PREMIÈRE LOCALITÉ INDIQUÉE POUR LE PERCEMENT DE L'ISTHME.--ISTHME DE
TEHUANTEPEC ET DU GUASACOALCO.
Dépression qu'y éprouve la plateau mexicain.--Port qu'offre
l'embouchure du Guasacoalco.--Essais de Cortez.--Projets de canal
après lui.--La découverte, au château de Saint-Jean d'Ulua, de
canons venus de Manille, réveille ces projets en
1771.--Exploration du terrain par deux ingénieurs, et leurs
conclusions favorables.--Plan du vice-roi Revillagigedo.--Le
canal de l'isthme de Tehuantepec est voté par les cortès
espagnoles en 1814.--Études du général Orbegoso en 1825; ses
conclusions sont moins favorables; difficulté d'alimenter un
canal sur le versant de l'Océan Pacifique.--Mauvais port à
Tehuantepec.--Le général Orbegoso se réduit à une route entre
l'Océan Pacifique et le Guasacoalco.--Sol fertile qu'on
traverserait; projet de colonisation qu'on pourrait reprendre
avec avantage.--Concession récente à don José Garay.--Projets de
ce concessionnaire.
I. _Isthme de Tehuantepec et du Guasacoalco._--En ce point, le plateau
mexicain se déprime à un degré remarquable. D'une hauteur semblable à
celle des pics pyrénéens, le sol s'abaisse à un niveau qui est
presque pareil à celui de la Beauce, et il est creusé par la vallée
d'un fleuve large et profond, le Guasacoalco, qui coule d'abord dans
une direction parallèle au double littoral, c'est-à-dire de l'orient à
l'occident, et ensuite se dirige du sud au nord jusqu'à ce qu'il se
décharge dans le golfe du Mexique. Le port que forme l'embouchure de
Guasacoalco est l'un des meilleurs qu'offrent les rivières de tout le
pourtour du golfe; il vaut celui que donne le Mississipi lui-même. Dès
le temps de Cortez, nous l'avons dit, l'attention avait été tournée
vers cet isthme. Après Cortez, on s'était beaucoup entretenu d'un
projet de canal à y ouvrir; mais on n'y pensait plus, lorsqu'on fit
une découverte imprévue. C'était en 1771. On reconnut à la Vera-Cruz,
parmi l'artillerie de la forteresse de Saint-Jean d'Ulua, des canons
fondus aux Philippines, à Manille. Comme avant 1767 les Espagnols ne
tournaient ni le cap de Bonne-Espérance ni le cap Horn pour se rendre
aux Philippines, et faisaient tout leur commerce avec l'Asie au
travers du Mexique, par le galion d'Acapulco, on ne concevait pas que
ces canons fussent venus de Manille à la Vera-Cruz. Comment
avaient-ils traversé le continent mexicain? Impossible de conduire des
fardeaux pareils d'Acapulco à Mexico, et de là à la Vera-Cruz. Il fut
constaté à la fin, par une chronique de Tehuantepec, que ces canons
avaient été amenés par l'isthme; que, conduits par mer de Manille à
Tehuantepec, ils avaient remonté le Chimalapa aussi haut que
possible, et s'étaient ensuite acheminés par terre jusqu'au point où,
par les hautes eaux, commence sur le Guasacoalco une bonne navigation.
L'imagination publique en fut frappée. Si des pièces de gros calibre
avaient traversé l'isthme, n'était-ce pas la preuve qu'une
communication avantageuse pouvait s'établir entre les deux océans par
Tehuantepec et le Guasacoalco, pour peu qu'on aidât la nature? Ainsi
qu'il arrive ordinairement, le public exagérait les facilités qui
s'offraient à lui. On disait que le Guasacoalco avait ses sources tout
près de la mer Pacifique; qu'à son approche, la cordillère s'était
nivelée, et que telle ou telle rivière, l'Ostuta ou le Chimalapa,
versait également ses eaux dans les deux océans. Le vice-roi don
Antonio Bucareli donna ordre à deux ingénieurs, don Augustin Cramer et
don Miguel del Corral, d'examiner le terrain dans le plus grand
détail. Leur exploration fut fort imparfaite; on ne voit pas qu'ils
aient opéré aucun nivellement ni déterminé aucune hauteur, et leur
conclusion se ressentit de l'enthousiasme au moins prématuré dont
l'opinion s'était prise pour le canal des deux mers par cette
direction. Cependant ils firent connaître que par le Guasacoalco on
franchirait à peine les deux tiers de l'isthme; que de l'embarcadère
de Malpasso, qui est au-dessus de celui de la Cruz, placé au confluent
du Saravia, il y aurait encore jusqu'à la mer du Sud un trajet de 26
lieues de Castille (environ 110 kilomètres), et qu'aucune rivière ne
communiquait avec les deux mers. Ils signalèrent la difficulté de
faire aboutir le canal à un bon mouillage sur l'Océan Pacifique.
Jusque là ils étaient dans le vrai; mais, passant ensuite dans la
fable, ils émirent l'opinion qu'un canal des deux mers joignant le
Chimalapa au Guasacoalco pouvait s'exécuter _sans écluses ni plans
inclinés_. D'après les dernières études qui eurent lieu à la fin du
XVIIIe siècle, sous le vice-roi Revillagigedo, homme éclairé, plein
d'ardeur pour le bien public, le canal de jonction entre le Chimalapa
et le Rio del Malpasso, affluent du Guasacoalco, n'aurait eu que 25
kilomètres environ. Il s'agissait, non d'un canal maritime, mais d'une
ligne praticable pour des bateaux ou de grandes pirogues.
Les études de MM. Cramer et del Corral, et celles qui eurent lieu
après eux, laissèrent donc l'isthme de Tehuantepec en excellente
renommée. Quand furent terminées les guerres de la révolution
française, en 1814, les cortès espagnoles, sur la proposition d'un
député mexicain, don Lucas Alaman, qu'on a vu depuis ministre des
affaires étrangères à Mexico, décrétèrent le canal; mais la lutte de
l'indépendance du Mexique se rouvrit bientôt, et le décret n'eut
aucune suite.
Peu après l'indépendance du Mexique, le général du génie don Juan
Orbegoso fut détaché par le gouvernement mexicain pour procéder à une
exploration. Ce savant officier se mit à l'oeuvre en 1825. Il fit des
observations astronomiques pour déterminer des latitudes et des
longitudes. Il mesura l'élévation du sol au-dessus de la mer, non par
des nivellements, mais au moyen d'un baromètre, ce qui, dans les
régions équinoxiales cependant, donne des résultats d'une
approximation remarquable. Malheureusement le baromètre dont il se
servit n'était pas tout-à-fait orthodoxe[32]. Résumons les résultats
de son pénible travail:
[Note 32: «Les observations barométriques ne méritent
qu'une confiance médiocre. Le seul baromètre que possédât la
commission avait été fait par moi, et il est probable qu'il
avait pris l'air pendant le voyage, ce qui peut avoir influé
sur l'exactitude des points mesurés. Leur hauteur respective
doit néanmoins être assez exactement déterminée. Nos calculs
ont été corrigés par les observations que nous avons faites
plus tard à Tehuantepec.» (Extrait du rapport de don Juan
Orbegoso.)]
L'isthme, mesuré du rivage du golfe de Tehuantepec à la barre du
Guasacoalco, a une largeur de 220 kilomètres. Les lagunes communiquant
avec la mer, qui sont à l'est de Tehuantepec, l'une derrière l'autre,
réduiraient la distance à parcourir d'au moins 21 kilomètres.
Le Guasacoalco offre à sa barre 4 mètres d'eau pour le moins (d'autres
observateurs ont dit davantage). Il est même arrivé qu'un vaisseau de
ligne espagnol, _l'Asia_, poursuivi par la tempête, ait pu, il n'y a
pas longtemps, entrer dans le fleuve[33]. La barre est fixe et courte.
Une fois la barre franchie, on trouve une profondeur suffisante pour
les bâtiments de mer jusqu'à une dizaine de lieues. Il serait facile
de le rendre navigable en tout temps pour de grands bateaux de rivière
jusqu'au confluent du Saravia, qui est à moitié de l'espace entre les
deux océans[34]. Il y a lieu de croire qu'on devrait creuser un canal
latéral à partir de Piedra Blanca (ou Peña Blanca), en remontant
jusqu'au Saravia: c'est un espace de 55 kilomètres en ligne droite. Le
sol, principalement formé d'une argile aisée à entamer, s'y prêterait.
Entre ces deux points, le cours du fleuve est très sinueux, et un
canal raccourcirait le trajet de moitié. À la rigueur, cependant, une
navigation permanente serait possible dans le lit du fleuve, presque
partout, non seulement jusqu'au Saravia, mais jusqu'au Malpasso.
Au-dessus, un canal tout artificiel serait indispensable.
[Note 33: Pour le faire sortir, il fallut l'alléger de
son artillerie. Un vaisseau de ligne tirant de 7 à 8 mètres
d'eau, il faut qu'il trouve sur la barre d'un fleuve une
profondeur d'eau de 9 à 10 mètres.]
[Note 34: La latitude de l'embouchure du Guasacoalco est
de 18 degrés 8 minutes; celle de la côte près de Tehuantepec
est de 16 degrés 11 minutes; celle de l'embarcadère du
Saravia sur le Guasacoalco est de 17 degrés 12 minutes, et
les trois points sont à peu près sur le même méridien.]
La crête du versant des eaux, bien plus voisine d'ailleurs du
Pacifique que de l'Atlantique, est fort abaissée dans l'isthme. Au sud
de la Chivela, on trouve un col qui n'est qu'à 251 mètres au-dessus de
la mer. Le col de Saint-Michel de Chimalapa est à 393 mètres. L'art de
l'ingénieur saurait faire franchir des élévations pareilles à un
canal. La hauteur des montagnes ne présenterait donc pas au passage
d'un canal des deux océans un obstacle insurmontable, à la condition
cependant qu'on pût conduire au sommet un suffisant approvisionnement
d'eau. Mais le rapport du général Orbegoso renversa tout l'espoir
qu'on avait d'une navigation fluviale régulièrement bonne dans le
Chimalapa ou dans tout autre cours d'eau pour descendre à l'Océan
Pacifique. Le Chimalapa n'est praticable, même pour des pirogues, que
pendant la saison des pluies. À San-Miguel de Chimalapa, qui est à 40
ou 45 kilomètres des lagunes attenantes à la mer, et même 13
kilomètres plus bas, son lit est à sec pendant le tiers de l'année. Le
sol étant perméable et les vallons très ouverts, il ne serait pas
facile d'établir de grands réservoirs pour suppléer à l'absence des
eaux fluviales en recueillant les pluies. Même sur le versant de
l'Océan Pacifique, le canal devrait s'alimenter des eaux du
Guasacoalco amenées par une rigole au travers de la crête.
Il n'est pas démontré que la disposition du sol interdise absolument
l'établissement d'une pareille rigole. À partir de leurs sources, le
Guasacoalco et le Chimalapa se dirigent, parallèlement l'un à l'autre,
de l'est à l'ouest, séparés de 28 kilomètres, pour se détourner, le
premier à Santa-Maria de Chimalapa, vers le nord, le second à 6
kilomètres au-dessous de San-Miguel, vers le sud, afin d'atteindre
chacun son océan. Une rigole tracée obliquement du Guasacoalco au
Chimalapa, dans la partie de leurs cours où ils sont parallèles,
atteindrait celui-ci, sans avoir à se développer sur plus de 30 à 40
kilomètres, ce qui, pour une rigole alimentaire, n'a rien d'inusité. À
Santa-Maria, le Guasacoalco coule à un niveau qui est à peu près le
même que celui du Chimalapa à San-Miguel. Il n'y aurait donc qu'à
prendre le Guasacoalco un peu au-dessus de Santa-Maria pour qu'il vînt
se verser naturellement, à Saint-Miguel, dans le Chimalapa; mais il
faudrait que le terrain permît à la rigole de passer, moyennant des
souterrains médiocrement longs. La direction suivant laquelle le
général Orbegoso a cherché un passage n'y est pas favorable, car il y
faudrait être en souterrain presque sur toute la distance. Il est allé
à peu près tout droit de Santa-Maria à San-Miguel[35].
[Note 35: À San-Miguel, le Chimalapa est à 173 mètres
au-dessus de la mer: le village de Santa-Maria est à 286
mètres; mais le Guasacoalco est de beaucoup plus bas que le
village. À 13 kilomètres en aval, il est à 160 mètres 10
centimètres, ce qui permet de supposer que le niveau du
fleuve à Santa-Maria est à 170 mètres environ.]
Le général Orbegoso conclut en ces termes, que la canalisation de
l'isthme de Tehuantepec demeure _problématique_ et _gigantesque_[36];
il conseille comme facile une communication résultant d'une bonne
route entre les lagunes de Tehuantepec et le Guasacoalco.
[Note 36: Eu égard, sans doute, aux sommes dont pourrait
disposer le gouvernement mexicain.]
On aurait ensuite à remédier, s'il était possible, à l'absence d'un
port passable sur l'Océan Pacifique. Tehuantepec mérite à peine le nom
de rade. On y arrive par deux lagunes successives, profondes
d'environ 5 mètres, dont l'une est très allongée parallèlement au
littoral; l'autre, placée en arrière de celle-ci, parallèle de même au
bord de la mer, et beaucoup plus courte, a encore 17 kilomètres.
Depuis la fin du XVIe siècle, Tehuantepec est très peu fréquenté; la
mer se retire journellement de ces côtes; l'ancrage y devient d'année
en année plus mauvais; le sable que charrie le Chimalapa augmente la
hauteur et l'étendue des barres sablonneuses placées au débouché de la
première lagune dans la seconde, et de celle-ci dans la mer, et déjà
Tehuantepec n'est plus accessible qu'à des goëlettes.
L'exploration du général Orbegoso constata dans l'isthme une
magnifique végétation, indice d'un sol riche. Il y a bien longtemps
déjà que les belles forêts de Petapa et de Tarifa avaient attiré
l'attention de la cour d'Espagne. Les chantiers de construction navale
de la Havane en tiraient autrefois tous les bois qui leur étaient
nécessaires, et qu'on leur expédiait par le Guasacoalco; car c'est
assez tard qu'on établit dans l'île de Cuba et dans celle de Pinos les
coupes de cèdre destinées à la marine. La fertilité des environs de
Tehuantepec fut pareillement avérée de nouveau; en arrosant cette
spacieuse plaine avec des saignées du Chimalapa, on lui ferait rendre
les plus précieuses récoltes. On vérifia de même la salubrité relative
du pays, à quelque distance de la mer. Enfin on se souvint que
l'isthme n'avait pas toujours été une solitude. On y trouve, ce qui
étonne et attriste le voyageur en Amérique, des ruines de
constructions à l'européenne. Avant l'expédition de Cortez, l'isthme
était populeux: il ne le fut pas moins après. Ce furent les boucaniers
qui détruisirent les établissements élevés par les Espagnols sur les
rives du Guasacoalco, et qui, dispersant la population, convertirent
en un désert une admirable contrée naguère florissante sous le sceptre
de Montezuma. De ces vestiges d'une ancienne prospérité, on conclut
naturellement qu'il serait aisé de rendre l'isthme à la culture et à
la vie. De là un plan de colonisation qui, mal exécuté, se termina par
la mort ou la dispersion des colons, mais qu'on pourrait reprendre
avec avantage. Ce serait même à désirer pour l'objet qui nous occupe
ici; car la présence d'une population active sur les bords du
Guasacoalco, entre les deux océans, déterminerait nécessairement
l'établissement de bonnes communications au travers de l'isthme.
Le projet de faciliter la jonction des deux océans par l'isthme de
Tehuantepec n'a pas été abandonné. Il y a deux ans, le gouvernement
mexicain en a concédé l'entreprise à don Jose Garay. Mais il ne s'agit
pas d'un canal maritime, d'un ouvrage qui tienne lieu d'un bras de
mer. Le plan est infiniment plus modeste; on améliorerait le cours du
Guasacoalco et celui du Chimalapa, on y lancerait des bateaux à
vapeur, et d'un fleuve à l'autre on jetterait un chemin de fer.