Nous avons vu que la puissance d’un pays repose sur la fusion de

l’intérêt général avec l’intérêt privé, c’est-à-dire de l’idéal

collectif avec chaque idéal particulier. La grande force d’une croyance,

qu’elle soit religieuse, politique ou morale, est d’amener l’individu à

confondre ces deux idéals et, par conséquent, à se sentir fier du succès

de sa collectivité comme d’un succès personnel. Un légionnaire romain,

un soldat de Napoléon n’avaient guère à attendre que des fatigues, des

blessures ou la mort, cependant ils s’identifiaient tellement avec la

gloire de Rome ou celle de l’Empereur qu’elle devenait la leur. Ce

n’était donc pas, en réalité, pour d’autres qu’ils s’immolaient, mais

bien pour eux-mêmes.

Aussitôt que disparaît l’idéal collectif, l’individu n’apercevant plus

que son intérêt et son profit personnels, ne ressent aucune raison de se

sacrifier à un intérêt étranger au sien. Tel fut justement le cas des

Romains quand leurs armées se composèrent de mercenaires recrutés chez

les Barbares.

Pareille disposition d’esprit engendre naturellement l’indifférence au

bien général. Elle se traduit aujourd’hui par le pacifisme et

l’antimilitarisme, sentiments toujours manifestés lorsque l’idéal de

l’individu ne dépasse pas son propre intérêt ou tout au plus celui du

petit groupe dont il fait partie.

Dans ce dernier cas, on constate un phénomène caractéristique.

L’individu ne se sacrifie plus au groupe mais reçoit de lui, en échange

de légères contraintes, des avantages personnels que seul il

n’obtiendrait jamais. Tel le religieux s’enfermant au couvent pour y

préparer son salut. L’existence très dure qu’il y mène n’a pas pour but

l’intérêt de la collectivité, mais le sien propre. Tels encore les

groupes syndicalistes modernes dont les membres ne demandent que des

avantages personnels et se préoccupent peu des intérêts généraux de la

société.

Il faut donc considérer, quand on parle de la moralité des groupes, deux

catégories fort distinctes: 1º les groupes dévoués à l’intérêt général,

parce que cet intérêt général est confondu avec leur intérêt

particulier; 2º les groupes considérés seulement par l’individu comme le

moyen d’obtenir des privilèges personnels.

Cette distinction est importante, car la division progressive du travail

multiplie chaque jour davantage les groupes sociaux possédant chacun des

intérêts particuliers, souvent opposés à l’intérêt général. On ne voit

pas encore comment les civilisations futures pourront se maintenir au

milieu de revendications si dissemblables. Une société, toujours

puissante contre un individu isolé, est très faible contre les

groupements. On a déjà vu les gouvernements capituler devant les

syndicats d’employés des postes, d’agents des chemins de fer et

d’instituteurs. Nous ne sommes évidemment qu’au début de ces

capitulations qui s’étendront bientôt, parce que les groupes de toutes

classes s’associeront momentanément contre les détenteurs du pouvoir et

de la richesse, afin de les exproprier au moyen de lois votées par des

politiciens vivant de leurs suffrages.

Peut-être dans les sociétés futures, l’individu se détachera-t-il

complètement des intérêts généraux de son pays pour s’occuper uniquement

de ceux de sa collectivité. Un code moral universel deviendrait alors

impossible et il n’existerait plus en pareil cas que de nombreux petits

codes adaptés aux besoins de chaque groupe.

Nous venons de montrer la nécessité constituant un des plus grands

facteurs de la morale sociale, mais beaucoup d’autres s’y joignent qui,

tout en étant moins importants, exercent aussi leur action.

Dans les sociétés animales, la morale reste exclusivement fille des

nécessités alors que chez l’homme interviennent certaines influences

dues à son imagination et à des associations erronées de phénomènes sans

rapport. Elles le conduisent vers des coutumes que nulle nécessité ne

justifie. Il n’y avait aucune utilité sociale, par exemple, à brûler

pendant des siècles les individus qu’on supposait avoir fait un pacte

avec le diable ou à immoler des enfants sur les autels de Moloch.

L’homme n’a jamais vécu sans un cortège d’illusions qui ont grandement

influencé sa conduite. Il s’ensuit que la morale n’est pas seulement

issue des nécessités sociales, mais encore de nos illusions.

CHAPITRE V

LES FACTEURS RÉELS DE LA MORALE INDIVIDUELLE

§ 1. Genèse de la morale individuelle. Rôle du caractère.--§ 2. La

moralité primitive.--§ 3. Rôle de l’utilité dans la formation de la

morale individuelle.--§ 4. Rôle de l’inconscient.--§ 5. Le sentiment de

l’honneur comme expression finale de la morale individuelle.

§ 1.--Genèse de la morale individuelle. Rôle du caractère.

Les codes chargés de protéger la morale collective résultant des

nécessités de l’existence en commun n’ont pas, nous l’avons vu, à

s’occuper de morale individuelle.

Divers facteurs, indépendants des contraintes sociales, contribuent à

former la morale personnelle. Parmi les plus importants figure le

caractère que l’homme apporte en naissant. Beaucoup de qualités morales

comme la bonté, la douceur, l’honnêteté, etc., constituent un héritage

ancestral bien difficile à acquérir artificiellement. «D’un père

vertueux naissent des enfants vertueux, écrivait Horace, c’est de race

que les taureaux et les coursiers sont pleins de vigueur et l’aigle

guerrier n’engendre point la timide colombe».

On définit souvent le caractère: «l’ensemble des dispositions

intellectuelles et affectives de l’individu». Pareille définition est

peu acceptable, parce qu’elle ne sépare pas l’intelligence du caractère.

Ce dernier appartient en effet au domaine de l’affectif. Il est

constitué par l’ensemble de sentiments apportés en naissant. Si

l’intelligence fait penser, le caractère fait agir. Le rôle de celui-ci

se montre donc prépondérant dans la conduite[9], et par conséquent dans

la morale individuelle. Mais en raison de sa fixité, il est fort

difficile d’agir profondément sur lui. Cette observation a déjà été

faite par les plus célèbres moralistes:

[9] Ce sont surtout les hommes d’action qui ont le mieux compris la

différence de l’intelligence et du caractère:

«Quand le caractère domine l’esprit, écrivait le général Marmont, et

que l’esprit a une certaine étendue, on chemine vers un but

déterminé et on a des chances de l’atteindre. Quand l’esprit domine

le caractère, on change sans cesse d’avis, de projets et de

direction parce qu’une vaste intelligence considère à chaque instant

les questions sous un nouvel aspect. Si la force de la volonté ne

vient pas mettre à l’abri de ces changements, on flotte entre les

partis divers; on n’en prend aucun avec suite, ce qu’il y a de pire,

et au lieu de s’approcher vers le but, une marche incertaine nous en

éloigne souvent et nous égare.» (_De l’esprit des institutions

militaires_, par le général Marmont.)

«La morale, écrit Schopenhauer, peut-elle d’un homme au cœur dur faire

un homme miséricordieux et du même coup juste et charitable? Certes

non: les différences de caractères sont innées et immuables. Le

méchant tient sa méchanceté de naissance, comme le serpent ses

crochets et ses poches à venin: ils peuvent aussi peu l’un que l’autre

s’en débarrasser.»

L’opinion du célèbre penseur fut également professée par les plus grands

philosophes de l’antiquité. Platon disait: «La vertu n’est ni un fruit

naturel, ni un effet de l’éducation; mais quand un homme a ce bonheur de

la posséder, c’est sans réflexion, par une faveur divine.» Socrate et

Aristote assurent aussi «qu’il n’est pas en notre pouvoir d’être

vertueux ou méprisable. Les caractères semblent être ce qu’ils sont par

nature: car si nous sommes justes, prudents, etc., c’est dès notre

naissance».

Je crois difficile d’être d’un autre avis. On peut remarquer cependant

qu’il existe une catégorie d’individus, probablement la plus nombreuse,

dont les philosophes précédents n’ont pas tenu compte. C’est l’immense

foule, citée plus haut, des caractères neutres n’ayant de fortes

dispositions ni pour le bien ni pour le mal et se laissant orienter

facilement.

Les êtres à caractère énergique réagissent contre les variations de

milieu et leur mentalité conserve une certaine fixité, mais ceux que

nous venons d’appeler neutres possèdent des aptitudes si instables

qu’ils subissent toutes les influences extérieures. Leur personnalité

varie sans cesse.

Le même phénomène s’observe chez les peuples dont l’âme n’est pas assez

fixée pour que le caractère national vienne limiter les oscillations

créées par les circonstances.

Aucune méthode évidemment ne transformera des individus neutres en

héros, mais une éducation appropriée est susceptible de leur fournir au

moins une ébauche d’armature morale qui les soutiendra un peu dans la

vie.

Chez les caractères forts, l’éducation développera les qualités

naturelles. Aux faibles, elle donnera seulement un peu de l’énergie qui

leur manque. Les êtres extériorisent rarement le maximum de ce qu’ils

pourraient fournir. Ils renferment des possibilités d’action inconnues

d’eux-mêmes et que l’éducation ou les circonstances font surgir.

Napoléon a montré la hauteur d’héroïsme où l’on peut élever parfois les

hommes quand on sait les entraîner.

Sans doute le milieu social agit sur les dispositions individuelles, par

suite de la considération accordée à la pratique de certaines vertus et

du mépris accompagnant certains actes, mais ces influences triompheront

difficilement des inclinations naturelles. Elles n’agiront que sur les

natures neutres, sur ces caractères amorphes s’adonnant indifféremment

au mal ou au bien, suivant la voie dans laquelle les circonstances les

ont engagés.

L’action du caractère sur la morale des individus, se manifeste aussi

dans celle des peuples. On sait qu’en dehors de traits distinctifs

spéciaux à certaines natures existent des dispositions générales

justement considérées comme des caractères de race. Tels la ténacité de

l’Anglais, la mobilité du Français, l’orgueil de l’Espagnol. Ces

caractères généraux variant d’un peuple à l’autre, dicteront une

conduite différente dans des circonstances identiques. Ils engendreront

par conséquent des morales diverses, bien que les principes consignés

dans les livres soient partout les mêmes.

Semblables considérations suffiraient à prouver que les enseignements

théoriques de la morale doivent le plus souvent rester impuissants à

vaincre les dispositions naturelles. Que pourraient-ils par exemple

contre l’égoïsme, la légèreté, la paresse et la luxure du nègre?

Le milieu social, très fort pour créer une morale collective maintenue

par les codes, exerce, nous le voyons, une action assez faible sur la

morale individuelle.

Seule la puissance de l’opinion l’empêche d’être nulle. L’admiration

générale pour certaines qualités, les développe chez les individus les

possédant déjà un peu.

Les luttes guerrières et l’estime professée à l’égard du courage furent

par le même mécanisme génératrices de diverses qualités individuelles:

esprit d’entreprise, sacrifice de l’intérêt personnel à ceux de la

communauté et bien d’autres encore. Les pacifistes gémissant contre les

guerres et considérant le passé comme une phase de barbarie ne se

doutent pas que les combats féroces des ancêtres, les carnages sans

pitié des premiers âges, ont créé certaines qualités d’initiative,

d’endurance, de ténacité, d’audace, utilisées par les hommes modernes

dans leurs entreprises scientifiques, industrielles et commerciales. Un

pacifisme ancestral eût seulement engendré des égoïsmes sur lesquels

aucune grande civilisation n’aurait pu s’élever.

§ 2.--La moralité individuelle primitive.

La morale individuelle ne se forme pas en un jour. Elle dérive, comme la

morale collective, d’un long passé et varie avec l’état de la

civilisation.

Aux débuts de l’humanité elle devait être fort rudimentaire. Même à

l’époque chantée par Homère elle existait à peine. Il fallait un étrange

aveuglement pour considérer le glorieux poète comme un moraliste. Tous

ses guerriers sont dominés par des convoitises immédiates et se montrent

perpétuellement en fureur. Jamais on ne les voit reculer devant les

perfidies, les violences et les crimes. Ils pratiquaient cependant les

vertus nécessaires dans leurs conditions d’existence, telles que le

courage, l’amour du sol natal et de la famille, l’hospitalité et la

crainte des dieux.

Le défaut principal des guerriers homériques, ainsi du reste que de tous

les primitifs, fut de se montrer extrêmement impulsifs, c’est-à-dire

incapables de résister aux suggestions instinctives du moment.

L’utilité de la domination de soi-même apparaît trop évidente pour

n’avoir pas toujours été très estimée, bien que peu d’hommes

aient--autrefois comme aujourd’hui--possédé la force de la pratiquer.

Les Grecs d’Homère, quoique n’exerçant guère cette maîtrise d’eux-mêmes,

en reconnaissaient parfaitement la valeur. Minerve voulant complimenter

Ulysse, rencontré à Ithaque lui dit: «Tu es toujours ce chef prudent,

maître des mouvements de son âme.»

Si cette vertu morale se généralisa bien lentement chez la plupart des

peuples, elle fut, je le répète, extrêmement appréciée partout. Les

Romains dans l’antiquité, les Anglais de nos jours se trouvèrent

d’accord pour répéter avec Horace: «Il est plus beau de régner sur son

âme que de réunir sous son domaine la Libye et l’Espagne».

La morale des dieux d’Homère ne dépassait pas celle des humains. Ils se

montraient égoïstes, vindicatifs et avides de plaisir. Cette moralité

était naturellement celle de leur époque.

On les voit fort sensibles aux offrandes. L’_Odyssée_ nous apprend

qu’Ulysse consacrait une notable partie de son temps en sacrifices.

Platon, qui estimait assez peu les divinités païennes, leur reprochait

de se laisser facilement corrompre par des présents. Ses successeurs

purent constater que les croyants de tous les âges et de tous les cultes

n’employèrent jamais d’autres procédés pour se concilier la protection

des maîtres du ciel. Quand l’homme est immoral ses dieux le sont

également.

§ 3.--Rôle de l’utilité dans la genèse de la morale individuelle.

Les considérations que nous venons d’exposer conduisent à examiner

sommairement le rôle de l’utilité, si souvent invoquée dans la genèse de

la morale.

Dire de la morale sociale qu’elle se fonde sur l’utilité semble un

truisme, car il est évidemment utile à l’individu de respecter les lois,

puisque en les enfreignant il s’expose à des châtiments. Mais prétendre

que la morale individuelle peut avoir la même base utilitaire nous

paraît une erreur.

La morale dite utilitaire, déjà enseignée au temps de Socrate,

recommande à l’individu d’être vertueux à cause des avantages que la

vertu procure ou des ennuis qu’elle évite. C’est à peu près aussi ce que

professent les anciens philosophes anglais et les modernes pragmatistes.

«Le juste, écrit W. James, consiste simplement dans ce qui est

avantageux pour notre conduite. Je veux dire avantageux à peu près de

n’importe quelle manière.»

D’après cette définition, le juste consisterait dans ce qui est

avantageux, c’est-à-dire utile; mais qui sera juge de ce qui est

avantageux? L’individu ou la société?

Le vol, le meurtre, etc., sont considérés comme très avantageux par les

criminels y trouvant un profit. La société réprime de tels actes, parce

qu’elle les juge désavantageux pour elle.

L’individu étant subordonné à la société, elle seule, évidemment, pourra

établir un critérium. Et alors l’utilité sera simplement l’obéissance

aux prescriptions sociales, ce qui d’ailleurs n’a jamais été contesté.

Mais, en matière de morale individuelle, la contrainte sociale disparaît

et, si l’individu prend pour unique guide son utilité, il possédera une

bien pauvre morale, ou plutôt n’en aura pas du tout. Vainement dira-t-on

qu’il doit pratiquer la vertu, parce qu’elle est utile au bonheur.

Chacun sait que la vertu ne donne pas toujours le bonheur et même

constitue bien souvent une lutte contre le bonheur.

Le critérium de l’utilité pure engendre facilement un étroit égoïsme et

ne saurait créer aucune morale solide. Ce n’est pas en prenant pour

guide l’utilité personnelle que tant d’hommes ont sacrifié leur temps,

leur fortune et souvent leur vie à de nobles causes, défriché les champs

inexplorés de la pensée, entrepris des expéditions périlleuses, sauvé de

la mort leurs semblables en s’y exposant eux-mêmes, etc. On peut dire, à

l’honneur de l’humanité, que l’utilité, c’est-à-dire l’égoïsme, n’a

jamais été son principal facteur de conduite.

Il est donc facile de comprendre que l’utilitarisme a toujours été pour

certains philosophes, Kant notamment, «la négation même de la morale».

Le côté faible des morales religieuses est précisément de ne posséder

guère que l’utilité comme mobile. Quoi de plus utile, en effet, pour

l’individu, que de gagner le ciel et d’éviter l’enfer? La seule

différence séparant la morale utilitaire des philosophes de celle des

théologiens est que la première place généralement le bonheur ici-bas et

la seconde dans une vie future.

§ 4.--Rôle de l’inconscient dans la création de la morale individuelle.

La morale des premiers hommes était, nous l’avons dit, fort

rudimentaire. Le bien consistait à tuer son ennemi, le mal à être tué

par lui.

Avec les nécessités qu’entraîna l’existence en commun, certaines règles

nécessaires à l’intérêt général s’imposèrent et la morale sociale se

perfectionna lentement. Les codes civils et religieux réussirent à la

fixer par de sévères répressions dont l’action inhibitive, répétée

pendant des siècles, rendit l’observance des règles sociales de plus en

plus inconsciente et, par conséquent, de plus en plus facile.

Les grands progrès de l’homme social,--ceux sans lesquels il ne se fût

jamais élevé à la civilisation,--résultèrent justement de cette

substitution d’une morale inconsciente, acceptée sans effort, à une

morale consciente que des châtiments très durs parvenaient seuls à faire

un peu respecter.

Exacte pour la morale sociale, semblable évolution l’est également pour

la morale individuelle qui ne se trouve constituée qu’après avoir passé

dans l’inconscient. Cet inconscient étant notre véritable dominateur, il

importe de le former par une éducation convenable. La discipline interne

acceptée sans effort finit alors par remplacer la discipline externe

imposée.

Très supérieure aux suggestions de certaines méthodes rationalistes

modernes, l’expérience a montré depuis longtemps par quel mécanisme la

discipline inconsciente arrive à s’établir.

Le principe de sa formation est le même que celui qui préside à

l’éducation de tous les arts et de tous les métiers, où l’inconscient

joue un rôle prépondérant. Il ne consiste pas à apprendre théoriquement

ce qu’on doit faire, mais à le faire. L’acte à exécuter est répété

jusqu’à ce que, automatisé par l’inconscient, il s’accomplisse sans

effort. Le pianiste acquiert ainsi la pratique de son art, le militaire

le maniement de ses armes.

Les observateurs inexpérimentés critiquent volontiers les minuties,

déclarées superflues par leur courte raison, figurant dans l’éducation

du soldat. Pourquoi, à la caserne ou sur le terrain, ces mouvements

décomposés, exécutés dans un ordre déterminé? Pourquoi la marche au pas

cadencé? Pourquoi l’obligation de ranger chaque objet d’équipement d’une

façon invariable, etc.? Toutes ces manœuvres, inutiles en apparence, ont

pour résultat final d’inculquer à l’homme des habitudes de précision, de

correction, de méthode que la répétition fera passer dans son

inconscient et qui, obtenues d’abord avec effort, le seront bientôt sans

effort[10].

[10] Les lignes suivantes que j’extrais de la 15e édition de ma

_Psychologie de l’Éducation_, feront mieux comprendre l’utilité du

principe que je viens d’exposer.

Dans une fort remarquable étude publiée par le journal anglais _The

Naval and military Gazette_ du 8 mai 1909, l’auteur s’exprime ainsi:

«On n’a jamais donné une meilleure définition de l’éducation que

celle due à Gustave Le Bon: L’éducation est l’art de faire passer le

conscient dans l’inconscient. Les chefs de l’état-major général

anglais ont accepté ce principe comme la base fondamentale de

l’établissement d’une unité de doctrine et d’action dans l’éducation

militaire, dont nous avions si besoin.»

L’auteur de ces lignes montre très bien l’application de nos

principes dans les nouvelles instructions de l’état-major anglais.

Ce dernier a compris que l’instinct et non la raison fait agir sur

le champ de bataille, d’où la nécessité de transformer le rationnel

en instinctif par une éducation spéciale. De l’inconscient

surgissent les décisions rapides. «L’habileté et l’unité de doctrine

doivent, par une éducation appropriée, être rendues instinctives.»

On ne saurait mieux dire.

Les principes qui précèdent peuvent être résumés en disant que toute

morale individuelle ou sociale constitue d’abord une gêne, une

contrainte ne se supportant facilement qu’après être devenue

inconsciente. C’est seulement quand cette discipline inconsciente est

créée que l’homme cesse d’être le jouet de ses impulsions et peut se

dire vraiment son maître. L’anarchiste se croyant libre, parce qu’il

rejette toute contrainte et obéit simplement à ses impulsions, n’a pas

plus de liberté réelle que la feuille de l’arbre entraînée par les

remous du vent.

§ 5.--Le sentiment de l’honneur comme expression finale de la morale

individuelle.

Quels que soient les facteurs de la morale individuelle, son expression

finale se traduit fort clairement par ce qu’il est convenu de nommer le

sentiment de l’honneur.

On peut le définir: un besoin de dignité personnelle faisant éviter

certains actes et en accomplir d’autres, même contraires à nos intérêts,

dans l’unique but de conserver sa propre estime et celle de nos

semblables.

Une des caractéristiques des actes accomplis au nom de l’honneur est de

rester le plus souvent indépendants des prescriptions du code. Le

sentiment de l’honneur se trouve maintenu simplement par la contrainte

morale. Fixé dans les âmes, il devient beaucoup plus puissant que les

menaces des lois. C’est en matière d’honneur qu’on peut véritablement

parler d’impératif catégorique.

L’opinion constitue un grand soutien de l’honneur mais il peut être

assez fort pour faire agir en dehors de tout espoir d’approbation et

alors même que l’acte accompli sera sûrement ignoré.

Le sentiment de l’honneur varie beaucoup avec les races. Alors, par

exemple, que chez les Japonais l’honneur militaire se trouve très

développé et l’honneur commercial assez peu, le contraire s’observe chez

les Chinois. L’honneur commercial est si puissant parmi ces derniers que

les banquiers américains, pourtant fort défiants, leur prêtent de

l’argent sans aucune garantie, certains que si l’emprunteur meurt avant

l’échéance, sa famille et au besoin ses amis rembourseront la somme due.

Le sentiment de l’honneur fortement développé chez un peuple, suffit à

lui créer une morale très sûre. Le Japon en fournit un excellent

exemple. Voici comment le professeur Kaneto définit le Bushido,

véritable code moral du Japon:

«Le Bushido n’enseigne aucune révélation de l’au-delà, il ne se vante

d’aucun fondateur. Sa sanction suprême réside dans un sentiment inné

de honte pour tout ce qui est mal, et d’honneur pour tout ce qui est

bien... Notre premier devoir est d’être maîtres de nous-mêmes. La

conscience est le seul critérium du bien ou du mal. Le courage est la

vertu suprême. L’audace et l’endurance sont les devoirs de l’homme. La

rectitude ou la justice est inséparable du vrai courage et la

bienveillance est l’attribut qui met le sceau à un noble esprit.»

La vie des vérités · 第 9 / 15 段