Pour ces divers motifs, la philosophie, considérée autrefois comme la

première des sciences, est jugée aujourd’hui fort secondaire par

beaucoup d’esprits.

Un éminent président de l’Académie des Sciences, Émile Picard, a très

bien résumé dans les termes suivants l’opinion générale des savants

actuels sur la philosophie:

«Je crois, dit-il, qu’on rencontre rarement parmi les savants adonnés

aux sciences de la nature, des esprits prenant quelque intérêt à ce

qui est vraiment la philosophie... Les discussions chères aux écoles

philosophiques de tous les temps sur le réel et sur le vrai semblent

oiseuses à ceux qui observent et qui expérimentent... Le savant se

méfie des critiques subtiles qui n’ont jamais conduit à des

découvertes effectives... Il a en général l’impression que le

philosophe parle un autre langage que lui et il ne cherche pas à le

comprendre... La philosophie agite le plus souvent des questions sans

réponse.»

Et dans une lettre qu’il m’adressait à ce sujet, mon savant ami

confirmait ainsi son jugement:

«Je pense qu’il faudrait réserver le mot philosophie pour les poèmes et

les rêveries sur la métaphysique; ce sont là des plantes qu’on ne

cultive pas dans les laboratoires.»

Beaucoup de philosophes professionnels ont fini eux-mêmes par émettre

des avis semblables. Un des plus célèbres d’entre eux, W. James, écrit:

«Mettre le pied dans une classe de philosophie, c’est se voir

contraint d’entrer en relations avec un univers complètement distinct

de celui qu’on a laissé derrière soi dans la rue. Ces deux mondes sont

si étrangers l’un à l’autre qu’il est absolument impossible de penser

à l’un et à l’autre en même temps... Dans le monde où votre professeur

vous fait pénétrer, tout est simple et net, tout est propre, tout est

noble. Ici ne se rencontrent plus les contradictions de la vie réelle.

Ce monde-là est d’une architecture toute classique: les principes de

la raison en tracent les grandes lignes, les nécessités logiques en

cimentent les diverses parties... En fait, c’est là beaucoup moins une

description de notre monde réel qu’une construction d’un dessin très

clair qu’on élève par-dessus et qu’on lui surajoute... On ne fournit

là aucune explication de notre univers concret: au lieu de l’expliquer

on lui substitue une chose qui en diffère absolument.»

Des appréciations analogues sur la faible valeur de la philosophie se

retrouvent jusque chez les professeurs chargés de l’enseigner. Leur

indifférence à son égard est aujourd’hui complète. Je renvoie les

personnes qui en douteraient à la curieuse enquête faite par M. Binet

auprès des professeurs officiels de l’Université, pour savoir à quelle

école philosophique ils appartenaient et ce qu’ils enseignaient. Le plus

grand nombre renonce à défendre aucune doctrine. Comme il faut bien

cependant dire quelque chose et que les chefs de l’Université leur

donnent des directions divergentes, ils se bornent à citer les théories

ayant momentanément l’appui de ces chefs. L’intuitionnisme et le

pragmatisme utilitaire paraissent être à l’heure actuelle les doctrines

les mieux acceptées.

L’indifférence des savants et des professeurs pour les systèmes

philosophiques s’est également répandue dans le public lettré. Les

vieilles élucubrations sur le vrai, le beau, le bien, les facultés de

l’âme, etc., semblent un verbiage méprisable, qu’il faut abandonner aux

théologiens.

Dépourvus de toute influence, les philosophes officiels continuent à

discuter dans une langue diffuse des questions rebattues depuis plus de

vingt siècles, sans y ajouter aucun élément nouveau. L’obscurité du

langage leur est d’ailleurs nécessaire pour masquer un peu le vide de la

pensée[15].

[15] En philosophie, comme d’ailleurs sur la plupart des sujets, le

style obscur correspond le plus souvent à une pensée obscure. Il

peut exceptionnellement arriver cependant que l’obscurité soit la

conséquence de la nouveauté d’une doctrine. C’est ce qu’explique

fort judicieusement M. Bergson, dans une lettre qu’il a bien voulu

m’écrire à ce sujet et dont voici un fragment:

«En ce qui concerne les remarques que vous faites dans votre

dernière lettre (et aussi dans une lettre antérieure) sur la clarté

en matière de philosophie, laissez-moi vous dire qu’une idée

philosophique qui est comprise du premier coup est une idée qui

existait déjà dans les esprits ou qui a été obtenue par un

assemblage d’idées déjà existantes. Exiger du philosophe ce genre de

clarté, c’est supposer que tous les éléments de la vérité

philosophique existent déjà dans notre esprit et que la philosophie

est incapable de progrès. J’estime, au contraire, que la philosophie

a énormément de progrès à faire, chaque progrès véritable étant la

_création_ d’idées nouvelles destinées à lever d’anciennes

difficultés, exige nécessairement du lecteur un très grand effort et

lui donne par là même une impression d’obscurité. Mais, une fois

qu’on est bien entré dans cette idée nouvelle, ce sont les anciennes

idées qui apparaissent comme obscures, parce qu’elles conduisaient à

une foule de difficultés que la nouvelle (si elle est vraie) est

capable de résoudre. Il n’est pas une seule idée théorique

importante, aujourd’hui claire, qui n’ait été jugée obscure à

l’origine. La valeur d’une idée philosophique ne doit pas se mesurer

à la facilité avec laquelle on la saisit d’abord, mais à sa plus ou

moins grande puissance de résoudre les problèmes et de s’éclairer

ainsi progressivement elle-même.

Les objections qu’on élève contre une doctrine philosophique au nom

de cette exigence de clarté immédiate ont exactement la même origine

que celles qu’on vous a opposées à vous-même dans le domaine

physique: elles procèdent du même principe, de la croyance (très

naturelle à notre esprit) que nous possédons tout l’essentiel de la

vérité, et que toute nouveauté, pour être acceptable, doit n’être

qu’une variation sur quelqu’un des thèmes déjà connus.»

L’ancienne philosophie se transforme aujourd’hui en un simple résumé des

généralités de chaque science. Les thèses philosophiques soutenues

devant les Facultés deviennent de plus en plus des œuvres de science

pure.

Si l’on s’en rapportait uniquement aux jugements cités plus haut, le

rôle actuel de la philosophie semblerait bien faible. Nous allons

montrer cependant que son influence, beaucoup moins grande que jadis,

reste encore considérable.

§ 2.--Valeur réelle de la philosophie. L’esprit philosophique.

Je viens de résumer les appréciations d’un grand nombre de savants et de

philosophes modernes, sur la philosophie. Fondées au point de vue

rationnel, elles cessent de l’être en dehors de ce cycle.

On doit considérer tout d’abord que la philosophie répondait autrefois à

des besoins d’explication que la science ne pouvait alors satisfaire.

Elle fut ainsi pendant longtemps la religion des esprits cultivés.

Jusqu’à l’âge moderne, les philosophes seuls se trouvaient détenteurs de

quelques idées, alors que la science n’en fournissait pas. Ces idées

étaient parfois peu nettes, mais leur obscurité même causa souvent leur

succès. On a dit avec raison qu’un principe devenu clair cesse d’être

fécond.

Les philosophes jouèrent dans l’histoire de la pensée humaine un rôle

quelquefois supérieur à celui des artistes, des littérateurs et des

poètes. Aristote domina l’enseignement du Moyen Age. Descartes régna sur

le XVIIe siècle. L’action de Kant fut telle qu’on put affirmer justement

que «la moitié au moins de la philosophie européenne du XIXe siècle est

sortie de lui et se rattache à lui intimement».

Ses successeurs, Fichte, Schopenhauer, Nietzsche et bien d’autres

exercèrent également un ascendant considérable. Seules, certaines

théories scientifiques, comme le transformisme, qui montrait la

possibilité d’éliminer l’idée de création de l’histoire du monde, et

d’en bannir la finalité, eurent une répercussion plus étendue.

Pour apprécier justement le rôle de la philosophie, il ne faut pas

l’étudier uniquement dans le présent, mais encore dans un passé récent.

On constate alors que son influence s’est propagée à travers tous les

domaines.

Elle a fourni aux religions et même à la politique des principes

demi-rationnels souvent un peu imaginaires assurément, mais qui leur

étaient utiles.

De nos jours même, la philosophie constitue un arsenal où les

politiciens, devenus les théologiens des temps modernes, viennent

puiser. Certaines dissertations de Karl Marx sur le prolétariat et le

socialisme sont imprégnées des conceptions philosophiques de Hegel.

Pendant longtemps les principes d’Auguste Comte inspirèrent le

radicalisme. Les syndicalistes révolutionnaires se réclament de la

philosophie de l’intuition et le modernisme catholique s’appuie sur le

pragmatisme.

En dehors de cette influence incontestable mais dérivée souvent

d’illusions égalant celles des théologiens, on peut dire que la

philosophie a jeté des lueurs très réelles sur beaucoup de sujets. Elle

fut la première à montrer que, la connaissance du monde extérieur se

bornant aux interprétations des sens, la réalité nous est inaccessible.

Ainsi se trouvait mis en évidence le côté relatif des conceptions

humaines. «Ce sont les philosophes, dit Nietzsche, qui ont inventé les

causes, la succession, la finalité, la relativité, la contrainte, le

nombre, la loi, la liberté, la modalité, le but.»

Cette période de découvertes philosophiques représente d’ailleurs une

phase disparue. Dans l’ère nouvelle où elle est entrée, la philosophie

ne saurait plus fournir des moyens d’explication, mais simplement de

généralisation.

Cependant si son rôle a cessé comme agent de découvertes, elle aura du

moins laissé un mode de penser constituant ce que l’on peut appeler

l’esprit philosophique. Il consiste à extraire le général du particulier

et à bâtir des synthèses avec les petits matériaux accumulés par des

milliers de chercheurs.

La science moderne a le droit de dédaigner la philosophie, l’ayant

distancée grâce à ses recherches, mais elle ne pourra jamais se passer

d’esprit philosophique. Lui seul dégage, à chaque époque, les principes

généraux de la poussière des faits d’où ils émanent. Ces principes

orientent ensuite--bien que d’une façon inconsciente quelquefois--les

recherches d’innombrables travailleurs. Chaque génération s’alimente

ainsi avec deux ou trois principes tenus pour des dogmes jusqu’au jour

où ils sont renversés.

CHAPITRE V

L’ÉDIFICATION SCIENTIFIQUE DE LA CONNAISSANCE.

§ 1. L’explication scientifique des phénomènes.--§ 2. La connaissance

qualitative des phénomènes.--§ 3. Le passage du qualitatif au

quantitatif. Mesure des relations entre les phénomènes.--§ 4. Rôle de

l’expérience et de l’observation.--§ 5. Les méthodes scientifiques de

raisonnement.

§ 1.--L’explication scientifique des phénomènes.

En pénétrant dans le cycle de la connaissance scientifique des

phénomènes, nous allons aborder un monde entièrement nouveau. Méthodes

d’étude, interprétations, résultats, tout va changer. Nous verrons

l’homme enfin sorti de lui-même acquérir un pouvoir immense sur la

nature qui pendant de longs siècles l’avait étroitement asservi.

Les certitudes religieuses, philosophiques et morales étudiées

précédemment étaient personnelles. Fondées sur notre adhésion, elles ne

possédaient guère que des éléments affectifs et mystiques pour soutiens.

Dépendant des idées d’un moment, elles suivaient leurs variations.

A ces vérités personnelles les méthodes de la science substituèrent des

vérités impersonnelles vérifiables par chacun et qui échappent ainsi aux

contestations. Le contrôle scientifique permit à l’esprit humain de

passer du subjectif à l’objectif.

L’explication des phénomènes par les philosophes appartenait bien, comme

celle de la science, au cycle du rationnel. Mais leur raison s’exerçant

sur des vues de l’esprit déduites d’observations qu’aucune expérience ne

venait contrôler, leurs conceptions restaient toujours subjectives. La

science seule fit pénétrer l’homme dans une sphère purement objective

dont la théologie et la philosophie avaient ignoré l’existence.

La connaissance réelle du monde ne fut ébauchée qu’avec l’acquisition de

méthodes d’observation et d’expérimentation rigoureuses. Les débuts de

cette évolution remontent à l’époque de la Renaissance.

Les premières études scientifiques des phénomènes portèrent un coup

sérieux aux explications théologiques en montrant le monde régi par des

lois fixes où le caprice de volontés supérieures n’intervenait jamais.

Le développement progressif de cette notion conduisit la science à des

conceptions nouvelles. Renonçant à obtenir de ses dieux des explications

qu’ils ne lui donnaient pas, l’homme se tourna de plus en plus vers la

science, qui devint ainsi pour beaucoup une idole de laquelle on pouvait

tout attendre.

Il ne faut lui demander cependant que ce qu’elle peut donner. La science

présente en effet ce double caractère un peu déconcertant, de résoudre

des problèmes formidables et de rester impuissante devant des questions

en apparence très simples. Elle découvre la vapeur et l’électricité,

soumet à nos besoins les forces de la nature, mais ne peut dire encore

pourquoi le gland devient chêne, pourquoi la pierre lancée en l’air

retombe, pourquoi le bâton de cire frotté attire les corps légers. Le

domaine scientifique est plein d’interrogations demeurées sans réponses.

Cette contradiction entre l’extrême puissance et l’extrême impuissance

s’évanouit dès que l’on comprend les méthodes de la science, son but,

ses limites, en un mot le mécanisme d’édification de la connaissance.

§ 2.--La connaissance qualitative des phénomènes.

Tous les phénomènes dont l’ensemble constitue l’univers nous sont

révélés seulement par les impressions qu’ils produisent sur nos sens.

Ceux-ci restent toujours interposés entre l’univers réel et nous.

Interprétant ces impressions, l’intelligence nous fournit une image

acceptée comme une copie fidèle du monde extérieur, bien que ne lui

ressemblant pas.

La nature véritable des choses ne nous échappe pas seulement parce que

le monde extérieur n’est connu qu’à travers nos sens. Alors même que ces

derniers nous montreraient l’univers réel et que le bruit ne serait pas

une création de notre oreille, et la lumière une conséquence de la

structure de notre rétine, nous ne connaîtrions les choses que très

incomplètement encore, nos sens et les instruments qui les étendent nous

révélant seulement de minimes fragments du monde véritable. L’œil, par

exemple, ne perçoit pas la dixième partie du spectre lumineux; s’il

pouvait distinguer les radiations émanées de tous les êtres vivants en

raison de leur température, il les verrait clairement pendant la nuit.

L’être que nous percevons est une forme fictive créée par nos sens. Si

nous parvenions à le contempler tel qu’il existe réellement, entouré de

la vapeur d’eau qu’il exhale, du rayonnement que sa température

engendre, ce même être nous apparaîtrait sous l’aspect d’un nuage aux

changeants contours.

Nos sens extrayant seulement de la réalité ce qui leur est accessible,

les formes qu’ils y découpent sont nécessairement très factices. Nous

silhouettons des apparences en établissant du discontinu dans le

continu, du limité dans l’illimité. Si l’on admettait que les contours

réels d’un corps ne s’arrêtent qu’au point où ce corps cesse d’agir, on

devrait dire qu’ils ne s’arrêtent nulle part. Le morceau de métal tenu à

la main agit par son attraction sur les astres les plus lointains et

échange des radiations avec eux. Il n’a donc d’autres limites dans

l’espace que celles assignées par la sensibilité de nos sens ou de nos

instruments. Nous les fixons, non pas aux points où un corps n’agit

plus, mais à l’endroit où il cesse d’impressionner nos sens imparfaits.

Les êtres vivants créent donc ou, si l’on préfère, délimitent

artificiellement les éléments de l’univers suivant leurs possibilités de

perception.

Des créatures douées d’autres sens auraient une idée du monde fort

différente de la nôtre. Ceux de certains animaux leur permettent

probablement de percevoir des qualités ignorées de nous. Plusieurs

d’entre eux, en effet, voient dans l’obscurité, d’autres possèdent le

sens de l’orientation, celui de la prévision du temps, etc. S’ils

étaient assez intelligents pour essayer de nous communiquer leurs

impressions, nous ne comprendrions pas plus leur langage qu’un aveugle

de naissance les couleurs, puisque ce langage correspondrait à des

qualités inconnues de nous.

La science n’a pas d’ailleurs à s’occuper des réalités en elles-mêmes,

ou noumènes des philosophes, ni à les opposer aux apparences,

c’est-à-dire aux phénomènes révélés par nos sensations. Celles-ci

constituent des équivalents accessibles de choses inaccessibles. Les

réfractions créées au moyen de nos sens étant presque identiques pour

tous les êtres bâtis sur le même type, la science peut les considérer

comme des réalités et construire son édifice avec elles. Si nous

n’atteignons pas le réel, nous en atteignons une image semblable pour

les êtres constitués comme nous.

Dans ses recherches, la science ne saurait du reste se préoccuper de

toutes ces considérations. Peu lui importe de savoir si le monde, tel

que nous le percevons, est réel ou irréel. Elle l’accepte comme il

apparaît et tâche de s’y adapter, sans chercher quelles idées peuvent

s’en faire un insecte, un habitant de Sirius ou un être supérieur

possédant d’autres sens. Nos connaissances sont à notre mesure et ne

nous intéressent que parce qu’elles sont à cette mesure. Nous savons de

l’univers ce que nous parvenons à y découvrir, et comme chaque jour nous

y découvrons plus de choses et les percevons d’une façon plus précise,

l’édifice de notre connaissance grandit constamment.

§ 3.--Le passage du qualitatif au quantitatif. La mesure des relations

entre les phénomènes.

La véritable connaissance des phénomènes remonte seulement à l’époque où

la science acquit un langage traduisant des relations numériques

dégagées de toute appréciation personnelle. Elle y réussit en passant du

qualitatif au quantitatif.

Une science n’est constituée qu’après cette évolution. La psychologie et

l’histoire, n’ayant pu encore l’effectuer, restent vagues, imprécises et

sujettes à des interprétations contradictoires.

L’observation la plus simple montre immédiatement l’abîme qui sépare les

évaluations qualitatives et quantitatives d’un phénomène. Dire qu’un

corps est lourd, froid ou chaud, c’est énoncer une impression pouvant

varier avec les individus, ou suivant l’état physiologique d’un même

individu. Traduire par un chiffre le poids ou la température de ce

corps, c’est soustraire l’observation à toute interprétation

personnelle.

Le savant accroît sa connaissance du monde, ou plutôt des relations

entre les choses, à force de multiplier ces mesures, ou les définitions

précises qui, dans les sciences biologiques, équivalent un peu à des

mesures. Il prévoit le cours des astres, en découvre la composition, lit

dans les vestiges des êtres leur histoire passée et agrandit immensément

ainsi le cycle de ses représentations mentales, cycle si étroit pour les

hommes qui nous ont précédés.

Le but essentiel de la science, celui qu’elle poursuit avec le plus

d’opiniâtreté, est donc d’établir des relations quantitatives entre les

phénomènes. Le quantitatif représente l’âge de la sensation raisonnée,

le qualitatif, la période de l’obscur instinct. Le quantitatif régit

l’univers et en contient l’explication.

§ 4.--Rôle de l’expérience et de l’observation.

Comment la science réussit-elle à déterminer les relations numériques

entre les phénomènes?

Elle y arrive par l’observation et l’expérience, mais au prix de

difficultés extrêmes, car les phénomènes ne sont accessibles

qu’extériorisés en mouvement, c’est-à-dire en changements. La chaleur,

l’électricité et toutes les formes d’énergie, nous sont révélées

uniquement grâce à des déplacements de masses. Les qualités appréciées

par nos sens résultent toujours de modifications matérielles, visibles

ou cachées. Tous les instruments de mesure: thermomètres, galvanomètres,

etc., indiquent de semblables déplacements. On doit donc, pour bien

saisir un phénomène, le soumettre aux transformations capables de lui

faire produire des mouvements.

Il est très possible et même fort probable que la nature contienne autre

chose que du mouvement et sans doute tous les phénomènes ne sont pas

d’origine cinétique, mais la structure de nos sens ou des instruments

qui les complètent nous empêche de connaître ceux n’ayant pas une telle

origine.

La science expérimentale se base donc sur des mesures. Obtenir ces

mesures de façon précise présente une telle difficulté qu’aucune

grandeur physique n’est connue avec une rigoureuse exactitude.

Impossible encore d’établir deux mètres égaux, et tout ce qu’on peut

faire est d’évaluer, au prix d’un énorme labeur, de combien un mètre

diffère d’un autre pris comme type. Le poids exact du kilogramme reste

encore ignoré, malgré les efforts répétés par plusieurs générations de

physiciens depuis un siècle[16].

[16] Voici, d’après Chwolson, les chiffres obtenus par les principaux

physiciens qui ont tenté d’établir le poids du kilogramme,

c’est-à-dire de 1 décimètre cube d’eau:

999 gr. 847

999 gr. 890

999 gr. 978

999 gr. 955

En comparant le plus élevé et le moins élevé de ces chiffres, on

voit que l’incertitude est d’environ 1 décigramme.

La précision dans les mesures, qui constitue un des principaux buts de

la science, est donc très difficile à atteindre. La précision absolue ne

s’obtient même jamais puisque, comme il vient d’être dit, on ne connaît

avec certitude la valeur réelle d’aucune grandeur physique ou chimique.

Nous savons seulement mesurer avec une certaine précision le degré de

notre imprécision, c’est-à-dire indiquer dans quelles limites les

erreurs sont renfermées.

Si incomplet soit-il, ce résultat n’est atteint que très péniblement.

Voilà pourquoi des sciences fondamentales comme l’astronomie, la

physique et la chimie, mirent si longtemps à réaliser leurs progrès.

Les personnes étrangères à la science comprennent peu l’importance de

telles mesures et surtout l’utilité de décimales incertaines à la

poursuite desquelles les savants consacrent tant de labeurs. Seuls, ces

derniers savent que les décimales, si difficilement accessibles,

contiennent les secrets des choses. Grâce à leur examen approfondi ont

été découverts l’argon et les gaz divers qui l’accompagnent. Un progrès

dans les mesures est bientôt suivi de progrès scientifiques et même

industriels importants. Toute l’artillerie moderne se trouva transformée

dès que le dixième de millimètre devint une mesure courante dans le

forage des fusils et des canons. Si, au lieu de mesurer péniblement le

1/10 de seconde d’arc, nous pouvions en mesurer le cent millième, notre

astronomie serait complètement changée et nous découvririons les lois

des mouvements d’astres lointains supposés immobiles dans l’espace par

les anciens procédés de mesures, alors qu’ils se déplacent avec une

immense vitesse. Si la balance avait pu révéler le cent millième de

milligramme, la dématérialisation de la matière se trouverait connue

depuis longtemps.

Le thermomètre, fondé sur les changements de volume de la matière

réalisés par la chaleur, ne révèle que difficilement le centième de

degré. La découverte d’un autre instrument, le bolomètre, basé sur la

résistance électrique des métaux sous l’action de la température, permit

de mesurer le cent millionième de degré, et nous apprit aussitôt que le

spectre solaire était beaucoup plus étendu qu’on ne le supposait. Cette

observation aura sans doute une grande influence sur nos connaissances

en météorologie, si rudimentaires encore.

La vie des vérités · 第 12 / 15 段