Chaque ordre de phénomènes possède un réactif permettant sa constatation

et sa mesure. La découverte d’un réactif sensible à grande distance aux

ondes éthérées qui accompagnent toute décharge électrique rendit

possible la télégraphie sans fil. Les forces de la nature sont peut-être

extrêmement nombreuses, mais, pour les connaître, il faut d’abord

découvrir leurs réactifs.

§ 5.--Les méthodes scientifiques de raisonnement.

On ne peut faire aucun raisonnement utile sans l’appuyer sur des faits

imaginaires ou réels. Rien ne se crée par le raisonnement pur. La pensée

qui s’exerce sur elle-même, sans matériaux venus du dehors, reste une

spéculation vide. Une notion abstraite dépourvue de support concret ne

peut même pas être conçue.

Le raisonnement sert surtout à interpréter les observations fournies par

les sens. Ses deux formes essentielles sont, comme on le sait,

l’induction et la déduction. L’induction généralise les cas particuliers

et en tire des conclusions générales. La déduction conclut du général au

particulier. L’esprit humain oscille toujours entre l’induction et la

déduction.

La généralisation est une opération intellectuelle normale se produisant

même chez des êtres très primitifs. Les représentations mentales d’un

cas particulier tendent toujours à se généraliser et à engendrer des

conséquences. L’esprit inférieur, comme le cerveau supérieur,

généralise. Le second diffère du premier parce qu’il sait vérifier la

valeur de ses généralisations. On peut donc dire de la généralisation

que, suivant la façon dont il en est fait usage, elle constitue la

faculté la plus haute ou la plus basse de l’esprit humain.

Quelles que soient les méthodes de raisonnement nos acquisitions vont

toujours du connu à l’inconnu. L’inconnu n’est même perceptible qu’à

travers le connu.

Tous les phénomènes de la nature se trouvant dans une étroite dépendance

réciproque, beaucoup de facteurs peuvent contribuer à la production de

chacun d’eux. Or, il importe de savoir déterminer le rôle réel ou

apparent de ces divers facteurs et surtout leur degré d’importance.

C’est ce que permet la méthode comparative dont Claude Bernard fit un si

judicieux usage dans ses recherches. Elle consiste, quand une expérience

semble dépendre de plusieurs conditions, à la répéter, en ne faisant

varier qu’une seule de ces conditions à la fois. Une telle méthode,

extrêmement féconde, bien que fréquemment oubliée, s’applique aussi bien

aux questions industrielles qu’aux problèmes scientifiques. Le savant

ingénieur américain Taylor transforma l’industrie de l’acier en

consacrant vingt-cinq années de recherches à déterminer l’influence des

divers facteurs pouvant agir dans le travail des métaux. Après avoir

découvert une douzaine de variables indépendantes, il n’en faisait

varier qu’une seule à la fois au cours de ses expériences.

Les liens qui unissent les choses étant innombrables, nos observations

et, par conséquent, nos explications des phénomènes ne peuvent jamais

être complètes. Un astre, par exemple, ne suit pas tout à fait la marche

que la théorie lui assigne: un corps ne tombe pas tout à fait

verticalement. Il reste donc dans chaque explication des résidus dont

une science plus avancée doit rechercher l’origine. L’interprétation de

ces résidus conduit toujours à quelque découverte. C’est en étudiant les

causes des petites perturbations inexpliquées d’une planète, que

Leverrier découvrit l’existence d’un astre inconnu qui devait être

Neptune. C’est en recherchant les origines de très infimes différences

perçues dans la composition de l’air que l’illustre Ramsay put constater

la présence à travers l’atmosphère de l’argon et de divers gaz ignorés

avant lui.

L’interprétation, on le voit par les remarques précédentes, se trouve

donc plus difficile encore que la simple observation. Elle n’est jamais

fille du hasard, mais seulement de longues réflexions. Nombre de faits

scientifiques, dont l’interprétation restait ignorée, deviennent très

féconds, dès que leur signification est comprise. La décharge de corps

électrisés par les flammes fut connue pendant près d’un siècle sans que

personne soupçonnât que l’explication de ce fait pouvait,--comme je l’ai

montré ailleurs,--conduire à la théorie de l’évanouissement de la

matière jadis jugée éternelle.

Toutes nos connaissances constituant de simples relations généralement

mises en évidence par des comparaisons, l’analogie offre dans la

recherche un guide précieux. Elle incite à rapprocher des phénomènes

plus ou moins semblables et à rechercher leurs ressemblances et leurs

différences. Reconnaître les analogies cachées et éliminer les

ressemblances trompeuses est fort difficile.

Quand Fourier découvrit les lois de la propagation de la chaleur à

travers un mur et montra que la quantité qui le traverse est

proportionnelle à la différence de température et en raison inverse de

la distance des faces du mur, il n’y avait qu’à remplacer le mot

température par le mot tension et le mot mur par celui de fil, pour

avoir la loi de la propagation du courant électrique. Cette analogie

était cependant si difficile à saisir que quand Ohm la découvrit, il lui

fallut plus de dix ans pour en faire reconnaître l’exactitude. Le

principe de Carnot, basé sur l’analogie de la chute de la chaleur avec

celle de l’eau qui transforma la physique moderne, passa également

inaperçu quand il fut énoncé. Les physiciens, même après en avoir

constaté l’importance, mirent plus de vingt-cinq ans avant de comprendre

que ce principe s’appliquait à toutes les formes d’énergie et non pas

seulement à la chaleur. Ici encore l’analogie, quoique évidente

aujourd’hui, était d’abord très difficile à percevoir.

L’établissement de ces analogies lointaines conduit souvent à de grandes

découvertes, mais demande beaucoup de temps. On attendit pendant des

milliers d’années les naturalistes capables de reconnaître que le crâne

est une vertèbre modifiée et que l’embryon répète certaines formes

ancestrales des espèces dont il dérive.

Très malaisées à découvrir, les analogies cachées sous des différences

rencontrent parfois plus de difficultés encore à se faire accepter. Nous

vivons tous dans une atmosphère d’idées établies et considérons

volontiers comme un ennemi celui qui nous oblige à en changer. C’est

pourquoi l’interprétation de faits très clairs est souvent très longue.

Il fallut des siècles d’efforts pour prouver que les plantes avaient un

sexe. En 1850, l’Académie des sciences d’Amsterdam décernait un prix à

un savant naturaliste allemand, niant encore la sexualité des fleurs. La

science ne fut fixée qu’à une époque très récente, sur ce point

d’interprétation devenu aujourd’hui si élémentaire[17].

[17] On peut dire d’une façon générale que plus les faits sont

difficiles à observer et interpréter, plus on leur trouve facilement

d’explications. J’ai déjà cité à ce propos les ouvrages de science

du XVIIe siècle. En médecine, les explications étaient alors

prodigieusement absurdes. On en peut juger par la consultation d’un

médecin distingué de l’époque, Guénault, sur la maladie de Pascal:

«M. Pascal souffre d’un embarras des entrailles qui provient d’une

humeur mélancolique; cette humeur, tandis qu’elle fermente, émet des

vapeurs qui produisent des symptômes différents suivant la diversité

des parties qu’elles atteignent; elles fermentent parce qu’elles

bouillent, et cette ébullition provient de la chaleur. Aussi faut-il

saigner le malade aux deux bras, puis le purger.»

On purgea donc le grand homme, on le saigna, puis on le resaigna et

on le repurgea, et comme «l’ébullition des vapeurs» ne s’arrêtait

pas, on lui administra de fortes doses d’antimoine. Il en mourut

rapidement.

On considère généralement les faits comme des phénomènes simples et

irréductibles, il n’en est rien. Un fait, ainsi qu’une sensation ou une

idée, représente toujours une synthèse d’éléments plus ou moins

nombreux. Par abstraction ou par défaut de connaissance, nous négligeons

ceux jugés accessoires. Un corps combustible brûle quand on le plonge

dans une flamme, voilà un fait supposé par l’ignorant, élémentaire. Il

constitue pourtant une synthèse si compliquée qu’elle est restée

incomprise pendant des siècles. Le génie d’un Lavoisier fut nécessaire

pour en saisir quelques éléments. Même aujourd’hui nous sommes très loin

encore de les connaître tous.

Un fait constaté représente donc une opération dans laquelle est déjà

intervenue une abstraction involontaire ou réfléchie.

Il n’existe pas de faits simples, puisque aucun phénomène ne se trouve

complètement isolable dans la nature. C’est nous qui, par abstraction,

créons leur simplicité en laissant de côté tout ce qui se rattache à

eux. Un fait isolé se présente donc nécessairement déformé.

Il suffit de considérer le phénomène le plus connu, la verticalité de la

chute d’une pierre, par exemple, pour voir combien sont nombreux les

éléments négligés dans son observation. Quand nous disons qu’un corps

abandonné à lui-même tombe verticalement nous énonçons une constatation

supposée très simple. Elle ne l’est cependant que parce que nos moyens

de mesure ne permettent pas d’enregistrer tous les facteurs: mouvement

de rotation de la terre, attraction de la lune et du soleil, etc., dont

l’influence impose nécessairement au corps qui tombe une trajectoire

voisine de la verticale, mais qui n’est pas une verticale.

Les mathématiciens tâchent d’introduire ces influences étrangères dans

leurs calculs en ajoutant à la formule générale de chaque phénomène des

corrections successives, destinées à représenter les irrégularités dues

à des causes accessoires. Il faudrait en introduire indéfiniment, si

l’on voulait poursuivre une exactitude absolue, d’ailleurs inaccessible.

La science ne peut donc être faite que d’approximations.

Tous les phénomènes s’enchaînant, la connaissance de l’un d’eux permet

souvent d’en découvrir beaucoup d’autres. «La piste d’un pied fourchu,

écrivait Cuvier, donne à celui qui l’observe et la forme des dents, et

la forme des mâchoires, et la forme des vertèbres, et la forme de tous

les os des jambes, des cuisses, des épaules et du bassin de l’animal qui

vient de passer.»

C’est grâce à l’enchaînement des phénomènes que nous pouvons souvent les

produire non seulement sans les comprendre, mais sans même soupçonner

leur mécanisme.

«Notre puissance, écrit Berthelot, va plus loin que notre

connaissance. En effet, étant données un certain nombre de conditions

d’un phénomène imparfaitement connu, il suffit souvent de réaliser ces

conditions pour que le phénomène se produise aussitôt dans toute son

étendue; le jeu spontané des lois naturelles continue à se développer

et complète les effets, pourvu que l’on ait commencé à le mettre en

œuvre convenablement... Si les forces une fois mises en jeu ne

poursuivaient pas elles-mêmes l’œuvre commencée, nous ne pourrions

imiter et reproduire par l’art aucun phénomène naturel; car nous n’en

connaissons aucun d’une manière complète, attendu que la science

parfaite de chacun d’eux exigerait celle de toutes les lois, de toutes

les forces qui concourent à le produire, c’est-à-dire la connaissance

parfaite de l’univers.»

CHAPITRE VI

LES LOIS SCIENTIFIQUES ET LES THÉORIES DES PHÉNOMÈNES.

§ 1. Les lois scientifiques et leur degré d’exactitude.--§ 2. Les

grandes théories scientifiques et leur rôle.--§ 3. Les conceptions

scientifiques de l’univers.--§ 4. Les limites supposées du connaissable.

§ 1.--Les lois scientifiques et leur degré d’exactitude.

Les lois scientifiques représentent simplement des relations

quantitatives constantes entre certains phénomènes.

Elles constituaient pour beaucoup d’esprits le type de la certitude

absolue. Cette idée fut abandonnée quand les mesures scientifiques

devinrent plus exactes.

«Si nous étudions de près les phénomènes physiques, écrit le professeur

Chwolson, nous pouvons nous convaincre qu’il n’y a presque aucune loi

physique qui soit exactement vérifiée. Dans presque tous les cas nous

observons des écarts plus ou moins grands relativement à ces lois.»

Ces écarts montrent que nous connaissons seulement quelques-unes des

conditions des phénomènes. Pour établir une loi, on est obligé,

répétons-le, d’éliminer, en raison de leur nombre ou de la difficulté de

les découvrir, les facteurs secondaires. Tous les phénomènes de la

nature se trouvant dans une dépendance réciproque, réagissent les uns

sur les autres. Notre intelligence n’est pas assez vaste pour embrasser

leur ensemble et nous créons des discontinuités en ne tenant compte que

des facteurs les plus importants. La loi se trouve alors à peu près

exacte dans certaines limites, c’est-à-dire tant que les facteurs

négligés n’exercent qu’une faible influence. Si cette influence grandit,

la loi perd son exactitude et peut même s’évanouir. La loi de Mariotte,

par exemple, à peu près vraie pour des gaz très éloignés de leur point

de liquéfaction, cesse de l’être dès qu’on s’approche de ce point

critique.

La loi paraît parfois rigoureuse quand des instruments insuffisants ne

permettent pas de révéler ses inexactitudes. Ainsi arriva-t-il pour les

lois astronomiques de Kepler, qui ne pouvait tenir compte de

perturbations inaccessibles à ses moyens d’observation quand il les

formula.

Les lois scientifiques sont donc uniquement des sortes de vérités

moyennes. Suffisantes dans la pratique, elles ne constituent nullement

des vérités absolues.

Les théorèmes mathématiques eux-mêmes ne méritent pas davantage

d’ailleurs ce qualificatif d’absolu. Poincaré l’a trop bien montré pour

qu’il soit nécessaire d’y insister; mais, sans vouloir examiner avec lui

les formes possibles de la géométrie dans des mondes autrement

constitués que le nôtre, il suffira de remarquer que les bases de notre

géométrie euclidienne elle-même sont imaginaires. Elle nous parle en

effet de corps à une ou deux dimensions n’ayant jamais existé et

impossibles même à concevoir. Il n’y a dans notre univers que des corps

à trois dimensions. Le point le plus infime, fût-il très inférieur au

dernier des microbes, possède trois dimensions, la ligne la plus fine a

toujours une épaisseur, une largeur, une longueur et par conséquent

trois dimensions. On peut les négliger dans les calculs, mais cela ne

les prive pas de l’existence. Si nous considérons le point comme la

limite d’une sphère, la droite comme la limite d’un cylindre, etc., les

figures ne perdent nullement pour cela leurs propriétés et gardent par

conséquent leurs trois dimensions.

On ne doit donc pas plus rechercher l’absolu en mathématique que dans

les autres sciences. Il se réfugia pendant longtemps dans le monde des

vérités statiques constitué par les spéculations de la géométrie, mais

ce monde paraît lui aussi n’avoir bien souvent pour base que des

hypothèses un peu incertaines[18].

[18] Pour rendre exactes les définitions classiques du point, de la

ligne droite et du plan, il faudrait, suivant nous, les compléter de

la façon suivante:

_Point._ Figure géométrique à trois dimensions toutes assez petites

pour pouvoir être négligeables dans les calculs.

_Ligne droite._ Figure géométrique à trois dimensions, dont deux

sont assez petites pour être négligées dans les calculs.

_Plan._ Figure géométrique à trois dimensions, dont une est assez

petite pour être négligeable dans les calculs.

_Volume._ Figure géométrique à trois dimensions, dont aucune ne peut

être négligée dans les calculs.

Ces très exactes définitions conduiraient d’ailleurs à renverser

certains axiomes fondamentaux de la géométrie. Elles impliqueraient

notamment que par un point on peut faire passer plusieurs parallèles

à une droite donnée, ce qui est juste le contraire du célèbre

postulat d’Euclide, que tant de générations de mathématiciens

tentèrent vainement de démontrer.

«En étudiant les plus récents travaux sur les principes de la géométrie

on est effrayé, écrit l’éminent mathématicien Émile Picard, à la vue de

la longue liste des postulats nécessaires à poser pour que la géométrie

ait toute la rigueur logique qu’on lui attribue généralement.»

J’avoue ne pas partager cet effroi. Les postulats permettent

l’établissement de formules mathématiques rigoureuses et chacun sait le

prestige exercé sur les âmes simples par les propositions revêtues d’une

telle forme. Il est bon de pouvoir fabriquer de temps à autre des

vérités supposées absolues. Leur possession est très réconfortante pour

l’esprit. Bien que la science nous refoule de plus en plus dans le

relatif et l’approximatif, nous poursuivons toujours l’absolu.

§ 2.--Les grandes théories scientifiques et leur rôle.

On vient de voir que l’édifice de la science se constituait avec des

faits convenablement interprétés. Mais observer et interpréter n’est pas

tout le rôle du savant. Quand il possède un certain nombre de faits dont

les lois sont bien expliquées, il est conduit à construire des théories

générales embrassant l’interprétation d’un grand nombre de phénomènes.

Cette partie de sa tâche est tellement difficile, que les principes

directeurs de chaque époque se trouvent fort peu nombreux, alors que les

faits dont on les dégage sont innombrables.

Les faits représentent les matériaux indispensables des grandes

théories. De nombreux ouvriers doivent être employés à leur découverte

avant que se rencontrent les esprits supérieurs capables d’édifier les

synthèses qui sont l’âme de la science.

«Une accumulation de faits n’est pas plus une science, écrit Poincaré,

qu’un tas de pierres n’est une maison.»

Il peut arriver que celui qui observe les faits parvienne à en établir

la synthèse, mais généralement les aptitudes à l’analyse et à la

synthèse se rencontrent rarement chez le même savant. Les hommes ayant

depuis un siècle--comme Lamarck et Darwin par exemple,--le plus

profondément transformé la pensée scientifique ne sont pas ceux qui ont

découvert le plus de faits, mais qui ont su voir les liens rattachant

des faits déjà connus.

Toute théorie étant obligée de s’appuyer sur des faits, c’est-à-dire sur

des fragments de choses et les faits restant toujours incomplets, toute

théorie renferme nécessairement des parties hypothétiques. Elle

ressemble un peu à ces restitutions d’édifices anciens par des

archéologues. A côté d’indications à peu près sûres, il en reste

toujours de problématiques.

L’histoire entière de la science montre combien furent fécondes les

grandes théories scientifiques, malgré leurs parties incertaines. Ces

incertitudes mêmes peuvent être fort utiles par les vérifications

qu’elles provoquent. Les conceptions de Darwin sont très hypothétiques,

et pourtant bien peu ont joué un rôle aussi fondamental sur la pensée

scientifique de toute une génération et suscité autant de recherches.

Elles introduisirent l’idée de continuité dans les sciences naturelles,

montrèrent la possibilité d’explications scientifiques où l’on n’en

voyait pas et permirent la synthèse de faits que rien ne semblait

pouvoir rattacher. Il n’est pas démontré que la transformation des êtres

se fasse par sélection et il est fort possible que les caractères

spécifiques des espèces soient acquis autrement qu’au moyen de petites

accumulations héréditaires. Mais tout cela importe peu. Le monde soulevé

par Darwin est resté soulevé. La possibilité du transformisme grâce à

des moyens naturels demeura établie, la théorie des créations

successives des êtres fut ruinée pour toujours et la pensée des savants

a profondément évolué.

Il en est de même pour la plupart des grandes théories. Celles de

Pasteur ont aussi complètement modifié la science que celles de Darwin.

Elles renouvelèrent d’importantes industries, créèrent la médecine

moderne, révélèrent un monde ignoré, et cependant, des idées primitives

de cet éminent esprit, les plus importantes ont déjà disparu.

Nous ne devons donc pas juger les théories d’après la part de vérité

qu’elles contiennent, mais surtout en raison des recherches qu’elles

provoquent. Même au seul point de vue pratique de l’utilité pure, on

peut les considérer comme des instruments de découvertes d’une

incomparable puissance. Elles orientent les recherches de milliers

d’investigateurs. Si les théories étaient bannies, il n’y aurait plus ni

science ni découvertes possibles. «Les idées théoriques, écrit justement

Émile Picard, apparaissent de plus en plus comme le germe fécond d’où

sortent la plupart des progrès.»

Toutes nos théories scientifiques sont certainement destinées à se

transformer, mais énoncer une telle proposition c’est dire simplement

que la science progressera encore. Les théories ne changent pas parce

qu’elles sont fausses, mais parce que l’acquisition de faits nouveaux

les force de s’adapter à ces faits. Elles sont vraies au moment où on

les émet, parce qu’elles expliquent les faits alors connus. Grâce à

elles on en découvre d’autres, et la théorie qui enfanta les faits

nouveaux se voit ensuite transformée par eux.

Le rôle des théories générales dans la science est donc immense. Le

chercheur qui n’en possède pas pour se guider demeurera toujours un

modeste ouvrier attendant ses inspirations du pur hasard ou de la

direction d’un maître.

A côté de leurs avantages manifestes, les grandes théories ont aussi

leurs inconvénients. Pour les esprits simples, elles constituent bientôt

des dogmes, et leurs sectateurs se trouvent ainsi ramenés dans le cycle

des croyances. Le dogme scientifique est traité par eux comme un dogme

religieux devant s’accepter sans discussion. Le finalisme d’Aristote,

les créations successives de Cuvier, la sélection de Darwin et bien

d’autres théories que les siècles ont vu naître et périr, eurent pendant

leur règne la puissance des certitudes religieuses. Nul n’osait par

conséquent tâcher d’en scruter les fondements.

§ 3.--Les conceptions scientifiques de l’univers.

La science n’est pas toujours restée sur le terrain solide de l’étude

des relations des phénomènes et de l’utilisation des forces de la

nature. Comme les religions et les philosophies, elle essaya de pénétrer

les grands mystères de l’univers et d’en établir la synthèse.

Pour réaliser une telle tâche, les savants ne pouvaient utiliser

naturellement que les fragments connus des choses. Ces fragments étant

très peu nombreux encore, les constructions édifiées apparaissent, avec

les nouveaux progrès de la science, médiocrement satisfaisantes.

Les conceptions scientifiques actuelles de l’univers ne sont pas

d’ailleurs nombreuses, puisqu’elles se ramènent à deux: la théorie

mécanique et la théorie énergétique.

La première, qui remonte à Descartes et servit de base aux calculs de

Laplace, considère dans la nature deux éléments fondamentaux, les atomes

et le mouvement. La masse de l’atome est l’invariant universel. Des

combinaisons de ses mouvements résulteraient tous les phénomènes.

Vers la seconde moitié du dernier siècle, on découvrit, ou crut

découvrir, un autre invariant, l’énergie, qui sembla pouvoir se

substituer au premier pour la conception des phénomènes. De son étude

dérive la théorie dite énergétique.

D’après cette théorie, tous les phénomènes sont considérés comme

engendrés par les mutations d’une grande entité indestructible,

l’énergie. Laissant de côté les notions de masse, d’atome, de forces

quelconques, on se borne à mesurer les variations d’énergie qui

accompagnent les phénomènes.

Et toutes les énergies paraissant transformables, en ce sens du moins

qu’avec l’une d’elles se produisent facilement les autres, il devient

possible d’exprimer au moyen d’une même unité les manifestations

diverses de l’énergie. On choisit, suivant le cas, celle dont la mesure

est facile, la chaleur, par exemple.

La vie des vérités · 第 13 / 15 段