CHAPITRE XXI

Comment on luttait contre la ruine.--Ecuyers de cuisine, maçons

généraux, gouverneurs des chiens.--Les Montholon et les

Lamoignon.--Avocats gentilshommes.--Avocat et homme

d'armes.--Le barreau menait aux honneurs.--La savonnette à

vilain.--Procureurs nobles.--Les Thumery.--Notaires et

tabellions.--Ecuyers et notaires.--Boutique, puis étude.

Pour quelques-uns que la guerre élevait ou enrichissait, les

obligations militaires, inhérentes à l'état de noblesse, étaient la

ruine pour la plupart des gentilshommes. Que pouvaient-ils faire pour

maintenir leur situation, pour parer aux catastrophes?

Les plus favorisés entraient dans la maison du Roi ou des princes, ne

répugnant pas même à des offices auxquels, avec les idées modernes, il

semble difficile d'accorder un caractère de noblesse; ou bien ils

briguaient les charges publiques, militaires ou civiles: gouverneurs,

baillis, prévôts, gardes-du-scel, verdiers, sergents royaux,

trésoriers, vicomtes-receveurs, avocats du Roi, grenetiers des

greniers à sel, chevaucheurs, etc. C'est ainsi qu'en 1309 Pierre de

Hangest est bailli de Rouen; en 1369, un Gontaut, trésorier de Louis,

duc d'Anjou; en 1393, Jehanin de Rochefort, chevaucheur du Roi; en

1404, Jehan Aubelet, «sergent d'armes du Roy nostre sire et maçon

général de mon dict seigneur»; en 1415, Godefroy de Barville, «advocat

du Roy nostre seigneur en la vicomté du Pontautou», et son sceau porte

un écu penché, timbré du heaume chevaleresque.[362] En 1432,

«Jehnequin Choisel», d'un vieux lignage de Vexin qui était très

probablement un ramage de la maison de Choiseul,[363] est, «escuier de

cuisine de Loys, Daulphin de Viennoys», et qualifié «gentilhomme» dans

des lettres de Charles VII.[364] En 1483, «Jehan de Valence, escuier,

gentilhomme de l'hostel du Roy», est «grenetier du grenier à sel de

Gisors».[365] Sous Charles VI, l'aîné de la maison de Dreux, issue en

ligne directe de Louis VI, est «varlet tranchant du Roy».[366] A

Saint-Martin de Chambly en Beauvaisis, sur une pierre tombale était

figuré «un chevalier armé», avec cette épitaphe: «Cy gist Litteard de

la Tour, escuier, _fruictier_ du roy nostre sire, qui trespassa lan

1293.»[367] Le 3 mai 1390, Charles VI mande à son trésorier de payer

40 francs «à nostre amé et féal chevalier Phelipes de Courguilleroy,

pour gouverner les chiens et varlez de nostre très cher et très amé

oncle le duc de Bourbonnoys».[368] Les plus instruits, parmi les

nobles appauvris, entraient dans les parlements, et quelques-uns,

comme les Montholon[369] et les Lamoignon[370], d'extraction

chevaleresque, en s'élevant aux plus hautes dignités de justice,

eurent l'allégresse de restituer à leur nom tout son antique éclat.

D'autres, de moins hautes visées, mettaient à profit leur instruction

pour embrasser les professions libérales, généralement lucratives; ils

se faisaient médecins, apothicaires, avocats, et, pour eux, ce n'était

qu'à moitié déchoir, puisque l'exercice de ces professions

n'entraînait pas la dérogeance.

[362] _Quittances_, t. II, p. 175; t. XVII, p. 756; t. XXXV, p.

1933; t. XLI, p. 3559; t. XLIX, p. 4934.

[363] Voy. ma notice sur la Maison de Choiseul, dans la revue _La

Terre-Sainte_, No 215, 15 juin 1884.

[364] _Coll. d'Anjou_, t. IX, No 3868: «Jehnequin Choisel... ou

aultre gentilhomme du pais.»

[365] _Pièces orig._, dossier Valence.

[366] Boulainvilliers, p. 245.

[367] P. Roger, _Nob. et chevalerie_, p. 196.--Au XVIe siècle,

N... de Larmain est «fruitier de la Reyne». (L. Guignard,

_Chouzy_, p. 69.)

[368] _Chartes Royales_, t. X, p. 258.

[369] Lazare de Montholon, conseiller au parlement de Bourgogne,

mort en 1537 (_Coll. de Bourgogne_, t. X, fol. 97), descendait

très probablement de Lazare de Monthelon, tué à Azincourt en 1415

(Courcelles, t. I, p. 57), qui lui-même descendait

vraisemblablement de Lazare de Montelon, chevalier, vivant en

1213 (B. N., Ms franc. 8237, _Épitaphes_, p. 209).

[370] Originaires du comté de Nevers, où, depuis le XIIIe siècle,

ils possédaient le fief de Lamoignon; «avant d'entrer dans la

magistrature, ils comptaient depuis plusieurs siècles dans la

noblesse d'épée.» (Vte de Ségur, _Les Seigneurs de Méry_, p. 73.)

«Les procureurs et practiciens, quoyqu'ils soyent extraicts de noble

famille, ne peuvent néantmoings se servir du privilège de la noblesse

pour l'exemption des tailles... De mesme n'est pas des advocats,

ausquels tant s'en fault que leur qualité et la robe fassent préjudice

à leur noblesse, qu'au contraire elle y adjouste suyvant la

disposition du droict.»[371] On voit, en effet, des gentilshommes

conserver, dans la profession d'avocat, leur qualification nobiliaire;

comme, en 1527, «maistre Loïs Blondel, escuier, licentié ès loix,

advocat»;[372] en 1551, «maistre Claude du Buisson, escuier, licentié

en la faculté des droicts, bourgeoys et advocat à Caen», et, en 1589,

«Tanneguy du Buisson, escuier, seigneur de Rommarie, advocat en la

cour du parlement de Rouen, conseiller en l'admiraulté du dict

lieu».[373] D'aucuns même, tout en étant avocats, faisaient le service

de guerre, comme, en 1452, «maistre Jehan de Piceleu», d'extraction

chevaleresque, homme d'armes de la compagnie de Pierre de Brézé, grand

sénéchal de Normandie.[374] Le barreau menait aux honneurs[375] les

éloquents et les habiles, leur ouvrait la porte des parlements et des

conseils, et même procurait aux non-nobles ce que le français, né

malin, avait surnommé «la savonnette à vilain»: le brevet de

«conseiller, secrétaire du Roi, Maison, Couronne de France, et de ses

finances». Les avocats exerçant aux justices et juridictions

inférieures étaient suspects de dérogeance, parce que la plupart

cumulaient avec leur état l'office de procureur;[376] «c'est pourquoi

Nicole Mauroy, se disant Noble et extraict de noble lignée, obtint des

lettres royaux données à Tours le 3 décembre 1461, par lesquelles il

lui fut permis de postuler comme avocat devant le bailly et le prévôt

de Troyes, et jouyr de la noblesse; sur cela, l'impétrant eut une

sentence à son bénéfice en l'élection de Troyes contre les habitans de

la ville.»[377] Le métier de procureur était tenu pour bas, et

pourtant la nécessité poussa plus d'un noble à s'y adonner; tels, en

1389, Jehan de Béthisy, procureur en parlement, dont le sceau porte un

écu chargé de deux pals sous un chef;[378] en 1481, Jehan de

Courcillon, procureur à la Ferté-Bernard;[379] vers 1580, Christophe

de la Chassaigne, «contrôleur et élu en l'élection de Nivernois, issu

de noble lignée et de prédécesseurs portans le titre de damoiseau»,

qui «obtint du roi Henri IV des lettres de réhabilitation, données à

Nantes en octobre 1593, pour avoir exercé la charge de procureur au

bailliage de Nivernois.»[380] Mêmes lettres de François 1er pour Jehan

de Thumery, écuyer, enregistrées à la Cour des Aides de Paris le 3

juillet 1542:

«Sur ce que de la partye du dict de Thumery... eust esté dict que de

feu Jehan de Thumery, escuier, seigneur de Sainct Goubain en nostre

pays de Picardye, qui estoit en son vivant noble personne et vivant

noblement, estoient yssuz entre autres enfans deux enfans, François et

Jehan de Thumery, dict chevalier, et Bertrand de Thumery, trisaïeul ou

proave dudict demandeur, duquel Jehan de Thumery dict chevalier (et

lequel fut faict chevalier au moyen de plusieurs faictz darmes par luy

faictz en nostre royaulme es guerres par noz predecesseurs conduictes

contre les Angloys, lequel nom de chevalier seroit depuys demouré a sa

lignée et postérité) seroit yssu Robert de Thumery dict chevalier,

duquel Robert seroit yssu Jehan de Thumery dict chevalier du Pont,

duquel chevalier du Pont seroit yssu Jehan de Thumery dict chevalier,

et dudict Jehan de Thumery seroit aussy issu maistre Anthoine de

Thumery dict chevalier, lieutenant du bailly de Vermandoys, et du dict

maistre Anthoine seroit yssu Pierre de Thumery dict chevalier, tous

lesquels dessus nommez estoient personnes nobles et vivoient

noblement, suyvoient noz armes et joyssoient du privileige de

noblesse... Lequel demandeur estant noble tant du costé paternel que

maternel, après le trespas de son dict père, auroit suyvy lestat de

praticque et esté procureur en nostre chastelet de Paris et icelluy

estat exercé par aucun temps et jusques autour de Pasques 1538, dès

lequel temps il auroit icelluy du tout delaissé pour vivre noblement

sans faire aucun acte desrogeant à noblesse; et pour autant que le

dict demandeur, en exerçant ledict estat de procureur, auroit desrogé

à sa dicte noblesse...»[381] Sur le vu de ces lettres de relief, la

Cour des Aides condamna les habitants de Villepreux, qui avaient taxé

Jean de Thumery au rôle des tailles.

[371] Le Brun de la Rochette, livre II, p. 183.

[372] _Pièces orig._, t. 371, Blondel, p. 59.

[373] A. du Buisson de Courson, _Rech. nobil._, p. 127, 193.

[374] _Sceaux_, t. CXXIII, p. 515.

[375] Après vingt ans d'exercice, les docteurs régents des

facultés de droit acquéraient la noblesse comitive.

[376] Voy. aux Preuves, No 1933, l'arrêt du 13 juin 1665, relatif

aux héritiers de René Courtin.

[377] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 357.

[378] _Pièces orig._, t. CCCXXVI, Béthisy, p. 4, 94.

[379] L. Charles, _De l'adm. d'une commun._, p. 72.

[380] La Roque, _op. cit._, p. 356.

[381] _Pièces orig._, dossier Thumery, orig. parch.--En juillet

1526, «honorable h{e} Nic. de Neufbourg, marchant et bourgeoys de

Paris», acquiert douze arpens de terre, à Sarcelles, de «Maistre

Johan de Thumery, procureur ou chastellet de Paris, et Marguerite

Josset, sa femme.» (_Ibid._).--Martin Courtin, seigneur de

Pomponne, eut pour première femme Isabeau de Thumery. (_Preuves_,

No 1375).

L'office de notaire et de tabellion ne fut considéré comme dérogeant

que vers le XVIe siècle. Il fut un temps, dit Chorier, «où cet art,

bien loin de desroger à la noblesse, estoit mesme un exercice noble.»

L'édit royal de 1532 «contenoit que les notaires et tabellions

n'écriroient plus en latin; qu'ils contracteroient en françois; que

ces charges, qui n'ont esté exercées _que par des Nobles_, l'ont esté

enfin indifféremment par toute sorte de personnes, sans considérer

leur naissance, leur érudition et leurs mérites.»[382] Du temps de

César de Nostradamus, en Provence et dans le Comté Venaissin, «une

partie des gentilshommes descendait de notaires, qui contractaient en

latin et non en langage vulgaire, étaient gens de sçavoir et avaient

rang entre les barons et nobles du pays»; Pierre de Tressemannes, fils

d'un notaire, testant en 1463, fit «son héritier Honorat, l'un de ses

fils, s'il n'entroit point dans l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem,

dit de Rhodes».[383] L'_Armorial de Dauphiné_ cite un certain nombre

de maisons nobles ayant exercé le notariat et le tabellionnage sans

déroger.[384] On en trouve aussi en Bretagne, en Normandie, en Berry,

un peu partout.[385] Pierre le Roux, en 1527, prend dans les actes les

qualités d'«escuier, tabellion de la sergenterye de Moyaux»[386].

Claude d'Urac est qualifié «escuyer et notaire» dans son contrat de

mariage du 23 juillet 1542. Noble Bertrand de Rosset, notaire, syndic

et archivaire d'Aix en 1421 et 1432, maria sa fille à Isnard d'Agoult,

baron d'Ollières, et lui donna en dot, entre autres terres, la

baronnie de Belleau.[387] Les noms les plus illustres se rencontrent

dans le notariat: en 1257, Oudard de Joinville, clerc, notaire de la

cour de Laon;[388] en 1489, Jean d'Ampoigné, «notaire et praticien en

cour laye, adjoinct du lieutenant du seneschal d'Anjou»;[389] en 1555,

Jean de Louvencourt, notaire à Paris, père de Marie de Louvencourt,

femme de Guillaume Pingré, marchand de camelot à Paris, dont une fille

mariée à Gérard Colbert, orfèvre;[390] en 1636, André de Maillé,

notaire à Changé;[391] en 1745, Charles d'Aligre, notaire à

Sours.[392] La «bouticque»[393] du notaire était remontée au rang

d'«estude», qu'elle ne devait plus perdre.

[382] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 360.--Cf. Tiraqueau, _De

Nobil._, cap. XXX.

[383] La Roque, p. 363-368.

[384] G. de Rivoire la Bâtie, p. 148-149.

[385] La Roque, _loc. cit._

[386] _Cartul. d'Abenon_, fol. 65.

[387] La Roque, p. 364, 365.

[388] _Cartul. de St-Michel-en-Thiérache_, p. 280.

[389] _Coll. d'Anjou_, t. IX, no 4105.

[390] _Cartul. des Blancs Manteaux_, p. 153.--_Pièc. orig._, t.

910, doss. 20092, p. 1.--Par contrat du 27 juill. 1607,

Marguerite, fille de Gérard Colbert et de Marie Pingré, fut

mariée à noble homme Jean Courtin, seigneur de Cormeilles.

(_Preuves_, nos 1780, 1781.)

[391] L'abbé Guiller, t. I, p. 35.

[392] Merlet, _Invent._, t. I, p. 181.

[393] _Preuves_, no 2000{2}, acte de 1520: «Faict... en la

bouticque dud. maistre Jacques Victon...»

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 36 / 52 题