C'est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai
accordés.
Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me
regarde et je suis étonné de constater combien peu j'ai changé. Pas une
ride, pas un cheveu blanc. C'est que je n'ai pas vécu; je me suis
renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable... Seule,
ma tête a vieilli: le cerveau a tant travaillé! Quels efforts et quelles
recherches! Mais tout cela est oublié, tout cela s'est évanoui. Il me
semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve
au lendemain de cette nuit terrible... cette nuit où elle est devenue sa
femme.
Ma haine a-t-elle diminué, s'est-elle amortie? Non, oh! non. Je la sens
vivace, jeune. Elle n'a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité,
je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n'ai pas
faibli, et l'homme d'aujourd'hui est digne de venger les injures de
l'homme d'autrefois.
Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux;
cette nature s'est épanouie dans la vie; l'activité a aidé à son double
développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure
noire s'est rayée de quelques lignes d'argent... Il est revenu d'un long
voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en
plein son visage; il consulte et classe les notes recueillies; ses
traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l'ai si bien
regardé... Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la
parole et m'explique ses plans, me raconte ses projets.
Ses projets! Va, parle, songe à l'avenir, songe aux années qui vont
suivre... Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle
ton pied trébuchera; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle
tu seras précipité... par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi,
qui te hais!...
Admirable chose, en vérité, que de savoir ainsi attacher un masque sur
son visage! Comment se peut-il faire que mon oeil ne trahisse pas la
pensée intime de mon cerveau? que cet oeil soit calme alors que l'idée
bouillonne dans mon crâne?
Trois mois! trois mois encore! et tout sera fini. L'échéance fatale
approche. Le jour est fixé où je te présenterai la traite que j'ai tirée
sur ta vie. Et il te faudra payer sans délai, sans retard possible.