l’architecture de leurs demeures et à leurs approvisionnements suivant
les circonstances, en un mot la faculté de varier de conduite avec les
changements du but à atteindre, ce qui est la caractéristique
fondamentale du raisonnement, ont amené plusieurs auteurs et notamment
un savant professeur, M. Gaston Bonnier, à admettre l’existence de
raisonnements chez les insectes. Je ne crois pas cependant ces
raisonnements comparables aux nôtres. J’ai montré dans plusieurs
ouvrages en quoi la logique rationnelle différait de la logique
biologique et de la logique affective. Ces dernières formes de logique
dirigent--fort bien du reste--l’évolution des êtres inférieurs.
Et si la morale des animaux présente parfois d’étroites analogies avec
celle de l’homme, alors que leurs aptitudes intellectuelles respectives
diffèrent beaucoup, c’est précisément parce que ces deux morales
reposent sur des formes de logique, non rationnelles, communes à tous
les êtres, du plus élevé au plus humble. Dans le domaine de la raison,
l’homme se différencie immensément des animaux; dans le domaine affectif
et biologique, il en est très rapproché.
L’organisation de la vie collective des animaux contribue nettement à
montrer que les nécessités sociales constituent les vraies génératrices
de la morale et sont indispensables pour la maintenir.
Les faits déjà cités, et ceux qui vont suivre, permettent d’envisager
les idées classiques sur le bien et le mal d’une façon assez différente
de celle des moralistes et des philosophes. La morale n’est en réalité
chose compliquée que dans les livres.
§ 2.--La morale des sociétés humaines. Sa variabilité et sa fixité.
La morale étant issue des nécessités sociales, il faut s’attendre à la
voir varier avec ces dernières, suivant les peuples, les âges et aussi
les diverses classes dont se composent les peuples.
Une telle conception ne fut pas celle de la majorité des philosophes.
Kant notamment, traitait la morale comme une loi physique invariable.
«La loi morale, dit-il, est universelle, c’est-à-dire qu’elle est
valable non seulement pour l’homme, mais encore pour tout être
raisonnable.»
Quelques penseurs, cependant, avaient déjà constaté, contrairement à
cette opinion, les transformations de la morale à travers les temps et
les races, mais sans bien en saisir les causes.
On connaît la belle page de Pascal sur les variations des idées
concernant le vice et la vertu suivant les lieux et les races:
«On ne voit presque rien de juste ou d’injuste, dit-il, qui ne change
de qualité, en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle
renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité; en
peu d’années de possession, les lois fondamentales changent: le droit
a ses époques.»
«... Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a
eu sa place entre les actions vertueuses.»
Ces variations incontestables de la morale qui frappaient si fort
l’illustre penseur, ne sont nullement dues, comme il semblait le croire,
aux caprices des hommes. Elles résultent de nécessités dépendantes des
modifications de la vie sociale. Il est donc tout naturel que ce qui fut
crime chez les uns soit vertu chez d’autres.
Un peuple exclusivement chasseur et par conséquent toujours en marche,
était obligé de tuer ses parents âgés ou de les abandonner quand ils ne
pouvaient plus suivre les déplacements de la tribu. Cette nécessité
devint forcément une loi morale. Égorger une jeune fille innocente pour
obtenir des dieux un vent favorable--sujet d’Iphigénie, fille
d’Agamemnon--constituait à l’époque un acte très moral nécessaire à
l’intérêt collectif. La polyandrie, crime sévèrement puni chez la
plupart des nations civilisées, est jugée une institution sociale
indispensable chez certains peuples de l’Asie, où les femmes sont en
nombre insuffisant. Dans la plus grande épopée de l’Inde, le
Mahâbhârata, on voit les cinq fils du roi Pandawa épouser la belle
Draupadi.
Ces exemples de variation de la morale sont innombrables. On peut citer
encore parmi eux l’habitude d’épouser sa sœur, si fréquente chez divers
peuples de l’antiquité, ou encore la coutume des anciens Babyloniens de
faire déflorer les jeunes filles dans les temples de Vénus par un
étranger, avant de les marier.
La morale se trouvant liée à l’état social, chaque peuple possède
forcément une morale proportionnée à son évolution et parfois
incompréhensible pour ceux qui ont dépassé cette phase d’évolution.
Telle est, par exemple, la morale des Annamites, jugeant punissables
tous les parents d’un assassin et, à défaut d’eux, les habitants de son
village. Cette conception tient, comme je l’ai fait remarquer dans un
autre ouvrage, à ce que chez les populations primitives l’âme
individuelle n’étant pas encore dégagée de l’âme collective, les divers
membres de la tribu possèdent seulement une conscience sociale. Il ne
saurait donc exister parmi eux qu’un droit collectif et non individuel.
La morale ne dépend pas uniquement des nécessités de la vie des peuples,
elle dérive encore de leur caractère. Ils ne peuvent par conséquent
réagir de la même façon dans les diverses circonstances.
Un Russe, un Espagnol, un Anglais, bien que possédant une religion et
des règles morales théoriques à peu près semblables, se conduisent très
différemment dans des cas identiques.
Les variations de la morale ne se constatent pas seulement chez des
races dissemblables, elles s’observent encore au sein des mêmes peuples
selon les phases diverses de leur histoire. Cette transformation, assez
lente, car les sentiments évoluent moins vite que l’intelligence, est
cependant incontestable. L’esclavage, les massacres dans les cirques et
toutes les manifestations de la férocité romaine ont peu à peu disparu.
Des princes comme Henri VIII, Alexandre VI ou César Borgia, seraient
impossibles aujourd’hui. On voit rarement à notre époque les conquérants
brûler vifs des prisonniers ou leur crever les yeux, suivant la coutume
de certains peuples anciens et quand pareil fait se reproduisit dans les
dernières guerres balkaniques, l’Europe entière se souleva
d’indignation. Même au moment des révolutions et des guerres, où les
freins sociaux ont disparu, la férocité ancestrale est atténuée et aucun
conquérant n’oserait plus passer au fil de l’épée tous les habitants
d’une ville vaincue.
De la variabilité de la morale à travers les races et le temps, il ne
faudrait nullement conclure à son peu de stabilité. Elle est au
contraire très fixe pour une époque déterminée. On peut la comparer à
ces espèces vivantes, immuables pendant la durée de nos observations,
mais que les âges ont cependant fini par transformer.
L’impératif catégorique des philosophes étant simplement l’expression
des nécessités d’une époque reste invariable, tant que ces nécessités ne
changent pas, c’est-à-dire pendant des siècles. Pour un moment donné, la
morale demeure donc absolue. Envisagée à travers le temps, elle se
transforme. Il en est de même d’ailleurs, nous l’avons vu, de la plupart
des vérités.
La justesse des principes généraux qui viennent d’être exposés
apparaîtra plus clairement encore dans les chapitres consacrés à l’étude
des fondements imaginaires et des fondements réels de la morale.
CHAPITRE III
LES FACTEURS ILLUSOIRES DE LA MORALE.
§ 1. Classification des fondements de la morale.--§ 2. La religion et la
morale. Origines différentes du sentiment religieux et du sentiment
moral.--§ 3. Les conceptions métaphysiques de la morale.--§ 4. Les
illusions des moralistes sur le mérite et le démérite.--§ 5. Les
rapports de l’instruction et de la morale.--§ 6. Faible valeur de la
morale fondée sur la raison et la science.
§ 1.--Classification des fondements de la morale.
Les philosophes et les théologiens ne cessent, depuis l’antiquité, de
disserter sur les fondements de la morale. La religion, l’utilité, le
bonheur, la science et bien d’autres éléments ont été successivement
cités comme devant constituer sa base.
Quelques-uns de ces facteurs sont artificiels, d’autres très réels.
Certains d’entre eux, tels que les religions, tout en étant artificiels,
exercèrent parfois une action efficace. Notre division ne saurait donc
être tenue pour absolue. Elle ne peut servir, comme toute autre
classification, qu’à faciliter les descriptions.
Ce chapitre traitera uniquement des fondements illusoires de la morale,
le suivant de ses facteurs réels.
§ 2.--La religion et la morale. Origines différentes du sentiment
religieux et du sentiment moral.
La plus importante des bases attribuées à la morale fut la religion,
considérée aujourd’hui encore par beaucoup de personnes comme le
principal régulateur de la conduite.
Les religions antiques s’occupaient assez peu de prescriptions morales.
La conduite des hommes entre eux laissait les dieux indifférents.
L’Égypte, cependant, fit exception. Les actions des vivants y étaient
rigoureusement pesées après leur mort. Le jugement d’Osiris rappelle le
jugement dernier des chrétiens.
Les livres religieux des juifs contenaient également des prescriptions
de morale, d’ailleurs assez simples, puisqu’elles se résumaient dans les
règles sommaires du Décalogue, traduction des nécessités d’hommes
quelconques réunis en société.
Ce ne fut guère qu’avec le triomphe du christianisme que la religion
prétendit formuler des règles strictes de morale et régir dans tous ses
détails la vie des hommes. La conception chrétienne eut pour résultat,
nous l’avons rappelé plus haut, de déplacer l’échelle des valeurs
humaines et de changer le but de l’existence. Ce n’était plus ici-bas
qu’il fallait chercher un bonheur forcément transitoire, mais dans une
autre vie où ce bonheur serait éternel.
La rigidité des prescriptions religieuses, la dureté des menaces, la
grandeur des récompenses, furent parfaitement adaptées à la mentalité de
peuples demi-barbares, livrés à toutes leurs impulsions et qu’il était
nécessaire de fortement impressionner. L’espoir du paradis et la crainte
de l’enfer apportèrent pendant les âges de foi d’utiles soutiens à la
morale. Durant de longs siècles, les sanctions et les promesses de la
vie future contribuèrent à civiliser un peu les envahisseurs de l’Europe
lorsque la puissance romaine fut détruite. Elle exerça sur eux une
influence que n’auraient pu obtenir les divinités indécises et
indifférentes du paganisme.
Le lien de la morale et de la religion dans le christianisme fit croire
à beaucoup de personnes que la morale peut seulement se fonder sur la
religion. Cette erreur, si répandue encore, tient à ce que le sentiment
religieux est généralement confondu avec le sentiment moral, alors que
tout en s’influençant, ils ont des origines fort différentes,
c’est-à-dire correspondant chacun à des besoins distincts de l’âme.
Le sentiment religieux représente, en effet, une forme de l’esprit
mystique, le sentiment moral une adaptation aux nécessités du milieu. La
religion est régie par la logique mystique, la morale par la logique
affective.
Le sentiment religieux, simple manifestation de l’esprit mystique, dont
j’ai précédemment montré la généralité et la force, n’a donc aucun
rapport avec la morale, qui est d’origine affective. L’esprit mystique,
je le rappelle, ne crée pas seulement les religions, mais encore le
spiritisme, la croyance aux formules politiques, aux miracles et autres
manifestations très étrangères à la morale.
Ces différences d’origine du sentiment religieux et du sentiment moral
expliquent clairement pourquoi des individus ou des peuples peuvent être
fort religieux et ne posséder qu’une moralité assez faible. Les nations
les plus religieuses de l’Europe, Russie et Espagne, sont loin de se
montrer les plus morales. Les hommes les plus immoraux, que j’aie eu
occasion d’observer dans mes voyages, sont les habitants du Népal.
Aucune contrée du globe cependant ne renferme autant de temples
consacrés à l’adoration des dieux.
Comme preuve de l’indépendance de la morale et de la religion, des
savants, pourtant fort croyants, tels que Max Muller, ont cité le
bouddhisme.
«La morale la plus élevée qui ait été enseignée à l’humanité avant
l’avènement du christianisme, dit-il, fut enseignée par des hommes
pour lesquels les dieux étaient des ombres vaines, par des hommes qui
n’élevaient point d’autels, qui n’en élevaient pas même aux dieux
inconnus.»
On ne doit pas insister, je crois, sur cet exemple. Le bouddhisme fut,
en effet, une religion sans dieux pour ses fondateurs, mais j’ai montré
dans un autre chapitre qu’en pénétrant l’âme populaire, il se chargea de
nombreuses divinités.
Bien que la religion et la morale soient d’origines indépendantes, la
première peut, nous l’avons dit, influencer la seconde, pendant les
périodes de foi, par la peur de châtiments et l’espoir de récompenses.
Les menaces des codes religieux agissent simplement alors comme celles
des codes civils.
Il ne faudrait pourtant pas trop compter sur l’influence des religions.
L’individu à la fois immoral et religieux adapte facilement, en effet,
sa foi à ses mauvais instincts, et même requiert parfois l’aide du ciel
dans l’accomplissement de ses méfaits. Nombreux furent les dévots qui, à
l’exemple de Louis XI, promettaient à la Vierge et aux saints de coûteux
présents pour obtenir leur assistance dans les moins recommandables
entreprises.
Nous ne saurions trop insister sur cette indépendance de la religion et
de la morale. Les criminologistes ont remarqué depuis longtemps qu’il
existe de féroces criminels fort dévots. Leur mentalité est identique à
celle de ces brigands espagnols qui aiguisent leurs poignards en
récitant des prières sur l’autel de certains saints pour obtenir leur
assistance. J’ai eu occasion de visiter à Novy-Targ, dans les monts
Tatras, une petite église élevée, dit-on, par les brigands à la
Sainte-Vierge pour la remercier de sa protection pendant leurs
expéditions.
Bien que la plupart des penseurs n’aient pas clairement aperçu la
distinction profonde qui sépare l’esprit religieux de l’esprit moral,
quelques-uns cependant l’ont entrevue et reconnu qu’une société pouvait
parfaitement se maintenir sans religion. Il est intéressant de citer
parmi eux Bossuet.
«Il est beaucoup plus important, dit-il, de conserver la religion que
les royaumes pour maintenir les bonnes œuvres et faire arriver les
âmes au salut, néanmoins la société civile pourrait subsister et se
soutenir même dans un état de perfection, en supposant la vraie
religion anéantie[7].»
[7] BOSSUET. _Défense de la Déclaration_, tit. II, chap. XXXV.
La religion et la morale, bien qu’ayant des sources différentes,
peuvent, je le répète, s’influencer lorsque la foi est forte, mais
généralement cette influence est plus apparente que réelle.
L’illusion concernant le rôle exercé sur la morale par la religion
provient habituellement du fait que l’on attribue à cette dernière des
actes dépendant de la mentalité même des peuples. Ainsi arrive-t-il
lorsque la religion traduit simplement quelques-uns de ces caractères de
race qui sont des soutiens de la conduite beaucoup plus sûrs que les
prescriptions des livres. La mentalité austère et rigoriste de certains
Anglais, par exemple, a plus influencé les dogmes théologiques qu’elle
ne fut influencée par eux. La hantise du péché et la peur de l’enfer
servirent d’abord d’aliment au puritanisme. On doit bien admettre
cependant que ce dernier résultait surtout de la mentalité de ses
adeptes, puisqu’il a survécu à leur foi. De religieux il est devenu
social. C’est par puritanisme que le théâtre et le roman anglais osent à
peine parler d’amour et que la vente de certains livres français,
pourtant bien anodins, est interdite. Même libres penseurs, comme le
sont les protestants libéraux, beaucoup d’Anglais conservent, au moins
extérieurement, une morale puritaine. Elle n’est pas, je le répète, une
morale religieuse, mais bien une morale de race, et la religion n’en a
été que le prétexte.
Étant données leurs différences de caractères, les mêmes religions
agiront très inégalement sur des peuples divers. Malgré des siècles
d’inquisition et de bûchers, jamais les Espagnols n’ont acquis cette
morale rigide, ennemie de tout plaisir, qui est bien vraiment un produit
de la race anglaise.
Ce qu’on peut dire de plus sûr en faveur des morales à base religieuse,
c’est qu’elles possèdent la force des coutumes traditionnelles dont
l’action persiste quand même la raison ne saurait les défendre. Les
peuples ont donc parfaitement raison de conserver leurs dieux
ancestraux.
L’influence que peut exercer une morale par le seul fait d’être
traditionnelle explique très bien pourquoi certaines nations,
l’Angleterre et l’Amérique, par exemple, font tous leurs efforts pour
garder les anciens dogmes, en tâchant de les moderniser un peu. Nous
avons vu que pour mettre d’accord les dogmes avec les constatations de
la critique scientifique, diverses sectes chrétiennes renoncèrent à
attribuer une origine divine au fondateur de leur foi. D’autres, afin
d’éviter la discussion, croient préférable de conserver toute la
mythologie religieuse et donnent pour raison qu’il ne s’agit pas de
savoir si une religion est vraie, mais si elle est utile. Cette dernière
opinion représente la thèse du pragmatisme, dont nous avons déjà parlé
et sur laquelle nous reviendrons bientôt.
§ 3.--Les conceptions métaphysiques de la morale.
Les raisons métaphysiques imaginées comme soutiens de la morale par la
philosophie n’influencèrent jamais la conduite des hommes et servirent
seulement de prétexte à dissertation pour les lettrés. Il suffira donc
de les examiner sommairement.
La plus célèbre des morales à base métaphysique est celle de Kant. Son
étude, fort intéressante, nous montre que l’éminent philosophe,
appliquant tout son génie à la recherche des bases de la morale, revint
très vite aux anciennes spéculations des théologiens, en les modifiant
bien peu.
On sait quel scepticisme manifesta Kant, dans sa _Critique de la Raison
pure_. Il y expliquait comment notre connaissance des choses n’est
qu’une interprétation, conditionnée par la nature de notre entendement,
des données que fournissent les sens et déclarait par conséquent la
réalité inaccessible. Dès qu’il aborda le problème de la morale, tout ce
scepticisme s’évanouit.
Ramenée à ses éléments principaux, l’argumentation de Kant est d’une
simplicité parfaite. Son point de départ réside dans l’antique notion du
bien et du mal. En vertu de dispositions particulières possédées par
tous les hommes, ils seraient tenus d’obéir à un impératif catégorique
leur commandant de faire le bien et d’éviter le mal. Un tel choix exige
qu’ils soient libres. Cette nécessité suffirait, selon Kant, à prouver
notre libre arbitre.
Mais le choix du mal semble souvent plus agréable que celui du bien, et
il apparaît avec assez d’évidence que le vice n’est pas toujours puni
ici-bas et que la vertu y est parfois médiocrement récompensée.
L’existence d’un autre monde, où seront distribuées peines et
récompenses, devient donc indispensable. L’âme est par conséquent
immortelle.
La nécessité d’un monde futur suppose également celle d’un justicier. Le
justicier, c’est Dieu.
Par ce simple enchaînement d’arguments sont démontrés en quelques
lignes: le libre arbitre, l’immortalité de l’âme, le paradis, l’enfer et
l’existence de Dieu.
De tels raisonnements apparaissent aujourd’hui un peu candides et
faiblement convaincants. Si par suite d’une hypertrophie, d’ailleurs
improbable, de ses cellules cérébrales, un mouton arrivait à raisonner,
il le ferait à peu près comme Kant et n’aurait pas de peine, en suivant
la même série de propositions, à démontrer l’immortalité nécessaire de
l’âme des moutons et l’existence d’un dieu rémunérateur.
La destinée des moutons, dirait-il, se montre pleine d’iniquités. Dieu
étant infiniment bon n’a certainement pas créé, uniquement pour qu’il
fournisse des côtelettes, un animal qui par sa douceur et sa résignation
offre le modèle de méritoires vertus. La loi morale veut qu’il soit
dédommagé plus tard de son injuste destinée. Le mouton possède donc
évidemment une âme immortelle et trouvera dans une autre vie la
compensation aux violences dont il est victime ici-bas.
On comprendrait difficilement qu’un philosophe tel que Kant ait pu
raisonner d’aussi pauvre façon si l’on oubliait qu’il vivait à l’époque
où l’homme était encore considéré comme un être à part dans la création,
ayant comme fonction principale de se préparer une vie éternelle
heureuse en suivant sur la terre les prescriptions de son créateur.
Pour les métaphysiciens de cette époque, la morale constituait une sorte
de grande entité, identique chez tous les peuples, c’est-à-dire
universelle. Le bien consistait à observer ses lois, le mal à les
enfreindre.
Les prescriptions morales dictées par la métaphysique étaient du reste
fort simples. Kant assurait que la loi morale pouvait se résumer dans
cette règle: «Agis toujours comme si tu voulais que ton action fût
érigée en règle universelle de conduite.» Ce conseil pourrait être
classé à côté de ceux dont les livres religieux fourmillent, tels
qu’aimer son prochain comme soi-même, tendre la joue droite quand on a
été souffleté sur la joue gauche, etc.
De très éminents savants ont cependant jugé claires et définitives les
théories de Kant sur la morale. Voici de quelle façon s’exprimait à ce
sujet Berthelot en 1863: «C’est en établissant les vérités morales sur
le fondement solide de la raison pratique que Kant leur a donné, à la
fin du siècle dernier, leur base véritable et leurs assises
définitives.»
De nos jours il est devenu impossible de prétendre fournir comme appui à
la morale la théorie d’un dieu vengeur pouvant créer des êtres parfaits
et les créant imparfaits pour le plaisir de les faire brûler pendant
l’éternité. Cette conception est assurément une des plus choquantes
rêveries du cerveau humain.
Émile Faguet a très justement traduit les idées actuelles sur ce point
dans les lignes suivantes:
«Si Dieu est et s’il est unique, il est tout-puissant, et si le mal
existe ici-bas, il ne faut pas dire: c’est qu’il l’a permis; mot vide
de sens quand il s’agit d’un tout-puissant; il faut dire: c’est qu’il
l’a voulu. Or, un Dieu qui veut le mal est incompréhensible ou odieux,
et mieux vaut alors qu’il n’existe pas...
... Il est certain qu’on ne sortira jamais de là que par des
échappatoires peu rationnelles. Dire que Dieu a voulu le mal comme une
«épreuve», peut se soutenir quand il s’agit des hommes; mais les
animaux souffrent aussi, et l’on ne voit pas quelle épreuve, il est
bon, ou salutaire, ou utile, ou raisonnable qu’ils subissent. Dire que
le mal est une punition d’une première faute ne fait que reculer la
question sans la déplacer, si je puis parler ainsi; ne fait que
reculer la question en la laissant tout entière. Si l’homme a commis
une première faute, c’est que Dieu l’a _permis_, et c’est-à-dire qu’il
l’a _voulu_. Qu’est ce Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon qui
veut que l’homme soit coupable pour le pouvoir punir? De toute façon,
Dieu est l’auteur du mal sur la terre, du mal moral et du mal
physique.
... La croyance en un Dieu rémunérateur et punissant, est peut-être
postulée par la morale, mais elle détruit la morale, ce qui est à
considérer. Certainement, la croyance aux récompenses et aux peines
d’outre-tombe détruit la morale; car si vous croyez à ces récompenses
et à ces peines, vous ne faites pas le bien pour le bien, mais pour le
pourboire et par crainte du fouet; et donc vous n’êtes pas moral du
tout. «La pire immoralité, a dit quelqu’un, c’est de croire que la
moralité est profitable.»
§ 4.--Les illusions des moralistes sur le mérite et le démérite.