code. Elle est tellement grande que les individus croyant leur honneur
atteint, même s’ils n’y sont pour rien, n’hésitent pas à se suicider.
J’ai entendu des Japonais, pourtant fort civilisés, soutenir que le
capitaine d’un navire de commerce pris par un cuirassé était déshonoré
s’il ne se suicidait pas.
L’honneur que nous venons de voir se transformer avec les peuples varie
également suivant les classes, les castes et les professions. Le soldat,
le magistrat, le banquier, le médecin ont chacun leur honneur spécial
qu’ils n’oseraient pas violer. Beaucoup d’individus ne possèdent même
d’autre morale que l’honneur de leur groupe.
Si de ces généralités, il fallait descendre aux cas particuliers un gros
livre suffirait à peine. Les guides classiques de théologie morale
servant de règle au clergé, tels que celui de saint Alphonse de Liguori,
constituent de volumineux recueils. Il y est d’ailleurs seulement
question de ces subtilités rendues célèbres par les fameuses
_Provinciales_ de Pascal. Elles n’offrent guère d’intérêt que pour des
confesseurs chargés de calmer les scrupules maladifs de vieilles
dévotes.
Ces casuistes emploient d’ailleurs des méthodes de raisonnement vraiment
bien spéciales.
«Les théologiens distinguent, écrit M. Bayet, le «tutiorisme absolu»
ou rigorisme, qui exige, pour qu’on ait le droit d’adopter une
opinion, qu’elle soit absolument certaine; le laxisme, qui se contente
qu’elle soit légèrement probable; le tutiorisme mitigé, qui exige
qu’elle soit très probable; le probabiliorisme, qui veut qu’elle soit
plus probable que l’opinion contraire; l’équiprobabilisme, qui veut
qu’elle soit aussi probable, et le «simple probabilisme», qui exige
seulement qu’elle soit vraiment et solidement probable, fût-elle
_moins probable_ que l’opinion contraire. Saint Alphonse est
probabiliste ou équiprobabiliste. La _Théologie de Clermont_ est
probabiliste. Elle admet qu’en cas de conflit, on peut suivre
l’opinion la moins sûre.»
De telles citations suffiraient à montrer que la morale fondée sur la
théologie n’est pas beaucoup plus solide que celle édifiée sur la
raison. La morale n’est constituée, je le répète encore, que lorsque
étant devenue inconsciente et par conséquent instinctive, elle se trouve
hors de la sphère du raisonnement. Alors seulement elle se pratique sans
effort.
LIVRE III
LE CYCLE DES CERTITUDES INTELLECTUELLES. LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE.
CHAPITRE I
LES PHILOSOPHIES RATIONALISTES.
§ 1. Les conceptions de la vérité chez les philosophes rationalistes de
l’antiquité.--§ 2. Les conceptions de la vérité chez les philosophes
rationalistes modernes.
§ 1.--Les conceptions de la vérité chez les philosophes rationalistes de
l’antiquité.
Les idées émises par les philosophes sur la notion de vérité sont peu
nombreuses. Depuis trois mille ans, ils ne firent le plus souvent, que
répéter les mêmes théories. Le résumé de leurs conceptions le montre
facilement.
Il peut sembler téméraire de vouloir exposer en quelques pages
l’histoire des divers systèmes philosophiques, mais si leur architecture
est souvent compliquée, les principes formulés restent toujours très
brefs. Ces systèmes sont comparables aux temples gigantesques de l’Inde
formés d’une série d’immenses enceintes concentriques. Au milieu se
trouve un tout petit sanctuaire contenant l’image du dieu redouté. Les
grandes enceintes qui l’enveloppent ne servent qu’à entourer la divinité
de prestige.
Négligeant les enceintes qui servent d’ornements aux temples de la
pensée philosophique, peu de pages nous seront nécessaires pour dégager
les conceptions qu’elle s’est formées de la vérité dans le cours des
âges.
Plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Héraclite d’Éphèse enseignait que
les phénomènes se présentent dans un écoulement perpétuel[11], un
devenir éternel. Pour lui les choses ne sont pas, elles deviennent.
C’est exactement ce que devaient répéter plus tard Hegel et divers
philosophes contemporains.
[11] La célèbre citation d’Héraclite πάντα ῥεῖ (tout s’écoule) résume
bien sa pensée, mais je n’ai pu la trouver dans les fragments qui
nous sont restés de ce philosophe.
Anaximandre soutenait que tous les êtres dérivent d’animaux plus
anciens, par des transformations successives. La théorie actuelle de
l’évolution n’enseigne pas autre chose.
Parménide déclarait que nous connaissons non la réalité, mais seulement
des apparences. Protagoras disait: «Ce que l’homme appelle vérité, c’est
toujours sa vérité, c’est-à-dire l’aspect sous lequel les choses lui
apparaissent. En dehors de cette conception personnelle, aucune vérité
n’existe.» Kant ne fit que développer ces propositions.
Démocrite croyait, comme plus tard Leibniz, que rien n’existe dans notre
intelligence qui n’ait d’abord été dans nos sens. La réalité se trouve
ainsi pour chaque individu constituée uniquement par ce que ses sens lui
révèlent.
Les penseurs modernes ajoutèrent évidemment d’importants développements
aux principes qui précèdent, mais sans modifier les idées fondamentales.
Il est même fort remarquable que, privé du secours de l’expérience,
l’esprit humain ait pu aller aussi loin.
§ 2.--Les conceptions de la vérité des philosophes rationalistes
modernes.
Notre classification des diverses formes de logique permet de pressentir
que les conceptions des grands philosophes sur la vérité eurent deux
sources distinctes: l’une rationnelle, l’autre affective et mystique.
Les théories rationnelles régnèrent depuis la Renaissance jusqu’au XIXe
siècle. Les systèmes dépourvus de source intellectuelle avaient fini par
être abandonnés entièrement. Ils reparaissent de nos jours, nous le
verrons plus loin, sous des noms divers, l’intuitionnisme notamment.
Cette division en philosophies rationalistes et non rationalistes, n’a
d’ailleurs rien d’absolu. Les plus rationalistes contiennent beaucoup
d’éléments mystiques. Celle de Kant en est saturée. Quant aux
intuitionnistes modernes, leur intuition se compose très souvent de
raisonnements fort subtils.
Laissant de côté la distinction entre les diverses sources des
philosophies formulées depuis la Renaissance, nous allons examiner
brièvement les conceptions de leurs principaux représentants.
Bacon, Descartes et Kant peuvent être cités parmi les philosophes
rationalistes ayant le plus influencé la pensée des hommes, mais ils
agirent davantage par leurs méthodes que par des vérités formulées.
Bacon commença la réaction contre le principe d’autorité des anciens, et
par conséquent contre toute la philosophie du Moyen Age, qui se bornait
à répéter les théories d’Aristote. Il montra qu’observer est plus
instructif que commenter des livres et enseigna la méfiance des idées _a
priori_, telles qu’attribuer à la nature des intentions et s’imaginer,
par exemple, que si le soleil éclaire c’est qu’il fut créé tout exprès
pour nous donner de la lumière. Il recommande aussi de ne pas passer
trop rapidement du particulier au général. Quant à la métaphysique qui,
pour lui, tourne toujours dans le même cercle, le grand philosophe la
relègue dans le domaine de la foi, d’où elle n’est d’ailleurs jamais
sortie.
Cette antipathie de Bacon pour la métaphysique se généralisa très vite
en Angleterre et s’est continuée jusqu’à nos jours. Répétant une opinion
ancienne rappelée plus haut, Hobbes disait que les choses nous sont
connues seulement par les sensations. Ce qui n’est pas sensible, âme,
Dieu, etc., ne peut exister, d’après lui, mais seulement être cru.
L’esprit humain consiste en un composé de sensations et pour penser nous
associons des sensations, c’est-à-dire des illusions déposées en nous
par le monde extérieur au moyen de nos sens. L’univers réel demeurera
éternellement inconnu. Les idées sont des produits de la sensation
détachés d’elle. La morale a pour base l’utilité.
Ces brèves indications montrent que les grandes lignes de la philosophie
moderne commençaient à se dessiner nettement. Descartes en fut, au XVIIe
siècle, le plus illustre représentant. Il exerça une influence
considérable par sa méthode plus encore que par sa philosophie. Son
rationalisme, d’après lequel nous devons croire seulement ce qui est
évident, aurait dû lui faire repousser le mystérieux et le miraculeux,
qu’il tente de justifier au contraire. L’éminent philosophe se donna
beaucoup de mal pour défendre la croyance au Créateur et en sa bonté.
Ses preuves de l’existence de Dieu fondées sur l’idée d’un être parfait
et infini et sur la nécessité d’une cause première, sembleraient assez
faibles aujourd’hui.
Le côté mystique de la philosophie de Descartes justifie ce que nous
disions plus haut des systèmes donnés comme purement rationalistes,
quoique contenant beaucoup d’éléments mystiques.
Les parties mystiques de la philosophie de Descartes ne sont d’ailleurs
pas les seules inadmissibles actuellement. La croyance de ce philosophe
en l’automatisme des animaux, ses idées sur la liberté, sa
classification des passions, sa confusion de la pensée avec la volonté,
etc., ne sont plus défendables.
Sa théorie de l’évidence comme critérium de la certitude ne pourrait pas
se soutenir davantage. La clarté d’une idée ne garantit nullement sa
vérité.
Au temps de Descartes, où la tradition régnait en maîtresse, plusieurs
de ses idées étaient très hardies. Elles conduisaient en effet à rejeter
entièrement le principe d’autorité alors souverain. Descartes fut ainsi
le père du doute et du rationalisme moderne.
Peu importe qu’il se soit montré, comme le fait remarquer Faguet,
infidèle à sa méthode, en prenant les suggestions de son imagination
pour les évidences de sa raison. On a dit justement: «Qu’après avoir
commencé par douter de tout, il finit par tout croire.» Assurément, mais
il avait douté, et à une époque où la théologie n’admettait pas le
doute, c’était un progrès énorme et dont nos pensées libérées du joug de
l’autorité religieuse comprennent difficilement l’importance.
La grandeur du rôle de Descartes apparaît surtout en constatant que ses
successeurs continuèrent à suivre la voie largement ouverte par lui.
Kant représente le plus illustre. Il ne fut pas le premier, nous l’avons
déjà dit, à révéler la relativité de nos connaissances. Son originalité
fut de la démontrer avec une logique surpassant celle de ses devanciers.
Jamais on n’avait prouvé avec une pareille vigueur que nos plus
importantes conceptions, celles du temps et de l’espace, notamment, sont
conditionnées par les formes de l’entendement. Le monde que nous
connaissons se crée dans notre pensée. Dépasser les données de
l’expérience systématisées au moyen de l’entendement est impossible.
L’homme ne concevra jamais la nature que d’après les impressions qu’il
en reçoit transformées par son esprit[12].
[12] Voici d’ailleurs un résumé de la philosophie de Kant par un
professeur de philosophie, M. Lachelier:
«Kant a établi dans son ouvrage capital:
«1º Que le monde que nous connaissons, c’est-à-dire le monde
extérieur ou nature et le monde intérieur de notre conscience, ne
sont que des systèmes de _phénomènes_, c’est-à-dire des choses qui
nous apparaissent et non pas des choses qui existent en elles-mêmes;
«2º Que les _Formes_, grâce auxquelles ces phénomènes deviennent
représentables, c’est-à-dire l’Espace et le Temps, ont leur origine
en nous-mêmes et que c’est l’esprit qui les impose à la matière
fournie par les sens;
«3º Que les lois (Catégories) grâce auxquelles ces phénomènes, après
avoir été rendus représentables, deviennent pensables, la loi de
causalité, par exemple, ont également leur origine _a priori_ dans
notre esprit. C’est notre _entendement_ qui contraint les
phénomènes, qui se succèdent dans le temps, à se plier à l’ordre
régulier de la causalité. C’est grâce à ces lois qu’il est possible
d’exprimer les relations des phénomènes, dans des vérités
universelles et nécessaires;
«4º Enfin, après avoir établi de cette manière la possibilité d’une
science des phénomènes, Kant démontre dans la partie la plus
importante de la _Critique_, la _Dialectique transcendantale_,
l’impossibilité d’une connaissance dogmatique de ce qui n’est pas
phénomène.»
Si Kant s’était arrêté à cet enseignement formulé dans sa _Critique de
la raison pure_, il eût été un complet rationaliste. Mais le célèbre
penseur avait, comme tous les hommes de son temps, hérité d’une
mentalité mystique qu’il devait satisfaire. Elle le conduisit à écrire
la _Critique de la raison pratique_. Cet ouvrage contribue à prouver que
dans le même esprit peuvent, ainsi que je l’ai expliqué ailleurs, se
superposer des formes de logique fort différentes, la logique
rationnelle et la logique mystique notamment. Elles devaient en cette
circonstance engendrer des théories nettement contradictoires.
Dans la _Critique de la raison pratique_, Kant abandonne le rationalisme
et fait œuvre de théologien. Il disserte sur les bases de la morale,
nous supposant libres simplement parce que cette liberté est nécessaire
pour pouvoir choisir le bien ou le mal. La récompense et le châtiment
sont indispensables, d’après lui, et comme ils ne se réalisent pas
toujours dans ce monde, il faut que ce soit dans un autre. Notre âme est
donc immortelle afin qu’elle puisse être soumise au jugement d’un
justicier.
Cette nécessité des récompenses et des châtiments paraît à Kant une
preuve indiscutable de l’existence de Dieu.
Ces conceptions mystiques, déjà rappelées dans un autre chapitre, n’ont
plus beaucoup de défenseurs aujourd’hui. Les théologiens seuls peuvent
soutenir que Dieu doit exister simplement pour que le monde soit moral.
Les successeurs de Kant s’engagèrent davantage encore dans la voie
rationaliste tout en restant généralement déistes. Ils cherchèrent aussi
à tirer des conséquences pratiques de leur philosophie. Hegel affirmait
que l’homme finira par substituer en lui la volonté générale à la
volonté particulière. Pour être plus forts, les grands États doivent
s’annexer les petits. Les succès guerriers d’un peuple prouvent sa
supériorité. Le degré de sa force détermine son droit. La guerre,
suivant ce philosophe, sera éternelle.
Ses idées influencèrent beaucoup, on le sait, la politique allemande et
les théories de ses successeurs également. Schopenhauer considérait le
monde comme un théâtre de carnage, mais sa nature passive lui faisait
enseigner le détachement et le renoncement. Nietzsche, son disciple,
professe au contraire une morale de violence et dénomme l’ancienne
morale chrétienne de renoncement, dont se rapprochait Schopenhauer, une
morale d’esclave. Chez lui, la poésie mystique et la philosophie se
confondent.
Les philosophes que nous venons de citer furent, on le voit souvent,
animés de tendances mystiques, mais ils employèrent toujours des
arguments rationalistes.
Cette marche constante vers le rationalisme eut pour résultat de faire
prévaloir les interprétations purement intellectuelles, sans tenir
compte des éléments mystiques et affectifs inhérents à notre nature.
Voltaire, Diderot, d’Holbach, Helvetius, Condillac et tous les
philosophes du XVIIIe siècle restèrent exclusivement rationalistes.
Rousseau fut un des rares écrivains faisant exception.
Les théories rationalistes conduisirent, on le sait, au moment de la
Révolution, à la tentative de reconstruire la société sur une base
nouvelle.
Malgré l’insuccès de cet essai, la philosophie rationaliste domina
encore la plus grande partie du XIXe siècle. Comte, Taine, Renan,
partagèrent la confiance de leurs prédécesseurs dans les lumières de la
raison.
Mais à mesure que se développait le dédain manifeste du rationalisme
philosophique pour les plus importants éléments de notre nature,
apparaissait mieux son impuissance à interpréter certaines questions
psychologiques. Ce fut l’origine de l’expansion des philosophies dites
anti-intellectualistes, dont nous allons aborder maintenant l’étude.
CHAPITRE II
LES PHILOSOPHIES INTUITIONNISTES.
§ 1. Les anciennes philosophies sentimentales et mystiques.--§ 2. La
renaissance de l’intuitionnisme.--§ 3. Les deux formes de l’intuition.
L’intuition affective et l’intuition intellectuelle.
§ 1.--Les anciennes philosophies sentimentales et mystiques.
La philosophie n’eut pas toujours la raison pour base. Comme la
théologie, elle s’appuya pendant longtemps sur des éléments affectifs et
mystiques. L’intuitionnisme moderne n’apporte donc rien de nouveau dans
le monde.
L’opposition entre l’intuition et la raison préoccupait déjà les
penseurs au temps de Socrate. Ce dernier avait prouvé le rôle de ce qui
devait être appelé plus tard l’inconscient, en montrant les artistes et
les poètes inspirés, non par la sagesse, mais «par un enthousiasme assez
analogue à celui des devins et qui leur fait dire des choses auxquelles
ils ne comprennent rien».
Cette théorie, exposée par Platon dans son apologie de Socrate, est bien
voisine de la doctrine moderne de l’intuition. Divers penseurs, dont le
mathématicien Cardan et le médecin Paracelse, la reprirent au Moyen Age.
De même que certains philosophes actuels, ils considéraient l’intuition
comme supérieure à la raison.
En fait, le sentiment et la raison, qui expriment des besoins différents
de l’esprit, eurent toujours des défenseurs. Le sentiment fut préféré
par les poètes et les artistes, la raison par les savants. Les premiers
vivent surtout dans le domaine de la croyance, les seconds dans celui de
la connaissance.
Avec les progrès des sciences, la philosophie avait fini, notamment
depuis Descartes, par devenir, je l’ai rappelé plus haut, presque
exclusivement rationaliste. Substituant de plus en plus l’expérience et
l’observation à l’autorité, et repoussant tout ce qui était théologie et
croyance, la raison agrandissait considérablement les horizons de la
connaissance. Jugé d’ordre inférieur, le domaine des sentiments se
voyait abandonné aux littérateurs et aux poètes. L’antagonisme
apparaissait complet entre le monde de la croyance et celui de la
connaissance.
Devant les résultats obtenus par la science, il fallait bien s’incliner.
Mais les grands philosophes rationalistes, quoique fort respectés,
n’avaient jamais été populaires. Littérateurs et artistes sentaient
parfaitement qu’ils ne pouvaient leur demander aucune inspiration.
Le rationalisme dura, malgré son insuffisance, jusqu’au jour où l’on
entrevit la possibilité d’une réaction contre lui. La plus importante,
peut-être, fut esquissée par J.-J. Rousseau, sans même qu’il s’en
doutât. Tout en prétendant appuyer sa philosophie sur des éléments
rationnels, il ne lui donna, en réalité, que des soutiens affectifs et
mystiques.
Cette confusion causa son succès. Le célèbre écrivain ne se rendit pas
populaire par ses discussions philosophiques, d’ailleurs très faibles,
mais par des exaltations sentimentales, des sermons sur le retour à la
nature et des rêveries humanitaires. Il fut le père du lyrisme
romantique et un peu aussi de l’intuitionnisme actuel. Sa philosophie,
ou tout au moins ses romans, exercèrent une grande influence, même en
politique, et s’ils ne changèrent pas, comme on l’a dit, la manière de
sentir de beaucoup d’hommes, ils exprimèrent en les exaltant les
sentiments de son époque.
Plus que personne, Rousseau prépara l’état d’esprit d’où la Révolution
devait surgir. Ce fut seulement après avoir passé par l’enthousiasme
sentimental qu’elle versa dans la férocité.
Les politiciens qui célébrèrent récemment la mémoire de ce philosophe ne
réussirent pas à prouver qu’on pût apprendre quelque chose dans ses
livres. La richesse du style y recouvre un formidable entassement
d’illusions, de banalités et d’erreurs. Son œuvre suffirait à justifier
la méfiance que manifestent parfois les rationalistes contre l’intuition
sentimentale.
Si les circonstances historiques au milieu desquelles Rousseau parut ne
l’avaient pas rendu aussi populaire, je doute qu’on eût jamais songé à
le classer parmi les philosophes. Mais quand un homme ou une doctrine
répondent aux besoins sentimentaux d’une époque, il se trouve très vite
des esprits ingénieux pour leur fabriquer une philosophie.
C’est ainsi, par exemple, que suivant M. Boutroux on peut, des œuvres de
Rousseau, «dégager sans artifice, une véritable philosophie, d’une
consistance et d’une unité très réelles».
En quoi consiste cette «véritable philosophie»? Le savant académicien
qui l’a découverte va nous le dire: «Cette philosophie n’est pas un
système statique, c’est l’histoire théorique et mystique de l’humanité.
Rousseau distingue, dans cette histoire, trois phases principales, que
l’on peut symboliquement caractériser par les mots innocence, péché,
rédemption.»
Cette doctrine étant celle des chrétiens depuis deux mille ans, il
semble bien difficile de la qualifier de philosophie nouvelle. On sait,
d’ailleurs, à quel point les élucubrations sentimentales de Rousseau sur
l’état de nature se trouvèrent démenties par les découvertes de
l’anthropologie moderne.
Comment d’ailleurs admettre, avec M. Boutroux, que «l’influence
prodigieuse des écrits de Rousseau prouve assez la valeur de ses
doctrines». Si le succès était le critérium de la valeur d’une doctrine,
on pourrait dire que le succès immense du Coran établit la valeur de son
contenu. Je doute fort, d’ailleurs, que beaucoup de savants acceptent
l’histoire de l’humanité de Rousseau telle que la résume M. Boutroux.
«Elle se ramène à ces trois moments: 1º état de nature ou régime de
l’instinct; 2º état social, ou état de corruption caractérisé par
l’asservissement du sentiment à l’intelligence; 3º état politique et
moral ou régénération: c’est le rétablissement de l’ordre naturel,
dans les conditions, à certains égards ineffaçables et salutaires, qui
suivent la chute; c’est la subordination de l’intelligence au
sentiment, lequel, depuis la chute, n’est plus simplement l’instinct,
mais est devenu proprement ce qu’on appelle le cœur.»
Quelques rares écrivains continuèrent après Rousseau à vanter la
supériorité de l’intuition sur la raison. Schopenhauer, par exemple,
grand défenseur de l’intuition, jugeait les vérités de sentiment plus
proches de la réalité que les vérités rationnelles.
Le conflit entre la raison et le sentiment étant éternel, il ne faut pas
s’étonner de voir de temps à autre la philosophie sentimentale se
dresser contre la philosophie rationaliste.
Une des phases les plus accentuées de cette lutte est celle à laquelle
nous assistons aujourd’hui et que nous allons étudier maintenant.
§ 2.--La renaissance de l’intuitionnisme.
L’intuitionnisme moderne représente une réaction très nette contre le
rationalisme ou, pour être plus exact, contre l’impuissance du
rationalisme. L’ancienne philosophie n’avait pu, en effet, dépasser
certaines limites, ni expliquer aucun des problèmes de nos destinées.
Le rationalisme de Descartes, le scepticisme de Kant, l’étroit
positivisme de Comte, l’éternelle ironie de Renan n’ayant jeté aucune
lumière sur certains phénomènes de la vie et du sentiment, il était
permis de penser avec Pascal que «la dernière démarche de la raison,
c’est de connaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent».
Sur quels éléments, dès lors, fonder une philosophie? Comment répondre
aux aspirations indestructibles devant lesquelles la science restait
muette?
Diverses découvertes récentes firent espérer que le domaine de
l’intuition, déjà tant exploré, n’avait cependant pas encore livré tous
ses secrets. La biologie et la pathologie pénétraient un peu sur le
terrain de l’inconscient, et, par conséquent, dans la vie intuitive. On
entrevoyait chaque jour davantage en cette dernière les sources
profondes de nos sentiments et de la vie consciente. L’inconscience
affective n’avait pas assurément la clarté de la conscience
intellectuelle, mais cependant elle la dominait, car les inspirations de
la raison germent souvent au fond de l’inconscient.