Comment on luttait contre la ruine.--Ecuyers de cuisine, maçons
généraux, gouverneurs des chiens.--Les Montholon et les
Lamoignon.--Avocats gentilshommes.--Avocat et homme
d'armes.--Le barreau menait aux honneurs.--La savonnette à
vilain.--Procureurs nobles.--Les Thumery.--Notaires et
tabellions.--Ecuyers et notaires.--Boutique, puis étude.
Pour quelques-uns que la guerre élevait ou enrichissait, les
obligations militaires, inhérentes à l'état de noblesse, étaient la
ruine pour la plupart des gentilshommes. Que pouvaient-ils faire pour
maintenir leur situation, pour parer aux catastrophes?
Les plus favorisés entraient dans la maison du Roi ou des princes, ne
répugnant pas même à des offices auxquels, avec les idées modernes, il
semble difficile d'accorder un caractère de noblesse; ou bien ils
briguaient les charges publiques, militaires ou civiles: gouverneurs,
baillis, prévôts, gardes-du-scel, verdiers, sergents royaux,
trésoriers, vicomtes-receveurs, avocats du Roi, grenetiers des
greniers à sel, chevaucheurs, etc. C'est ainsi qu'en 1309 Pierre de
Hangest est bailli de Rouen; en 1369, un Gontaut, trésorier de Louis,
duc d'Anjou; en 1393, Jehanin de Rochefort, chevaucheur du Roi; en
1404, Jehan Aubelet, «sergent d'armes du Roy nostre sire et maçon
général de mon dict seigneur»; en 1415, Godefroy de Barville, «advocat
du Roy nostre seigneur en la vicomté du Pontautou», et son sceau porte
un écu penché, timbré du heaume chevaleresque.[362] En 1432,
«Jehnequin Choisel», d'un vieux lignage de Vexin qui était très
probablement un ramage de la maison de Choiseul,[363] est, «escuier de
cuisine de Loys, Daulphin de Viennoys», et qualifié «gentilhomme» dans
des lettres de Charles VII.[364] En 1483, «Jehan de Valence, escuier,
gentilhomme de l'hostel du Roy», est «grenetier du grenier à sel de
Gisors».[365] Sous Charles VI, l'aîné de la maison de Dreux, issue en
ligne directe de Louis VI, est «varlet tranchant du Roy».[366] A
Saint-Martin de Chambly en Beauvaisis, sur une pierre tombale était
figuré «un chevalier armé», avec cette épitaphe: «Cy gist Litteard de
la Tour, escuier, _fruictier_ du roy nostre sire, qui trespassa lan
1293.»[367] Le 3 mai 1390, Charles VI mande à son trésorier de payer
40 francs «à nostre amé et féal chevalier Phelipes de Courguilleroy,
pour gouverner les chiens et varlez de nostre très cher et très amé
oncle le duc de Bourbonnoys».[368] Les plus instruits, parmi les
nobles appauvris, entraient dans les parlements, et quelques-uns,
comme les Montholon[369] et les Lamoignon[370], d'extraction
chevaleresque, en s'élevant aux plus hautes dignités de justice,
eurent l'allégresse de restituer à leur nom tout son antique éclat.
D'autres, de moins hautes visées, mettaient à profit leur instruction
pour embrasser les professions libérales, généralement lucratives; ils
se faisaient médecins, apothicaires, avocats, et, pour eux, ce n'était
qu'à moitié déchoir, puisque l'exercice de ces professions
n'entraînait pas la dérogeance.
[362] _Quittances_, t. II, p. 175; t. XVII, p. 756; t. XXXV, p.
1933; t. XLI, p. 3559; t. XLIX, p. 4934.
[363] Voy. ma notice sur la Maison de Choiseul, dans la revue _La
Terre-Sainte_, No 215, 15 juin 1884.
[364] _Coll. d'Anjou_, t. IX, No 3868: «Jehnequin Choisel... ou
aultre gentilhomme du pais.»
[365] _Pièces orig._, dossier Valence.
[366] Boulainvilliers, p. 245.
[367] P. Roger, _Nob. et chevalerie_, p. 196.--Au XVIe siècle,
N... de Larmain est «fruitier de la Reyne». (L. Guignard,
_Chouzy_, p. 69.)
[368] _Chartes Royales_, t. X, p. 258.
[369] Lazare de Montholon, conseiller au parlement de Bourgogne,
mort en 1537 (_Coll. de Bourgogne_, t. X, fol. 97), descendait
très probablement de Lazare de Monthelon, tué à Azincourt en 1415
(Courcelles, t. I, p. 57), qui lui-même descendait
vraisemblablement de Lazare de Montelon, chevalier, vivant en
1213 (B. N., Ms franc. 8237, _Épitaphes_, p. 209).
[370] Originaires du comté de Nevers, où, depuis le XIIIe siècle,
ils possédaient le fief de Lamoignon; «avant d'entrer dans la
magistrature, ils comptaient depuis plusieurs siècles dans la
noblesse d'épée.» (Vte de Ségur, _Les Seigneurs de Méry_, p. 73.)
«Les procureurs et practiciens, quoyqu'ils soyent extraicts de noble
famille, ne peuvent néantmoings se servir du privilège de la noblesse
pour l'exemption des tailles... De mesme n'est pas des advocats,
ausquels tant s'en fault que leur qualité et la robe fassent préjudice
à leur noblesse, qu'au contraire elle y adjouste suyvant la
disposition du droict.»[371] On voit, en effet, des gentilshommes
conserver, dans la profession d'avocat, leur qualification nobiliaire;
comme, en 1527, «maistre Loïs Blondel, escuier, licentié ès loix,
advocat»;[372] en 1551, «maistre Claude du Buisson, escuier, licentié
en la faculté des droicts, bourgeoys et advocat à Caen», et, en 1589,
«Tanneguy du Buisson, escuier, seigneur de Rommarie, advocat en la
cour du parlement de Rouen, conseiller en l'admiraulté du dict
lieu».[373] D'aucuns même, tout en étant avocats, faisaient le service
de guerre, comme, en 1452, «maistre Jehan de Piceleu», d'extraction
chevaleresque, homme d'armes de la compagnie de Pierre de Brézé, grand
sénéchal de Normandie.[374] Le barreau menait aux honneurs[375] les
éloquents et les habiles, leur ouvrait la porte des parlements et des
conseils, et même procurait aux non-nobles ce que le français, né
malin, avait surnommé «la savonnette à vilain»: le brevet de
«conseiller, secrétaire du Roi, Maison, Couronne de France, et de ses
finances». Les avocats exerçant aux justices et juridictions
inférieures étaient suspects de dérogeance, parce que la plupart
cumulaient avec leur état l'office de procureur;[376] «c'est pourquoi
Nicole Mauroy, se disant Noble et extraict de noble lignée, obtint des
lettres royaux données à Tours le 3 décembre 1461, par lesquelles il
lui fut permis de postuler comme avocat devant le bailly et le prévôt
de Troyes, et jouyr de la noblesse; sur cela, l'impétrant eut une
sentence à son bénéfice en l'élection de Troyes contre les habitans de
la ville.»[377] Le métier de procureur était tenu pour bas, et
pourtant la nécessité poussa plus d'un noble à s'y adonner; tels, en
1389, Jehan de Béthisy, procureur en parlement, dont le sceau porte un
écu chargé de deux pals sous un chef;[378] en 1481, Jehan de
Courcillon, procureur à la Ferté-Bernard;[379] vers 1580, Christophe
de la Chassaigne, «contrôleur et élu en l'élection de Nivernois, issu
de noble lignée et de prédécesseurs portans le titre de damoiseau»,
qui «obtint du roi Henri IV des lettres de réhabilitation, données à
Nantes en octobre 1593, pour avoir exercé la charge de procureur au
bailliage de Nivernois.»[380] Mêmes lettres de François 1er pour Jehan
de Thumery, écuyer, enregistrées à la Cour des Aides de Paris le 3
juillet 1542:
«Sur ce que de la partye du dict de Thumery... eust esté dict que de
feu Jehan de Thumery, escuier, seigneur de Sainct Goubain en nostre
pays de Picardye, qui estoit en son vivant noble personne et vivant
noblement, estoient yssuz entre autres enfans deux enfans, François et
Jehan de Thumery, dict chevalier, et Bertrand de Thumery, trisaïeul ou
proave dudict demandeur, duquel Jehan de Thumery dict chevalier (et
lequel fut faict chevalier au moyen de plusieurs faictz darmes par luy
faictz en nostre royaulme es guerres par noz predecesseurs conduictes
contre les Angloys, lequel nom de chevalier seroit depuys demouré a sa
lignée et postérité) seroit yssu Robert de Thumery dict chevalier,
duquel Robert seroit yssu Jehan de Thumery dict chevalier du Pont,
duquel chevalier du Pont seroit yssu Jehan de Thumery dict chevalier,
et dudict Jehan de Thumery seroit aussy issu maistre Anthoine de
Thumery dict chevalier, lieutenant du bailly de Vermandoys, et du dict
maistre Anthoine seroit yssu Pierre de Thumery dict chevalier, tous
lesquels dessus nommez estoient personnes nobles et vivoient
noblement, suyvoient noz armes et joyssoient du privileige de
noblesse... Lequel demandeur estant noble tant du costé paternel que
maternel, après le trespas de son dict père, auroit suyvy lestat de
praticque et esté procureur en nostre chastelet de Paris et icelluy
estat exercé par aucun temps et jusques autour de Pasques 1538, dès
lequel temps il auroit icelluy du tout delaissé pour vivre noblement
sans faire aucun acte desrogeant à noblesse; et pour autant que le
dict demandeur, en exerçant ledict estat de procureur, auroit desrogé
à sa dicte noblesse...»[381] Sur le vu de ces lettres de relief, la
Cour des Aides condamna les habitants de Villepreux, qui avaient taxé
Jean de Thumery au rôle des tailles.
[371] Le Brun de la Rochette, livre II, p. 183.
[372] _Pièces orig._, t. 371, Blondel, p. 59.
[373] A. du Buisson de Courson, _Rech. nobil._, p. 127, 193.
[374] _Sceaux_, t. CXXIII, p. 515.
[375] Après vingt ans d'exercice, les docteurs régents des
facultés de droit acquéraient la noblesse comitive.
[376] Voy. aux Preuves, No 1933, l'arrêt du 13 juin 1665, relatif
aux héritiers de René Courtin.
[377] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 357.
[378] _Pièces orig._, t. CCCXXVI, Béthisy, p. 4, 94.
[379] L. Charles, _De l'adm. d'une commun._, p. 72.
[380] La Roque, _op. cit._, p. 356.
[381] _Pièces orig._, dossier Thumery, orig. parch.--En juillet
1526, «honorable h{e} Nic. de Neufbourg, marchant et bourgeoys de
Paris», acquiert douze arpens de terre, à Sarcelles, de «Maistre
Johan de Thumery, procureur ou chastellet de Paris, et Marguerite
Josset, sa femme.» (_Ibid._).--Martin Courtin, seigneur de
Pomponne, eut pour première femme Isabeau de Thumery. (_Preuves_,
No 1375).
L'office de notaire et de tabellion ne fut considéré comme dérogeant
que vers le XVIe siècle. Il fut un temps, dit Chorier, «où cet art,
bien loin de desroger à la noblesse, estoit mesme un exercice noble.»
L'édit royal de 1532 «contenoit que les notaires et tabellions
n'écriroient plus en latin; qu'ils contracteroient en françois; que
ces charges, qui n'ont esté exercées _que par des Nobles_, l'ont esté
enfin indifféremment par toute sorte de personnes, sans considérer
leur naissance, leur érudition et leurs mérites.»[382] Du temps de
César de Nostradamus, en Provence et dans le Comté Venaissin, «une
partie des gentilshommes descendait de notaires, qui contractaient en
latin et non en langage vulgaire, étaient gens de sçavoir et avaient
rang entre les barons et nobles du pays»; Pierre de Tressemannes, fils
d'un notaire, testant en 1463, fit «son héritier Honorat, l'un de ses
fils, s'il n'entroit point dans l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem,
dit de Rhodes».[383] L'_Armorial de Dauphiné_ cite un certain nombre
de maisons nobles ayant exercé le notariat et le tabellionnage sans
déroger.[384] On en trouve aussi en Bretagne, en Normandie, en Berry,
un peu partout.[385] Pierre le Roux, en 1527, prend dans les actes les
qualités d'«escuier, tabellion de la sergenterye de Moyaux»[386].
Claude d'Urac est qualifié «escuyer et notaire» dans son contrat de
mariage du 23 juillet 1542. Noble Bertrand de Rosset, notaire, syndic
et archivaire d'Aix en 1421 et 1432, maria sa fille à Isnard d'Agoult,
baron d'Ollières, et lui donna en dot, entre autres terres, la
baronnie de Belleau.[387] Les noms les plus illustres se rencontrent
dans le notariat: en 1257, Oudard de Joinville, clerc, notaire de la
cour de Laon;[388] en 1489, Jean d'Ampoigné, «notaire et praticien en
cour laye, adjoinct du lieutenant du seneschal d'Anjou»;[389] en 1555,
Jean de Louvencourt, notaire à Paris, père de Marie de Louvencourt,
femme de Guillaume Pingré, marchand de camelot à Paris, dont une fille
mariée à Gérard Colbert, orfèvre;[390] en 1636, André de Maillé,
notaire à Changé;[391] en 1745, Charles d'Aligre, notaire à
Sours.[392] La «bouticque»[393] du notaire était remontée au rang
d'«estude», qu'elle ne devait plus perdre.
[382] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 360.--Cf. Tiraqueau, _De
Nobil._, cap. XXX.
[383] La Roque, p. 363-368.
[384] G. de Rivoire la Bâtie, p. 148-149.
[385] La Roque, _loc. cit._
[386] _Cartul. d'Abenon_, fol. 65.
[387] La Roque, p. 364, 365.
[388] _Cartul. de St-Michel-en-Thiérache_, p. 280.
[389] _Coll. d'Anjou_, t. IX, no 4105.
[390] _Cartul. des Blancs Manteaux_, p. 153.--_Pièc. orig._, t.
910, doss. 20092, p. 1.--Par contrat du 27 juill. 1607,
Marguerite, fille de Gérard Colbert et de Marie Pingré, fut
mariée à noble homme Jean Courtin, seigneur de Cormeilles.
(_Preuves_, nos 1780, 1781.)
[391] L'abbé Guiller, t. I, p. 35.
[392] Merlet, _Invent._, t. I, p. 181.
[393] _Preuves_, no 2000{2}, acte de 1520: «Faict... en la
bouticque dud. maistre Jacques Victon...»