IV

À chaque pas, l'homme trébuche dans l'imprévu. Voyez la face de Georgy

Simpson? Ses yeux se sont démesurément ouverts... Évidemment, il y a

quelque chose. Voilà qu'il pousse du coude Julius Tiresome... et ce ne

sont plus deux yeux... mais bien quatre, qui dardent sur un même point

leurs regards atterrés. Suivons le rayon lumineux qui s'élance de ces

quatre prunelles et converge en un même centre... Au bout de ce regard,

une porte... sur cette porte, deux mots: _Way out_, c'est-à-dire:

sortie, arrivée.

La porte fait cadre; dans ce cadre, trois êtres humains.

Trois noms prononcés par nos deux regardeurs:

--Smithlake! miss Stroke! Steney!

Puis fusion de ces cinq personnages en un seul groupe. Deux disent:

«--Nous aillions vous chercher!» Et les trois autres répondent: «--Nous

venions vous avertir!»

--Vous savez donc?

--Parbleu! pourquoi pas? Est-ce que vous avez la science infuse!

Qu'ils se disputent ou non, peu nous importe. En vérité, ces héritiers

semblent d'assez bonne composition. Ils rentrent en ville, et trouvent

au domicile de Simpson une lettre ainsi conçue:

«Les héritiers de sir Arthur Simpson, du Kentucky, décédé le..., sont

invités à se présenter lundi prochain, en l'office de Thomas Eater,

solicitor, à dix heures du matin, pour assister à l'ouverture du

testament olographe laissé par le défunt.

«_Signé_: Thomas EATER, _solicitor_.»

V

Ils n'ont eu garde--comme bien on peut le penser--de manquer au

rendez-vous assigné par l'homme de loi. Est-il rien de plus intéressant

que l'ouverture d'un testament pour des héritiers? Pour le testament,

l'amant--s'il était héritier--déserterait le premier rendez-vous accordé

par la maîtresse.

Le commis a désigné du doigt les pièces.

Mais il est bien volumineux, ce testament! Voyez donc: c'est une sorte

de livre, les feuilles s'ajoutent aux feuilles. Diable de bavard! il

était si simple d'écrire trois lignes: «--Je lègue, etc.,» avec

l'indication des biens, «à mes héritiers ci-dessous dénommés»--et puis

une liste des parents. Si quelques lignes de plus étaient nécessaires,

c'eût été pour des dispositions particulières, l'indication d'une faveur

faite à l'un des héritiers. Mon Dieu! on en serait encore passé par là.

Mais il y a au moins cent pages. Cent pages pour cinq héritiers, et

trois malheureux millions de dollars. Prodigalité! Et il va nous falloir

entendre tout cela! Des phrases! des phrases! comme dit le poète. Après

tout, c'est l'affaire de deux heures, peut-être trois. Mais encore,

c'est du temps perdu. Et ils ont à faire, ces héritiers. Un héritier

n'est donc plus un homme! Il ne s'appartient donc plus! Il est donc

devenu la propriété, la chose du mort, que celui-ci puisse ainsi

disposer de son temps, d'une portion de son existence...! Vraiment, ces

morts ont d'incroyables façons d'agir.

Chut! le moment est solennel. Le solicitor, assisté d'un de ses

confrères, est entré dans son office. Il a salué en rond les héritiers

qui se sont inclinés jusqu'à terre, devant le représentant,--non du

testateur,--mais du testament.

Il a un singulier visage, Master Thomas Eater: il est pâle, alors que

ses confrères sont d'ordinaire gras et roses. Ses yeux sont caves et

cerclés de noir, comme le bout d'une lorgnette. Sa lèvre a des plis

incompréhensibles. Ce n'est pas le sillon du rire, non plus que le

rictus de la souffrance. Cet homme est funèbre...

Évidemment, il n'a pas lu le testament: il ne l'a pas pu, puisqu'il

était cacheté. Et cependant les héritiers interrogent ce visage, comme

si une impression fugitive pouvait être surprise. Mais voilà qu'il s'est

assis...

Il est dix heures du matin; c'est un jour sombre, que d'épais rideaux

rendent plus obscur encore. Comment pourra-t-il lire? En vérité, il

semble qu'il lui manque la clarté nécessaire... et cependant il ne

paraît point s'en préoccuper. Il prend le manuscrit, déchire

l'enveloppe, le pli de sa lèvre se dessine plus profond et plus

inexplicable... Ses yeux se portent sur la première page... Il commence.

Histoires incroyables, Tome II · 第 24 / 84 题