«Il me vient d'horribles imaginations... Quelle force me donnent ces dix
années d'attente! Tandis qu'il est là, dans cette boîte carrée, tandis
que tout son être se contracte dans des convulsions hideuses, je suis là
et je songe aux _niches_ que je puis lui jouer... je joue avec cette
effroyable situation. Combien de temps durera-t-elle? Combien de temps
résistera-t-il à cette torture?... Quoi qu'il en soit, je ne ferai rien
pour hâter le dénouement...
«Alternative terrible d'espoir et de désespérance. À chacun de mes
mouvements, toutes les fois qu'un bruit frappe son oreille, il suppose
que le salut est proche... et j'emploie le même moyen _qui ne s'use
point_. Après le bruit, le silence prolongé, complet, sinistre... Un
moment j'ai jeté sur le sol du caveau les instruments de fer dont je me
suis muni. Là il ne peut plus douter; évidemment la bière va s'ouvrir,
c'est la liberté... c'est la vie!
«En effet, il doit le croire. J'ai mis le tourne-vis dans les vis qui
retiennent le couvercle, je les ai serrées, puis desserrées. Le
couvercle se soulève et s'abaisse comme la poitrine d'un homme qui
respire... Tantôt par l'_entr'ouverture_, sa voix me parvient claire et
nette... puis les vis se serrent, les ais se rapprochent comme une
mâchoire qui se ferme, et je n'entends plus qu'un murmure étouffé; ou
bien, le couvercle semble devoir céder sous le moindre effort... il
s'arcboute au fond de son cercueil, et appuyé sur les coudes, il pousse
avec ses mains la planche qui suit _un peu_ l'impulsion. Mais l'effort
est vain... le bois résiste. Ses mains glissent sur la surface polie du
chêne... et voilà qu'il passe dans la fissure ses doigts crispés et
enveloppés du suaire blanc...
«En me penchant, je puis apercevoir son visage hideux, contracté, pâli,
creusé, convulsé... Oui, sa souffrance est horrible!
«Un instant je passe entre les ais un ciseau, et je donne une pesée...
le bois craque. Évidemment, se dit-il, le bois va se briser, se désunir,
le cercueil va s'ouvrir... Non, j'ai mesuré mon effort... et le bois est
solide.
«Souffre, souffre, misérable! Qu'as-tu dit? «J'ai faim!» Ah! le monstre
torture tes entrailles maintenant... Il devient fou. Les dents grincent,
sa poitrine laisse échapper des cris rauques et sans suite qui
voudraient être des mots...
«Allons! il faut en finir.
«--Turnpike, dis-je à haute voix.
«Il se tait. Il croit avoir mal entendu.
«--Turnpike?
«Il a frissonné. Mais oui, il a bien reconnu la voix d'un ami...
«--Sauvé! sauvé! Vite, vite, mon bon Simpson... ouvre, ouvre cette boîte
infâme... J'étouffe, je meurs... Oh! si tu n'étais pas venu? Hâte-toi,
hâte-toi donc!
«--Pauvre ami! Comment! tu es enterré vivant! Ah! l'horrible chose!
«--Ne parle pas... mais fais vite! Déjà la mort... une mort
effrayante... me saisit à la gorge!... Il doit y avoir des instruments,
là, sur les dalles, à côté de toi! Vite... vite!
«--Des instruments! mais je n'en vois pas! je ne puis ouvrir la bière!
«--Tu ne peux pas... Oh! ce n'est pas possible! Cherche, là, à tes
pieds!
«--Oui, oui, tu as raison... Voici le tourne-vis.
«--Vite! vite!... Mais tu ne te hâtes pas... Voyons, je t'ai laissé
toute ma fortune... Si tu te hâtes, je t'en donne la moitié... de mon
vivant!
«--Ah! ah! excellent ami!
«À ce moment, à cette suprême insulte, la fureur s'empare de moi; je
m'élance sur la bière, je m'y accroupis... Je place l'instrument dans
les pas de vis, et je commence à serrer... mais lentement, bien
lentement...
«Il s'en aperçoit. Sa voix parvient encore à mon oreille.
«--Tu te trompes! Pas dans ce sens-là! Tu fermes... je suffoque.
«Le couvercle s'abaisse lentement et je m'écrie:
«--Et tu vas mourir! comprends-tu? mourir... tué par moi, torturé,
puni... Ah! tu m'as volé toute ma vie, tu as brisé tout mon bonheur...
et tu comptes sur ma pitié... En vérité, c'est à n'y pas croire!
«Il pousse un dernier râle... le dernier que j'entendrai. Les vis se
serrent... les deux lignes se rejoignent hermétiquement, j'entends
encore le tressaillement convulsif de ce corps qui se débat sous la
suprême étreinte de la mort, tressaillement dont le contrecoup frappe
mes genoux et dont je ris... sur ma parole...
«Puis plus rien... un frissonnement... et l'immobilité...
«Je me relève... c'est la fin. Je sors de la chapelle, je referme la
porte dont la serrure grince et dont les gonds hurlent... Je suis vengé!
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«Il y a vingt ans de cela. Je meurs content... J'ai gardé ce souvenir de
vengeance comme l'avare garde son trésor. Je dédie ce récit à mes
héritiers.
«_Ainsi finit le testament d'Arthur Simpson_.»