«Je souris... et, rentrant dans ma chambre, j'écoutai ce bouillonnement
qui murmurait en moi... Rien de plus étrange, en vérité, que d'écouter
son âme... Tenez, j'ai noté tous les bruits, toutes les pulsations...
«Il y eut d'abord un silence mat, froid, sombre... quelque chose de
comparable à l'extinction subite des lumières dans une salle de
théâtre... passage rapide de l'éblouissement à la nuit, du _tout_ au
_rien_... puis ce fut comme un bruissement, réveil partiel de la vie et
du mouvement... mon âme avait reçu le coup en plein, elle avait
chancelé, puis était tombée étourdie. Maintenant voilà qu'elle se
réveillait, mais avec ces sensations chaudes et étouffantes, éprouvées
par l'apoplectique, que le médecin vient de saigner. Elle s'agitait dans
le rêve engourdissant, sans conscience d'elle-même, du lieu, du temps,
de la cause, du fait... et en même temps vint un tintement bruyant,
heurtement de toutes les facultés de mémoire ou de raisonnement, tentant
de se redresser en même temps... Pour moi qui observais, il me semblait
que mon âme eût un corps, et fût composée de parties comme la matière;
il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrés,
les yeux injectés, les tempes violacées... Ce cadavre dans lequel la vie
s'infusait à nouveau, c'était mon âme; elle ouvrit les yeux. C'est
étrange, ce que je dis là, mais c'est bien réellement ce que je vis en
me regardant moi-même... Cette âme-corps se haussa sur le coude et se
prit à rêver... elle cherchait, quoi? Ce que cherche l'homme qu'un coup
de massue a renversé.
«Elle tentait, par un effort de préhension, de saisir le réel nageant
dans le vague, ce point sur lequel son attention était toujours fixée,
mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballotté par des
flots intangibles.
«Tout à coup, il y eut comme un écartement de voiles, violent, subit,
sans transition. Les idées éclatèrent autour de mon âme comme une
lumière trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et
s'annihilant par leur splendeur non équilibrée... mais c'était le
dernier effort... Le _réel_ apparut enfin, sous sa double forme, nette,
admirablement modelée: _Elle, Lui_.
«Antithétiques l'un à l'autre. _Elle_, éveillant toutes les forces de la
vie; _Lui_, m'écrasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop
large du géant... _Elle_ et _Lui_ avaient d'autres noms que ceux-là, ces
deux expressions avaient leurs expressions corrélatives... j'en devinais
une, celle qui correspondait à _elle_... C'était ce mot que mon âme
prononçait en s'ouvrant tout entière comme une bouche empourprée...
Amour! amour! amour! Oh! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une
âme qui souffre?... C'est un son plein, unique et cependant modulé... ce
n'est pas une mélodie à sons successifs, c'est l'épanouissement
synthétique d'une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut
être harmonique... c'est un faisceau de sons, formant bouquet... Amour!!
«Puis, en le regardant, lui, cette âme se rétrécissait, se
recroquevillait sur elle-même... les lèvres se serraient comme les deux
branches d'un étau, laissant dans le pli une ligne mathématique,
impossible à décrire ni à tracer; et de ce _serrement_, de cette issue
_inexistante_ s'échappait une sorte de sifflement que j'écoutais! Oh!
comme je cherchais à le percevoir, à saisir sa signification. Je ne
compris pas tout d'abord, je crus que c'était le mot: Colère! le mot:
Vengeance! Erreur, là aussi. C'était, en un son unique, le résumé de
toute une harmonie infernale...
X
«Ils sont partis! Car ce n'est pas à Green-House qu'ils se marieront...
Moi, j'ai refusé de les suivre. J'ai prétexté une indisposition... pas
de banalités! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés
jusqu'au seuil de la chambre nuptiale... tout cela m'aurait préoccupé,
détourné de mon but... Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais... et
nul que moi ne le connaîtra, _tant que je vivrai_, excepté _lui_, mais
alors _vivra-t-il?_
«Non, je suis resté à Green-House... Je suis bien informé... c'est
aujourd'hui qu'ils se marient... et je veux, seul avec moi-même, causer
encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je
prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m'échapper. J'ouvre un
grand livre, et la journée et la nuit qui vont s'écouler doivent être
inscrites à la page du _débit_. À la page du _crédit_, je ne mets qu'un
mot: _Haine!!_ C'était là ce que disait mon âme en un son unique
résumant toute la symphonie de l'enfer...
Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je _sais_
qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me
suis levé avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la
fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier
effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent,
parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran
jaloux, dans son rayonnement...
«À cette heure, que font-ils?... Ils ne sont pas encore unis. Ils
forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement
séparées. L'un ici, l'autre là, éloignés l'un de l'autre au moins de
l'épaisseur d'une cloison..., d'un mur peut-être. Grand point. Je ne
perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier... Je me promène
dans le parc, j'ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l'heure encore
je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute
surexcitation irait en ce moment contre mon but... je sais que je vais
souffrir. _Il faut_ que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés
d'examen soient à l'état normal, afin que je puisse suivre les
convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du
patient. C'est un terrible et difficile _dédoublement_ à accomplir...
j'y parviendrai...
«_Huit heures_. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne
_voie_ pas, je _sais_. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un
choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est
dirigée vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il
s'est trouvé que ces deux parties du _moi_ se sont touchées, combinées.
Maintenant l'objet de l'étude, quoique double en essence, est simple en
pratique... mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci
est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon
âme. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures; peu à peu je
me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que
mon coeur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent,
neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts,
l'une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes; l'autre, au
contraire, livrée à la douleur comme le corps d'un nègre aux dents de la
bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C'est une
division de fibres qu'il s'agit d'accomplir...
«Cette lutte est terrible... l'équilibre s'établit difficilement.
«_Midi_... Je me relève, mécontent de moi-même... Tout à l'heure, j'ai
senti qu'ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une
masse... Je n'ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau
comme si la digue,--ma volonté,--se fût tout à coup rompue. Il faut
avoir recours à des moyens humains. De l'eau sur la tête, sur le front,
sur tout le corps... Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous
que _je ne me serais pas senti souffrir?_... et c'est justement cette
sensation que je veux... Cette eau m'a fait du bien. Étudions
maintenant... Ah! mon âme, je vois ce qui t'a frappée, je comprends le
choc qui s'est répercuté sur mon corps... Quand on monte une côte
élevée, l'ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte
encore. Puis, tout à coup en un point... point unique... on se trouve
sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul
point, on ne montait, ni on ne descendait... Au moment où le pasteur les
a unis, j'ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point
mathématique qui sépare les deux déclivités.
«En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l'avenir.
Je ne suis plus l'homme que j'étais tout à l'heure... L'avouerai-je?
Tout à l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur
d'espoir... Si cela n'était pas!... Or, cela est. J'étais le torturé qui
doute, alors même qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs
dents de fer... qu'on applique sur le chevalet... qui doute encore! Mais
tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair... il
s'est dit, dans une pensée à peine saisissable: C'est fait! Or, le croc
m'a mordu.
«Eh bien! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une
opération d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et,
regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils
croyaient... Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je
pense... Pas au ciel, je vous jure!