--Écoutez, me dit Turnpike, l'accident du mois dernier m'a causé
quelques inquiétudes, non pour moi... car je ne crains pas la mort!...
Mais je ne considère rien comme aussi ridicule que de disparaître
brusquement, brutalement et de laisser toutes ses affaires en suspens.
«--Que veux-tu dire?
«--Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est
considérable, tu le sais, retournerait à l'État... Je n'ai pas
d'héritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n'ai pas
vécu seul, si mon existence ne s'est pas écoulée dans l'isolement, après
le malheur terrible qui m'a frappé, c'est que j'avais auprès de moi un
ami sûr, sincère, au dévouement infatigable... Cet ami, c'est toi.
«--Ne mérites-tu pas d'être aimé! Et les douleurs qui t'ont accablé
t'ont rendu à mes yeux encore plus digne d'affection.
«--Je sais que tu es bon, et que ton coeur est plein de délicatesse...
Laisse-moi donc achever. Je n'ai point peur, tu le sais. J'admets
parfaitement que l'indisposition à laquelle je faisais allusion tout à
l'heure ait été tout à fait accidentelle. Cependant le propre de l'homme
vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J'ai donc résolu
de faire mon testament.
«--Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien
songer à la mort?
«--Je ne songe pas à elle, mais il se pourrait qu'elle songeât à moi,
reprit-il en souriant. Ma résolution est d'ailleurs irrévocable et, pour
te le prouver, sache que je suis allé hier chez mon agent d'affaires et
que j'ai déposé entre ses mains l'acte qui te constitue mon seul et
unique héritier...? À toi, après ma mort, tout ce que je possède, tout
sans exception, sans en distraire même le portrait de la bien-aimée...
Je veux qu'elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te
souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passés
sur cette terre...
«Je protestai. Point n'est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, à
moi? Était-il sûr que je n'en fusse pas indigne? Et puis, pouvais-je
bien accepter un don aussi considérable, qui semblerait un payement de
mon amitié?...
«Il persista. Je n'en avais jamais douté. Ainsi l'homme qui allait
mourir par moi avait jusqu'à la dernière minute une profonde confiance
en moi seul... et j'étais heureux d'avance en songeant à ce que serait
le réveil, lorsque me pressant à son chevet, je lui dirais: Tu m'aimes
et je te hais. Tu m'appelles ton ami et je suis ton assassin!
«Nul ne saura jamais quelle âpre jouissance j'ai ressentie dans ces
mille détails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent
aujourd'hui si insignifiantes...