CHAPITRE IX

L'Eglise et la Nation.--Devise de Césène.--Sous la

houlette.--Liberté céleste et liberté terrestre.--Serfs

volontaires.--Niaiserie républicaine.--Les roturiers et le

droit de propriété.--Pillages et gaspillages

révolutionnaires.--Les abbayes et l'aumône

journalière.--Spoliations ingrates.--Patriotisme du clergé de

France.

Fidèle dans tous les temps à sa grande mission nationale et sociale,

l'Eglise apparaissait aux peuples comme une auguste bienfaitrice,

comme une mère; volontiers ils eussent pris, comme Césène, pour

devise: _Ecclesiastica libertas[64]!_ Ils disaient proverbialement

qu'«il fait bon vivre sous la houlette», et quand l'autorité royale,

punissant un mauvais seigneur, les dégageait de l'obéissance féodale,

ces hommes libres couraient se placer avec leurs terres dans la

vassalité du monastère voisin, comme sous une égide plus sûre et plus

digne que la liberté même[65].

[64] Bibl. nat., ms. ital. no 361.

[65] _Cartul. de l'abb. de Montier-en-Der_, t. I, fol. 86 vo.

On ne feuillette pas un cartulaire sans rencontrer en abondance les

marques de l'amour de l'Eglise pour les humbles, et de la

reconnaissance de ceux-ci[66]. Il y a dans le cartulaire de Marmoutier

une admirable charte dans laquelle les moines promettent «la liberté

céleste» à ceux qui donneront à leurs serfs «la liberté

terrestre»[67]; et, dans cette voie généreuse, l'Eglise prêchait aussi

d'exemple[68]; mais, à la suite d'une charte d'affranchissement, il

n'est pas rare d'en trouver une par laquelle un homme libre se déclare

serf de telle abbaye et lui fait don de sa personne et de ses

biens[69]. Les indigents étaient les véritables bénéficiaires de ces

pieuses libéralités, dont les plus hauts seigneurs ne s'exemptèrent

pas; en 1118, à Lamballe, en présence des barons et des bourgeois, le

vicomte Geoffroy se fit serf de Marmoutier[70]. Toutes les classes

manifestaient à l'envi leur filiale dévotion, et les chartes qui la

constatent servent à montrer ce qu'il faut penser de cette niaiserie

républicaine: que le droit de propriété, pour les roturiers, date de

la révolution. En 1364, c'est Macé Jardin, mercier de Beaulieu, qui

donne ses héritages à l'abbaye de Baugerais[71]; vers 1170, un paysan,

Robert, qui donne à Saint-Georges de Hesdin deux champs qu'il avait

hérités de son père[72]; en 1140, un cuisinier propriétaire de vignes,

dont une _jure paterno_[73]; vers 1115, un homme du peuple, Gosbert,

qui donne un champ à N.-D. de Josaphat[74]; vers 1100, un sellier

de Chartres, qui donne sa maison aux moines de Saint-Père[75];

au XIe siècle, un paysan qui donne sa vigne à Saint-Etienne

de Dijon[76]; vers 1040, «un pauvre homme» qui donne son moulin à

Saint-Vincent-du-Mans[77]. Nous voilà loin de la révolution! Quand

elle dépouilla les moines pour gaspiller misérablement leurs biens,

les départements durent s'imposer pour fournir à l'aumône journalière

fondée par les abbayes[78]. Quand elle dépouilla les églises, il n'y

avait pas six ans que l'assemblée générale du Clergé de France, fidèle

à ses séculaires traditions, avait voté la somme d'un million «pour

être employée au soulagement des matelots blessés et des veuves et

orphelins de ceux qui ont péri pendant la guerre.» De quel côté, je le

demande, étaient la raison patriotique, l'amour de la France et du

peuple?

[66] Voy. notamment le _Cartul. de l'abb. de Vendôme_, p. 24.

[67] Salmon, p. 14.

[68] _Coll. de Poitou_, t. X, p. 203, 343, 359, etc.

[69] Voy. sur ce sujet la _Revue hist. et archéol. du Maine_,

1878, p. 30.

[70] _Cartul._, t. III, p. 214.

[71] _Tiltres de Baugerais_, fol. 119.

[72] _Cartul. de St-G. de H._, p. 138: «Quidam rusticus, Robertus

nomine, campos duos... concessit.»

[73] _Cartul de St-Vinc. du Mans_, B. N., p. 32.

[74] _Cartul._, p. 45: «Gosbertus quidam plebeius homo et uxor

ejus... agrum quendam... in elemosinam contribuerunt.»

[75] Guérard, _Cartul. de St P. de Ch._, no 103: «Quidam plebeius

homo, arte sellarius.»

[76] _Cartul. de St Etienne_, no 96.

[77] _Cartul._, B. N., p. 251: «Quidam pauper homo nomine

Hagelet.»

[78] Robert, _Réplique à Me Dupuy, avocat à Rouen_, p. 10.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 24 / 52 题