CHAPITRE I

Prophétie de saint Remi.--La fausse égalité.--Si la noblesse

fut une caste.--La hiérarchie sociale.--Opinion d'un vrai

philosophe sur les distinctions héréditaires.--La patrie et

l'humanité.--Emulation féconde.--Contre la séduction des

richesses.--Juvénal et Boileau réfutés.

[1] Les _Preuves_ et les _Planches_, auxquelles renvoient

fréquemment les notes, se trouvent dans l'_Histoire Généalogique

des Courtin_, Paris, 1887, in-4º.

Lorsque l'eau sacrée du Baptême eut fait de Clovis le vassal du

Christ, il demanda: «Jusques à quand durera le royaume des Francs?»

Saint Remi répondit: «Tant qu'y régneront la Religion et la Justice!»

Ce n'est pas sans un sentiment vif de patriotique tristesse, que je

rappelle cette parole prophétique du grand Évêque, à l'heure où, sur

la terre de France, la foi chrétienne est officiellement bafouée, où

la justice n'est qu'une arme hypocrite aux mains de la tyrannie, où

l'abaissement de la Patrie Française apparaît comme l'inéluctable

conclusion de la grande mystification révolutionnaire.

Il y aura bientôt un siècle qu'au nom de l'égalité, passant un niveau

grossier et barbare sur toute grandeur et toute supériorité, la fausse

démocratie a détruit l'antique hiérarchie sociale qui n'était pas la

part la moins splendide du patrimoine de la Nation; comme si la

véritable égalité n'était pas celle qui permet à tout ce qui est beau,

noble et généreux de se produire, de s'épanouir et de monter! La

Noblesse, en France, ne fut jamais une caste, c'est-à-dire une classe

fermée; dans tous les temps, ses rangs furent libéralement ouverts au

mérite, au talent, à la vertu, à l'honneur; elle constituait la plus

magnifique récompense, à la portée même des plus humbles, et fécondait

héréditairement, pour le bien de l'État, l'esprit de devoir, de

dévouement et de sacrifice. Le bas orgueil des peuples démocratisés

répugne aux distinctions transmissibles; mais, dans une société

hiérarchisée, elles n'humilient pas plus que le soldat n'est humilié

d'avoir des chefs.

«La gloire d'une antique origine, a dit un philosophe du XVIIIe

siècle, est injustement traitée de chimère, et quand bien même elle

seroit fondée sur un préjugé national, la politique serait intéressée

à le perpétuer comme une erreur utile que le philosophe ne peut

combattre sans déroger au titre de citoyen. Les distinctions accordées

à la noblesse héréditaire sont fondées sur des motifs d'utilité et de

justice. Le premier dont une race s'honore fut un citoyen utile. Ses

travaux ne se sont pas bornés à procurer le bonheur et la gloire de

son siècle; les générations suivantes en ont recueilli le fruit: c'est

donc à la postérité à reconnaître dans les descendans de ses

bienfaiteurs les services rendus à la patrie et à l'humanité. Ce

principe d'équité, qui établit et qui justifie les prérogatives de la

noblesse héréditaire, est encore un germe fécond d'émulation:

quiconque a l'avantage de compter des aïeux illustres doit se croire

engagé à marcher sur leurs traces. Son âme embrasée par les exemples

s'élève sans effort au-dessus des obstacles et des périls. Les

sentiers de la gloire, aplanis par ses ancêtres, ne lui offrent rien

de pénible et de rebutant: tout homme naît imitateur et c'est dans ses

aïeux qu'il aime à trouver des modèles. La prospérité d'un État est

assurée lorsque les honneurs y tiennent lieu de récompenses, lorsqu'on

n'y fait pas un vil trafic de son sang et de ses travaux,

lorsqu'enfin les hommes en place sont assurés que leurs descendants

jouiront de leur gloire. Cette idée est le plus fort rempart qu'on

puisse opposer à la séduction des richesses; une nation est toujours

florissante lorsque les citoyens sont persuadés que la reconnaissance

publique est le plus bel héritage qu'ils puissent laisser à leurs

enfants.»[2]

[2] Turpin, _Vies de Charles et de César de Choiseul, Maréchaux

de France_, 1768, p. 1.

«Tout l'effort de ceux qui débitent ironiquement les satires de

Juvénal et de Boileau contre la Noblesse ne peut prouver que deux

choses: ou qu'un homme sans sens et sans droiture est indigne de la

noblesse, ou qu'un Noble véritablement généreux doit imiter ses

ancestres et marcher comme eux dans les voyes de l'honneur et de la

vertu; mais ces deux vérités sont hors de contestation.»[3]

[3] Comte de Boulainvilliers, _Essais sur la Noblesse_, p. 8.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 16 / 52 题