans

abdiquer leur état, comme fit Mr de Vallier, de la branche de

Vaulnaveys, dont était Gaspard, maréchal et grand-croix de l'Ordre de

Saint-Jean de Jérusalem, fils de Claude et d'Odette Alleman, qui

défendait Tripoli lorsque cette ville fut prise par les Turcs vers la

fin du XVIe siècle. «Cette branche, ajoute Mr de Rivoire la Bâtie,

tomba dans la pauvreté, et son chef, père de sept fils et de sept

filles, voulant pourvoir à son existence et à celle de ses nombreux

enfants par son travail et sans déroger, présenta une requête au

parlement pour qu'il lui fût permis de s'adonner aux _méchanicques_,

avec promesse de vivre noblement dès qu'il aurait pu gagner une

fortune suffisante. Il se fit chapelier, et après avoir réalisé un

avoir convenable, il tint sa promesse et vécut noblement. Son

petit-fils, qui manquait d'ordre et d'énergie, fut attaqué dans sa

noblesse par la communauté de Vaulnaveys, et sut si mal se défendre

qu'il succomba dans cette attaque vers 1685.» Plus heureuse fut la

branche de By, dont le chef, le comte de Vallier, siégeait en 1789 aux

États Généraux parmi les membres de la Noblesse de l'élection de

Vienne.[466]

[463] _Anc. évêchés de Bret._, t. II, p. 281.--Voy. mon _Précis

généal. de la maison de la Noüe_, p. 54, 117, 118.

[464] Clairambault, t. CMXXVIII, fol. 4.

[465] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 417: «La Noblesse a ses

écueils, comme tous les autres biens du monde; la pauvreté

l'obscurcit souvent et la contrainct à s'abaisser à des employs

mécanicques.»

[466] _Armor. de Dauphiné_, p. 761-763.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 39 / 52 题