IX

«Je souris... et, rentrant dans ma chambre, j'écoutai ce bouillonnement

qui murmurait en moi... Rien de plus étrange, en vérité, que d'écouter

son âme... Tenez, j'ai noté tous les bruits, toutes les pulsations...

«Il y eut d'abord un silence mat, froid, sombre... quelque chose de

comparable à l'extinction subite des lumières dans une salle de

théâtre... passage rapide de l'éblouissement à la nuit, du _tout_ au

_rien_... puis ce fut comme un bruissement, réveil partiel de la vie et

du mouvement... mon âme avait reçu le coup en plein, elle avait

chancelé, puis était tombée étourdie. Maintenant voilà qu'elle se

réveillait, mais avec ces sensations chaudes et étouffantes, éprouvées

par l'apoplectique, que le médecin vient de saigner. Elle s'agitait dans

le rêve engourdissant, sans conscience d'elle-même, du lieu, du temps,

de la cause, du fait... et en même temps vint un tintement bruyant,

heurtement de toutes les facultés de mémoire ou de raisonnement, tentant

de se redresser en même temps... Pour moi qui observais, il me semblait

que mon âme eût un corps, et fût composée de parties comme la matière;

il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrés,

les yeux injectés, les tempes violacées... Ce cadavre dans lequel la vie

s'infusait à nouveau, c'était mon âme; elle ouvrit les yeux. C'est

étrange, ce que je dis là, mais c'est bien réellement ce que je vis en

me regardant moi-même... Cette âme-corps se haussa sur le coude et se

prit à rêver... elle cherchait, quoi? Ce que cherche l'homme qu'un coup

de massue a renversé.

«Elle tentait, par un effort de préhension, de saisir le réel nageant

dans le vague, ce point sur lequel son attention était toujours fixée,

mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballotté par des

flots intangibles.

«Tout à coup, il y eut comme un écartement de voiles, violent, subit,

sans transition. Les idées éclatèrent autour de mon âme comme une

lumière trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et

s'annihilant par leur splendeur non équilibrée... mais c'était le

dernier effort... Le _réel_ apparut enfin, sous sa double forme, nette,

admirablement modelée: _Elle, Lui_.

«Antithétiques l'un à l'autre. _Elle_, éveillant toutes les forces de la

vie; _Lui_, m'écrasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop

large du géant... _Elle_ et _Lui_ avaient d'autres noms que ceux-là, ces

deux expressions avaient leurs expressions corrélatives... j'en devinais

une, celle qui correspondait à _elle_... C'était ce mot que mon âme

prononçait en s'ouvrant tout entière comme une bouche empourprée...

Amour! amour! amour! Oh! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une

âme qui souffre?... C'est un son plein, unique et cependant modulé... ce

n'est pas une mélodie à sons successifs, c'est l'épanouissement

synthétique d'une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut

être harmonique... c'est un faisceau de sons, formant bouquet... Amour!!

«Puis, en le regardant, lui, cette âme se rétrécissait, se

recroquevillait sur elle-même... les lèvres se serraient comme les deux

branches d'un étau, laissant dans le pli une ligne mathématique,

impossible à décrire ni à tracer; et de ce _serrement_, de cette issue

_inexistante_ s'échappait une sorte de sifflement que j'écoutais! Oh!

comme je cherchais à le percevoir, à saisir sa signification. Je ne

compris pas tout d'abord, je crus que c'était le mot: Colère! le mot:

Vengeance! Erreur, là aussi. C'était, en un son unique, le résumé de

toute une harmonie infernale...

X

«Ils sont partis! Car ce n'est pas à Green-House qu'ils se marieront...

Moi, j'ai refusé de les suivre. J'ai prétexté une indisposition... pas

de banalités! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés

jusqu'au seuil de la chambre nuptiale... tout cela m'aurait préoccupé,

détourné de mon but... Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais... et

nul que moi ne le connaîtra, _tant que je vivrai_, excepté _lui_, mais

alors _vivra-t-il?_

«Non, je suis resté à Green-House... Je suis bien informé... c'est

aujourd'hui qu'ils se marient... et je veux, seul avec moi-même, causer

encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je

prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m'échapper. J'ouvre un

grand livre, et la journée et la nuit qui vont s'écouler doivent être

inscrites à la page du _débit_. À la page du _crédit_, je ne mets qu'un

mot: _Haine!!_ C'était là ce que disait mon âme en un son unique

résumant toute la symphonie de l'enfer...

Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je _sais_

qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me

suis levé avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la

fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier

effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent,

parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran

jaloux, dans son rayonnement...

«À cette heure, que font-ils?... Ils ne sont pas encore unis. Ils

forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement

séparées. L'un ici, l'autre là, éloignés l'un de l'autre au moins de

l'épaisseur d'une cloison..., d'un mur peut-être. Grand point. Je ne

perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier... Je me promène

dans le parc, j'ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l'heure encore

je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute

surexcitation irait en ce moment contre mon but... je sais que je vais

souffrir. _Il faut_ que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés

d'examen soient à l'état normal, afin que je puisse suivre les

convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du

patient. C'est un terrible et difficile _dédoublement_ à accomplir...

j'y parviendrai...

«_Huit heures_. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne

_voie_ pas, je _sais_. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un

choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est

dirigée vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il

s'est trouvé que ces deux parties du _moi_ se sont touchées, combinées.

Maintenant l'objet de l'étude, quoique double en essence, est simple en

pratique... mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci

est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon

âme. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures; peu à peu je

me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que

mon coeur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent,

neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts,

l'une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes; l'autre, au

contraire, livrée à la douleur comme le corps d'un nègre aux dents de la

bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C'est une

division de fibres qu'il s'agit d'accomplir...

«Cette lutte est terrible... l'équilibre s'établit difficilement.

«_Midi_... Je me relève, mécontent de moi-même... Tout à l'heure, j'ai

senti qu'ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une

masse... Je n'ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau

comme si la digue,--ma volonté,--se fût tout à coup rompue. Il faut

avoir recours à des moyens humains. De l'eau sur la tête, sur le front,

sur tout le corps... Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous

que _je ne me serais pas senti souffrir?_... et c'est justement cette

sensation que je veux... Cette eau m'a fait du bien. Étudions

maintenant... Ah! mon âme, je vois ce qui t'a frappée, je comprends le

choc qui s'est répercuté sur mon corps... Quand on monte une côte

élevée, l'ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte

encore. Puis, tout à coup en un point... point unique... on se trouve

sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul

point, on ne montait, ni on ne descendait... Au moment où le pasteur les

a unis, j'ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point

mathématique qui sépare les deux déclivités.

«En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l'avenir.

Je ne suis plus l'homme que j'étais tout à l'heure... L'avouerai-je?

Tout à l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur

d'espoir... Si cela n'était pas!... Or, cela est. J'étais le torturé qui

doute, alors même qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs

dents de fer... qu'on applique sur le chevalet... qui doute encore! Mais

tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair... il

s'est dit, dans une pensée à peine saisissable: C'est fait! Or, le croc

m'a mordu.

«Eh bien! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une

opération d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et,

regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils

croyaient... Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je

pense... Pas au ciel, je vous jure!

Histoires incroyables, Tome II · 第 28 / 84 题