Les médecins, enfants gâtés des Rois.--Les médecins à la
censure.--Les anoblis par médecine.--Renaud Fréron, premier
physicien de Charles VI.--Médecins gentilshommes.--Pluie
d'honneurs et de richesses.--Chirurgien-barbier devenu
premier ministre.--Les docteurs et la robe rouge.--Les
maîtres en physique et la satire.--Favoris de la fortune et
favoris de l'infortune.
On a remarqué que la satire de Molière, si dure aux médecins et aux
apothicaires, avait épargné les avocats et, en général, les gens de
robe;[394] peut-être ne voulut-il pas aller sur les brisées de Racine.
Longtemps avant Molière, la malignité s'était exercée contre les
médecins, enfants gâtés des Rois, et dont elle tympanisait cruellement
l'ignorance.[395] Froissart en médisait avec beaucoup de verve,[396]
et Pétrarque en faisait des plaisanteries.[397] Un pamphlet de
1651[398] se terminait par cet avis peu charitable:
Bonnes gens qui ne pouvez vivre
Sans piper et charlataner,
Ne regardez dedans ce livre
Que pour vous y voir condamner.
[394] Truinet, _Pourquoi Molière n'a pas joué les avocats_.
[395] Voy. Michaud, t. VI, p. 373-374.--Th. Sonnet, sr de
Courval, _Satyre contre les charlatans et pseudomédecins_, etc.
Paris, 1610, pet. in-8º.
[396] _Chroniques_, t. III, p. 174.
[397] Cantù, _Hist. des Italiens_, trad. franc., t. VII, p. 47.
[398] _Le chirurgien charitable_, par Guérin. Lyon, pet. in-8º.
Quatre ans après la mort de Molière, Guillaume de Besançon publiait un
autre pamphlet non moins virulent, _Les Médecins à la censure_.
L'extraordinaire faveur dont ils n'avoient cessé de jouir depuis des
siècles[399] était le secret de cette envieuse animosité. La médecine
menait communément aux honneurs les plus grands; aux gentilshommes
appauvris elle rendait la fortune et leur rang; aux roturiers elle
ouvrait les portes de la Noblesse. «Je suis de la vieille noblesse,
dit Béroalde de Verville, non admise _par médecine_, ni mairie, ni
eschevinage, ni lettres.»[400] Les anoblis «par médecine» sont
effectivement innombrables. Charles VI combla de biens Renaud Fréron,
son «premier physicien», et anoblit sa femme, fille d'un tavernier du
Roi.[401] Ce même prince anoblit en 1393 maistre Bernard Coursier,
licencié en médecine.[402] Raphaël de Taillevis, médecin du duc de
Vendôme, reçut en 1556 des lettres de noblesse.[403] Mr le marquis de
Rivoire la Bâtie cite plusieurs médecins dauphinois, les Villeneuve,
les Darcier, les Davin, etc., anoblis par Henri III et Henri IV.[404]
On ferait un gros livre avec la nomenclature des anoblis «par
médecine»; on en ferait un gros également avec la nomenclature des
gentilshommes esculapes: René de Fallaque, «escuyer», médecin fameux
au XVe siècle;[405] «noble homme et sage Mr Jacques Turgis, chevallier
et docteur en médecine qui decedda lan 1483 le 17e mars»;[406] «Salmon
de Bombelles, chevalier, conseiller et premier médecin du Roy»[407] en
1509, d'un vieux lignage représenté aux croisades;[408] un Saporta,
médecin de Charles VIII;[409] en 1525, Jean du Buisson, écuyer,
docteur en médecine, d'une ancienne maison de chevalerie normande,
aussi représentée aux croisades;[410] Guillaume de Baillou, médecin au
XVIe siècle, de race chevaleresque;[411] Honorat de Castellan, en
1560, conseiller et médecin ordinaire du Roi, premier médecin de la
Reine, époux d'Antoinette de Libel, dame d'honneur de la
Reine-mère;[412] en 1632, le petit-fils d'Antoine Dubost, écuyer, puis
chevalier, est médecin à Lyon.[413] La maison de Montlovier, très
ancienne en Dauphiné, «déchut peu à peu du rang qu'elle avait occupé,
et nous voyons Joseph de Montlovier, bourgeois de Crémieu, s'établir à
Crest, où il fut consul en 1683. Son fils, Louis de Montlovier, se
fixa à Vienne où il exerça la médecine.»[414]
[399] Cf. Moréri, vo médecins.
[400] _Le moyen de parvenir_, chap. C.
[401] _Sceaux_, t. L, p. 3769.--La Roque, _op. cit._, p. 62,
l'appelle erronément «Renaut Frérot»; toutes les quittances qu'il
donne aux trésoriers du Roi sont signées «R. Fréron».
[402] Arch. Nat., _Trés. des chart._, JJ. 142, no 52.
[403] _Généalogies_, p. 109.
[404] _Armorial de Dauph._, p. 184, 187, 572, etc.
[405] Saint-Allais, t. IV, p. 239.
[406] Farin, t. III, p. 348.
[407] _Sceaux_, t. XVII, p. 1127.
[408] _Chartes de croisade_, no 331, charte d'emprunt, Damiette,
2 nov. 1249: «Dominus Symon de Bumbellis».
[409] Borel d'Hauterive, t. XXI, p. 403.
[410] A. du Buisson de Courson, _Rech._, p. 193.--Voy. mon
_Nobiliaire des Croisades_, Notice sur la maison du Buisson, dans
la revue _La Terre Sainte_, no 224, 1er nov. 1884.
[411] Fret, t. III, p. 530.--_Gall. Christ._, t. XIV, col. 636:
1218, Simon de Baillou, chevalier.
[412] _Pièc. orig._, t. 613, Castellan, p. 5-7, 17.
[413] J. Guillien, _Rech. hist. sur Roanne_, publ. par Alph.
Coste, p. XXIV.
[414] G. de Rivoire, _Armor. de Dauph._, p. 435.
C'étaient de gros seigneurs que les médecins d'antan, et l'orgueil de
ceux qui parvenaient à s'insinuer dans le service de la Cour s'élevait
parfois jusqu'à l'insolence.[415]
[415] Par exemple, Jacq. Coythier, médecin de Louis XI.--Voy.
Marchangy, _Gaule poétique_, t. VIII, p. 236.
Tous les honneurs leur pleuvaient, sans parler des richesses, comme
l'eau court à la rivière; Arnulphe, 47e évêque d'Amiens, était fils de
Roger de Fournival, médecin de Louis VIII et de Louis IX;[416] les
chirurgiens mêmes pouvaient prétendre à tout; Pierre de la Brosse,
chirurgien-barbier de saint Louis, devint le premier ministre de son
fils. Robert du Lyon, médecin de Louis XI, fut gratifié du contrôle
général de la recette de Bordeaux, charge très lucrative, avec
permission de ne pas quitter la cour[417]; Ange Cato, autre médecin et
aumônier de ce prince, fut nommé à l'archevêché de Vienne;[418] Adam
Fumée, médecin de Charles VII et de Louis XI, devint maître des
requêtes et fut commis par Charles VIII à la garde des sceaux. «Il
s'apprend des Mémoires de Mr de Marolles, abbé de Villeloin, que
Guillaume, cardinal d'Estouteville, commissaire du roy Charles VII
pour la réformation des universités du royaume, permit aux docteurs de
la faculté de médecine de porter la robe rouge.»[419] Les grâces
pleuvaient encore sur les protégés des médecins; en 1392, par exemple,
Jehan le Gentilhomme déclare que «le Roy luy avoit donné la forfaiture
de Jehan Ernault, à la prière de messire Bertran du Guesclin, lors
connestable, dont Dieu ayt l'âme, et de maistre Gervays Crestien, lors
phisicien du Roy».[420] Après ce que l'on vient de lire, comment
s'étonner de la morgue des «maistres en physicque», de leurs rapides
enrichissements, de leurs sceaux aristocratiques,[421] de leurs
fructueux cumuls,[422] de l'arrêt du Conseil du Roi, du 4 janvier
1699, leur confirmant le droit de prendre «la qualité de Nobles»,[423]
qu'ils le fûssent ou non? Comment s'étonner surtout que les traits de
l'envie et de la satire n'aient pas épargné ces favoris de la fortune?
Mais, en pensant aux gentilshommes appauvris, déchus, qui cherchèrent
à se relever par la profession médicale, on soupçonne que beaucoup de
médecins avaient été d'abord les favoris de l'infortune.
[416] _Gall. Christ._, t. X, col. 1184.
[417] _Catal. de pièces hist._, Paris, librairie Voisin, 10 avril
1885, no 150.
[418] G. de Rivoire, p. 712.
[419] La Roque, _op. cit._, p. 371.
[420] _Quittances_, t. XXXIII, p. 1632.
[421] Douët-d'Arcq, nos 5905-5909.--Clairambault, _Sceaux_, t.
XL, p. 3015, sceau de «Pierre de Dye, maistre en physicque»,
1355.
[422] Dom Plancher, t. II, _Preuves_, p. 258, no 299, charte de
1360: «Actum in presencia Rob. de Balneolis, phisici, notarii
ejusdem loci.»
[423] _De la Nobl. des médecins et des avocats en France_, Paris,
1860, in-8º p. 8, 10, 29.