Royaume en petit.--Stipendiaires.--Le génie du Christianisme et
la chevalerie.--Tancrède.--La fraternité vraie.--La charité
devient la grande loi féodale.--Coup d'œil sur les
concessions des seigneurs aux populations rurales.--Les
forêts du Roi.--Opinion de Pecquet.--Influence de la
Religion.--Esprit de réciprocité.--La féodalité, plus
libérale que la révolution et l'état moderne.--_Risum
teneatis!_
Au début de la féodalité, chaque seigneur a ses barons[35], ses pairs,
généralement de son estoc, qui composent sa cour et son conseil; car
chaque fief est un royaume en petit, avec ses gens de justice et ses
gens de guerre, _milites_, tant nobles que non nobles[36], aux gages
du seigneur[37]; et cet état de stipendiaire, considéré comme
dérogeant, jette sur les _milites_ un vernis de défaveur et même
comme une sorte de déshonneur[38]. Le génie du Christianisme s'empare
de ces hommes farouches, barbares, prompts à toutes les audaces de la
force brutale, les assouplit au respect des lois divines, les
convertit à la religion du devoir, les transforme en chevaliers de
Jésus-Christ, et la qualification de _miles_, naguère entourée de
crainte et de sourd mépris, devient le titre d'honneur le plus
éclatant, le plus envié, le plus haut[39], à ce point que Tancrède le
plaçait au-dessus même du titre de Roi[40]. Le père consigne avec
orgueil dans les chartes que son fils, tout jeune encore, est déjà
revêtu de l'ordre de chevalerie[41]. Sous l'influence féconde de
l'Eglise, la charité devient la grande loi féodale; l'amour des
pauvres, des humbles, des faibles, la fraternité chrétienne, la
fraternité vraie, celle-là, inspirent et multiplient les fondations
généreuses, les donations aux monastères, ministres nés de l'aumône
privée et de l'assistance discrète, les hospices et les _maladeries_
pour les vassaux et les pauvres voyageurs, les concessions de droits
d'usage dans les bois seigneuriaux, si précieuses pour les populations
rurales; et, sur ce dernier point, j'invoquerai le témoignage d'un
ancien chef de l'administration forestière, homme éminent que la mort
a brusquement enlevé à ses consciencieux et remarquables travaux; la
citation sera longue, mais probative.
[35] Charte de 1025: «Humbaldus Virsionensis dominus et barones
ejus.»--_Cartul. de Vierzon_, fol. 12.
[36] Guill{e}, seigneur de Talmont, v. 1080: «... milites suos tam
nobiles quam ignobiles.»--Dom Fonteneau, t. XIV, p. 245.
[37] Charte de 1053: «Ego Ebroinus miles stipendiarius.»--_Coll.
d'Anjou_, t. II, no 541.
[38] Charte de 1045: «Ego Almoricus vir nobilis, tamen
miles.--Dom Grenier, t. LXVIII, fol. 260, no 7.
[39] Cf. Léon Gautier, _La Chevalerie_.
[40] Michaud, t. I, p. 455-456.
[41] Charte de Raoul, comte de Soissons, 1183: «Aalis uxor mea et
Guido, filius ejus, jam miles factus.» (_Senlis_, t. I, fol.
24.)--Charte de Bouchard, seigneur de l'Isle, 1184: «... filiis
meis Bucardo, jam milite, et Barth{o} puero.» (_Marmoutier_, t. II,
p. 276.)
«Si on considère qu'une portion souvent importante, quand ce
n'était pas la _totalité des produits forestiers, était absorbée
par ces usages_, il serait injuste de méconnaître que la
concession de la plupart de ces droits a été, de la part des
seigneurs, un _sacrifice tout aussi grand que la constitution des
forêts communales cédées en toute propriété_. Il serait injuste,
soit de déprécier outre mesure la valeur des donations faites par
les seigneurs, soit de rabaisser la libéralité de ces hauts et
puissants personnages qui, héritiers des conquérants et par
conséquent possesseurs par le droit de conquête, auraient pu très
probablement se refuser envers des communautés d'habitants sans
puissance, _à des concessions que leurs successeurs ont été
jusqu'à détruire_. Par exemple, dans une forêt de 5,000 hectares,
ancienne propriété des comtes d'Alençon, les droits réglementés
au profit de deux abbayes, d'un prieuré, d'une réunion de prêtres
séculiers, de six particuliers, de vingt paroisses environnant
la forêt, consistaient en 150 cordes de bois de feu équivalentes
à six cents stères actuels, en bois à bâtir pour une des abbayes
et pour la réunion des prêtres séculiers, en droits au mort-bois
et au bois mort, au bois cassé, brisé et tombé, en droits de
pâturage et de panage pour au moins 1,900 brebis, 1,000 chevaux,
3,000 porcs, 1,000 bêtes à cornes, en totalité plus de 6,900
têtes d'animaux. Or, si, indépendamment de ce qui précède, on
remarque avec le célèbre commentateur Pecquet, grand maître des
eaux et forêts de Normandie en 1753, qu'avant l'ordonnance de
1669, «_presque toutes les forêts du Roi étaient inondées de
droits de pâturage gratuits, qu'il n'y avait personne, un peu
voisin des forêts, qui n'y fût usager_, qu'en parlant du droit de
pâturage il dit aussi: _C'est une grâce des Rois, une aisance
qu'ils ont bien voulu accorder à leurs sujets_,» on comprend
quelle était autrefois l'importance des forêts pour
l'approvisionnement des populations d'alentour et pour la
nourriture de leurs animaux domestiques...
«... Ceux-là, mêmes qui avaient pu abuser de la puissance que
l'institution féodale avait mise entre leurs mains, ont pu aussi
céder à _l'influence de la civilisation religieuse, obéir aux
sentiments généreux que l'ardente foi de cette époque et la
charité leur inspiraient_ envers les peuples dont ils étaient les
maîtres plus cléments que leurs prédécesseurs. Si même on
considère que les importantes concessions dont je parle ont
coïncidé avec les croisades, avec l'honneur chevaleresque, avec
l'apparition de grandes individualités laïques et religieuses,
avec de nombreuses fondations de charité et avec l'élévation des
grandes basiliques chrétiennes; si on considère enfin que c'est
au moyen âge que la religion chrétienne et la charité ont eu le
plus grand développement et ont exercé le plus d'influence, _il
ne faut pas s'étonner qu'un même esprit, qu'un même courant
d'idées ait inspiré ces mouvements généreux_ d'une époque qui,
malgré ce qu'avait d'oppressif une autorité si morcelée et sans
contrôle, se distinguait, au moins, par l'indépendance et les
autres vertus viriles de ces fiers seigneurs.
«Dans l'appréciation d'une époque, il importe de tenir compte de
toutes les circonstances, et il ne faut pas perdre de vue que
beaucoup d'historiens n'ont toujours parlé que des méfaits du
régime féodal _sans jamais vouloir chercher ce qu'il avait pu
faire de bien_; qu'ils ont fait ressortir tous les abus de
l'autorité féodale, mais _qu'ils ont passé sous silence l'esprit
de communauté ou de réciprocité de certains intérêts_ qui, aux
moments les moins mauvais de l'époque féodale, _s'était établi
entre beaucoup de seigneurs et les peuples de leurs fiefs, ainsi
que le démontrent les concessions forestières faites à tant de
réunions d'habitants_. Je dois ajouter que ce n'est pas seulement
des seigneurs féodaux, mais aussi de nombreuses abbayes ou autres
communautés religieuses propriétaires de forêts, que les réunions
d'habitants, constituées plus tard en communes proprement dites,
ont obtenu au moyen âge de si nombreuses concessions, car il
était naturel que les peuples trouvassent ces sortes d'avantages
autant auprès de ceux qui prêchaient la charité qu'auprès des
seigneurs auxquels elle était prêchée; _et on sait d'ailleurs
qu'indépendamment de ces jouissances forestières, les anciens
monastères employaient leurs revenus à secourir l'infortune et
la misère. Il est même permis de se demander quel avantage ont
trouvé les malheureux à la destruction de ces établissements de
charité_.
«... Quiconque étudiera les titres de concessions forestières au
moyen âge, pour en découvrir les véritables mobiles, y
reconnaîtra sans peine que _les donateurs n'ont le plus souvent
obéi qu'à des sentiments de religion et de charité_, et n'y
trouvera pas la moindre trace d'une soumission forcée aux
exigences des populations. Je sais que plusieurs attribuent à
d'autres causes les concessions forestières. Ces concessions de
l'époque féodale ayant été souvent accordées à de simples
bourgades, ne jouissant encore d'aucune institution communale,
elles sont considérées par certains comme la conséquence
naturelle de l'obligation personnelle du contrat qui, lorsque le
régime féodal régnait dans toute la plénitude de son principe,
liait le seigneur à ses vassaux, ou comme une juste rémunération
par le suzerain des prestations et des redevances des vassaux.
Quoique dans ce système on ne tienne pas compte des causes
morales, religieuses et civilisatrices dont j'ai parlé, il n'est
pas moins vrai qu'un système par suite duquel les seigneurs
accordaient au peuple de pareilles concessions, en échange même
de prestations, de redevances ou d'impôts, _était plus libéral
envers les peuples qu'on n'a bien voulu le dire, plus libéral
surtout, au point de vue forestier, que certains régimes modernes
sous lesquels, en rémunération même des impôts plus ou moins
équivalents aux prestations du régime féodal, les lois actuelles
n'accordent pas aux peuples la moindre jouissance forestière_.
L'antique libéralité envers ces peuples a progressivement
diminué avec l'esprit chrétien et avec la charité qui en était
la conséquence nécessaire.
«Enfin, d'autres disent que les seigneurs des dixième, onzième et
douzième siècles ont été obligés de céder aux réclamations des
habitants des campagnes en leur accordant les concessions
forestières. Mais, si c'est à cette cause qu'on doit attribuer
ces concessions, _il faut avouer qu'au moyen âge les communautés
d'habitants luttaient avec avantage contre la puissance des
seigneurs féodaux_, puisque d'une part les cités, les
agglomérations urbaines conquéraient des institutions municipales
dont certaines étaient presque républicaines; que, d'une autre
part, _les bourgades les plus modestes obtenaient_, toutes
dépourvues qu'elles étaient de moyens de pression violente sur
les seigneurs, _la consécration des jouissances forestières_
qu'elles considéraient presque comme des droits, quoique les
seigneurs fûssent propriétaires des forêts par un ancien droit de
conquête. On ne peut disconvenir que les seigneurs n'avaient plus
envers le peuple, à l'époque des concessions, toute la puissance
oppressive qu'on leur a attribuée. _Ces concessions démontrent
même que les désirs ou les réclamations des communes étaient d'un
tout autre poids sur l'esprit des chefs de chaque famille
féodale, que le seraient les réclamations de ces mêmes communes
sur l'Etat abstrait et centralisé d'aujourd'hui._
«... Mais, quelle qu'en ait été au juste la cause, les
concessions forestières démontrent d'une manière évidente que,
malgré les vices du régime féodal, malgré ce que d'extrêmes
inégalités entre les classes composant la nation française et ce
que les privilèges dont jouissait la Noblesse ont d'antipathique
à l'esprit social et aux idées démocratiques d'aujourd'hui, _les
peuples avaient plus d'indépendance, plus de moyens de faire
respecter leurs droits qu'on n'a cherché à le faire croire_. Il
est certain aussi qu'aux époques postérieures de notre histoire,
_de pareils avantages ne furent plut accordés_. L'Etat,
propriétaire actuel de ces forêts, jouit de leurs revenus à
l'exclusion de toute espèce de tolérance. La loi forestière, non
seulement supprime jusqu'à l'usage du bois mort, non seulement
s'oppose à toute espèce de concession de droits d'usage, à
l'avenir, dans les forêts de l'Etat, mais elle ne tend à rien
moins qu'à l'abolition complète des droits de pâturage et des
droits de chauffage qui ont été maintenus par l'ordonnance de
1669, ainsi que des bois de construction. _Aux anciennes
libéralités des seigneurs a succédé un régime de moins en moins
libéral._
«Les anciens droits d'usage forestiers, les nombreuses tolérances
rurales, telles que la vaine pâture dont témoignent les vieilles
coutumes, démontrent que, si ce n'est la chasse dont les nobles
s'étaient réservé le privilège, _la propriété royale, comme celle
des seigneurs et celle des particuliers, était autrement
accessible à ceux qui ne possédaient rien, que l'est en ce moment
la propriété sous la garde de nos lois_[42].»
[42] _La propriété forestière_, par un ancien Conservateur des
forêts, _passim_.
Et voilà comment la révolution a donné la terre aux paysans: en les
dépossédant de jouissances et de droits libéralement concédés par les
seigneurs! _Risum teneatis!_