CHAPITRE IV.

DES DIFFICULTÉS QUE LES INGÉNIEURS SONT ACCOUTUMÉS À FRANCHIR EN

CREUSANT DES CANAUX.

Différences entre un canal et une rivière; un canal consomme

beaucoup moins d'eau; le canal du Midi comparé à la Seine.--Ce

qu'on nomme un _bief_.--En quoi consiste une _écluse_, ou

appareil en maçonnerie pour passer d'un bief à l'autre.--Ce qu'on

appelle la _pente rachetée_ par un canal, ou la _chute rachetée_

par une écluse; _contre-pente_.--La difficulté d'un canal dépend

principalement de la longueur du canal et de la somme des pentes

et contre-pentes.--Exemples des longueurs ainsi que des pentes et

contre-pentes de canaux français, américains ou

anglais.--Conversion de ces canaux, qui sont à dimensions

ordinaires, en canaux pareils au canal Calédonien ou au canal

hollandais du Nord.--De l'approvisionnement d'eau des

canaux.--Les régions des tropiques, surtout dans l'isthme,

semblent devoir offrir sous ce rapport plus de facilités que nos

pays tempérés de l'Europe.

Après ces réflexions préliminaires, nous pourrions entrer plus avant

dans le sujet. Au préalable, pourtant, il n'est pas inutile de donner

une idée des difficultés que l'art est accoutumé à affronter et à

vaincre, et de déterminer exactement le sens de quelques termes

techniques dont nous serons obligé fréquemment de nous servir.

Les canaux, tels qu'on les construit depuis l'invention des écluses

par les Italiens au XVe siècle, sont des lignes de navigation fort

différentes des rivières. Toute rivière coule dans un lit légèrement

en pente, et a un courant plus ou moins fort. C'est ainsi que les

anciens s'efforçaient de creuser des canaux, et ils réussissaient

rarement dans cette imitation de la nature. Un canal à la moderne n'a

pas de courant, et se forme d'une série de bassins creusés de main

d'homme, plus ou moins longs, quelquefois de plusieurs lieues, étagés

à la suite les uns des autres, chacun parfaitement de niveau. On

dirait d'un escalier aux marches très étroites entre la rampe et le

mur, mais fort longues dans l'autre sens, tandis qu'une rivière peut

se comparer à un plan incliné très doux. Dans une rivière, l'eau coule

à des hauteurs très variables, selon les saisons; dans un canal, elle

est introduite artificiellement, juste en quantité suffisante pour

qu'il y en ait toujours une même profondeur déterminée d'avance. À ces

dispositions, on trouve l'avantage non seulement de s'affranchir des

courants, mais encore d'obtenir, au moyen d'une quantité d'eau à peine

égale à ce que roule un faible ruisseau, une navigation plus

permanente et plus commode que celle qu'offrent de grands fleuves. La

navigation du canal du Midi, par exemple, est préférable à celle de la

Seine, du moins dans l'état où ce beau fleuve est laissé. Cependant la

Seine débite, quand elle est au plus bas, après les chaleurs de la

canicule, 100 à 120 mètres cubes (100,000 à 120,000 litres) par

seconde. Le canal du Midi, en cela remarquable, il est vrai, n'en

dépense pas la centième partie. Un mètre cube par seconde suffit à ses

besoins.

Faire un canal de niveau d'une extrémité à l'autre, est impossible

dans la plupart des cas[29]. Un canal se compose donc, je le répète,

de pièces d'eau successives dont chacune est de niveau, et par

conséquent sans courant. Ces bassins, appelés _biefs_, s'échelonnent

les uns à la suite des autres, comme feraient de longs gradins. Ainsi,

d'un bief à l'autre, le niveau change brusquement; communément, la

différence de niveau entre deux biefs qui se succèdent est de 2 mètres

et demi à 3 mètres. À la séparation de deux biefs est toujours placée

une _écluse_, construction en maçonnerie garnie de portes, qui sert à

faire passer un bateau du bief supérieur dans le bief inférieur, ou

réciproquement. Il n'est personne qui n'ait vu fonctionner une écluse;

nous avons en Europe et dans l'Amérique du Nord assez de canaux pour

cela. Au surplus, la manoeuvre se fait ainsi: une écluse est un

passage entre deux murs massifs, long et large autant qu'il le faut

pour recevoir un bateau, et fermé de deux portes adossées, l'une au

bassin supérieur, l'autre au bassin inférieur. Quand on ouvre la porte

d'en haut, en fermant celle d'en bas, l'écluse est en communication

avec le bassin supérieur, et l'eau s'y établit au même niveau qu'en ce

bassin. Si on ouvre la porte d'en bas en tenant close celle d'en haut,

l'écluse est en rapport avec le bassin inférieur, et prend de même son

niveau. Le jeu de l'écluse résulte de cette faculté d'y avoir

alternativement l'eau au même niveau qu'en chacun des deux biefs. Le

bateau y est introduit en ouvrant la porte du côté par lequel il

arrive. Ensuite on ferme cette porte pour ouvrir l'autre, et on n'a

plus qu'à le pousser en avant.

[Note 29: Le canal hollandais du Nord est pourtant ainsi;

mais la Hollande est un pays exceptionnellement nivelé par la

nature.]

La différence de niveau entre deux bassins ou biefs successifs est ce

qu'on nomme la _pente_ (ou bien la _chute_) _rachetée_ par l'écluse

qui les sépare, ou, pour mieux dire, qui les unit.

Le point de partage d'un canal est celui où les bassins ou biefs,

après avoir monté, semblables à des gradins successifs, pendant un

certain espace, cessent de s'élever ainsi au-dessus les uns des autres

pour se mettre à descendre en sens opposé; cette _pente_ nouvelle

prend le nom de _contre-pente_. Tous les canaux n'ont pas de point de

partage, car il en est où les biefs vont toujours en montant sans

jamais redescendre. Il est des canaux, au contraire, qui présentent

successivement plusieurs points de partage; ils ont alors plusieurs

_pentes_ et _contre-pentes_.

La difficulté et les frais de l'établissement d'un canal dépendent

principalement de deux éléments, la longueur du parcours et la somme

des _pentes_ et des _contre-pentes_ à _racheter_ par les _écluses_.

Toutes choses égales d'ailleurs, plus un canal est long, il coûte

cher. De même, les écluses étant des ouvrages dispendieux, leur

multiplicité influe beaucoup sur le chiffre de la dépense.

Pour fixer les idées sur la longueur des canaux qu'on pourrait

entreprendre et sur l'élévation qu'on est autorisé par l'expérience à

faire gravir à un canal, citons quelques exemples de canaux achevés ou

en cours d'exécution.

Quant à la longueur, on est habitué à faire parcourir aux canaux

ordinaires des espaces indéfinis. Le canal de Bourgogne et le canal du

Midi ont chacun 240 kilomètres; le canal de la Marne au Rhin en a 300;

le canal du Berri, 320; le canal du Rhône au Rhin, 349; le canal de

Nantes à Brest, 374; la série des canaux qui unissent Londres à

Liverpool, 425. Dans l'État de New-York, le canal Érié, digne à tous

égards de son nom de Grand Canal, a 586 kilomètres; les canaux compris

dans la ligne de Philadelphie à l'Ohio en ont 445; le canal de la

Chesapeake à l'Ohio en aura 549; plusieurs autres canaux des

États-Unis ont de 400 à 550 kilomètres.

Les pentes que les ingénieurs rachètent sans trop d'efforts, au moyen

d'écluses distribuées sur le parcours d'un canal, sont considérables

quand il s'agit d'un canal ordinaire. Le canal du Berri a 246 mètres

de pente ou de contre-pente à racheter, et 115 écluses; le canal du

Midi, 252 mètres et 99 écluses; le canal du Rhône au Rhin, 393 et 160

écluses; le canal de Bourgogne, 501 mètres et 191 écluses; le canal de

Nantes à Brest, 555 mètres et 238 écluses.

Les canaux anglais offrent moins de pente à racheter que ceux de la

France. La suite des canaux qui s'étendent de Londres à Liverpool

présente 443 mètres de pente et de contre-pente et 185 écluses. Sur

celui de tous les canaux de l'Angleterre qui a le point de partage le

plus élevé, le canal de Leominster, cette élévation est de 142 mètres

au-dessus de l'une des extrémités.

En Amérique, sur le canal Érié, la somme des pentes et des

contre-pentes n'est que de 210 mètres avec 83 écluses. Les deux canaux

qui, avec deux chemins de fer, forment la ligne de Philadelphie au

fleuve Ohio, ont 358 mètres de pente et 151 écluses. Le magnifique

canal de la Chesapeake à l'Ohio aura 963 mètres de pente et de

contre-pente et 398 écluses, et dans la première partie actuellement

achevée, il présente 176 mètres de pente et 74 écluses.

Mais il s'agirait ici de dimensions inusitées. La cuvette d'un canal

maritime tel que le canal Calédonien représente une excavation huit

fois et demie plus grande que celle d'un des canaux habituels de la

France, dits à grande section, et en France une écluse telle qu'il la

faudrait sur le canal des deux océans coûterait quatre à cinq fois

plus qu'une écluse ordinaire. Ainsi, pour comparer avec une

approximation grossière les divers canaux que nous avons passés en

revue au canal projeté de l'isthme, il faudrait réduire leur longueur

dans le rapport de 8-1/2 à 1, et la pente qui y est rachetée par des

écluses ou le nombre de celles-ci dans le rapport de 4 ou 5 à 1. À ce

compte, le canal de Nantes à Brest équivaudrait pour l'isthme à un

canal de 44 kilomètres, qui aurait une pente ou contre-pente à

racheter de 123 mètres, ou encore 53 écluses. Le canal Érié agrandi

représenterait pour l'isthme un canal d'environ 100 kilomètres avec 20

écluses, rachetant 44 mètres de pente et de contre-pente.

Une difficulté qu'il est bon de prévoir lorsqu'on creuse des canaux

est celle de les fournir d'eau[30]. Sous ce rapport, le climat des

tropiques présente plus d'avantage que celui de nos pays tempérés. On

évalue que dans les régions intertropicales du Nouveau-Monde, là

particulièrement où le sol est couvert de forêts, l'eau pluviale est

cinq à six fois abondante plus qu'à Paris[31]. On y aurait donc assez

de facilité pour remplir des réservoirs. L'évaporation, à la vérité,

est plus grande entre les tropiques; mais M. de Humboldt, à la suite

de recherches et d'expériences faites avec soin, estime qu'elle ne

l'est que dans le rapport de 16 à 10. L'affluence des eaux pluviales

pour une même superficie étant supérieure dans le rapport de 50 ou 60

à 10 comparativement à Paris, et de 40 à 10 vis-à-vis de l'Europe

méridionale, il s'ensuit que, tout compte fait, l'isthme de Panama

n'aurait, de ce côté, rien à envier à l'Europe. Nous verrons

d'ailleurs bientôt que, dans la direction qui se recommande le plus,

on aurait peu à s'inquiéter de l'approvisionnement du canal. C'est un

service que la nature semble, là, avoir pris à coeur d'assurer.

[Note 30: On ne s'en est pas toujours assez préoccupé en

France.]

[Note 31: L'eau pluviale représente tous les ans à Paris

une couche de 50 à 55 centimètres: entre les tropiques, dans

le nouveau continent, c'est communément de 2 mètres 70

centimètres à 3 mètres.]

Retournons enfin à la description de l'isthme, en reprenant

successivement les cinq localités signalées plus haut pour la faible

largeur à laquelle l'isthme s'y réduit.

L'isthme de Panama Examen historique et géographique des différentes directions suivant lesquelles on pourrait le percer et des moyens à y employer; suivi d'un aperçu sur l'isthme de Suez. · 第 17 / 47 题