Cette nuit-là, Turnpike s'était endormi d'un sommeil profond; nous
avions beaucoup marché; j'avais mon projet, je voulais qu'il dormît
bien...
Il est là, dans la chambre attenante à la mienne... Minuit, il y a deux
heures qu'il n'a pas remué... rien à craindre. J'entr'ouvre sa porte,
doucement, oh! si doucement, que moi-même je n'entends pas le bruit des
gonds qui roulent.
Rien!... le silence... J'ai là sous la main les fleurs les plus
odorantes, aux parfums les plus subtils; je les ai choisies moi-même. Ma
main ne tremble pas. Je suis calme. Qu'est-ce que cela, auprès de ce que
je ferai dans trois mois? Jeu d'enfant. Je jette les fleurs sur le tapis
de sa chambre gerbe par gerbe... tout est bien fermé. J'y ai veillé
moi-même. Des fleurs, des fleurs encore! Je regarde par la porte
entr'ouverte l'amas parfumé, qui s'élève, s'élève. Encore, encore. Il y
en a assez...
Puis je referme la porte, et debout, l'oreille collée au bois, j'écoute.
Une heure se passe, déjà il a remué plusieurs fois. Oh! si j'osais
regarder! Je retire la clef, le trou de la serrure me sert de point
d'observation... Il est étendu dans son lit. Une lampe accrochée à son
chevet éclaire en plein son visage et sa poitrine... je vois le drap se
soulever sous l'oppression qui gonfle son sein... C'est bien cela, il
respire avec difficulté. Ce sont les parfums qui montent à son cerveau.
Ses yeux se sont ouverts. Voit-il? Non, ils sont fixes, ils sont mornes.
Son front est horriblement pâle... des gouttelettes de sueur le
mouillent et brillent sous la lueur de la lampe...
Tout à coup ses bras se tendent en avant, il se dresse sur son séant...
puis il retombe. Un ronflement sourd s'échappe de sa gorge, quelque
chose comme un râle.
Oh! sois tranquille, je ne veux pas que tu meures... Le poison, quel
enfantillage! Te tuer ainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je
veux que tu meures dans une affreuse torture...
Assez! assez! il ne bouge plus. Oh! si j'avais trop tardé! s'il
m'échappait! Pensée horrible! J'attire la porte vivement, insoucieux du
bruit. Il ne m'entend pas! Hors d'ici, fleurs maudites! Ah! cette
fenêtre! de l'air, de l'air!
Je me penche sur lui et je souffle sur son front. De l'eau. En voici. Je
suis sauvé! il a tressailli!
Alors, j'ai réussi!
--Qu'y a-t-il? me demande-t-il d'une voix faible. Je ne sais ce que
j'éprouve...
--Mon ami, lui dis-je (oh! comme ma voix doit sonner sympathiquement à
son oreille), votre teint est livide. Qu'avez-vous? que ressentez-vous?
Il se dresse, me regarde:
--Mon cerveau est obstrué, mes idées sont troublées... Ce sont tous les
symptômes de la congestion...
Le lendemain, on savait que Turnpike avait été frappé d'un coup de sang,
qu'il était absolument rétabli...
Il a le cou si court, disaient les niais.
Et moi je murmurais:
--Je puis le tuer, maintenant.