Homère et Bayard.--L'honneur.--La Croix ou l'Épée.--Soldats de
Dieu ou du Roi.--Esprit de sacrifice.--Honneur triomphe de
tout.--Défense du sol national.--Bien vivre et bien
mourir.--Pierre d'Origny.--Le comte de Saint-Pern.--Chant du
départ pour la croisade.--Du Guesclin et Bayard.--La doulce
France.--L'envers de la gloire.
Homère, voulant peindre d'un trait un guerrier de grande race, dit de
ce preux qu'il était «sans peur et sans reproche»[6]. Trois mille ans
après le poëte de l'_Iliade_, Bayard héritait cette immortelle devise,
dont l'origine, on le voit, remonte aux âges héroïques. Ce fut la
devise de la chevalerie de France; après Dieu, l'honneur fut son dieu.
La Croix ou l'Épée, tel était le dilemme de la vie dans les premiers
temps de la féodalité; tout homme était prêtre, moine ou guerrier,
c'est-à-dire soldat de Dieu[7] ou du Roi. L'esprit de sacrifice
germait en pleine terre, au grand soleil de l'Honneur, et l'on ne
croyait jamais avoir assez fait pour son Dieu, pour son Roi, pour son
pays. «Honneur triomphe de tout!» disait une vieille devise, purement
française celle-là. Tous les rouages de l'organisme féodal tendaient
au même but, à la défense du sol national, _ad defensionem patriæ_[8],
traditionnellement[9] considérée comme la loi la plus sainte après
celle de Dieu, et la Noblesse, «habituée à se faire tuer», était le
rempart vivant de la Patrie. La volonté du sacrifice, l'ambition d'un
glorieux trépas l'animaient héréditairement; c'était l'enseignement
des pères à leurs fils, des vieillards aux jeunes, des Rois aux
peuples. Lisez cette épitaphe d'un chevalier du XVIe siècle, Jehan de
Meaux[10]: «Le premier degré à la vertu est de naistre de parens
nobles et pleins de mérites, mais le plus asseuré chemyn de la vraye
gloire est de bien vivre et de _bien mourir_[11].» Lisez encore ces
lignes si chrétiennes et si patriotiques par lesquelles, en 1578,
Pierre d'Origny termine son _Hérault de la Noblesse Françoise_:
«Faisant ainsy..., tu auras faict acquest singulier de Noblesse, non
seulement pour toy mais pour ta postérité travaillant en mesme
imitation généreuse, afin que d'un si grand et seul bien proposé en ce
monde à ce pauvre homme terrien, le fruict en redonde à la gloire de
Dieu, service du Roy et repos du pays.» Quand le Roi confère à des
Français la noblesse ou quelque titre de dignité, les lettres patentes
stipulent que c'est «afin que laissant à la postérité des marques de
leurs mérites, leurs successeurs, incités d'une juste émulation,
fassent gloire de sacrifier _leurs biens et leurs vies_ pour la
deffense et conservation de l'Estat.[12]» Et qu'importait la vie en
regard de l'honneur? Sous Louis XV, dans une bataille, le comte de
Saint-Pern voit son régiment ébranlé par une volée de boulets: «Eh
bien! quoi, mes enfants, dit-il tranquillement, c'est du canon! _Cela
tue, et voilà tout!_» Parole sublime, digne des temps épiques où les
croisés, vaincus, traînés en captivité, menacés des plus affreux
supplices, oubliaient leur effroyable misère pour jeter vers le Ciel
la sainte prière d'Ézéchias: _Domine, salvum fac Regem!_ Et quel
dédain superbe de la vie dans ce chant du départ pour la Terre-Sainte:
«Celui de nous qui mourra pourra dire à Dieu: Si tu es mort pour moi,
ne suis-je pas mort pour toi?» Pas un de ces rudes guerriers qui ne
tombât, comme plus tard Du Guesclin et Bayard, en recommandant à Dieu
son âme, son prince et sa patrie. Leur fin glorieuse avivait,
grandissait l'auréole de leur lignage, et les fils la consignaient
avec un légitime orgueil dans les actes[13]. Ceux des croisés qui
revirent «la doulce France», couverts d'indulgences, de lauriers et de
dettes, durent la plupart aliéner leurs domaines pour payer leur
gloire[14].
[6] _Iliade_, livre V, v. 168.
[7] Charte des moines de Marmoutier, v. 1254: «... sub militari
disciplina Deo militantes.»--_Cartul._, t. III, p. 376.
[8] Robertson, _Introd. à l'hist. de Charles V_, p. 13: «La
défense nationale était le principal objet du système féodal.»
[9] Dom Bouquet, t. V, p. 57, _Constit. Caroli Magni_: «Quicumque
beneficia habere videntur omnes in hostem veniant.»
[10] Époux de Louise de Bonadona.
[11] Clairambault, t. 943, p. 248.
[12] Lettres d'érection du marquisat d'Hermanville, 1651; _doss.
bleu_ 17510, Vauquelin, p. 1.
[13] Charte de 1109: «Goffridus Rorigo, filius Goffridi Rorigonis
qui in exercitu hierusolimitano obiit...»--_Coll. d'Anjou_, t.
IV, no 1290.
[14] Sur la ruine générale de la Noblesse par les croisades, voy.
Boulainvilliers, _Essais_, p. 149-152.