Engourdissement délicieux! Plénitude de l'être adorablement ressentie!
Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies...
Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n'oublie rien, non,
mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche...
J'entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées;
leur accent est plein d'encouragement et de promesses...
Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de
paillettes d'argent... tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré
d'un indicible repos.
Salut à toi, liqueur bénie, qui m'a rendu à moi-même; salut, antidote de
la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont
ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la
fleur endolorie.
Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte; tu m'as souri de tes
lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n'es pas la vierge
froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur
qui l'attend et les joies qu'elle peut donner... Non, je te reconnais,
tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes
les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve
une force toujours nouvelle pour étreindre l'amant qui l'adore...
D'autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans
fraîcheur; moi, j'y retrouve la trace de brûlures enfiévrées... C'est la
passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et
dans tes yeux dont l'atonie promet l'éclair, comme le nuage sombre que
va tout à l'heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs
endormies... Viens, pythonisse de l'amour, tu dois connaître des secrets
ignorés; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n'a entendus...
tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la
poitrine de l'homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces
des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s'en
est jamais souvenu.
Salut! je t'appelle, je te veux, je t'adore! À moi, ce verre à demi
plein d'absinthe, et quand j'y trempe mes lèvres, je sens que je m'abîme
tout entier dans ce baiser d'amour...
Merci! Maintenant la scène change... Tu t'es élancée devant moi, souple
et bondissante; tu m'as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens
emporté avec toi à travers les espaces immenses... Tantôt nous perçons
le ciel au-dessus des plus hautes cimes; tantôt, nous précipitant dans
les abîmes insondés, nous roulons à travers l'infini sans limite... Où
sommes-nous? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades,
tressées de filigranes d'or... ce sont des lignes si fines, si fines que
l'oeil en peut à peine suivre les contours... et les arches d'or
succèdent et se superposent aux arches d'argent étincelant... De toutes
parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour
desquelles s'enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières
ensoleillées... éclatement de lumière, tourbillon de splendeur... au
fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité
stupéfiante... puis ces rayons prennent un corps; incarnations de
clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent
en avant leurs bras enguirlandés... des fleurs tombent, fleurs étoilées,
pluie de rubis et de saphirs... puis la fleur se fane... rien!... il
reste encore sur l'arbuste des feuilles d'un vert étincelant... elles
jaunissent. Non... ceci n'est pas l'effet de l'automne! Que se
passe-t-il donc?
Encore un verre. À moi, fée adorable! Me voici, répond sa voix. Mais
elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se
dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains... des mains? non
pas, ce sont des branches. Terreur! tout le corps se fond en une teinte
noirâtre... je touche sa robe... non, c'est une écorce! Qu'est ceci? la
fée s'est faite arbre...! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense
dont les racines s'accrochent au sol et dont les branches déchirent le
ciel... Il fait nuit! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur
agonisante.
Il y a quelque chose au bout de cette branche... cela pend, cela est
noir... c'est un corps humain... Ah! je me souviens! le nègre! le nègre!
Oui, j'entends les clameurs du peuple qui, d'en bas, jette des cris de
haine et grince des dents... la loi de Lynch! Je me souviens! Pourquoi
m'as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet?...
Quelqu'un est auprès de moi... je ne le vois pas. Mais ce doit être lui.
Il me semble que l'arbre du pendu a un visage et me regarde en
ricanant... Une de ses branches se fait bras et me montre l'homme qui
m'accompagne... pourquoi? Je n'ose le regarder, mais je sens son bras
sur le mien; il m'entraîne et en m'entraînant me dit:
--Mais s'il n'était pas mort!... si on l'enterrait vivant?
L'arbre ricane plus fort... des bouches s'ouvrent à toutes ses branches
et répètent deux mots:
--Enterré vivant! enterré vivant!