mode d’activité mentale dont tous les autres découlent. Il constitue la
source même de la vie organique, aussi bien que de l’activité psychique
et se retrouve par conséquent à la base des divers problèmes
philosophiques. De lui dérivent les éléments du caractère formant la
personnalité. Il représente une sorte de réservoir alimenté par la
pensée de tous nos ancêtres, dans lequel l’âme consciente puise
constamment. Par lui surtout les hommes sont différenciés. Le civilisé
ne se distingue du sauvage que grâce à la supériorité de son âme
inconsciente. L’inconscient pourrait être défini l’âme condensée des
aïeux.
Son étude qui commence à peine est abordée au moyen de diverses
méthodes.
La pathologie nerveuse, en examinant les dédoublements de la
personnalité et la dissociation des éléments psychiques, a déjà permis
d’éclairer un peu cette région si profondément et si longtemps ignorée.
Toutes les philosophies dérivées de son étude demeurent forcément bien
incomplètes encore et il est difficile de dire dès à présent ce qui
pourra en sortir un jour.
Le représentant le plus éminent de l’intuitionnisme moderne est M.
Bergson.
«Quand on va du physique au vital et au psychique, dit-il, la
connaissance devient de moins en moins précise, alors intervient
l’intuition.»
D’après lui, la nature nous aurait donné l’intelligence pour la vie et
non pour l’explication des choses, nous dépassons donc son but en
tâchant de les interpréter. Le monde matériel de la science est statique
et sans durée alors que le monde de la vie et celui de l’âme se
continuent en un écoulement perpétuel, suivant l’antique image
d’Héraclite:
«Percevoir signifie immobiliser.» Les choses, pour M. Bergson, se
passent comme si le noyau lumineux qualifié intelligence était entouré
d’une sorte de nébulosité où s’élaboreraient des forces inconnues.
Cette conception de la mobilité des choses avait déjà été adoptée par
d’anciens philosophes, élèves de Démocrite et de Protagoras. Ils
considéraient eux aussi que les choses fixées le sont artificiellement
et constituent en réalité un moment d’une vie continue.
M. Bergson établit très justement une séparation profonde entre
l’instinct et l’intelligence. Je n’ai cessé, dans mes divers ouvrages,
de considérer l’inexplicable instinct, avec la vie dont il est une
forme, comme une des grandes pierres d’achoppement de la philosophie et
de la science. Il élève sur la route de la connaissance une
infranchissable muraille qu’aucune investigation n’a pu briser.
Je ne suis pas de ceux qui reprocheront à la nouvelle doctrine
intuitionniste son imprécision. En matière de philosophie, il est utile
de ne pas trop arrêter les contours afin de permettre des
interprétations susceptibles de discussion. Une philosophie trop claire
devient vite une philosophie morte. Les dieux fixés ne sont bientôt plus
des dieux.
J’ai plusieurs fois employé jusqu’ici le mot intuition, mais sans
chercher à le définir. Voici l’explication qu’en donne M. Bergson:
«On appelle intuition, dit-il, cette espèce de sympathie intellectuelle
par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider
avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable.»
Mais comment se transporter ainsi au sein des objets? Voilà ce qu’il
aurait fallu dire.
M. Bergson ne se contente pas de la recherche du rapport des choses.
L’éminent philosophe veut approfondir les réalités et pénétrer dans
l’absolu. L’intelligence en étant incapable, il prétend y arriver par
l’intuition qui serait une source nouvelle de connaissance. C’est grâce
à l’intelligence cependant que cet ennemi de l’intellectualisme croit
avoir établi ses principes.
Pouvons-nous vraiment espérer obtenir de l’intuition la révélation de
vérités nouvelles quand elle n’en a jusqu’ici découvert aucune? M.
Bergson, auquel j’ai posé verbalement cette objection me répondit, avec
justesse d’ailleurs, qu’avant Galilée on aurait pu faire le même
reproche à la méthode expérimentale en l’accusant de n’avoir encore rien
produit.
La théorie de l’intuition reste dans le domaine des hypothèses qui
seront peut-être fécondes un jour mais ne l’ont pas été jusqu’à présent.
Continuons donc à explorer le monde de l’intuition inconsciente, sans
oublier cependant que l’humanité ne réalisa ses progrès qu’après s’en
être évadée. La raison seule, et non l’intuition, parvint à dominer la
nature.
Si l’instinct, le sentiment et tout ce qui appartient au domaine de
l’intuition constituent de puissants moteurs de la volonté, ils sont
aussi des guides dangereux quand la raison ne les maîtrise pas.
Redoutons toujours un peu ces forces irrationnelles que l’on essaie de
diviniser aujourd’hui.
Quelles que soient les objections pouvant être opposées aux théories de
M. Bergson, nous devons bien constater qu’il a tenté un vigoureux effort
pour sortir la philosophie du cercle où elle tournait en vain depuis si
longtemps. La pensée contemporaine s’est ainsi trouvée orientée par lui
vers des problèmes que le lourd rationalisme universitaire s’efforce
sans cesse de rejeter dans l’ombre, quoiqu’ils fassent l’objet des
préoccupations de l’humanité depuis ses origines et doivent le suivre
sans doute jusqu’à sa dernière heure.
M. Bergson est venu au moment précis où la philosophie, lasse de se
heurter toujours au même mur, renonçait à créer d’inutiles systèmes. Ce
penseur éminent a fait renaître au cœur d’hommes avides de foi des
espérances qu’ils semblaient avoir perdues définitivement. Il leur
permet d’espérer la survivance de l’âme. Il leur dit que ce monde n’est
pas un immense engrenage de forces aveugles, et que l’intelligence ne
représente pas la seule formule de la connaissance. Il leur dit encore
que l’homme possède, avec un peu de libre arbitre, des moyens de
s’insinuer dans l’inconnaissable et ne doit pas se croire la proie
résignée de puissances fatales, le poussant dans des ténèbres sans
limites. En assurant toutes ces choses, l’illustre philosophe s’est
borné peut-être à faire revivre d’antiques illusions, mais il les a
réveillées de façon à être entendu, et à l’heure où elles pouvaient
préparer les éléments d’une religion nouvelle dont beaucoup d’hommes
éprouvent le besoin.
§ 3.--Les deux formes de l’intuition: L’intuition affective et
l’intuition intellectuelle.
En voulant séparer l’intuition de l’intelligence et la faire dériver du
sentiment pur, les philosophes intuitionnistes actuels commettent, je
crois, une confusion qu’il semble nécessaire de dissiper.
Ils opposent, on le sait, l’intuition à l’intelligence et le nom de
philosophie anti-intellectualiste traduit cette tendance. Je ne trouve
pas cette séparation justifiée. Sans doute le domaine de l’intelligence
est distinct de celui du sentiment, mais l’intuition règne dans le
premier comme dans le second.
Il existe à mon sens deux formes d’intuition tout à fait différentes: 1º
l’intuition intellectuelle; 2º l’intuition d’origine affective.
L’intuition intellectuelle détermine la naissance de ces idées
spontanées, parfois géniales, mères des grandes découvertes, qui
illuminent à certaines heures la pensée du savant. Un Galilée, un
Newton, un Poincaré, furent des intuitionnistes intellectuels. Ce
dernier l’a lui-même proclamé.
Les intuitions intellectuelles diffèrent des intuitions sentimentales en
ce que les premières appartiennent au monde des idées et les secondes à
celui des sentiments. L’intuition d’origine affective ou mystique se
traduit par les impulsions inconscientes qui mènent la plupart des êtres
et contre lesquelles, même chez les esprits supérieurs, la raison lutte
avec tant de peine. Les enfants, les femmes, les primitifs, les
sauvages, les foules ne sortent guère du domaine des intuitions
inconscientes d’origine affective ou mystique.
Les intuitions intellectuelles étant le privilège d’un petit nombre
d’hommes alors que les intuitions d’origine affective ou mystique se
rencontrent chez tous, on conçoit facilement pourquoi les philosophies à
bases sentimentales sont toujours populaires. Chacun y voit la
justification d’impulsions que l’antique raison et la vieille morale
s’efforçaient de refréner.
L’intuitionniste sentimental est souvent un de ces révoltés dont le nom
varie suivant les époques. Le romantique de jadis s’inspira de la même
philosophie instinctive que les syndicalistes révolutionnaires ou les
nihilistes d’aujourd’hui.
L’intuition sentimentale peut être utile quand elle ne dépasse pas
certaines limites, mais une société qui n’aurait pas d’autre guide
retournerait vite à la barbarie ancestrale.
Si l’on envisage les conséquences du progrès de ces deux ordres
d’intuition, affective et intellectuelle, on reconnaît vite que la
marche ascensionnelle de la civilisation tient au développement de la
dernière et à la diminution de la première. Le rôle de l’éducation est
de favoriser le développement de l’intuition intellectuelle, celui des
codes civils et religieux de refréner les intuitions d’origine
affective, vestiges toujours vivants de l’animalité primitive. L’idéal
serait de maintenir en équilibre ces deux formes d’intuition. «L’esprit
a son ordre, dit Pascal, qui est par principe et démonstration, le cœur
en a un autre.»
Le court exposé qui précède ne pouvait évidemment prétendre refaire une
histoire de la philosophie, mais marquer seulement l’évolution des idées
qu’elle a laissées dans la pensée humaine et montrer brièvement comment
fut conçue par les différents philosophes la notion de vérité.
CHAPITRE III
L’ÉVOLUTION UTILITAIRE DE LA PHILOSOPHIE. LE PRAGMATISME.
§ 1. La philosophie pragmatiste.--§ 2. Le rôle de l’instinct dans la
philosophie pragmatiste.
§ 1.--La philosophie pragmatiste.
La philosophie utilitaire à laquelle a été donné le nom de
pragmatisme[13], ne se propose pas de rechercher la vérité des choses,
mais leur utilité. Une fiction utile est tenue pour une vérité. La
notion de vérité devient donc synonyme de celle d’utilité.
[13] Le terme pragmatisme paraît fort ancien. Il a déjà été utilisé
par Kant:
«Kant, écrit M. Goblot, appelle croyance pragmatique une croyance
que l’on est impuissant à justifier par des raisons spéculatives, et
que l’on admet pourtant, au moins provisoirement, à titre de
principe d’action, en vue d’une fin déterminée. La valeur d’un tel
principe sera décidée par le succès ou l’échec de l’entreprise.»
Le pragmatisme a été formulé depuis longtemps par les sophistes grecs,
notamment par Protagoras, déjà cité dans un précédent chapitre.
Pour ce disciple d’Héraclite, la vérité représente simplement l’idée que
nous nous faisons des choses, nulle vérité n’existe en dehors de nous.
Ce que nous appelons vérité est simplement notre vérité. Il n’y a pas de
vérité absolue, mais seulement des opinions individuelles, considérées
comme vérités par celui qui les croit. La réalité n’est pas fixe, elle
est mouvante et nous ne l’apprécions que par des sensations variables
suivant chaque individu.
Pour Protagoras aucun critérium de la vérité n’existe. On ne prouve pas
la vérité, on la persuade. Ce philosophe ne confond nullement cependant
la vérité et l’utilité, il les distingue, mais considère qu’on peut
choisir les opinions les plus utiles. La justice doit être fondée sur
l’utilité et non sur la vérité.
Les pragmatistes modernes ne s’éloignent guère de leur ancêtre
Protagoras. Il n’est pour eux ni vérité ni erreur, mais seulement des
résultats pratiques. Le principal apôtre de cette doctrine, William
James, écrit:
«La vérité d’une idée ne dépend que de ses effets... On n’a besoin
d’accueillir les vérités concrètes que lorsqu’il devient profitable de
le faire... Une idée est vraie tant que nous avons un intérêt vital à la
croire telle.»
Dans des termes peu différents, Nietzsche avait formulé des propositions
analogues.
«La fausseté d’un jugement, dit-il, n’est pas pour nous une objection
contre ce jugement... Il s’agit de savoir dans quelle mesure ce
jugement accélère et conserve la vie, maintient et même développe
l’espèce. Et, par principe, nous inclinons à prétendre que les
jugements les plus faux sont, pour nous, les plus indispensables, que
l’homme ne saurait exister sans le cours forcé des valeurs logiques,
sans une falsification constante du monde par le nombre,--à prétendre
que renoncer à des jugements faux ce serait renoncer à la vie, nier la
vie. Avouer que le mensonge est une condition vitale, c’est là,
certes, s’opposer de dangereuse façon aux évaluations habituelles; et
il suffirait à une philosophie de l’oser pour se placer ainsi par delà
le bien et le mal.»
Pour les pragmatistes, la solution des problèmes religieux et moraux
paraît facile. Les religions sont vraies si elles rendent l’homme
heureux. L’illusion utile doit être tenue pour une vérité. La foi est
nécessaire. Le doute d’Hamlet ne conduit qu’à l’inaction.
Les pragmatistes raisonnent, on le voit, exactement comme s’il dépendait
de la volonté de l’homme de choisir ses croyances. La psychologie
enseigne justement le contraire.
Le pragmatiste, conséquent avec ses principes, sera donc croyant ou
incrédule, matérialiste ou spiritualiste, vertueux ou vicieux, suivant
son intérêt personnel. Une telle conception est évidemment peu
recommandable.
Si au lieu de considérer le pragmatisme au point de vue individuel on
l’envisage au point de vue social, on peut dire qu’il a constitué la
plus ancienne philosophie de l’humanité. Dès que quelques douzaines
d’hommes se groupèrent pour former une tribu, ils furent obligés de
prendre l’utilité comme loi de leur association, et par conséquent de
pratiquer la philosophie pragmatique. W. James a donc encore plus raison
qu’il ne le croit en définissant le pragmatisme un nouveau nom pour une
très vieille chose. Les livres de droit coutumier, d’où dérivent tous
les codes, peuvent être considérés comme de véritables traités de
pragmatisme.
Mais si le pragmatisme est la base nécessaire de la morale sociale, il
ne saurait sans danger constituer celle de la morale individuelle.
L’utilité se confond facilement, en effet, avec l’intérêt personnel. M.
Bourdeau a dit fort justement que le pragmatisme est «une philosophie de
marchands, de financiers, de gens de Bourse». Une armée composée de
soldats pragmatistes ne serait guère redoutable pour ses ennemis.
§ 2.--Rôle de l’instinct dans la philosophie pragmatiste.
Nous avons dû nécessairement simplifier les théories du pragmatisme pour
mettre en lumière les points principaux de la doctrine et leurs
conséquences.
Le pragmatisme comprend en réalité des idées diverses dont l’exposé
serait fort long. Beaucoup de ses disciples ne le jugent pas seulement
un empirisme utilitaire, mais une méthode d’acquisition de la
connaissance. A cet égard, d’ailleurs, ils varient beaucoup. D’une façon
générale, au lieu de considérer la vérité comme indépendante de nous,
ils la supposent créée par nos besoins, avec des fragments de réalité
choisis suivant leur utilité.
Cette conception est évidemment défendable, puisque nous ne faisons que
découper dans la réalité les notions accessibles aux sens et aux
instruments qui les complètent.
Mais si les volontés issues de nos besoins dirigent nos expériences,
elles n’exercent aucune influence sur les vérités, parfois très
contraires à nos désirs, que ces expériences font surgir. Quoique les
vérités ainsi constatées puissent ne plus s’accorder avec nos besoins,
il faut bien les subir. Le savant, dans ses recherches, ressemble un peu
aux magiciens des vieilles légendes, sachant évoquer les ombres, mais
incapables de les soumettre à leur volonté quand elles étaient formées.
Le pragmatisme, dédaigneux des idées rationnelles sans utilité pratique,
est, comme toutes les philosophies intuitionnistes, plein de déférence
pour l’instinct et l’intuition, jugés un peu synonymes.
«L’instinct, écrit un des plus éminents défenseurs de ces doctrines, est
un fait, une donnée précise et positive. Quelles que soient ses
origines, il représente la tendance et l’intérêt de l’espèce. _Le suivre
est évidemment le premier devoir de quiconque veut, comme la raison le
prescrit, marcher avec la nature._»
Il me semble que la raison prescrit justement le contraire. Les progrès
de la civilisation furent d’amener l’homme à surmonter les impulsions de
l’instinct, à dominer ses réflexes, dirait un physiologiste. L’homme
moderne ne possède que trop de tendances à se laisser dominer par les
instincts de sauvagerie ancestrale, péniblement refrénés au moyen de
barrières sociales qui d’ailleurs s’effritent chaque jour.
Parmi les côtés nuisibles du pragmatisme, on peut citer encore son
antipathie marquée pour toutes les recherches théoriques.
«Le pragmatisme, écrit W. James, se détourne de l’abstraction... pour se
tourner vers la pensée concrète ou adéquate, vers les faits, vers
l’action efficace.»
S’occuper de faits concrets, d’action efficace est évidemment très sage,
mais si cette conduite devenait universelle, l’humanité devrait renoncer
à tout progrès. Ce sont les spéculations sans intérêt pratique qui
enfantèrent les plus grandes découvertes.
Bien avant les pragmatistes modernes, Auguste Comte avait formulé des
conseils analogues sur la direction pratique à donner aux études
scientifiques. Il voulait même qu’un aréopage de savants interdît les
recherches inutiles, telles que l’étude de la composition chimique des
astres, considérée comme impossible. Si cet aréopage avait fonctionné,
on n’aurait pas découvert l’analyse spectrale qui révéla précisément la
composition chimique du soleil et de tous les astres. C’est souvent en
poursuivant des chimères que de fort utiles découvertes furent
réalisées. Sans les recherches des alchimistes sur la pierre
philosophale, la chimie moderne ne serait pas née. Sans les spéculations
hasardeuses de Maxwell, la télégraphie sans fil resterait inconnue.
Dès qu’une philosophie nouvelle se répand, on essaie de l’appliquer aux
questions passionnant les esprits. Le pragmatisme échappa d’autant moins
à cette loi que sa notion d’utilité, considérée comme synonyme de
vérité, permet de justifier les pires doctrines. Nous l’avons vu, en
effet, utilisé par le syndicalisme révolutionnaire, impossible à
défendre d’une façon rationnelle.
De tout temps, d’ailleurs, les politiciens habitués à confondre la
vérité avec l’utilité se révélèrent fidèles sectateurs du pragmatisme.
Robespierre employa, dans un discours, une des formules les plus chères
aux pragmatistes modernes. Après avoir exprimé quelque dédain pour les
hypothèses philosophiques, il ajouta: «Aux yeux du législateur, tout ce
qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité[14].»
[14] Rapport fait au nom du Comité de Salut public par Maximilien
Robespierre. Séance du 18 floréal an II. Imprimé par ordre de la
Convention.
Le jugement porté sur le pragmatisme dans les pages qui précèdent
demeure indépendant des peuples et du lieu où il a pris naissance. On
peut justifier quelques parties de cette doctrine en considérant qu’elle
s’est développée surtout chez des Américains utilitaires, ayant peu de
temps à perdre en discussions et ne voulant retenir des principes que
leurs côtés utilisables dans la vie journalière.
Envisagé sous cet angle, le pragmatisme apparaît comme une doctrine bien
adaptée aux besoins des États-Unis. Il eut le grand mérite de contribuer
à y fortifier la paix religieuse. En se plaçant surtout à ce dernier
point de vue, on souscrira volontiers au jugement suivant porté par
l’historien Ferrero:
«Le pragmatisme américain est surtout une doctrine de conciliation. Il
veut donner aux hommes le moyen de concilier les idées et les
doctrines ennemies en prouvant que toutes les idées, même celles qui
semblent s’exclure, peuvent nous aider à devenir plus forts, plus
sages et meilleurs. A quoi bon alors lutter pour faire triompher l’une
au détriment de l’autre, au lieu de laisser les hommes tirer librement
de chacune tout le bien qu’elle peut donner? Ceux qui connaissent
l’Amérique du Nord diront que s’il y a une doctrine vraiment
américaine, c’est celle-là.»
Avec ce chapitre est terminée l’étude des conceptions religieuses et
philosophiques successivement tenues par l’esprit humain pour des
vérités. Après avoir vu les religions extérioriser, sous forme de
divinités, nos besoins, nos rêves et nos espérances, nous avons constaté
que les philosophies vécurent surtout de négations sans rien construire
de durable. Elles prétendent actuellement diviniser, les unes
l’intuition, les autres l’utilité; mais ces idoles nouvelles possèdent
trop peu de force et de prestige pour s’imposer longtemps.
A côté des religions anciennes et des philosophies modernes se proposant
de transformer en vérités les illusions nées de nos désirs, la science a
lentement édifié des vérités indépendantes de ces désirs. Nous
étudierons bientôt leur genèse.
CHAPITRE IV
LES IDÉES MODERNES SUR LA VALEUR DE LA PHILOSOPHIE.
§ 1. Fondements psychologiques de la philosophie. Opinion des savants
sur elle.--§ 2. Valeur réelle de la philosophie. L’esprit philosophique.
§ 1.--Fondements psychologiques de la philosophie. Opinion des savants
sur elle.
Les vérités religieuses que nous avons examinées possédaient des sources
affectives, mystiques et collectives, mais fort peu de rationnelles. Les
conceptions philosophiques dont nous venons de terminer l’étude sont
d’origine exclusivement rationnelle et mystique. Les éléments collectifs
et affectifs n’eurent qu’une très faible part dans leur genèse.
La philosophie actuelle n’est pas facile à définir, car son sens se
transforma notablement. Elle s’imaginait jadis expliquer les phénomènes
et déterminer leurs causes premières. Parfois confondue avec la
théologie, elle s’en sépara progressivement et finit par la combattre.
La plupart des philosophies modernes prétendirent toujours se fonder sur
la science, mais en différèrent par un point fondamental. La philosophie
étant de l’imagination interprétée au moyen de la raison, représente le
maximum de ce que peut cette dernière sans la ressource des méthodes
expérimentales. La science contient aussi des hypothèses créées par
l’imagination, mais elle les soumet au contrôle de l’expérience et de
l’observation.
Cette différence constitue un des principaux motifs de l’infériorité des
philosophes sur les savants. Les premiers n’ont pour observer le monde
que le témoignage de leurs sens, alors que les seconds étendent les
limites de ces sens au moyen d’une foule d’appareils. Grâce à leur
emploi, les conceptions de l’univers subissent des transformations
qu’aucune philosophie n’aurait pu pressentir. Les idées sur notre globe
considéré comme centre du monde furent, par exemple, complètement
renversées avec la découverte d’instruments montrant notre planète un
astre infime, perdu dans l’espace parmi des millions d’autres. Les
théories concernant la création se trouvèrent également ruinées quand
l’observation enseigna que les êtres actuels dérivent d’espèces
antérieures par l’accumulation de lentes modifications héréditaires.
C’est justement parce que les données de la philosophie ne peuvent se
vérifier au moyen de l’expérience que des éléments mystiques entrent
souvent dans sa formation. Les plus grands philosophes rationalistes:
Descartes, Kant et Auguste Comte finirent tous par verser dans le
mysticisme. Les conceptions théologiques de la _Critique de la raison
pratique_ et plus tard la fondation d’une religion dite positive en sont
de frappants exemples.
A cause de ses faibles moyens d’investigation, la philosophie se vit
progressivement obligée d’abandonner à la science les problèmes que
jadis elle prétendait résoudre. Finalement, son domaine se restreignit
presque exclusivement à la métaphysique pure.