CHAPITRE XXIII

Molière tue les apothicaires.--La vérité sur ses

victimes.--Profession non dérogeante.--Nobles

apothicaires.--Apothicaires gouverneurs de villes et prévôts

des maréchaux.--Maréchal de France, petit-fils

d'apothicaire.--Petite-fille d'apothicaire, femme d'un du

Guesclin.--Jean l'apothicaire, époux d'une Châtillon.--Le

bâton de maréchal et le pilon d'apothicaire.--Comment on

commence et comment on finit.--Le coup de pied de

l'âne.--Comment on se relevait.

Si Molière, avec l'arme terrible du ridicule, blessa les médecins, ce

ne furent pas ses seules victimes; car on peut dire que l'impitoyable

comique tua les apothicaires. Aujourd'hui, leur nom n'est plus qu'un

archaïsme, nous ne les connaissons guère que par Molière, et la

gauloiserie s'accommode complaisamment de ces fausses couleurs. Or,

les apothicaires n'étaient pas ce qu'un vain peuple pense; inférieurs

aux médecins par la hiérarchie, ils leur furent quelquefois supérieurs

par le savoir, et tel apothicaire fut un parfait érudit, entouré

d'une grande et légitime considération.[424] Hiérarchiquement

supérieurs aux chirurgiens, «ils prenoient leurs degrés dans les

universités, et, s'ils n'estoient docteurs, au moins ils estoient

licentiés, bacheliers ou maistres aux arts. Dans un tiltre recognu à

Angers le 9 septembre 1471, l'apothicaire de René, roy de Sicile, duc

d'Anjou et Comte de Provence, prend les qualités de Noble et

d'honorable, et tient mesme rang que le physicien ou médecin.»[425] Je

surprendrai sans doute plus d'un de mes lecteurs en disant que la

profession d'apothicaire, considérée comme un art, ne dérogeait pas à

la noblesse, à moins qu'il ne s'y joignît quelque trafic, comme

l'épicerie. Entre les innombrables lettres de relief de dérogeance

accordées par les Rois, on n'en trouve pas qui visent l'exercice de

cette profession. Les descendants d'Antoine Courtin durent se faire

réhabiliter, non parce qu'il avait été apothicaire,[426] mais parce

qu'il avait tenu des terres en fermage.[427] «Les Roys de France, dit

Papon, toutes fois et quantes qu'ils ont fait des édicts des

mestiers.., ont tousjours excepté les mestiers et arts des Apoticaires

et chirurgiens»,[428] qui ne pouvaient exercer qu'après avoir subi un

examen en présence de deux médecins et de douze maistres et prouvé

leur suffisance. Au XVIe siècle, comme les grands bourgeois, les

apothicaires étaient qualifiés «sire»;[429] au XVIIe, «noble

homme»,[430] et même, comme les conseillers au parlement, «monsieur

maistre».[431]

[424] P. A. Cap, _Un apothicaire belge au XVIe siècle, Pierre

Coudenberg_, 1862, in-8º.

[425] La Roque, _Traité de la Noblesse_, p. 371.

[426] _Preuves_, nos 2015, 2019, 2043.

[427] _Preuves_, nos 2024, 2210, 2216, 2314.

[428] _Arrests notables_, liv. XXIII, tiltre VIII, p. 1297.

[429] Bibl. nat., ms. franc. 8229, _Epitaphes_, p. 163, 179:

«1535. Honorable personne sire Guill. Guerrier, marchant

apothicaire d'Orléans... Sire Michel le Thoreau, marchant apoth.

d'Orléans.»

[430] Dom Villevieille, _Titr. orig._, t. XXXIV, p. 77: «Blois,

1632. Noble homme René Truchon, appothicaire du Roy.»

[431] _Coll. de Picardie_, t. CLXIV, fol. 232, lettre de Blayrie,

théologal d'Amiens, ann. 1622, adressée «à Monsieur, Monsieur

Maistre Michel d'Achery, marchand apothicaire, demeurant à

Saint-Quentin.»

On voit au musée du Louvre le sceau de Guillaume de la Blachère,

apothicaire du XIVe siècle.[432] La somme de considération dont

jouissaient les apothicaires, avant le temps de Molière, nous est

indiquée par plus d'un fait significatif. Jehan de Nant, apothicaire

du Roi en 1473, reçoit une pension de quatre cents livres,

considérable à l'époque;[433] de lui descendait peut-être Charles de

Nans, maistre apothicaire de Six-fours, qui fit enregistrer en 1699

ses armoiries, _d'or au chevron de sable chargé de 3 aigles

d'argent_;[434] et il n'est pas hors de propos de noter qu'il y avait

une ancienne famille chevaleresque du même nom.[435]

[432] Douët-d'Arcq, no 5857: «+ S. G. DE BLACHERIA. YPOTECARII.»

[433] _Coll. Blondeau_, t. CXXVI, p. 157.

[434] _Pièces orig._, t. 2089, dossier 47590, p. 2.

[435] _Ibid._, dossier 47591.

Gervais Neveu, d'abord marchand droguiste apothicaire, fut ensuite

gouverneur de Sablé, et résigna son gouvernement, en 1510, en faveur

de son fils puîné; l'aîné fut l'aïeul de Roland Neveu, dont la fille

unique, Renée, dame d'Auvers-le-Courtin, épousa Gabriel du Guesclin,

conseiller au parlement de Bretagne.[436]

[436] _Doss. bleu_ 12769, Neveu, _Généalogie_, par Mr du

Guesclin, p. 4.

En 1505, Claude, reine de France, fait don à Julien Baugé, son

apothicaire, de la terre et seigneurie d'Ingrande, près Blois.[437]

Jean Maillard, fils d'un apothicaire de Paris, fut reçu auditeur des

comptes en 1623.[438] Antoine Courtin, apothicaire en 1628, fils

d'apothicaire, fut prévôt des maréchaux de France en 1647.[439] Tel

apothicaire reçut des lettres de noblesse, sans discontinuer sa

profession,[440] preuve manifeste qu'elle n'était pas dérogeante. Le

bisaïeul du maréchal de la Meilleraye, Nicolas Fauques, était

apothicaire. «Cela ne prouve rien contre la naissance, dit très

justement à ce propos un érudit gentilhomme; nous voyons trop souvent,

hélas! les descendants des plus grandes races réduits à de modestes

professions, et j'en pourrais citer un grand nombre, si je n'étais

retenu par un sentiment de discrétion que le lecteur comprendra.»[441]

[437] _Catal. du cab. d'autogr. d'Antoine de Latour, secr. des

command. de S. A. R. Mgr le duc de Montpensier_, juin 1885, no

48, orig. parch.

[438] _Pièces orig._, t. 1760, doss. 41578.

[439] _Preuves_, nos 2046, 2102.

[440] P. L. Jacob, _Curiosités de l'hist. de France_, p. 208.

[441] Cte A. de la Porte, _Hist. généal._, p. 354.

On vient de voir un du Guesclin épouser l'arrière-petite-fille d'un

apothicaire; voici mieux encore: en 1278, «Chastelaine de Chastillon»

est veuve de «Jehan l'apothicaire de Dijon».[442] Il n'est pas douteux

que maints nobles appauvris embrassèrent cette profession, tant que la

satire moliéresque ne l'eut pas déconsidérée. Le 29 octobre 1390,

Charles VI ordonne de payer «à Estienne de Marle, nostre varlet de

chambre et apothicaire, ung roolle qui a esté veriffié et signé par

nostre amé et féal phisicien maistre Regnaut Freron».[443] En l'église

du Saint-Sépulcre, à Paris, se lisait cette épitaphe: «Cy gist

honorable homme Blaise Seguier, marchand apothicaire, bourgeoys de

Paris», décédé en 1510.[444] Charles de la Chapelle, marchand

apothicaire à Montluçon en 1580, était d'une ancienne maison

chevaleresque de ce nom.[445] A Saint-Eustache de Paris, au-dessous de

deux écussons, se lisait cette épitaphe:

«Cy gist honnorable homme Jacques Blondel, vivant appoticaire du Roy

et maistre appoticaire espicier et bourgois de Paris qui deceda aagé

de 67 ans le 14e jour de décembre 1621. Aussy gist honorable femme

Geneviefve Patin, veufve du dict deffunct.»[446] Il n'est pas

téméraire de supposer que cet apothicaire descendait de «noble homme

Jacques Blondel», vivant à Paris en 1516 et figurant dans un acte avec

des chevaliers de Flandre,[447] et que sa devise, _Crescit in

adversis virtus_, gravée sur sa tombe au pied de son écusson, le

rattachait au fidèle écuyer de Richard Cœur-de-lion.--Autre épitaphe,

à Saint-Jacques de la Boucherie:

«Cy gist honnorable homme Claude de Baillon, marchand apoticaire et

espicier et ancien consul de ceste ville de Paris. Il decedda le 7 de

juin 1639. Priez Dieu pour luy!»[448]

[442] Dom Caffiaux, _Trésor_, Cab. des titres, no 1209, fol. 97

vo.

[443] _Chartes Royales_, t. X, p. 268.

[444] _Généalogies_, p. 14.

[445] _Pièces orig._, t. 675, doss. 15778, p. 187.--Voy.

ci-après, au chap. XXVII de cette Introduction, l'extrait des

lettres de relief de dérogeance obtenues en 1700 par Louis de la

Chapelle.

[446] Cab. des titres, no 515, _Rec. des sépult. de Paris_, p.

143.

[447] Dom Villevieille, _Trésor_, t. XV, vo Blondel.

[448] _Dossier bleu_ 1201, Baillon, fol. 32 vo.

Claude de Baillon, apothicaire, espicier, bourgeois et consul de

Paris, était le troisième fils de Michel de Baillon, écuyer,

petit-fils de Guy de Baillon, guidon de la compagnie d'hommes d'armes

du preux La Hire. Et quel était le père de ce Guy? «Pierre de Baillon,

chevalier (neveu du mareschal de Baillon), tué à Poictiers en 1356;

gist aux Jacobins de Poictiers.»[449] Commencer par le bâton de

maréchal, et finir par le pilon d'apothicaire! Quelle instructive

addition à faire au triste et curieux chapitre de Mr le marquis de

Belleval intitulé: _Comment on commence et comment on finit![450]_ Le

_Mercure galant_, gazette des ruelles de cour, n'était pas tendre aux

fils d'Hippocrate, et son éclat de rire semble un écho de Molière:

Le père médecin, l'aïeul apothicaire,

Le bisaïeul peut-estre encore pis que cela,

Qui diable seroit noble à descendre de là?

[449] _Pièces orig._, t. 171, Baillon, fol. 165.

[450] _Lettres sur le Ponthieu._

C'était le coup de pied de l'âne au mérite ou au malheur. Qu'importe

la voie de labeur par laquelle on s'élève ou l'on remonte à son rang,

si la voie est honorable? On verra dans cette histoire généalogique un

apothicaire, petit-fils d'un écuyer, devenir prévôt des Maréchaux de

France, commander par conséquent en leur nom à la Noblesse, et se

faire chevaleresquement tuer au service de Louis XIV.[451]

[451] Antoine-Garnier Courtin, né à Roanne le 13 sept. 1598;

marié le 8 fév. 1628, à Pierrette Bouillefont, _aliàs_ de

Bouillefons, et en secondes noces, le 7 nov. 1632, à Claude

Dupuy; apothicaire et pharmacien de Roanne, en 1628; noble homme

Anthoine Courtin, commis à la recette générale des aides de

Roanne, en 1637; volontaire au régiment de Béthune-Charost, en

1645; prévôt des maréchaux de France et chevalier du guet de

Roanne, le 20 mai 1647; écuyer, seigneur des Jandons, le 15 août

suivant; écuyer, seigneur de Châteauneuf et des Jandons, en 1650;

tué, dans l'exercice de sa charge de prévôt des maréchaux, en

1652. (_Preuves_, nos 2026, 2046, 2050, 2072, 2095, 2102-2105,

2110, 2314).

Les maréchaux de France, chefs de la Noblesse militaire, étaient les

juges naturels du plus précieux de tous les biens: l'honneur! Il faut

lire, dans une excellente étude de Mr le Marquis de Belleval,[452] de

quel prestige était entouré, «dans une ville de province, chef-lieu

d'un bailliage ou d'une sénéchaussée», leur délégué, leur

représentant, «personnage devant lequel officiers et soldats se

découvrent avec une nuance plus marquée de respect». Dans une étude

sur la France d'autrefois, au chapitre de la noblesse déchue par

appauvrissement, il y aurait une page singulièrement intéressante à

écrire sous ce titre: _Comment on se relevait_.--Mais tous ne se

relevaient pas, surtout si brillamment.

[452] _Revue Nobiliaire_, t. XIV, p. 89.--Sur les fonctions et

les pouvoirs des prévôts des maréchaux, voy. Le Brun de la

Rochette, p. 145-146.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 38 / 52 题