Les idées anciennes sur la morale conduisirent à faire entrer dans sa

structure la notion du mérite et du démérite. Elle semblait tellement

capitale à Kant qu’il prétendait en déduire les preuves de l’existence

de Dieu, seul capable, en effet, de rétribuer le mérite et punir le

démérite.

Un tel point de vue, assez voisin au fond de celui des théologiens,

simplifiait beaucoup le problème moral. L’homme étant libre de ses

actes, le bien ou le mal qu’il commettait dépendait uniquement de sa

volonté.

Ces conceptions candides ne se défendent plus guère aujourd’hui. Nous

verrons, en étudiant les fondements réels de la morale qu’elle est

constituée seulement après être devenue inconsciente, par conséquent

soustraite à toute délibération, et indépendante des sentiments de

crainte ou d’espoir suspendus sur la tête par les codes religieux et

civils.

Aussitôt que certaines influences ancestrales ou éducatives, examinées

ailleurs, se sont fixées dans l’inconscient, la morale devient

involontaire et, du fait même, disparaît alors le mérite de lui obéir.

Lorsque l’impératif moral n’est pas complètement établi dans

l’inconscient, et par conséquent que l’individu hésite entre des

impulsions contraires, il aura peut-être beaucoup de mérite à triompher

de ses tendances malfaisantes, mais son hésitation prouve que sa morale

n’a pas encore acquis de stabilité.

Aux personnes qui contestaient cette argumentation, j’ai demandé si

elles ne préféraient pas un serviteur n’ayant jamais l’envie de les

voler, à celui qui se voit obligé de lutter pour résister à une telle

tentation? Le premier ne se trouvant pas tenté est sans mérite, l’autre

plein de mérite, puisqu’un grand effort lui est nécessaire pour

repousser les tentations. On peut craindre cependant qu’il ne les

repousse pas toujours, aussi lui préfère-t-on généralement le premier

malgré son absence de mérite.

Cet exemple peut être complété par un autre encore plus clair, quoique

de nature différente. On sait qu’un cycliste arrive, au moyen

d’exercices répétés, à garder sans aucune peine l’équilibre sur sa

machine. Si nous employions le langage des moralistes, assimilant le

mérite à l’effort, nous dirions que le cycliste a beaucoup de mérite à

conserver son équilibre pendant la période où il n’y parvient qu’au prix

de grandes difficultés et aucun mérite lorsqu’il s’y maintient sans

effort. Ce n’est pourtant qu’à cette période, correspondant à la

moralité constituée, dans le cas précédent, qu’il sait monter à

bicyclette.

Nous devons donc nous habituer à séparer entièrement l’idée de moralité

et celle de mérite. Une règle morale n’est solidement établie dans

l’esprit, je le répète, qu’au moment précis où disparaît le mérite de

l’observer. En fait, nous pourrions dire de l’homme qui raisonne sa

morale qu’il n’a pas encore de morale.

Cette théorie paraissant peut-être paradoxale, quoique sa justesse soit

certaine, j’aurais voulu trouver quelques auteurs pour l’appuyer. Mais

je n’ai réussi à en découvrir qu’un seul, William James, dont les idées

se rapprochent un peu des miennes sur ce point: «Faire tourner, dit-il,

toute notre morale humaine autour de la question du mérite, c’est une

piteuse fiction!»

Les considérations précédentes ont un intérêt pratique incontestable

puisqu’elles nous permettront de montrer où doivent être recherchés les

vrais facteurs d’éducation de la morale si incompris aujourd’hui. Elles

nous dévoilent aussi le danger redoutable de l’enseignement des nouveaux

théoriciens. Ils sont plus menaçants encore pour l’avenir que pour le

présent, la morale étant, non pas seulement une acquisition de la vie

actuelle, mais surtout un héritage ancestral. Le présent crée beaucoup

moins la morale du moment que celle de l’avenir. Nous vivons de la

morale de nos pères et nos fils vivront de la nôtre.

§ 5.--Les rapports de l’instruction et de la morale.

Une des plus persistantes illusions de la démocratie moderne est de

supposer l’instruction capable de développer les vertus morales. Tout

récemment encore, un ancien ministre de la République écrivait un gros

livre pour tâcher de prouver que l’instruction est un moyen infaillible

de perfectionner la moralité. Une faible dose d’observation révèle

cependant que le savoir individuel ne possède aucun rapport avec le sens

moral. On peut être très ignorant et fort vertueux, ou inversement,

extrêmement savant et très vicieux. J’en ai fourni de célèbres exemples

dans un autre ouvrage et me bornerai à faire remarquer maintenant qu’à

l’Académie française les prix de vertu sont généralement obtenus par des

illettrés.

L’illusoire théorie de l’influence de l’instruction sur la morale est

d’ailleurs fort ancienne. Les Grecs de l’époque de Socrate essayaient

déjà d’édifier des codes de morale rationnelle. Ils supposaient, comme

tant de personnes le croient encore, que nos fautes étant imputables à

notre ignorance, l’instruction y remédierait facilement. Il suffirait

d’apprendre par cœur un traité de morale, ainsi qu’un livre de droit

civil ou de physique.

La moralité et l’instruction sont en réalité très indépendantes. Les

facultés critiques développées par l’instruction serviraient plutôt à

ébranler les fondements affectifs et mystiques, bases de beaucoup de

vertus.

Je ne crois vraiment pas nécessaire d’insister davantage pour montrer

que les connaissances accumulées par l’intelligence n’ont aucune

influence sur la morale. Qui en douterait encore n’aurait qu’à constater

combien diffèrent souvent par leur moralité des enfants appartenant à la

même famille, ayant reçu une instruction identique dans un même

établissement d’enseignement.

§ 6.--La morale fondée sur la raison et la science.

Lorsque l’hypothèse d’un Dieu justicier récompensant le bien et

punissant le mal apparut indéfendable, les philosophes se demandèrent si

l’on n’arriverait pas à fonder la morale sur des bases rationnelles. La

raison avait permis de construire un édifice imposant de connaissances.

On espérait donc établir facilement avec elle une morale. Ce fut une des

dernières illusions de la philosophie.

La croyance que l’homme peut trouver dans la raison tous les mobiles de

sa conduite dérive de l’erreur psychologique sur laquelle nous sommes

revenu bien des fois: que la logique rationnelle seule doit servir de

guide aux sociétés et aux individus.

Beaucoup de philosophes, d’éducateurs et de politiciens modernes restent

cependant persuadés que la morale relève exclusivement de la raison. Ils

la définissent volontiers avec le savant professeur Boutroux:

«l’ensemble des règles _rationnelles_ de la conduite humaine.»

On se rendra compte combien est répandue l’illusion d’une morale à base

rationnelle en parcourant l’enquête faite il y a quelques années par une

grande publication: _La Revue_, auprès des professeurs, des savants et

des écrivains les plus distingués: Leroy-Beaulieu, Anatole France,

Aulard, Durkheim, Charles Richet, Fouillée, Boutroux, Séailles, Charles

Gide, etc. Presque tous furent d’accord pour affirmer que la morale

devait être fondée sur la raison.

Bien que très accréditée, cette erreur n’est pas cependant générale.

L’illustre Henri Poincaré a montré en des pages remarquables qu’il ne

saurait exister de morale scientifique, et que la science reste

impuissante à déterminer les règles de conduite des hommes.

Nous verrons au cours de cet ouvrage que parmi les facteurs susceptibles

d’entrer dans la genèse d’une morale réelle, c’est-à-dire d’une morale

pratiquée, la raison ne saurait figurer. Les seuls soutiens réels de la

morale sont des éléments affectifs indépendants de la raison. On peut

parler de science rationnelle mais non de morale rationnelle.

Inutile donc de discuter ici les divers systèmes de morale rationnelle.

Ils n’eurent jamais d’influence et ne constituent que d’illusoires

spéculations[8]. Ceux qui obtinrent le plus de succès un instant sont

bien oubliés aujourd’hui.

[8] Tous les créateurs de morale rationnelle se sont imaginés que la

raison suffirait à l’homme pour se guider dans la vie. Le passage

suivant de Kant reproduit par M. Lachelier, montre comment

l’illustre philosophe finit par entrevoir que les règles morales

fondées sur la raison ne constituaient pas un principe directeur

très sûr:

«J’ai une lettre de feu l’excellent Sulzer, où il me demande: Quelle

peut bien être la cause pour laquelle les doctrines morales, si

convaincantes qu’elles puissent être pour la raison, ont si peu

d’action pratique? Je retardai ma réponse afin de me mettre en

mesure de la donner plus complète. Mais il n’y en a pas d’autre que

celle-ci, c’est que les maîtres ne tirent pas au clair leurs

concepts, et que voulant trop bien faire, rassemblant de tous côtés

des mobiles propres à nous exciter au bien, ils gâtent le remède

qu’ils voulaient rendre plus énergique.»

La réponse assez confuse de Kant prouve à quel point il fut

embarrassé par l’argument très juste de son correspondant.

Tous ces systèmes métaphysiques ne seraient défendables que si leurs

auteurs avaient découvert les moyens de faire accepter les règles

morales qu’ils prétendaient instituer. En pareille matière l’énumération

des lois théoriques est sans importance: la difficulté consiste à les

imposer. Kant y réussissait grâce à l’assistance d’un Dieu redoutable,

mais privée de cette assistance, l’opération devient malaisée. Un

impératif moral purement rationnel ne sera jamais un impératif

catégorique.

S’il fallait entreprendre la très vaine tâche de bâtir un système de

morale, on pourrait le fonder sur l’intérêt, le plaisir, l’altruisme, la

nécessité, ou d’autres éléments encore, mais point sur la logique

rationnelle. L’homme qui obéirait seulement à des arguments réfléchis et

raisonnés, suivant l’idéal de tant de philosophes, ne posséderait aucune

stabilité morale. Au premier souffle de l’intérêt, elle s’évanouirait.

Chez les êtres prétendant avoir la raison pour seul guide on reconnaît

généralement qu’il faut attribuer, comme dit Nietzsche, «les petites

actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes à la

vanité».

Le rôle de la raison en morale n’est évidemment pas nul, mais très

faible. Tout au plus la logique rationnelle servira-t-elle parfois à

opposer un sentiment à un autre, à peser les motifs, à éviter les actes

trop dangereux. Elle utilise nos forces latentes, mais ne remplacera

jamais le caractère et les influences inconscientes qui nous font agir.

Recherchons maintenant sur quelles bases réelles, fort différentes de

celles énumérées dans ce chapitre, s’est édifiée la morale.

CHAPITRE IV

LES FACTEURS RÉELS DE LA MORALE COLLECTIVE.

§ 1. La coutume et l’opinion comme facteurs de la morale collective.--§

2. Nécessité de la fusion de l’égoïsme individuel avec l’intérêt

social.--§ 3. Formation de la moralité des divers groupes d’une même

société.

§ 1.--La coutume et l’opinion comme facteurs de la morale collective.

Les nécessités imposées par le milieu, c’est-à-dire les conditions

d’existence des sociétés créent leur morale. Celle-ci se maintient

d’abord par l’autorité des codes, mais n’acquiert de force durable

qu’une fois transformée en coutumes héréditaires ayant la puissance de

l’opinion comme soutien. L’opinion et la coutume sont les seuls facteurs

de morale chez la plupart des hommes.

«Cette superbe puissance, ennemie de la raison, dit Pascal, qui se

plaît à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a

établi dans l’homme une seconde nature... Qui dispense la réputation?

qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux

grands, sinon l’opinion?... L’opinion dispose de tout. Elle fait la

beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde.»

La vie des sociétés représentant une adaptation constante à leur milieu,

la morale collective et par conséquent l’opinion évoluent forcément à

mesure que ce milieu se transforme. Une telle transformation étant assez

lente, les variations de la morale collective le sont également. Elles

deviennent au contraire rapides quand l’ambiance sociale change

brusquement, en temps de révolutions et de grands bouleversements, par

exemple. On voit alors les principes traditionnels s’évanouir et tous

les primitifs instincts, auxquels ils servaient de frein, reprendre leur

empire.

La morale collective reposant surtout sur l’opinion se désagrège au

moment des fortes secousses sociales, pendant lesquelles l’influence de

l’opinion cesse d’agir. L’histoire enregistra souvent des faits

analogues à ceux rapportés par Thucydide au sujet d’une peste sous

l’action de laquelle s’évanouirent toutes les règles morales.

«On voulait jouir sans retard et on ne visait qu’au plaisir du moment,

en songeant que les biens et la vie étaient également éphémères. Nul

ne daignait se fatiguer à poursuivre un but honnête, dans la pensée

qu’on n’était pas assuré de ne point mourir avant d’y atteindre. La

volupté du moment et tout ce qui pouvait y conduire, à quelque titre

que ce fût, voilà ce qui était devenu beau et utile. Ni la crainte des

dieux, ni aucune loi humaine ne retenait personne.»

Il en fut de même pour la plupart des grandes épidémies. Boccace fait

remarquer que pendant la peste de Florence presque toutes les vertus

morales disparurent très vite.

Si l’on voulait doser dans la genèse de la morale collective la

puissance des coutumes et celle des religions, il faudrait bien

reconnaître l’action des premières comme de beaucoup la plus forte. Les

dieux sont loin, le groupe social proche et il semble généralement moins

facile de résister au second qu’aux premiers. Les réformateurs

prétendant détruire les coutumes sociales au nom de la raison

n’exercèrent jamais d’action durable. Ils peuvent, grâce à des

entassements de ruines, bouleverser une société, mais le passé reprend

bientôt son empire. Toutes les révolutions inutiles que nous avons

accumulées durant un siècle en fournissent la preuve.

Pourquoi dans la genèse de la morale sociale l’influence de la raison

est-elle si faible et celle de la coutume si grande? D’abord parce que

la coutume dérive généralement de nécessités affectives et mystiques

plus fortes que toutes les raisons, ensuite parce qu’elle se trouve

fixée dans l’inconscient où s’élaborent les facteurs de la conduite.

Nietzsche est un des rares philosophes ayant vu à quel point la morale

sociale ne représente que l’expression de la coutume:

«Partout, dit-il, où les coutumes ne commandent pas, il n’y a pas de

moralité; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins

est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral,

puisque, en toutes choses, il peut dépendre de lui-même et non d’un

usage établi...»

«... Être moral, avoir des mœurs, avoir de la vertu, cela veut dire

pratiquer l’obéissance envers une loi et une tradition fondées depuis

longtemps.»

La coutume seule est assez forte pour nous contraindre et le même auteur

y insiste justement:

«... Toute morale, dit-il, est, par opposition au laisser-aller, une

sorte de tyrannie contre la «nature» et aussi contre «la raison»... Ce

qu’il y a d’essentiel et d’inappréciable dans toute morale, c’est

qu’elle est une contrainte prolongée.»

Nous avons montré dans ce chapitre et les précédents que la morale

n’était pas un choix arbitraire ou la conséquence de volontés divines,

mais le résultat de nécessités créées par le milieu social et

transformées peu à peu en coutumes plus ou moins fixées ensuite au moyen

des lois.

Bien établie dans les âmes, elle fait partie des obligations qui nous

enveloppent du berceau à la tombe et que le plus souvent nous

n’apercevons pas. Rares sont les hommes osant agir et même penser

autrement que leur entourage. Le nombre d’individus ayant des idées

originales se trouve toujours, pour cette raison, infiniment restreint.

On ne peut même en posséder qu’à la condition de rester solitaire.

Si nous avons réussi à bien marquer le poids de l’influence sociale,

nous aurons fait comprendre en même temps que l’impératif catégorique de

Kant existe réellement, mais qu’au lieu de lui attribuer une origine

divine, il faut lui reconnaître une origine sociale.

§ 2.--La fusion de l’égoïsme individuel avec l’intérêt social.

L’homme civilisé est soumis à des règles de conduite d’origines

diverses: morale personnelle, morale de son groupe, morale de la

société. Le même individu possède ainsi une série de moralités

superposées qui fonctionnent chacune suivant les circonstances, mais ne

s’accordent pas toujours et entrent parfois en conflit. Le patriotisme

pourra, par exemple, se trouver en opposition avec la morale religieuse,

la morale des intérêts familiaux avec celle des intérêts de classe,

comme dans les grèves, notamment. La morale traditionnelle entrera

quelquefois en lutte avec la morale formée sous l’action de théories

nouvelles.

A toutes les sollicitations de ces forces vient encore s’ajouter

l’influence des passions et des sentiments. L’homme serait fort

embarrassé s’il devait équilibrer tant de facteurs.

En fait, il se préoccupe assez peu de leur harmonie et la laisse

généralement s’établir d’elle-même. La loi, la coutume et l’opinion

maintiennent une certaine morale moyenne représentant l’équilibre des

diverses forces individuelles et sociales.

C’est presque uniquement au théâtre et dans les romans que se

manifestent les grands conflits moraux, parfois insolubles, telle la

situation d’Œdipe terrifié d’apprendre qu’il a tué son père et épousé sa

mère, ou encore celle d’Hamlet obligé, pour venger son père, de

désespérer sa mère. Si de pareilles perplexités se multipliaient, les

sociétés ne dureraient guère.

Les conflits moraux de chaque jour n’ont heureusement pas une telle

importance. La vie, qui pousse les hommes en déroulant son cours, les

condamne à agir sans trop réfléchir. La plupart des êtres s’y résignent

assez facilement et se laissent guider par les suggestions de l’heure

présente.

Le seul conflit moral qui se rencontre ordinairement dans l’existence

est la contradiction pouvant s’élever entre l’intérêt individuel et

l’intérêt social. L’individu ne possède de toute évidence que des

raisons lointaines, et par conséquent peu actives, de se consacrer à

l’intérêt général. Cependant, une société n’a de durée possible que par

l’identification de ces deux intérêts. Pour connaître le degré de

stabilité d’un peuple et, par suite prévoir sa destinée, il faut surtout

déterminer dans quelles limites se confondent chez lui l’intérêt

individuel et l’intérêt collectif.

Cette fusion n’est complète que chez des races dont la mentalité a été

fixée par une longue vie antérieure. A l’époque de la puissance romaine,

le dernier des légionnaires pensait incarner toute la grandeur de Rome.

Les Barbares qu’il combattait, dépourvus au contraire d’orgueil

collectif et remplissant un rôle de simples mercenaires, ne suivaient

que des intérêts personnels ou tout au plus celui de leurs chefs.

Les Anglais ont, encore de nos jours, une conception semblable à celle

des Romains. Les intérêts collectifs de son pays restent présents dans

le cœur de chaque sujet britannique. Il croit toujours parler au nom de

la Grande-Bretagne et se considère partout comme un représentant de sa

nation. Quand le capitaine Scott, au moment d’atteindre le Pôle, se

sentant mourir, écrivit son testament, il s’identifiait complètement

avec le peuple anglais en traçant les lignes suivantes:

«Je ne regrette pas cette entreprise, qui montre que les Anglais peuvent

traverser de pénibles épreuves, s’entr’aider et regarder la mort en face

avec autant de courage que dans le passé... Si nous avons volontairement

donné nos vies dans cette entreprise, c’est pour l’honneur de notre

pays.»

Le sacrifice fut consommé sans effort, parce que le vaillant explorateur

associait l’honneur de son pays à son propre honneur.

Il faut considérer, en effet, que si une société peut, par ses codes,

imposer certaines contraintes, elle ne réussit pas à les faire respecter

longtemps, quand l’égoïsme personnel se développe aux dépens de

l’intérêt général, c’est-à-dire quand la morale individuelle de ses

membres agit dans un autre sens que celui de l’intérêt collectif.

Lorsque l’union est imparfaite, le dévouement aux besoins généraux

s’affaiblit chaque jour.

La fusion des intérêts individuels et collectifs confère aux peuples, je

le répète, une grande force. Elle peut s’établir même chez des Barbares,

sous l’influence de violentes haines collectives, mais alors d’une façon

momentanée. Les régiments bulgares, se précipitant à la baïonnette sur

les canons turcs qui vomissaient la mitraille et perdant parfois la

moitié de leurs effectifs, étaient animés d’une ardente haine, issue de

siècles d’oppression. Ce n’était plus le soldat défendant au simple nom

de la discipline, comme les Russes en Mandchourie, des nécessités

politiques incomprises contre un ennemi trop inconnu pour être détesté,

mais des hommes incarnant une malédiction séculaire et voulant venger

des injures personnelles.

De nos jours, le patriotisme, c’est-à-dire l’ensemble des sentiments et

des intérêts renfermés dans ce mot, constitue, en faveur du peuple qu’il

imprègne, une force morale considérable. Il représente pour

l’Angleterre, l’Allemagne, et l’Amérique un facteur de puissance plus

utile que leurs canons. Une nation ayant perdu le culte de sa patrie

aurait bientôt tout perdu.

§ 3.--Formation de la moralité des divers groupes d’une même société.

Nous avons vu les nécessités résultant d’un milieu social devenir

créatrices de certaines règles morales indispensables à la vie de cette

société.

Mais une société n’est pas un milieu homogène. Elle se compose, surtout

dans les temps modernes, de groupes distincts ayant des intérêts

particuliers d’où résulteront des morales indépendantes, parfois en

désaccord avec l’intérêt général.

Les principes de morale, indispensables au maintien des divers groupes

sociaux: militaires, prêtres, magistrats, financiers, commerçants,

ouvriers, etc., sont si forts qu’ils imposent quelquefois à l’individu

l’abdication complète de sa personnalité. Plus le groupe est fermé et

circonscrit, plus il se montre intolérant à l’égard des infractions

morales de ses membres.

Ce mécanisme de la création des formes particulières de morale apparaît

clairement quand on voit les individus, de moralité habituellement assez

faible, se comporter de façon très stricte, s’il s’agit de questions

relatives à leur groupe. A la Bourse, par exemple, certains courtiers,

souvent peu scrupuleux dans la vie ordinaire, exécutent des engagements

simplement verbaux et pouvant être, par conséquent, contestés à l’époque

de la liquidation de leurs comptes, puisqu’il ne reste de ces

engagements que l’ordre donné de vive voix par eux à l’agent de change.

L’exécution de tels contrats leur coûte cependant parfois des sommes

considérables.

Ce cas typique fait nettement saisir le rôle de la nécessité dans la

genèse de la morale. Impossible à la Bourse, faute de temps, de formuler

des ordres par écrit. Un individu qui contesterait ses engagements

rendrait toute opération impossible et se verrait bientôt expulsé de son

groupe. La ruine lui paraît préférable.

Précisément parce que les morales de groupes naissent d’impérieuses

nécessités, elles possèdent quelquefois une puissance et une stabilité

supérieures à celles des règles de conduite imposées par la loi, bien

que les codes n’interviennent pas pour les faire observer. Quoique

généralement très dures, les obligations des groupes sont fort

respectées. On sait, par de nombreux exemples, avec quelle déférence

craintive les ouvriers les plus indisciplinés obéissent aux injonctions

tyranniques de leurs syndicats, même lorsqu’elles les privent de tout

salaire.

La vie des vérités · 第 8 / 15 段