La civilisation féodale.--Le grand artisan national.--Balzac et
Madame de Staël.--Royer-Collart et Viollet-Leduc.--La peine
de naître.--Habitués de père en fils à se faire
tuer.--L'envers des privilèges nobiliaires.--Cent ans
bannière, cent ans civière.--Cadets de noblesse.--Labeur de
restauration familiale.
Quand la civilisation féodale jeta ses premières lueurs, les idées
morales de la grandeur, en se rattachant au nom, firent sentir le prix
de la gloire héréditaire, et la Noblesse devint réellement une
institution sociale. La féodalité, maintenant conspuée par l'ignorance
et la mauvaise foi, fut le grand artisan de l'épanouissement national;
Balzac a dit que ses ruines «sont sublimes et frappent aujourd'hui
d'admiration les vainqueurs ébahis», et Mme de Staël a vu dans la
féodalité «le chef-d'œuvre de l'esprit humain». Royer-Collart et
Viollet-Leduc en pensaient de même, et ce sont là des autorités dont
le jugement est d'un autre poids que certains préjugés et certaines
diatribes. A les en croire, il semblerait que les Nobles n'eussent à
peu près d'autre peine que celle de naître, et que le privilège de la
naissance leur assurât immuablement la possession de grands biens, les
richesses, les jouissances, les honneurs. Ils avaient le devoir
d'aller à la guerre pour les autres, et c'était bien quelque chose que
de faire de sa poitrine un rempart au Roi et à la Patrie; mais, comme
disait un bon paysan d'autrefois, ne se doutant pas qu'il faisait le
panégyrique du principe de la Noblesse, «ces gens-là étaient habitués
de père en fils à se faire tuer!» A part ce léger désagrément, le
gentilhomme, entend-on dire, ne payait pas d'impôts, et ses hoirs
recueillaient régulièrement la gloire et le bien paternels. Il ne
pouvait perdre ses avantages que s'il dérogeait, en usurpant le
fructueux privilège des non-nobles, c'est-à-dire en se livrant au
négoce.
Comme il en faut rabattre lorsque l'on étudie, ses titres en main, les
fastes d'un lignage chevaleresque! Combien d'amères vicissitudes dans
son histoire! Combien de déboires, de brisements, d'écroulements
souvent irrémédiables, sont le lamentable dénouement de la plupart de
ces pages épiques! La décadence par l'appauvrissement, puis la
déchéance, telle fut pour maintes races illustres, traditionnellement
prodigues de leur bien et de leur sang, la récompense ordinaire de
l'héroïsme chevaleresque, du loyalisme royaliste, de la piété
patriotique. Le bon sens populaire,--une autre ruine du passé,--avait
traduit ces fatales alternatives de grandeur et de fléchissement dans
un adage expressif et poignant: «Cent ans bannière, cent ans civière!»
Encore étaient-ce les plus heureux parmi les bannerets, ceux qui,
après un temps d'épreuves plus ou moins prolongé, parvenaient à
reconquérir la fortune et la noblesse; mais combien ne se relevaient
pas! Au cours de cette étude, on verra les cadets de noblesse, les
«juveigneurs d'aînés»[4], et souvent les aînés mêmes, abdiquant leur
onéreux privilège, se réfugier dans les villes, s'agréger à la
bourgeoisie et chercher dans le trafic les moyens de redorer leur
vieux blason. Deux, trois générations se consacraient à cet âpre
labeur de restauration familiale, que consacraient des lettres royales
de relief de dérogeance. Parfois les anciens titres s'adiraient, le
souvenir même de l'extraction noble se perdait[5], et c'était par les
charges d'échevinage ou par l'exercice des professions libérales que
se recouvrait d'abord la noblesse personnelle, puis la noblesse
héréditaire.
[4] D'Hozier, _Armor. général_, t. XI, Champagné, p. 52, charte
de 1291: «... Comme dom Gohier de Champaagné, chevalier,....
comme joveignor de éné...»
[5] Voyez ci-après, au chapitre XXVII, ce qui concerne la famille
d'Allard.