quantitatif au qualitatif dans l’étude des phénomènes, mais elle
n’apporta aucune explication nouvelle de ces phénomènes. Tout en
mesurant sans difficulté les effets de l’énergie, nous ne savons rien de
sa nature. Les opérations de mesures réalisées sur elle sont du même
ordre que celle du facteur de chemin de fer pesant des malles dont il
ignore le contenu.
La possibilité de changer à volonté une forme quelconque d’énergie en
une autre forme équivalente, possibilité qui est la base de toute notre
industrie, justifie la réalité de cette notion philosophique, à laquelle
nous avons déjà fait allusion, que les phénomènes de la nature étant
intimement liés entre eux la modification des uns entraîne
nécessairement celle des autres. Les choses se passent comme si
l’univers formait une sorte de système articulé dont l’équilibre ne peut
se trouver modifié en un point sans l’être aussitôt ailleurs d’une façon
équivalente[19].
[19] Je renvoie le lecteur pour les développements de ces observations
à mon livre: _l’Évolution des forces_, 13e édition.
Il faut voir seulement dans ces théories des méthodes de travail et
renoncer à en tirer des explications sur l’origine des choses et leurs
transformations. De telles théories perdent, du reste, presque toute
valeur si au lieu de les appliquer uniquement aux opérations
physico-chimiques, on tente de les faire intervenir dans l’explication
des phénomènes qui nous intéressent le plus, ceux de la vie.
§ 4.--Les limites supposées du connaissable.
Le bref exposé qui précède résume ce que nous savons de l’édifice de nos
vérités scientifiques et des méthodes permettant de le construire. Il
paraît actuellement à peine ébauché, alors qu’autrefois on le croyait
bâti pour toujours, parce que notre science est devenue plus pénétrante
et plus précise. Ses ambitions se montrent d’ailleurs beaucoup moins
grandes aujourd’hui que jadis. En présence d’une immensité encore
presque ignorée, éclairée seulement par de fugitives lueurs, le savant
ne peut plus songer à ces grandes synthèses qui tentèrent les
philosophes de tous les âges.
Incapables de comprendre actuellement le monde dans son ensemble, nous
devons en étudier d’abord de petits fragments. Avant de découvrir la
raison première d’un seul phénomène, il faudra connaître la longue série
de ses raisons successives. Le sujet est trop vaste pour les limites
actuelles de notre intelligence. L’histoire d’un corps quelconque, celle
d’un simple caillou, par exemple, impliquerait la connaissance complète
de tous les mystères de l’univers.
De cette impuissance, nous ne conclurons pas, avec beaucoup de
philosophes, qu’il y ait des choses inconnaissables, mais seulement
qu’il en existe beaucoup encore inaccessibles à notre connaissance. Si
les théories de l’inconnaissable avaient jamais exercé une influence
quelconque sur la marche de la science, tous ses progrès auraient été
paralysés. Nous avons déjà rappelé qu’Auguste Comte rangeait parmi les
choses inconnaissables, dont il devenait inutile de s’occuper, la
composition chimique des étoiles que l’analyse spectrale révéla plus
tard. Du prétendu inconnaissable d’aujourd’hui sera formé sans doute le
connaissable de demain.
Les découvertes modernes montrent qu’il est impossible de tracer des
bornes à la science et de l’enfermer dans un cercle de prétendues
vérités jugées nécessaires. On arrive toujours à reconnaître, d’abord
que ces vérités ne sont pas nécessaires, et ensuite qu’elles ne sont pas
vraies.
Quoi qu’il en soit des limites actuelles de la science, ses découvertes
ont certainement donné à l’homme une domination de la nature qui finira
sans doute par égaler celle attribuée à ses anciens dieux. Les forces
prodigieuses maniées par le savant moderne lui confèrent un pouvoir déjà
supérieur à celui des divinités de la mythologie antique.
CHAPITRE VII
LES VÉRITÉS ENCORE INACCESSIBLES ET LES FORMES IGNORÉES DE LA
CONNAISSANCE.
§ 1. Limites actuelles de notre connaissance du monde physique.--§ 2.
Limites actuelles de notre connaissance des phénomènes de la vie.
§ 1.--Limites actuelles de notre connaissance du monde physique.
Savants et philosophes ont reconnu depuis longtemps que nous percevons
seulement du monde les impressions produites par lui sur nos sens et non
la réalité même. L’ensemble de ces impressions forme notre réalité.
Toutes nos acquisitions mentales s’opèrent suivant un mécanisme spécial:
la comparaison. Il consiste à établir un rapport entre des choses dont
une au moins est connue. L’esprit humain n’a pas encore réussi à trouver
d’autre procédé d’investigation. Sans comparaison, rien de connaissable.
Elle peut porter sur des objets concrets ou des idées abstraites, mais
son processus est invariable. Un objet entièrement nouveau, isolé dans
le temps et l’espace et ne pouvant être comparé à un autre, dépasserait
la sphère de notre entendement. Il ne serait même pas pensable et ne se
trouverait accessible qu’à une intelligence construite sur un autre plan
que la nôtre. Le monde est plein, sans doute, de choses fatalement
inaccessibles à des esprits incapables d’acquérir leurs connaissances
autrement que par voie de comparaison.
Une comparaison impliquant deux éléments, toute connaissance se présente
forcément sous forme de relations.
On le reconnaît facilement en constatant qu’une propriété quelconque
d’un corps ne peut être définie que par une relation. «Toute propriété
ou qualité d’une chose, écrit le grand physicien Helmholtz, se ramène à
la propriété de produire quelque effet sur d’autres choses. Ainsi, on
appelle _solubilité_ d’une substance la manière dont elle se comporte à
l’égard de l’eau, _poids_ la façon dont elle se comporte à l’égard de
l’attraction de la terre. Puisque ce qu’on appelle propriété implique
toujours une relation entre deux choses, une propriété ou une relation
ne peut jamais dépendre de la nature d’un seul agent; elle n’existe
qu’en relation et en dépendance avec la nature d’un second objet qui
reçoit l’action.»
Les rapports des choses et non les choses sont donc les seules réalités
accessibles et mesurables. Une qualité quelconque, le son ou la couleur,
par exemple, représente un rapport entre un objet extérieur et les sens.
Inséparable de l’être qui la perçoit une qualité n’est même pas
concevable en dehors de lui.
Les éléments associés pour constituer le domaine de nos connaissances
peuvent, d’ailleurs, être fort hétérogènes. Toutes nos sciences
physiques se sont édifiées par l’établissement de relations entre des
grandeurs aussi différentes que le temps, l’espace et la force.
L’association de l’espace et du temps a créé la cinématique ou science
des vitesses. La force combinée avec l’espace a permis de formuler la
théorie de l’énergie. L’association de la force, de l’espace et du temps
rendit possible la mesure de la puissance mécanique.
Pratiquement, ces associations sont fort utiles, mais ne sauraient
révéler la nature des phénomènes. Nous n’apprenons rien évidemment de
l’essence de la masse en disant qu’elle représente le rapport d’une
force à une accélération (M = F/γ). On ne nous dit pas non plus ce
qu’est une force en la définissant une cause de mouvement ou en
l’enfermant dans la formule (F = mγ), considérée comme l’équation
fondamentale de notre mécanique ou du moins de l’ancienne mécanique
classique, car, en variant les éléments associés, on bâtit facilement
d’autres systèmes de mécaniques.
L’univers est donc simplement l’ensemble des idées que l’homme s’en
fait, grâce aux relations artificielles des choses qu’il réussit à
établir.
Pouvons-nous espérer jamais atteindre la réalité? Plus tard peut-être,
mais sûrement pas aujourd’hui.
«Une réalité complètement indépendante de l’esprit qui la conçoit, la
voit ou la sent, c’est une impossibilité, écrit Poincaré. Un monde si
extérieur que cela, si même il existait, nous serait à jamais
inaccessible... La seule réalité objective, ce sont les rapports des
choses. Ces rapports ne sauraient être conçus en dehors de l’esprit
qui les conçoit ou qui les sent... Tout ce qui n’est pas pensée est le
pur néant, puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous
les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent être
que des pensées. Dire qu’il y a autre chose que la pensée, c’est une
affirmation qui ne peut avoir de sens.»
Ces assertions deviennent évidentes dès qu’on y réfléchit un peu. Aussi
ont-elles été plus ou moins formulées par les philosophes de tous les
âges. Les choses, disait Protagoras il y plus de deux mille ans, n’ont
aucune réalité en dehors de nous.
«Si la réalité absolue existait, affirmait Gorgias, elle serait
inconnaissable, si elle était connaissable, elle serait inexprimable.»
Cette inintelligibilité de l’univers réel n’est pas plus contestée par
les savants modernes que par les philosophes antiques. Ils savent tous
que si le comment des phénomènes est accessible, le pourquoi reste
ignoré et avouent leur impuissance à découvrir les racines des choses.
Lors de son jubilé, le plus illustre des physiciens de l’Europe, lord
Kelvin, s’exprimait ainsi: «Mes cinquante années de recherches
consécutives n’ont été couronnées d’aucun succès. Aujourd’hui, je ne
sais rien de plus sur l’électricité, le magnétisme et l’affinité
chimique que je n’en savais lorsque je fis à mes élèves ma première
leçon.»
Et plus récemment encore, après une conférence prononcée devant une
société d’ingénieurs électriciens, l’éminent physicien anglais J. J.
Thomson, un peu impatienté par les questions qui lui étaient posées,
finit par dire: «Si je pouvais répondre à vos questions, je serais bien
près d’avoir résolu les problèmes de l’univers... Je ne sais pas ce que
c’est que la matière et je ne sais pas davantage en quoi consiste
l’électricité.»
Alors que les plus profonds savants se reconnaissent incapables de dire
pourquoi une pierre tombe, pourquoi un bâton de résine frotté engendre
de l’électricité, il est merveilleux de voir des philosophes prétendre
expliquer longuement les problèmes bien autrement compliqués de l’âme,
de la vie, de la conscience, etc.
Ce bref examen des limites de notre connaissance du monde physique et de
l’impossibilité de pénétrer la nature intime des choses laisse
évidemment supposer qu’il existe des éléments accessibles seulement à
des intelligences possédant des modes d’investigation ignorés de nous.
Les philosophes anti-intellectualistes modernes croient que l’intuition
pourrait constituer un tel mode de connaissance, mais cette faculté
rendit si peu de services pendant des siècles, qu’il est bien difficile
d’en espérer des révélations nouvelles. L’intuition n’a fait que créer
des dieux dont la volonté, comme moyen d’explication des phénomènes,
n’est plus acceptable aujourd’hui.
§ 2.--Les limites de notre connaissance des phénomènes de la vie.
Les phénomènes physiques se présentent avec une simplicité apparente qui
cache leur complexité. La complexité des phénomènes vitaux est au
contraire tellement visible qu’on ne pourrait guère songer maintenant à
les interpréter par des hypothèses simples. Il suffit pour justifier
cette impossibilité de rappeler les plus essentiels de ces phénomènes.
La moindre cellule d’un être vivant, de la bactérie à l’homme, exécute,
sous l’influence de puissances inconnues, des opérations supérieures à
celles réalisées dans nos usines et nos laboratoires.
Chez les êtres un peu élevés, le travail cellulaire est dirigé par des
centres nerveux se conduisant comme s’ils étaient capables de
raisonnements extrêmement savants. Impossible de prendre ces
raisonnements pour des mécanismes aveugles, la besogne que les centres
nerveux font exécuter aux cellules variant à chaque instant avec le
changement des buts à atteindre ou les ennemis à combattre.
Aussi inexpliquées sont les forces qui formèrent dans le passé les
organes conservés par l’hérédité. Le besoin crée l’organe, disent les
naturalistes, mais ont-ils beaucoup réfléchi à tout ce que comporte de
puissance créatrice une telle assertion? Nous comprenons à la rigueur
que la fourrure de l’animal s’épaississe dans les pays froids, que
l’aile de l’oiseau se développe avec l’usage, mais comment le besoin
a-t-il pu créer l’organe électrique du gymnote ou l’œil phosphorescent
du poisson des grandes profondeurs? Que de problèmes chimiques et
physiques à résoudre pour produire de tels organes! Si le besoin est
capable de semblables créations, il constitue une divinité
singulièrement puissante.
J’entends bien qu’on fait intervenir comme explication les lentes
acquisitions accumulées grâce à l’hérédité, mais c’est simplement
reculer la question. Par quel moyen se produisent chacune de ces petites
acquisitions successives?
Beaucoup de naturalistes anciens et même modernes parlent des buts de la
nature. Il semble bien douteux cependant qu’elle ait jamais poursuivi
aucun but. Peut-on vraiment lui en supposer un quand elle laisse
inlassablement se multiplier les bactéries de toutes les maladies? Nous
savons que le terrible microbe de la tuberculose, qui exerça plus de
destructions dans l’humanité que toutes les guerres réunies, réussit à
se développer grâce à une enveloppe cireuse, le protégeant contre les
sucs de l’organisme. Est-il supposable que la nature l’ait doué de cette
armature pour lui permettre de ravager le genre humain? On ne
conjecturera pas davantage que le phagocyte ait été créé afin de lutter
contre le microbe, ce qu’il fait d’ailleurs assez mal. Il s’agit sans
doute dans tous les cas analogues de phénomènes obéissant à des lois
générales, fonctionnant avec une régularité aveugle. La nature n’a pas
plus l’idée de nous aider ou de nous nuire que la tuile n’a pour but en
tombant du haut d’un toit sur notre tête de nous fracasser le crâne.
L’étude de la vie instinctive montre des phénomènes aussi inexplicables
que ceux de la vie purement organique. L’animal accomplit des actes qui
font l’étonnement des naturalistes et qu’ils renoncent généralement à
interpréter.
Tous ces actes, aussi bien ceux de la vie cellulaire que ceux de la vie
instinctive, semblent impliquer une connaissance d’un but plus ou moins
lointain. Pareille connaissance existe-t-elle réellement?
L’hypothèse ne saurait être absolument rejetée mais il faut alors
constater qu’une telle connaissance paraît sans rapport avec les
conceptions possibles à notre intelligence. M. Bergson a peut-être
raison de dire que l’œstre du cheval déposant ses œufs sur les jambes de
cet animal, semble savoir que le cheval en se léchant transportera la
larve naissante dans son tube digestif, seul endroit où elle puisse se
développer. Mais comment le sait-il? Comment certains insectes ont-ils
appris que piquer une chenille à un endroit déterminé la paralyse sans
la tuer, de façon qu’elle puisse attendre sans se décomposer le moment
où la larve en formation viendra la dévorer?
Parler, pour expliquer semblables phénomènes, d’intuition, de sympathie
divinatrice, etc., constitue une explication simplement verbale. Devant
les faits de cet ordre, il faut se borner à dire que les cellules et les
centres nerveux des êtres ont des moyens de connaissance autres que ceux
dont nous disposons.
Ces procédés de connaissance doivent probablement correspondre à des
formes de sensibilité particulières. La sensibilité, considérée comme
une aptitude à réagir sous l’influence d’un excitant, est souvent
immensément plus grande chez des corps matériels que chez les corps
vivants. Le mince fil du bolomètre réagit quand il est frappé par un
rayon lumineux n’élevant sa température que de 1/100.000e de degré. Une
sensibilité semblable changerait complètement les conditions d’existence
des êtres.
Bergson, qui insiste comme nous sur l’impossibilité de l’intelligence à
comprendre certains instincts, mais ne se résigne pas à cette
incompréhension, croit que l’instinct deviendrait accessible à
l’intelligence «s’il s’intériorisait en connaissance au lieu de
s’extérioriser en action». Nous ne connaissons malheureusement aucun
moyen de transformer l’instinct en pensée, c’est-à-dire de le faire
monter au jour de la conscience.
Alors même d’ailleurs que cette opération serait possible, elle nous
éclairerait vraisemblablement fort peu sur la nature intime des actes de
la vie organique. Il est très douteux qu’un Dieu initié au mécanisme de
la vie cellulaire réussirait à nous l’expliquer. Les choses nous sont
seulement connaissables par voie de comparaison. A quoi comparer les
phénomènes de la vie? Ils ne peuvent l’être qu’à eux-mêmes. Les forces
dites vitales ne se trouvant comparables à rien de connu ne sont pas
encore explicables. Tant que nous étudions les phénomènes vitaux dans
leurs manifestations physico-chimiques, l’interprétation est
relativement facile, parce que ces forces ont été déterminées. Au delà
commence la nuit noire.
L’incompréhensibilité de tous les phénomènes de la vie peut s’appliquer
également à ceux de l’intelligence. Ils semblent bien de même ordre.
L’instinct qui fait créer à l’abeille son alvéole et à la poule son œuf
est de même nature que le travail inconscient qui apporte brusquement à
de grands mathématiciens comme Poincaré, la solution de problèmes
difficiles, ou à d’illustres compositeurs comme Saint-Saëns, l’air
original vainement cherché. Tous ces mécanismes se trouvent peut-être
sous la dépendance de lois relativement très simples, mais seulement
accessibles lorsque dans quelques milliers d’années notre intelligence
suffisamment évoluée aura découvert des moyens nouveaux d’explorer les
phénomènes.
Comme conclusion générale, nous pouvons dire, en nous appuyant
simplement sur l’observation de la vie cellulaire et de la vie
instinctive, qu’il existe des formes de connaissance complètement
différentes de celles que la raison fournit.
L’animal guidé par l’instinct, la cellule poursuivant son évolution se
trouvent orientés vers un but déterminé. Ignorant jusqu’où va leur
connaissance de ce but, nous savons seulement qu’ils se conduisent comme
s’ils lisaient clairement leurs destinées.
On se trouve ainsi conduit à étendre l’interprétation du mot
connaissance et admettre l’existence de certaines formes de
compréhension des phénomènes, entièrement différentes des nôtres. Elles
seront peut-être découvertes un jour, mais restent encore inconnues.
* * * * *
Les considérations qui précèdent nous ont amené jusqu’aux frontières de
l’immense domaine des vérités ignorées. Notre tâche est donc terminée.
Le but de cet ouvrage se trouvera atteint si nous avons su développer
dans une large synthèse l’histoire des grandes vérités ayant
successivement orienté les hommes depuis leurs lointaines origines.
La route qui devait conduire des primitives cavernes aux rayonnantes
cités actuelles fut longue et dangereuse à parcourir. L’homme y eut
souvent pour guides des fantômes illusoires sans doute, mais générateurs
d’espérances et d’efforts. Quand les illusions qui mènent un peuple
s’évanouissent trop vite, sa destinée s’assombrit et la nuit
l’enveloppe. Si l’humanité ancienne avait découvert que ses vérités
étaient éphémères et incertaines, elle n’aurait pas poursuivi sa marche
vers un avenir meilleur.
L’intolérance qui pèse si lourdement encore sur notre vie sociale
résulte d’une incompréhension fréquente des lois d’évolution de
l’esprit. Une science assez étendue pour remonter aux racines des choses
rend toujours compréhensif et par conséquent tolérant. Une science trop
courte conduit fatalement au dangereux domaine d’un imaginaire absolu.
De l’antiquité la plus lointaine à l’Inquisition, à la Terreur et aux
persécutions de nos jours, le monde fut ravagé par des théoriciens
confinés dans l’absolu de leurs rêves et se croyant détenteurs de
vérités éternelles. Aucune philosophie, aucune science sociale ne peut
s’établir avant d’avoir clairement compris le côté relatif de nos
certitudes et saisi les lois de leur genèse. On reconnaît alors qu’il
n’est pas plus de vérités définitives pour l’homme que d’êtres
définitifs pour la nature.
Dominatrices des choses, souveraines de l’histoire, les certitudes qui
mènent les hommes ont une vie souvent très brève, parfois très longue
mais jamais éternelle.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages
PRÉFACE 1
INTRODUCTION.--L’ÉCHELLE DES VÉRITÉS 7
§ 1. La notion de vérité 7
§ 2. Évolution des vérités 11
§ 3. Rôle des hypothèses tenues pour des vérités 15
LIVRE I
LE CYCLE DES CERTITUDES MYSTIQUES.--LES DIEUX.
Chapitre I.--Les divers fondements des croyances religieuses 21
§ 1. Les idées actuelles sur la genèse des religions 21
§ 2. Éléments mystiques et affectifs des croyances
religieuses 25
§ 3. Éléments rationnels des croyances religieuses 32
§ 4. Éléments collectifs des croyances religieuses 34
§ 5. Rôle des rites et des symboles dans la constitution des
croyances religieuses 35
§ 6. Analogies des croyances religieuses chez tous les peuples 39
Chapitre II.--Transformations que subissent les croyances
religieuses individuelles en devenant collectives 42
§ 1. Transformations subies par la religion des théologiens en
devenant populaire 42
§ 2. Comment les peuples interprètent la nature de leurs
divinités 47
§ 3. Transformations subies par une même religion en passant
d’un peuple à un autre 50
Chapitre III.--Les dieux du monde antique 53
§ 1. Les premiers cultes supposés de l’humanité: fétichisme,
totémisme, animisme, etc. 53
§ 2. Les dieux du monde gréco-romain 55
§ 3. Le culte des morts 60
§ 4. La divinisation des abstractions et des héros 63
§ 5. Les augures et les oracles 65
Chapitre IV.--Les grandes religions synthétiques.--Le
christianisme 67
§ 1. La naissance du christianisme 67
§ 2. Les transformations du christianisme 71
§ 3. Propagation du christianisme dans les couches populaires 76
§ 4. Propagation du christianisme chez les lettrés 79
§ 5. Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme 81
Chapitre V.--Comment les grandes religions peuvent se désagréger 85
§ 1. Les hérésies et les schismes 85
§ 2. L’évolution des dieux 89
§ 3. Évolution du christianisme vers la libre pensée dans les
églises protestantes 90
§ 4. Les tentatives d’évolution du catholicisme. Le modernisme 95
§ 5. Le christianisme comme création collective 97
Chapitre VI.--La naissance de nouvelles croyances 99
§ 1. Raisons psychologiques de la formation de religions
nouvelles 99
§ 2. Les éléments des nouvelles croyances 100
§ 3. Religions nouvelles formées par la transformation
d’anciennes croyances 102
§ 4. Religions nouvelles n’empruntant que peu d’éléments aux
anciennes croyances 107
§ 5. Les croyances politiques à forme religieuse 112
§ 6. Les tentatives de religion scientifique 113
LIVRE II
LE CYCLE DES CERTITUDES AFFECTIVES ET COLLECTIVES.--LA MORALE.
Chapitre I.--Les définitions de la morale. Le bien et le mal, le
vice et la vertu 115
§ 1. Les incertitudes actuelles sur la morale 115
§ 2. Les définitions de la morale. Le bien et le mal 120
§ 3. Les vertus individuelles et les vertus collectives 122
Chapitre II.--La morale des sociétés animales et des sociétés
humaines 126
§ 1. La morale des sociétés animales 126
§ 2. La morale des sociétés humaines. Sa variabilité et sa
fixité 131
Chapitre III.--Les facteurs illusoires de la morale 136
§ 1. Classification des fondements de la morale 136
§ 2. La religion et la morale. Origines différentes du
sentiment religieux et du sentiment moral 137
§ 3. Les conceptions métaphysiques de la morale 143
§ 4. Les illusions des moralistes sur le mérite et le démérite 148
§ 5. Les rapports de l’instruction et de la morale 151
§ 6. La morale fondée sur la raison et la science 152