diversité des dogmes et des symboles, les religions ne sont que le
résultat de l’effort d’humanités différentes pour résoudre le grand
problème de l’Inconnu; et que leurs fondateurs sont les messagers d’un
même Dieu, apportant aux hommes un même enseignement, adapté seulement
aux exigences de l’époque.»
Ces conceptions se révèlent un peu trop rationalistes pour avoir, je
crois, grand succès. Le peuple n’adorera toujours que des dieux
personnels. Les dieux impersonnels sont des abstractions du même ordre
que la nature pour le savant, la beauté pour l’artiste, l’inconnaissable
pour le philosophe, la justice pour l’homme politique. On les invoque et
on les respecte. On ne les adore pas.
* * * * *
Bien loin des religions précédentes et sans parenté immédiate avec
elles, peuvent être citées comme croyances nouvelles les rêveries des
théosophistes et des spirites.
Le spiritisme ayant pour but d’entrer, au moyen de tables tournantes et
de médiums, en communication avec les âmes des morts et les esprits de
l’autre monde, constitue une sorte de culte qui compte actuellement
plusieurs millions d’adeptes.
A côté du spiritisme se rangent toutes les croyances du même ordre:
occultisme, théosophisme, etc. Elles sont très vagues, très imprécises,
et répéter ici les conclusions de l’étude que je leur ai consacrée dans
mon livre, _les Opinions et les Croyances_, serait sans intérêt. Nous
n’en parlons maintenant que pour donner encore une preuve de
l’indestructibilité de la mentalité religieuse.
Le fait qu’un certain nombre de savants éminents adhèrent aux croyances
spirites montre bien à quel point il est impossible à l’esprit de se
passer de religion et quels faibles arguments suffisent parfois à
contenter l’homme le plus savant quand il pénètre dans le champ de la
croyance.
§ 5.--Les croyances politiques à forme religieuse.
La mentalité mystique s’appliquant à des sujets fort divers, héros,
doctrines ou formules, une religion n’implique pas nécessairement la
croyance en une divinité. On peut être un parfait athée et rester
cependant saturé d’esprit mystique. Les partis politiques et les
révolutions ne triomphent nullement au moyen d’arguments rationnels mais
seulement après avoir inspiré des sentiments de nature religieuse. La
Révolution française en fournit un éclatant exemple. J’ai consacré mon
précédent volume à le démontrer.
La Russie fourmille de sectes, celle des nihilistes, notamment, dont les
adeptes n’adorent aucune divinité et sont prêts cependant à périr pour
le triomphe de leur foi.
Le succès du socialisme pourrait être également invoqué à l’appui de
notre thèse. J’ai expliqué depuis longtemps déjà, dans _la Psychologie
du socialisme_, que cette doctrine constituait une religion en voie de
formation, très proche parente du christianisme à ses débuts. Comme le
culte de Moloch, elle fait malheureusement partie des croyances funestes
aux peuples qui les adoptèrent.
§ 6.--Les tentatives de religion scientifique.
Les efforts tentés pour fonder une religion sur la science échouèrent
toujours. Ils furent, à vrai dire, assez rares et l’on ne trouve guère
que la doctrine d’Auguste Comte méritant l’attention. Bien oubliée
aujourd’hui, elle se borna en réalité à changer les noms des dogmes
catholiques. Une nouvelle trinité: le Grand-Être (l’humanité), le Grand
Fétiche (la terre), le Grand Milieu (l’espace) devait remplacer la
Trinité chrétienne. Un nouveau clergé, composé de savants, se
substituait à l’ancien. Un tel essai ne se renouvellera probablement
jamais. Tout au plus, pourra-t-on voir la science revêtir dans quelques
esprits une forme religieuse.
Il est illusoire en effet de supposer que des conceptions théologiques
et morales s’adressant à la partie mystique et affective de notre
nature, et restant toujours personnelles soient remplaçables par des
vérités scientifiques d’origine rationnelle dont le caractère
fondamental consiste à demeurer complètement impersonnelles.
Ces raisons profondes s’opposeront toujours à ce qu’une religion puisse
avoir la science pour base. Il fallait ne posséder aucune idée du
mécanisme de la croyance pour prétendre fonder une foi sur la science.
Une religion scientifique aussi bien qu’une morale scientifique est
impossible. Ces deux mots: science et religion jurent d’être accolés.
LIVRE II
LE CYCLE DES CERTITUDES AFFECTIVES ET COLLECTIVES.--LA MORALE.
CHAPITRE I
LES DÉFINITIONS DE LA MORALE. LE BIEN ET LE MAL, LE VICE ET LA VERTU.
§ 1. Les incertitudes actuelles sur la morale.--§ 2. Les définitions de
la morale. Le bien et le mal.--§ 3. La morale individuelle et la morale
collective.
§ 1.--Les incertitudes actuelles sur la morale.
Lorsque les philosophes de l’avenir écriront l’histoire des erreurs de
l’esprit humain, ils trouveront de précieux documents dans les traités
de théologie, de sorcellerie et de morale. Leur lecture, quoique
dégageant un immense ennui, est nécessaire pour montrer à quel point des
faits très simples peuvent donner lieu à des interprétations erronées et
combien il est difficile de discuter, avec des arguments rationnels, les
phénomènes dictés par des influences mystiques, affectives ou
collectives, indépendantes de la raison.
Depuis deux mille ans, théologiens et philosophes, à la suite d’Aristote
et de Platon, dissertent sur la morale, sans avoir rien pu édifier de
durable, puisque la plus profonde anarchie règne encore aujourd’hui sur
cet antique sujet.
Les incertitudes de l’heure présente se reflètent à travers une foule
d’écrits, et mieux encore dans les discours des grands congrès de
philosophie et de morale. Rien n’est aussi lamentable, par exemple, que
la lecture du compte rendu[6] relatant les discours prononcés au Congrès
International d’Éducation morale, tenu à La Haye en 1912. A cette
réunion prirent part des hommes éminents, tels que MM. Boutroux et
Buisson. Leurs contradictions, leurs perplexités sur la majorité des
questions fondamentales, montrent le désordre qui divise actuellement
les esprits.
[6] Publié par la _Revue philosophique_ de janvier 1913.
Ce congrès mit surtout en évidence la perte chaque jour plus grande de
l’espoir que la science pourrait éclairer ces questions. «Un étrange
sentiment de malaise, d’inquiétude, se manifeste dans la nation. Il
atteint les fidèles, les purs eux-mêmes: la foi rationaliste fléchit, la
confiance et l’enthousiasme ont fait place au doute, à l’hésitation...
M. Boutroux souffre comme nous tous de l’anarchie morale contemporaine,
mais il ne désespère point.»
M. Boutroux a raison sans doute de ne pas désespérer et de persister
dans son besoin de conciliation. Il donne malheureusement pour établir
cette conciliation des principes très vagues, empruntés à une théologie
un peu surannée. «La morale, dit-il, découle de la religion parce que
Dieu est le bien et la perfection mêmes.»
Le rédacteur des comptes rendus de ce congrès conclut en disant: «M.
Boutroux, malgré son attitude conciliatrice n’a pu s’empêcher de
constater la terrible confusion qui a régné au congrès de La Haye. Ce
congrès n’a satisfait aucun de ceux qui y ont participé dans l’espoir de
rétablir l’équilibre dans leurs âmes tourmentées par le désordre moral
de la vie moderne.»
Ces discussions académiques ont fini par franchir l’enceinte du
Parlement. Le 21 janvier 1910, des orateurs y disséquèrent les
fondements de la morale et constatèrent que les plus éminents
philosophes renonçaient à en découvrir aucun.
Ils prouvèrent par la citation d’extraits de maîtres incontestés de
l’Université, que nos professeurs de philosophie eux-mêmes, réunis sous
la présidence de M. Croiset, doyen de la Faculté des Lettres, afin de
préciser les bases de la morale, arrivèrent à de lamentables
conclusions.
«Chacun y apporta, dit M. J. Piou, son contingent de lumières; ce sont
des hommes d’une haute culture intellectuelle, d’une haute droiture.
Après avoir beaucoup cherché et rien trouvé, ils se sont sentis pris
de découragement, et le même mot est sorti de toutes les lèvres:
Impossible!»
«A quoi bon, a dit l’un d’eux, et non des moindres, M. Boutroux,
pourquoi faire éclater aux yeux du public le désaccord qui règne entre
les doctes touchant les principes mêmes de la conduite de la vie?».
L’aveu d’impuissance s’échappe de toutes les bouches. Voici M. Payot
lui-même: «Les hommes qui devaient éclairer la route sont désemparés;
ils ont abandonné le catholicisme, mais il ne faut qu’une heure
d’horloge pour s’apercevoir qu’ils ne l’ont pas remplacé et que leur
vie ne va plus que dirigée par les habitudes de sentir et de penser
d’autrefois. Plus de cocher, ce sont les chevaux qui conduisent la
voiture. Comptez-les donc, s’il vous plaît, les systèmes de morale,
que le rationalisme a tirés de la morale divine et entassés les uns
sur les autres. C’est la morale de la solidarité, création de M.
Bourgeois qui a eu son heure de faveur, mais qui tombe maintenant en
disgrâce et que M. Jacob, cité l’autre jour comme un homme de génie, a
déclarée inacceptable. C’est la morale scientifique; mais, par
malheur, M. Poincaré a affirmé qu’il n’y avait pas de morale
scientifique.
Voici encore la morale du plaisir, la morale de l’intérêt, la morale
socialiste, la morale maçonnique de M. Combes; et il y en a encore, et
il y en a toujours: c’est, comme dit Montaigne, un «tintamarre de
cervelles».
L’enseignement de la morale embarrasse autant les plus éminents
professeurs que les politiciens. On en trouvera une nouvelle preuve dans
un mémoire récent sur «_Le Malaise moral_», publié par le savant doyen
de la Faculté des Lettres, M. Alfred Croiset. Sa rédaction trahit une
profonde incertitude.
«Voici que la morale, dit-il, paraît dans tous les programmes. A
l’école d’abord, au lycée ensuite, elle est enseignée dans toutes les
classes, comme une chose distincte de la religion. Que va faire le
maître en présence de cette tâche nouvelle? Que pensera-il pour son
propre compte et que dira-t-il à ses élèves? Il est tenu à la
neutralité religieuse: au nom de quel principe non confessionnel
enseignera-t-il le devoir, l’obligation morale? Il interroge les
philosophes et se trouve en présence des réponses les plus
discordantes: spiritualisme éclectique, kantisme, doctrines plus
modernes de Guyau ou de Nietzsche, essais de morale scientifique,
théorie de la science des mœurs, etc. Il est troublé, incertain.
Quelques-unes de ces doctrines reposent sur des idées métaphysiques
qui lui paraissent vaines, d’autres semblent laisser échapper les
principes jugés d’ordinaire les plus essentiels à la morale. Que
faire? Il essaie de penser par lui-même et sent toute la difficulté de
son rôle. Il se trompe quelquefois.»
En étudiant les fondements imaginaires et les fondements réels de la
morale, nous rechercherons si les incertitudes actuelles des professeurs
et des législateurs ne résultent pas simplement de l’illusion, fréquente
aujourd’hui, consistant à croire la morale basée sur la raison, alors
qu’elle dérive d’éléments indépendants de cette dernière.
Les méthodes actuelles d’étude de la morale n’ayant conduit qu’aux
incertitudes signalées plus haut, nous essaierons d’en utiliser
d’autres.
§ 2.--Les définitions de la morale. Le bien et le mal.
Avant d’examiner les bases de la morale, voyons d’abord en quoi elle
consiste. Demandons-nous quel sens attacher à ces mots d’un usage si
journalier: le bien et le mal, le vice et la vertu.
Les dictionnaires définissent habituellement la morale: une science qui
indique les règles de conduite à suivre pour faire le bien et éviter le
mal. La vertu se caractérise par une disposition de l’âme la conduisant
à pratiquer le bien et fuir le mal, c’est-à-dire obéir aux règles
morales. Le vice signifie la disposition contraire.
Mais en quoi consistent le bien et le mal? Leur définition embarrassante
aujourd’hui, même pour des esprits fort perspicaces, semblait très
simple aux savants du dernier siècle. Voici, par exemple, comment un des
plus illustres d’entre eux, Berthelot, expliquait en quelques lignes le
problème de la morale. «Le sentiment du bien et du mal est un fait
primordial de la nature humaine; il s’impose à nous en dehors de tout
raisonnement, de toute croyance dogmatique, de toute idée de peine ou de
récompense. La notion du devoir, c’est-à-dire la règle de la vie
pratique, est par là même reconnue comme un fait primitif, en dehors et
au-dessus de toute discussion.»
Rien de plus simple, on le voit. Il n’est guère de philosophe moderne
qui ne jugerait les assertions précédentes entièrement dénuées de
preuves et contraires même aux enseignements de l’observation.
Il semble intéressant de comparer la définition du bien et du mal que
donnait Berthelot il y a cinquante ans avec celle fournie récemment par
un autre savant, M. Perrier, directeur du Muséum.
«La notion du bien et du mal, dit-il, est une notion que nous avons
imaginée pour faciliter nos rapports sociaux. Nous appelons bien ce qui
est avantageux pour la société, nous appelons mal tout acte qui sacrifie
l’intérêt social à l’intérêt particulier.»
Vertu et vice désigneraient donc simplement les actes utiles ou
nuisibles à la société. Le dévouement à l’intérêt de la communauté, le
patriotisme, la loyauté étant très nécessaires à la collectivité sont
des vertus. L’égoïsme, la violence, le vol lui étant funestes sont des
vices.
Mais cette théorie ne s’applique qu’à la morale collective et n’éclaire
en rien la genèse de la morale individuelle. Morale individuelle et
morale collective doivent, nous allons le montrer, être nettement
différenciées.
§ 3.--Les vertus individuelles et les vertus collectives.
La morale sociale maintenue par les codes envisage uniquement l’intérêt
général, c’est-à-dire les règles indispensables à l’existence de la
société. Elle interdit le vol, le meurtre, la tromperie commerciale,
exige de l’individu qu’il contribue à défendre la collectivité et lui
sacrifie au besoin sa vie sur les champs de bataille. Elle ne saurait
aller plus loin et ne se préoccupe des intérêts particuliers que
lorsqu’ils entrent en conflit avec l’intérêt collectif.
Ses codes n’ont pas créé des qualités comme le désintéressement, la
bonté, l’équité, l’altruisme, etc. De telles vertus, nous le montrerons
bientôt, ont également une genèse mais fort différente de celle des
vertus collectives.
Il faut donc, quand on étudie la morale, séparer nettement, je le
répète, la morale individuelle de la morale collective. Bien que
capitale, cette distinction se trouve généralement négligée.
Dans la pratique, la séparation entre les deux morales n’est pas
toujours bien marquée, parce que la morale la plus individuelle demeure
imprégnée de ces influences collectives auxquelles nul ne peut se
soustraire. Elles obligent l’individu le plus égoïste à se sacrifier un
peu aux intérêts généraux.
Sur sa morale personnelle, l’individu a le droit de discuter, puisqu’il
choisit, ou croit choisir ses règles de conduite. En matière de morale
collective, il est obligé de se soumettre car la société qui le fait
vivre la lui impose.
Indépendante de notre volonté sociale, la morale collective est créée
par diverses nécessités inéluctables. Du fait seul qu’elle veut durer,
une collectivité se voit obligée d’accepter et de maintenir certaines
règles fixes. Peu importe que ces dernières soient nuisibles ou non à
l’intérêt individuel si elles sont indispensables à l’existence de la
communauté.
Beaucoup de prescriptions collectives constituant une gêne, une
contrainte, une entrave aux instincts naturels, la société seule est
assez forte pour les imposer dans l’intérêt général par des codes et
leurs châtiments. Sa puissance se limite naturellement, comme je le
disais plus haut, au terrain des intérêts collectifs.
Les règles morales collectives ayant le privilège de se trouver
soustraites à la discussion, inutile de rechercher si elles sont
rationnelles ou équitables, il suffit de constater qu’elles furent
nécessaires. Les peuples vivant presque exclusivement de pillage et de
conquêtes tels que les anciens Romains, ont toujours considéré comme
très moraux leurs meurtres et leurs vols, simplement parce qu’ils
étaient nécessaires à l’intérêt collectif.
La morale sociale suit naturellement les mœurs. Elle n’en est même que
l’expression. On la voit parfois cependant survivre un peu à leurs
changements. Les anciennes obligations morales, bientôt considérées
alors comme des préjugés, cessent d’être respectées malgré les lois qui
essaient de les maintenir. Vainement les codes, toujours en retard sur
les mœurs, tentent-ils de lutter contre les changements d’opinion. Ils
sont les moins forts. La loi écrite finit par ne plus trouver de
magistrats pour l’appliquer et devient une survivance inefficace. C’est
ainsi, par exemple, que des actes jugés jadis crimes sévèrement
réprimables, le duel et l’adultère notamment, sont envisagés aujourd’hui
des délits insignifiants que les tribunaux renoncent à poursuivre ou
punissent seulement d’une légère amende.
Depuis bien longtemps les nécessités sociales étaient considérées comme
les vraies génératrices de la morale. Platon fait dire à Protagoras que
la justice n’est nullement née d’une conception _a priori_, mais des
besoins sociaux. Le même philosophe avait déjà constaté que la très
immense majorité des hommes ne possède guère d’autre morale que celle
maintenue par l’habitude, l’opinion et la loi.
Les lois, bien qu’impuissantes à changer les mœurs et ne faisant que
sanctionner des coutumes sans les créer, peuvent néanmoins intervenir
utilement quand certaines opinions tendent à devenir générales mais ne
le sont pas encore. Dans les pays scandinaves et dans certains États de
l’Amérique, des lois sont parvenues à entraver la vente de l’alcool, et
à réduire ainsi considérablement l’alcoolisme, origine d’une foule de
crimes et devenu un fléau national. Mais ces mesures restrictives ne
furent possibles qu’avec l’appui d’une grande partie de l’opinion. Dans
d’autres pays, comme la France, où les idées sur ce sujet ne sont pas
encore assez unanimes, les mêmes lois seraient irréalisables. On l’a
bien vu quand le Parlement, après avoir voté la suppression du privilège
des bouilleurs de cru, une des principales causes de l’alcoolisme, s’est
trouvé contraint de le rétablir rapidement.
CHAPITRE II
LA MORALE DES SOCIÉTÉS ANIMALES ET DES SOCIÉTÉS HUMAINES.
§ 1. La morale des sociétés animales.--§ 2. La morale des sociétés
humaines, sa variabilité et sa fixité.
§ 1.--La morale des sociétés animales.
Les discussions métaphysiques nous éclairent peu sur la nature de la
morale, parce qu’on étudie généralement cette dernière en dehors des
réalités. Pour comprendre sa genèse il faut l’examiner non seulement
dans les sociétés humaines, mais aussi dans les sociétés animales.
Théologiens et philosophes s’imaginèrent longtemps, et beaucoup se
figurent encore, que l’homme est absolument à part dans la création et
possède des facultés sans aucune parenté avec celles des autres êtres.
La science a suffisamment montré aujourd’hui qu’il manifeste plusieurs
sentiments fort voisins de ceux des animaux et ne diffère de ces
derniers que par la supériorité de son intelligence.
Entreprise plus tôt, l’étude à peine ébauchée aujourd’hui de la
psychologie animale, eût évité bien des erreurs. On n’aurait pas vu des
savants tels que Descartes, assimiler les animaux à de pures machines,
des penseurs tels que Kant n’attribuer d’autre base possible à la morale
que l’existence d’un Dieu vengeur.
L’examen attentif des sociétés animales eût vite montré que leur morale
est une nécessité dépendante, comme celle de l’homme, de leur genre de
vie et du milieu où elles évoluent.
L’étude de la moralité dans les sociétés animales et la connaissance de
ses formes chez les divers groupements humains, fournit tous les
éléments utiles pour comprendre la genèse réelle et l’évolution de la
notion du bien et du mal, sans avoir à tenir compte d’aucune abstraction
métaphysique.
Nous avons appelé morale, comme on le fait généralement, l’ensemble des
règles servant de guide à la conduite des êtres réunis en société.
Cette définition est aussi bien applicable aux sociétés animales qu’aux
sociétés humaines. Les analogies entre les deux catégories de
groupements sont nombreuses. On trouve non seulement chez les animaux
des instincts moraux, écrit justement M. Faguet, mais des vertus. Les
bêtes savent dominer leurs impulsions et leurs qualités individuelles et
sociales sont très stables.
L’altruisme est chez elles extrêmement développé. Si l’on considérait
avec certains auteurs cette qualité comme une des grandes
caractéristiques de la morale, on pourrait la juger fort avancée chez
les animaux. Ils forment des associations pour se protéger et
s’entr’aider, placent des sentinelles s’exposant au danger sans
hésitation. Darwin parle de vieilles corneilles devenues aveugles qui
seraient mortes de faim si leurs compagnes ne leur avaient apporté de la
nourriture. Lamarck a vu des moineaux reconstruire le nid d’une couvée
voisine dont la demeure s’était trouvée détruite. Des faits du même
ordre sont innombrables.
Les animaux possèdent leurs criminels et leurs héros. Les actes tout à
fait immoraux à notre point de vue sont rares chez eux. On en cite
cependant quelques-uns, tels celui du coucou déposant ses œufs dans des
nids étrangers pour s’éviter le travail de construire un abri et
d’élever ses petits. Telle encore l’habitude observée chez certaines
fourmis, de réduire en esclavage d’autres insectes. Tous ces petits
êtres ne se montrent pas d’ailleurs moins cruels que nous dans leurs
guerres, ni moins ingénieux à varier leur tactique suivant les
circonstances.
La morale des sociétés animales est fort sévère. L’individu qui
n’observe pas les lois de la communauté se voit immédiatement massacré
ou expulsé. On pourrait dire sans exagération, que dans bien des
circonstances, la morale des animaux semble supérieure à celle de
l’homme. Elle a en tout cas le mérite de se montrer fort désintéressée
alors que la morale des théologiens et des philosophes, celle de Kant
par exemple, appuyée sur un Dieu rétributeur ne l’est pas du tout.
La morale des animaux évolue comme celle de l’homme avec les nécessités
du milieu et des circonstances. Toutes les races d’abeilles, par
exemple, ne sont pas arrivées au même degré de moralité et on peut
saisir, en les observant, le passage graduel de la vie égoïste à la
solidarité collective.
Lorsqu’elles commencent à s’associer, leurs règles de morale demeurent
encore un peu flottantes. Elles n’arrivent à se fixer qu’au moment où la
race est parvenue à un degré supérieur d’évolution. Les guêpes,
originellement solitaires, n’ont atteint que lentement l’organisation
d’états compliqués.
Chez les abeilles très évoluées, le sentiment du devoir se trouve fort
développé. Elles ont un grand respect pour leur reine, lui obéissent
fidèlement et l’aiment au point de périr volontiers pour la défendre. Ce
respect ne les empêche pas du reste de la malmener quand elle remplit
insuffisamment ses fonctions. Il arrive même qu’on se résigne à la tuer.
Mais cet acte est considéré comme si grave qu’il se pratique d’une façon
collective.
Chez les abeilles, la vie ne représente guère qu’un devoir. L’individu
se sacrifie sans cesse aux intérêts de la collectivité. Un tel sentiment
de solidarité est limité d’ailleurs à chaque ruche et ses habitantes
n’hésitent pas à attaquer d’autres ruches pour augmenter leurs
provisions. Il en était exactement de même chez les peuples de
l’antiquité, les Grecs notamment. La solidarité chez eux ne s’étendait
pas non plus aux membres des autres cités. On ne se gênait nullement
pour s’emparer de leurs richesses.
Dans les sociétés d’abeilles, où le sentiment du devoir est si
développé, il n’y a pas de place pour les paresseux, c’est pourquoi, à
un moment donné, le conseil de la ruche décide de massacrer les mâles
devenus inutiles et prétendant vivre sans travailler.