Chrétiennes libéralités.--Grands repentirs.--Sobriquets
vengeurs.--Surnoms élogieux.--Sous la bure des
cloîtres.--Inhumés en habit religieux.--Chevalier
moine.--Hugues Courtin.--Paupérisme.--_Ubi Ecclesia, ibi
miles._--Les Cartulaires monastiques.--Ce que le peuple doit
aux Moines.--Ecoles vraiment gratuites.--Marmoutier et Cluny.
Le sentiment de la foi chrétienne dictait ces nobles libéralités,
toujours faites pour le repos de l'âme du donateur, de ses parents, de
ses amis[43]. C'est ainsi qu'en 1230 Dreux de Mello, seigneur de
Loches et de Mayenne, affranchit à perpétuité de toute espèce d'impôts
ses vassaux de Saint-Mars-sur-la-Futaie[44], et qu'en 1264 le seigneur
de Bagneux exempta les siens de presque toutes charges[45]. Ce n'est
pas à dire que tous les Nobles fûssent aussi larges, ni qu'ils fûssent
tous parfaits; pour être seigneurs, ils n'en étaient pas moins hommes,
avec toutes les faiblesses de l'humanité; mais, ce qu'oublient de
relater les détracteurs systématiques du passé, les plus endurcis et
les plus puissants, avant de paraître devant Celui qui juge les
justices, avaient à cœur de réparer les torts ou le mal qu'ils
avaient faits[46]. C'était sous l'influence vénérée de la Religion que
germaient dans les âmes ces grands et admirables repentirs qui ne sont
pas le moindre honneur des temps féodaux; et parfois, pour marquer sa
contrition du sceau de l'humilité, le seigneur prenait non ses pairs,
mais ses serfs à témoins de ses restitutions[47]. Pour un seigneur dur
à ses vassaux et flétri d'un sobriquet vengeur, comme Guillaume
Talvas[48], combien, comme les Lusignan, furent surnommés «le bon»
par la reconnaissance de leurs sujets! «Les peuples, dit un ancien
héraldiste, préfèrent un seigneur noble à un non-noble. Bienheureuse
est la terre, dit l'Ecclésiaste, dont le Roi est noble[49]!»
[43] Charte de 1260: «... pro salute anime mee et amicorum
meorum.» (_St Cyr-de-Friardel_, fol. 15 vo.)--Contrat de partage
du 18 mars 1501: «Si le dict pré vault par an plus grant somme,
led. Françoys Courtin, ses hers et aians cause, seront tenuz
l'employer en bienfaiz pour les ames de leurs amys trespassez.»
(_Preuves_, no 264.)
[44] _Fontaine-Daniel_, fol. 51 vo.
[45] «Pro anima patris nostri.»--_Cartul. du dioc. de Paris_, p.
148.
[46] Par exemple: Gui, comte de Ponthieu (Louandre, p. 68); le
comte de Roussillon (B. Alart, _Not. hist. sur les communes du
Rouss._, p. 71); Louis, duc d'Anjou, comte du Maine. (L'abbé R.
Charles, _Souvigné_, p. 142.)--Cf. Laurentie, t. II, p. 293.
[47] Charte de restitution faite à Saint-Marcel de Châlon par Et.
de Neublans, ch{er}, v. 1170: «Signum Hugonis servi
manentis.»--_Cartul._, p. 152.
[48] «Qui pro duritia jure Talvatius vocabatur.» Orderic
Vital.--_Talvas_, taille-vassal.
[49] G.-A. de la Roque, _Traité de la nobl._, p. 234.
Maints chevaliers, après avoir valeureusement servi leur Prince,
allaient terminer leurs jours sous la bure des monastères, pour ne
plus servir que leur Dieu[50]. C'était l'heure des expiations
magnanimes. Des rois et des empereurs voulurent cette fin pieuse[51],
et les cartulaires monastiques sont pleins de ces généreux
renoncements. Les preux qui n'avaient pu accomplir dans le cloître
cette suprême retraite préparatoire, voulaient au moins mourir sous
l'habit religieux, «suivant un usage très suivi au moyen âge par la
piété des latins comme des grecs[52].» Baudouin II, roi de Jérusalem,
mourut sous l'habit des chanoines du Saint-Sépulcre[53]; l'empereur
Jean de Brienne, sous celui des fils de saint François[54]. Dans les
nécrologes du XIIIe siècle, des personnages sont qualifiés «chevaliers
et moines.»[55] Dante voulut être inhumé en habit religieux[56].
[50] Charte de 1229: «Robertus de Renge, miles, seculari relicta
milicia, solo Deo militare desiderans...»--_Cartul. de l'abb. de
Bonneval_, p. 82.
[51] Cf. Michaud, t. V, p. 274.--Huart, _Jacq. de Bourbon, comte
de la Marche, roi de Hongrie, de Sicile et de Jérusalem, frère
mineur à Besançon_. Besançon, 1882, in-8º.
[52] L. de Mas-Latrie, _L'Ile de Chypre_, p. 352-353, nos 27, 28.
[53] A. Couret, _L'Ordre du Saint-Sépulcre_; dans la revue _La
Terre-Sainte_, 1er avril 1885.
[54] Michaud, t. III, p. 63, 536.--Marchangy, _Gaule poét._, t.
IV, p. 354.
[55] _Coll. de Picardie_, t. CLXIV, _Nécrol. de Saint Luc. de
Beauvais_: «III id. jan. Joannes miles et monachus.»
[56] Cantù, _Hist. des Ital._, t. V, p. 385.
Les nobles dames pratiquaient également cette dévotion; telles,
Marguerite Escaface, en 1331, et Marguerite Mesnagier, en 1340[57]. Au
même temps, Pierre de Bailleul et Mathilde d'Estouteville, sa femme,
«furent inhumez estans revestus de l'habit de sainct Françoys;
c'estoit une dévotion assez ordinaire en ce temps-là, de se faire
inhumer avec l'habit de sainct Françoys, comme fist Marguerite
d'Yvetot, dame de Goderville, qui gist sous une tombe auprès de la
sacristie[58].» Comme fit aussi Hugues, dit Huet Courtin, seigneur de
Soulgé, en 1330[59].
[57] L. de Mas-Latrie, _ut suprà_.
[58] Farin, t. III, p. 332.
[59] Voy. la planche IV.
Le clergé par l'aumône, la féodalité par son fractionnement,
prévinrent cette plaie sociale qui, grâce au désordre révolutionnaire,
devient gangreneuse sous le nom barbare de paupérisme. L'Eglise, en
façonnant à son esprit les maîtres des peuples, travaillait autant
pour le bien des âmes que pour le bien-être des hommes. _Ubi Ecclesia,
ibi miles_, disait un adage des temps chevaleresques. L'Eglise, en
effet, était le chevalier des petits en face des grands, et les moines
rivalisaient de dévouement avec le clergé séculier sur le terrain de
la bienfaisance et du bien public. Il semble aux esprits superficiels
que la Noblesse doive seule l'hommage de la gratitude à ces Religieux
dont les cartulaires nous retracent clairement ses mœurs, ses
chevaleresques ardeurs, ses vaillantises, ses actes de foi, ses
œuvres de charité, ses grandes fautes chrétiennement rachetées par de
grands repentirs, et constituent de précieux témoins généalogiques, en
même temps que de lumineux jalons pour l'histoire de la civilisation
française. C'est le peuple surtout qui doit aux moines un hommage
filial de gratitude. Combien de «lieux incultes, sans chemins,
repaires de bêtes fauves»[60], défrichés de leurs mains, fécondés de
leurs sueurs, devenant des sources de richesse agricole! Et quels
généreux emplois de leurs biens[61]! Les malades, les pauvres, les
infirmes, les déshérités n'étaient pas leurs seuls favoris; à côté du
cloître, il y avait toujours une école, vraiment gratuite, celle-là,
riche des dons des générations et ne coûtant rien aux contribuables.
Les moines de Marmoutier _donnaient_ l'instruction partout où ils
avaient des possessions[62]; tous les ordres religieux, et nombre de
seigneurs à leur exemple, faisaient de même, «et le plus grand prince
n'était pas élevé avec plus de soins dans le palais des Rois que ne
l'était à Cluny le plus petit des enfants[63].»
[60] _Cartul. de Saint Vincent du Mans_, B. N., p. 106.
[61] Cf. l'abbé Deniau, t. II, p. 194.
[62] _Coll. d'Anjou_, t. XII, no 6583.
[63] Udalricus, _Antiq. consuetud. Clun. mon._, l. II, cap. 8.