NATURE ET PROPORTIONS DE LA COMMUNICATION À ÉTABLIR.

Objet de la communication à ouvrir.--Services à attendre du

percement de l'isthme pour l'Europe.--Les voyages qu'on

abrégerait sont ceux qui ont lieu par le cap Horn; énumération

des contrées où l'on se rend d'Europe par cette voie.--Pour la

Chine et le Japon, eu égard à la régularité des vents, aux

courants et à la beauté de la mer, il y aurait, malgré un plus

long trajet, économie de temps et accroissement de sécurité à

l'aller, mais non au retour.--Avantages de l'Océan

_Pacifique_.--Le percement de l'isthme profiterait encore

davantage aux États-Unis.--Bons effets à en espérer pour le

versant occidental de l'Amérique, plus retardé que celui qui

regarde l'Europe.--La communication devrait s'effectuer au moyen

d'un canal; ce canal devrait être praticable pour les grands

bâtiments du commerce et pour les navires à vapeur de l'ordre des

paquebots transatlantiques.--Un canal sur une échelle moindre

serait d'utilité locale et ne profiterait à l'Europe

qu'indirectement.--Des dimensions à donner au canal.--Exemples

du canal Calédonien et du canal hollandais du Nord, qui sont des

canaux maritimes.--Dimensions des canaux ordinaires en France, en

Angleterre, aux États-Unis.--Ce qu'ont coûté les canaux

Calédonien et du Nord, et les canaux ordinaires français, anglais

et américains.--Prix d'une grande écluse à Brest.--Nécessité pour

un canal maritime de déboucher au mouillage même des navires; à

Panama cette condition ne se remplirait pas très

aisément.--Conditions de salubrité à remplir; on y satisferait

par le creusement même du canal.

Et d'abord serait-ce un canal ordinaire qu'il faudrait? Quelle serait

même la nature de la communication à ouvrir? Devrait-on rester fidèle

à l'idée d'un canal, ou conviendrait-il d'adopter ces voies

perfectionnées où la vapeur fait glisser sur le fer, avec une rapidité

inouïe et une économie toujours croissante, les plus pesants fardeaux?

Si l'on préfère un canal, quelles devront en être les proportions?

Afin de répondre pertinemment à ces questions, il faut d'abord

s'interroger sur le but dans lequel on percerait l'isthme.

Les services à attendre d'un canal au travers de l'isthme de Panama ne

sont pas tout-à-fait les mêmes pour les Européens ou pour les peuples

de l'Amérique. Pour l'Europe, il n'abrégerait pas le voyage de la

Chine ou des Grandes-Indes, et encore moins celui des îles de la

Sonde, où la Hollande possède d'admirables colonies, et où l'on doit

supposer que d'autres peuples, alléchés par les succès des

Néerlandais, ne tarderont, pas à en fonder de nouvelles. La navigation

d'Europe en Chine et aux Indes se fait par le cap de Bonne-Espérance,

et il semble que, s'il y a un isthme à trancher pour abréger ce long

pèlerinage, ce soit celui de Suez. Règle générale, les voyages qu'on

raccourcirait en perçant l'isthme de Panama sont, avant tout, ceux qui

ont lieu en doublant le cap Horn, extrémité de l'Amérique méridionale.

Or, l'on passe par le cap Horn pour aller d'Europe au Pérou, sur la

côte occidentale du Mexique, ou dans les possessions attenantes des

États-Unis, de l'Angleterre et même de la Russie. C'est par le cap

Horn qu'on se rend dans certains parages de l'Australie, dans la

Nouvelle-Zélande, aux îles Marquises, aux îles de la Société, à ces

innombrables archipels de la mer du Sud qui appellent des maîtres, aux

îles Sandwich, que convoite plus d'une puissance maritime, parce

qu'elles occupent entre l'Amérique du Nord et les régions de la Chine

et du Japon une position comparable à celle de Malte entre l'Espagne,

la France, l'Italie, d'un côté, et les rivages du Nil ou la Syrie de

l'autre. Pour activer les relations de l'Europe avec ces vastes pays,

pour que les essaims de nos races aillent les féconder, la rupture de

l'isthme de Panama serait extrêmement avantageuse.

À l'égard de la Chine et du Japon, à ne considérer que les distances,

il n'y aurait, disons-nous, aucun profit à en espérer. Le tour du

monde étant représenté par 360 degrés de longitude, la Chine, en

prenant le chemin de Panama, est à 230 degrés de nous, c'est-à-dire

aux deux tiers de la circonférence terrestre; par l'autre route, au

contraire, abstraction faite du grand circuit que l'on décrit autour

de l'Afrique quand on double le cap de Bonne-Espérance, le trajet

n'est que de 130 degrés, un seul tiers. Cependant la zone comprise

entre les tropiques présente au navigateur qui cingle vers l'ouest,

avec une mer presque toujours sereine, un autre avantage

inappréciable: toute l'année, le souffle des vents alizés y gonfle les

voiles des navires lancés dans la direction de l'est à l'ouest; au

sein des flots eux-mêmes, un courant aussi ancien que le monde, aussi

imperturbable que les lois de la gravitation universelle (le _gulf

stream_ des Anglais, le courant équatorial des autres géographes)

pousse tout autour de la terre les navires dans le même sens. Du Havre

ou de Londres à Canton, autour du cap de Bonne-Espérance, en coupant

ainsi la ligne deux fois, le parcours est de 24,500 kilomètres; par

l'isthme de Panama, il serait de 27,000[20]. Mais cet excédant de

parcours serait plus que compensé par l'assistance des vents alizés et

du courant équatorial, et par l'absence de tout péril pendant la

majeure partie de l'année[21]. Imaginez qu'on a pu faire le trajet

d'Acapulco à Manille sur une simple chaloupe pontée[22]; il y a 16,500

kilomètres, trois fois la distance de la côte d'Afrique aux Antilles.

En somme, pour aller d'Europe en Chine, un navire qui prendrait la

voie de l'isthme économiserait une quinzaine de jours sur un voyage

qui dure de quatre mois à quatre mois et demi; mais on ne pourrait

revenir par la même route, parce qu'alors on aurait contre soi le

courant équatorial et les vents alizés. Pour atteindre la baie de

Noutka,--dans l'archipel de Quadra et Vancouver, sur la côte du

nord-ouest de l'Amérique, là où s'est fait un grand commerce de

fourrures,--ou près de là, l'embouchure de la rivière Columbia, qui

traverse le territoire d'Oregon, dépendant des États-Unis, un vaisseau

parti d'Europe fait, en doublant le cap Horn, 27,500 kilomètres; en

traversant l'isthme de Panama, il n'en aurait plus que 16,500 à

parcourir. Pour gagner le Pérou, le revers occidental de l'Amérique

Centrale, et les ports mexicains d'Acapulco, de San-Blas et de

Mazatlan, l'avantage serait très marqué aussi; de même pour les îles

Marquises, les Sandwich, et les archipels inhabités du Grand-Océan.

Quant à la Nouvelle-Hollande, il en serait comme pour la Chine. Enfin

tout le monde comprend que les navires qui, allant en Chine, se

proposeraient de toucher à l'un des ports de la côte occidentale de

l'Amérique, depuis le Chili jusqu'à la baie de Noutka, devraient se

diriger par l'isthme de Panama.

[Note 20: Ce sont les distances directes sans détours.

Les distances itinéraires, c'est-à-dire réellement parcourues

par les navires, seraient plus fortes d'un quart ou d'un

cinquième.]

[Note 21: Le Grand-Océan cependant ne mérite tout-à-fait

le nom de Pacifique que du parallèle de Coquimbo à celui du

cap Corrientes, entre le 30e degré de latitude australe et le

5e degré de latitude boréale. Il est là d'une sérénité

constante. Au-delà il n'en est pas de même; dans la saison

des pluies, particulièrement le long des côtes de l'Amérique,

la navigation y devient dangereuse.]

[Note 22: C'est le pilote don Francisco Maurelli qui eut

ce courage, au commencement du siècle, pour apporter aux

Philippines la nouvelle de la rupture entre l'Angleterre et

l'Espagne.]

Le problème se présente en des termes différents pour les États-Unis.

Ce peuple éminemment navigateur a déjà des relations étendues avec la

Chine et avec tous les pays riverains du Grand-Océan boréal ou

austral. Il se livre avec ardeur et succès à la pêche. Il possède sur

la côte du nord-ouest du nouveau continent le vaste territoire de

l'Oregon, vers lequel le flot de la population est impatient de se

porter par l'intérieur, et qui se coloniserait rapidement, si l'on

pouvait s'y rendre par mer au lieu d'escalader les Montagnes Rocheuses

et de franchir les déserts qui bordent le Mississipi à droite, ou

qu'arrose le Missouri sans pouvoir les fertiliser. La coupure de

l'isthme serait donc, toutes choses égales d'ailleurs, d'un immense

intérêt pour les États-Unis; mais toutes choses ne sont pas égales.

Les États-Unis sont plus que l'Europe voisins de l'isthme, et ainsi,

pour eux, le bénéfice du percement ressort plus manifeste. Pour se

rendre de New-York ou de la Nouvelle-Orléans à Guayaquil, à Lima, à

Valparaiso, la route de l'isthme serait presque en ligne droite. De

New-York ou de Boston à Canton, il y a, par la route actuelle du cap

de Bonne-Espérance, 25,000 kilomètres; par l'isthme de Nicaragua, il

n'y en aurait plus que 23,300. Relativement à cette destination, le

passage de l'isthme allonge pour l'Europe; il raccourcit pour les

bâtiments des États-Unis. De Boston ou de New-York à l'embouchure de

la rivière Columbia, dans l'Oregon, la distance par le cap Horn est de

28,500 kilom.; par l'isthme, elle serait réduite à 14,000, la moitié.

Ainsi, pour reproduire à peu près les expressions de M. de Humboldt,

les principaux objets de la coupure de l'isthme américain sont: la

prompte communication d'Europe et d'Amérique aux côtes occidentales du

nouveau continent, le voyage de la Havane et des États-Unis à la

Chine, aux Philippines, et même un jour au Japon, quand notre

audacieuse race de Japhet aura forcé cet autre empire de l'extrême

Orient à sortir de son isolement superbe, ainsi qu'elle vient de le

faire pour la Chine; la colonisation de l'Oregon et des îles du

Grand-Océan, la navigation d'Europe ou des États-Unis en Chine avec

escale sur la côte occidentale de l'Amérique, et enfin la grande pêche

du cachalot. Quant aux expéditions directes d'Europe en Chine, elles

s'achemineraient par là tout au plus à l'aller, mais non pas au

retour.

La civilisation est fort retardée sur le versant de l'Amérique qui

touche à l'Océan Pacifique, et elle pénètre à peine dans les archipels

du Grand-Océan; le versant oriental du nouveau continent, par cela

seul qu'il a été plus accessible à l'Europe, se trouve bien plus

avancé[23], car c'est notre Europe qui répand à flots la lumière sous

laquelle s'épanouissent l'intelligence et l'activité des nations.

L'équilibre se rétablirait, si l'isthme s'abaissait sous la main de

l'Europe, et la navigation du canal de l'isthme s'en ressentirait.

[Note 23: Si le Chili surpasse en prospérité les autres

républiques de la côte occidentale de l'Amérique, on peut

l'attribuer à ce que par le cap Horn il est d'un accès plus

facile. C'est pour cela que probablement, pour s'y rendre

d'Europe, le passage du cap Horn pourrait continuer à être

préféré.]

L'isthme lui-même, qu'occupaient avant la conquête des nations dont la

puissance est attestée par les monuments qu'une végétation d'une

vigueur luxuriante n'a pu encore achever de détruire, terre fortunée,

si quelqu'une peut l'être quand le travail n'y anime pas l'homme et

n'y maîtrise pas les forces de la nature; l'isthme, transformé en un

carrefour où se réuniraient les productions de toute l'Amérique et de

l'archipel des Antilles, aurait pour le commerce un vif attrait qui

déterminerait le plus souvent son choix en faveur de cette route.

La destination d'une communication dans l'isthme une fois fixée, la

nature de cette communication s'ensuit. Quand le but est bien connu,

les moyens se révèlent vite. C'est une voie maritime qu'il faut, un

canal praticable pour de grands navires. Hors de là il n'y a pas de

choix, tout se vaut: petit canal, chemin de fer ou chaussée pavée ou

macadamisée, tout est également bon, ou plutôt rien n'est bon.

L'isthme, véritablement, ne sera point percé tant qu'il n'offrira pas

un canal par lequel un trois-mâts parti de Bordeaux ou de Liverpool

puisse sans désemparer, sans s'arrêter plus de deux ou trois jours

dans l'isthme, aller tout droit jusqu'à Canton, si tel est son bon

plaisir. Toute communication qui exigerait des transbordements serait

pour le commerce général comme si elle n'existait pas.

Le canal de l'isthme de Panama est une oeuvre d'avenir; or, sans se

faire illusion, on peut regarder la navigation à vapeur, ou tout au

moins la navigation mixte, employant concurremment ou successivement

la vapeur et la voile, comme destinée à largement empiéter dans un

avenir prochain sur la navigation exclusive à la voile; on devra donc

adapter le canal aux grands navires à vapeur de l'ordre des paquebots

transatlantiques, autant qu'on a déjà des idées arrêtées sur les

proportions de ces bâtiments.

Telles sont les bases du programme du percement, de l'isthme. À toute

oeuvre conçue différemment, l'Europe n'aurait rien à voir, aucun

secours à apporter.

Il faut cependant bien s'entendre. Nous maintenons que toute

communication autre qu'un canal praticable au moins aux grands navires

du commerce n'apporterait directement aucune amélioration, aucune

extension aux rapports de l'Europe avec les régions éloignées que

baigne le Grand-Océan, et ne serait pas digne de la sollicitude de la

France ou de l'Angleterre. Toutefois des ouvrages plus modestes

exerceraient des effets salutaires sur la contrée qu'ils

traverseraient. Dans nos régions européennes bien percées dans tous

les sens, nous ne nous faisons pas une idée de ce que c'est qu'un pays

dépourvu de moyens de transport; nous n'avons pas la mesure des

embarras que la civilisation y rencontre. Ce sont choses qu'on

n'apprécie qu'après les avoir vues. Une zone de vingt lieues de large

sans chemins oppose à l'avancement de l'esprit comme aux innovations

matérielles une barrière plus insurmontable que l'inflexible volonté

du tyran le plus habile et le mieux servi. Une bonne route, longue de

vingt-cinq lieues dans l'isthme de Tehuantepec, entre le port de

Tehuantepec et le Guasacoalco, là où il est constamment navigable,

opérerait une révolution ailleurs que dans l'isthme. Tout l'empire

mexicain en éprouverait l'heureuse influence; non seulement ou verrait

les terres fertiles et salubres de l'intérieur de l'isthme renaître à

la culture et la plaine de Tehuantepec se couvrir une seconde fois des

riches récoltes qui l'embellissaient avant la conquête et avant les

boucaniers, mais toutes les relations seraient transformées entre le

littoral oriental et celui de l'occident. Le courant européen

s'épancherait alors sur l'ouest du Mexique, qu'aujourd'hui il ne peut

atteindre. Un service passable de navigation fluviale par le lac de

Nicaragua entre les deux océans aviverait de même les admirables rives

du lac, et imprimerait un nouvel essor à l'homme sur les rivages

occidentaux de l'Amérique Centrale, parce que l'infatigable Europe

aurait enfin prise sur ces pays. De même de toute ouverture pratiquée

d'une mer à l'autre, le fût-elle sur d'humbles proportions. Un pareil

ensemble de communications locales et spéciales aurait, il faut le

reconnaître, des effets généraux dont l'Europe se ressentirait sans

doute indirectement. Mais, dans ce qui précède, j'ai raisonné comme un

fils de l'Europe s'occupant avant tout des intérêts de cette grande

patrie, avec la conviction que ce qui profite directement à l'Europe

sert le genre humain. J'ai recherché ce qui importait à l'Europe, ce

qui lui allongeait les bras, et c'est en ce sens que j'ai recommandé

exclusivement un canal maritime. D'ailleurs, si l'isthme de Panama est

largement percé, ce sera l'Europe qui en aura fourni les fonds; il est

donc permis de songer à elle, quand on cherche à déterminer les

caractères que doit avoir l'entreprise.

Je n'ai point la prétention d'indiquer ici les dimensions à donner au

canal des deux océans. Je crois cependant qu'il conviendrait de

s'écarter peu de celles qu'on a adoptées sur deux canaux maritimes que

l'Europe possède, le canal Calédonien, traversant de part en part la

Haute-Écosse, et le canal du Nord, d'Amsterdam aux environs du Helder,

praticables l'un et l'autre pour les grands bâtiments de commerce, et

même pour des frégates. Ils ont été ouverts depuis la paix. Le premier

a une largeur de 122 pieds anglais (37 mètres 10 centimètres) à la

ligne d'eau; c'est plus qu'il ne faut pour toute espèce de bâtiments.

Sa profondeur est de 20 pieds (6 mètres 10 centimètres), ce qui

suffirait pour un navire de 800 à 1,000 tonneaux, c'est-à-dire pour

les plus gros bâtiments de commerce. Le tirant d'eau d'un paquebot

transatlantique en pleine charge est de 5 mètres 25 centimètres; mais

il faut sous la quille d'un pareil navire, dans un canal, un

demi-mètre d'eau. Ainsi un paquebot transatlantique traverserait

commodément un canal de 5 mètres 75 centimètres de profondeur, et l'on

peut croire que, sous le rapport du tirant d'eau, ces navires à vapeur

de 450 chevaux resteront à peu près ce qu'ils sont aujourd'hui. Les

proportions similaires du canal du Nord ne diffèrent guère de celles

du canal Calédonien; elles sont de 38 mètres et de 6 mètres 32

centimètres. Les écluses du canal Calédonien, qui sont assez

nombreuses, ont 52 mètres 46 centimètres de long sur 12 mètres 20

centimètres de large. Il faudrait les allonger d'une vingtaine de

mètres et les élargir de 6 et 1/2 pour qu'elles pussent recevoir les

paquebots transatlantiques tels qu'on les construit aujourd'hui. Les

canaux à grande section, en France, ont 15 mètres de largeur à la

ligue d'eau, et 1 mètre 65 centimètres de profondeur[24]; leurs

écluses ont 32 mètres 50 centimètres de long sur 5 mètres 20

centimètres de large. Les canaux anglais et américains sont un peu

moindres[25]. Des canaux semblables au canal Calédonien et au canal du

Nord coûtent beaucoup plus cher que les autres. Chez nous, les canaux

de 1821 et 1822 ont coûté en moyenne 125,000 fr. par kilomètre, et les

canaux plus récemment entrepris, de la Marne au Rhin, de l'Aisne à la

Marne, et latéral à la Garonne, reviendront à 300,000 fr. Les canaux

anglais, de dimensions exiguës comme ils sont, ont exigé 135,000 fr.,

et les canaux américains n'ont réclamé que 101,000 fr. en moyenne. Le

canal Calédonien, sur un développement de 34 kil. et 1/2[26], a coûté

25 millions de fr., soit 725,000 par kilom. Le canal du Nord paraît

avoir coûté, en tout, une même somme pour un parcours plus que double,

81 kilom., soit 310,000 fr. par kilom.; mais il n'a pas d'écluses, si

ce n'est à ses deux extrémités[27]. La construction d'une écluse en

France, sur un canal ordinaire à grande section, grâce à l'habileté

qu'ont acquise nos ingénieurs, revient maintenant à 75 ou 80,000 fr.

Au prix de Brest, où la maçonnerie hydraulique se fait à bon compte,

une écluse destinée aux paquebots transatlantiques de 450 chevaux

coûterait, pour la maçonnerie et les portes, et par conséquent sans

les fouilles à opérer pour en ménager le lit en terre et sans les

pilotis des fondations quand il y a lieu, 350,000 francs; disons tout

compris 400,000 francs au moins. Pour un vaisseau de ligne à trois

ponts, à Brest, c'est 50,000 francs de plus, quoique l'écluse des

navires à vapeur de 450 chevaux soit plus longue et plus large; mais

elle est moins profonde, parce qu'un navire à vapeur de 450 chevaux,

tel que _le Christophe Colomb_ ou _le Canada_, qui ont été construits

à Brest, n'a, en charge, qu'un tirant d'eau de 5 mètres 25

centimètres, et qu'un grand vaisseau à trois ponts comme _le Valmy_

cale 7 mètres 95 centimètres[28].

[Note 24: Le canal latéral à la Garonne a des dimensions

un peu plus fortes; le canal d'Arles à Bouc est un peu plus

large encore que le canal latéral à la Garonne, et les

écluses, très peu nombreuses d'ailleurs, ont 50 mètres de

long sur 8 de large.]

[Note 25: Le canal Érié se reconstruit depuis quelques

années avec plus de largeur et de profondeur. Il surpassera

même le canal du Midi et le canal latéral à la Garonne. Le

canal de la Chesapeake à l'Ohio est à peu près à l'image de

nos canaux à grande section. Le canal latéral au

Saint-Laurent dans le Canada a 30 mètres et 1/2 de largeur à

la ligne d'eau et 3 mètres de profondeur.]

[Note 26: Le développement de la ligne tout entière est

de 85 kilomètres; mais il n'y a de canal creusé que sur 34 et

1/2 kilomètres; le reste est dans le lit des lacs ou des

rivières.]

[Note 27: Ce ne sont que des écluses régulatrices

nécessitées par la marée qui change à chaque instant le

niveau de la mer, tandis que, dans le canal, on a besoin d'un

niveau constant.]

[Note 28: On doit croire que la substitution des hélices

aux roues à aubes, comme organes moteurs des navires à

vapeur, permettra de réduire la largeur des écluses destinées

à les recevoir, puisqu'ils seront alors dégagés des grands et

incommodes tambours qu'ils portent sur leurs flancs. On

réduirait alors la longueur de la coque, et on en

augmenterait la largeur. Un paquebot de 450 chevaux pourrait

dès lors entrer dans l'écluse, des vaisseaux à trois ponts,

qui a 67 mètres 60 centimètres de long et 18 mètres 22

centimètres de large. Quant à la profondeur d'une écluse,

elle a pour minimum absolu le tirant d'eau des navires

auxquels elle est réservée, augmenté d'environ un demi-mètre,

car il faut bien que ces navires y restent à flot.]

Cette condition d'un canal maritime qui permette aux navires européens

ou anglo-américains de se rendre, sans rompre charge, d'un océan à

l'autre jusqu'à Lima, Acapulco ou Macao, en entraîne une autre qu'il

ne faut pas passer sous silence. Le canal devra être en jonction

immédiate avec la pleine mer. Je veux dire qu'il devra, par chacune de

ses extrémités, déboucher dans un port offrant un mouillage suffisant

aux navires, non pas seulement à une certaine distance du rivage, mais

tout juste contre la terre ferme. En beaucoup de ports, à Panama, par

exemple, le mouillage est un peu éloigné de terre. Le chargement et le

déchargement s'opèrent par l'intermédiaire de pirogues ou d'autres

alléges. Ce n'est qu'un médiocre inconvénient en un port qui est un

terme de voyage: il en résulte un petit surcroît de frais pour déposer

ou prendre une cargaison, mais peu importe alors. Aux issues d'un

canal océanique, au contraire, ce ne serait rien moins qu'une

interruption de la navigation. Autant vaudrait une muraille en

travers, de cent pieds d'élévation, par le beau milieu du canal. Cette

clause supplémentaire du programme ne sera pas aisée à remplir, et un

savant capitaine de vaisseau de notre marine royale, qui revient des

parages de l'isthme, me disait avec infiniment de raison qu'elle lui

semblait devoir donner plus d'embarras que le creusement même d'un

canal de 5 à 6 mètres de profondeur entre les deux océans. Enfin ce

caractère de canal maritime interdit les souterrains. Il faudrait, en

effet, même en démontant les mâts de hune, des voûtes plus élevées

que celle du Pausilippe, pour que des navires pussent s'y engager, à

moins que les constructeurs ne trouvent quelque expédient pour rendre

facilement mobile la mâture tout entière.

Nous ne mentionnons pas ici les soins qu'il faudrait prendre pour

assurer la salubrité des terres que traverserait le canal. Quelque

économie de temps qu'on dût trouver à venir chercher l'isthme, les

navires le fuiraient si ce devait être un charnier. Mais on sait que

la cause la plus puissante d'insalubrité en ces chaudes régions réside

dans les marécages et les eaux stagnantes. Il serait aisé, très

probablement, pendant la construction du canal, d'assécher les marais

et d'assurer l'écoulement des eaux d'alentour. Le canal lui-même y

servirait. Ce seraient deux opérations liées.

L'isthme de Panama Examen historique et géographique des différentes directions suivant lesquelles on pourrait le percer et des moyens à y employer; suivi d'un aperçu sur l'isthme de Suez. · 第 16 / 47 题