«J'étudie la littérature et l'histoire de tous les pays, au point de vue
des tortures. Quel autre sujet m'intéresse? Le grand poète de la France,
Hugo, eut une idée splendide. Son Claude Frollo, précipité des tours de
Notre-Dame! Que serait-ce s'il tombait tout droit, et que son crâne se
brisât sur la dalle des rues? Ce qui est vraiment admirable, c'est
l'homme se raccrochant aux saillies de l'architecture, suspendu par un
coin de sa soutane à la gouttière qui plie... admirable, ce passage.
«Quasimodo n'eût eu, pour le tirer du gouffre, qu'à lui tendre la
main... l'archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur,
ses ongles saignaient sur la pierre. Ses genoux s'écorchaient au mur. Il
entendait sa soutane accrochée à la gouttière craquer à chaque secousse
qu'il lui donnait... il se disait, le misérable, que, quand ses mains
seraient brisées de fatigue, quand sa soutane serait déchirée, quand ce
plomb serait ployé, il faudrait tomber, et l'épouvante le prenait aux
entrailles...
«Oh! grande et puissante haine que celle de ce nain bossu et louche.
«Quasimodo le regarda tomber!
«Jouissance profonde, complète, immesurée! Le voir se tordre dans
l'impuissance, désespérer avant la mort, c'est alors que le sonneur dut
vivre dans la plénitude de sa haine assouvie.
«Bien curieuse aussi la vengeance de ce nègre, dans le roman d'Eugène
Sue, _Atar-Gull_, je crois. Tenir l'ennemi là, sous ses yeux, sous sa
main, l'insulter, le martyriser, et à l'heure suprême, lui cracher au
visage... tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au
_dévouement_ du tortionnaire.
«J'ai lu encore le _Monte-Cristo_ français: j'y ai noté plus d'un
incident intéressant. Mais ce n'est point là de la vengeance humaine; et
puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est
vraiment beau, c'est le petit, l'humble, le mesquin, le déshérité,
s'attaquant des ongles et des dents à celui qui croit le dominer, qui,
jusqu'à la dernière heure, se suppose le maître... et qui n'est, à un
moment décisif, que le misérable sanglotant sous la griffe de son
ennemi...
«L'histoire n'est pas sans enseignements. Je n'ai point dû la
négliger... J'aime la mort de Mathô, dans le livre de Flaubert.
Seulement l'atrocité même du supplice va contre son but.
«--Mathô paraissait insensible; puis, tout à coup, il prit son élan et
se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens
qui grelottent par un grand froid...»
«Il a l'ivresse de la torture, comme ces martyrs chrétiens qui, le
sourire aux lèvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est
mauvais.
«L'Orient est maître en l'art des supplices, mais il ne tient pas
suffisamment compte des souffrances morales. Déchiqueter un corps, c'est
bien. Taillader une âme, c'est mieux. Il faut que le supplice remplisse
cette double condition; il faut que des excès même s'élève,
inextinguible jusqu'à la dernière seconde, la lueur d'espérance qui
rafraîchit et réconforte l'âme du patient... voici ce que l'histoire m'a
présenté de plus complet.
«Mathias, empereur d'Allemagne, abolit dans ses États la peine de mort.
Le condamné était conduit hors de la ville et là, attaché à un poteau,
les bras et les jambes liés. La tête était libre. Mais, du reste du
corps, aucun mouvement n'était possible. Matin et soir, un gardien
apportait la nourriture du misérable et la lui faisait prendre; on
défendait l'homme contre toute attaque de bêtes fauves ou des insectes.
Mais il restait là, immobile, impuissant, jusqu'à ce que cette
immobilité et cette impuissance l'eussent tué...
«Si ce Mathias haïssait le condamné, il devait être heureux.