Quelque éloignés ou rapprochés que puissent être suivant les sectes,

catholiques et protestants, ils diffèrent surtout par leurs habitudes

d’esprit. Le catholique admet en bloc le _credo_ imposé par l’Église, le

protestant soumet toujours à l’analyse une croyance qu’il doit chercher

à travers les obscurités de la Bible. Pour un catholique la confession

absout toutes les fautes, le protestant reste persuadé au contraire de

leurs répercussions inévitables. De plus, sa religion étant intérieure

il n’éprouve pas comme le catholique le besoin de l’extérioriser en

pompes et en symboles.

Si les deux formes du christianisme: catholicisme et protestantisme

diffèrent nettement, c’est qu’elles correspondent à des aspirations de

races distinctes qui ne sauraient se pénétrer. Sans la Réforme, les

peuples du Nord eussent probablement fini par modifier d’eux-mêmes leur

ancienne foi, tandis que ceux du Midi l’auraient conservée. Les dogmes

imposés dispensent de réfléchir et les pompes brillantes séduisent les

sensibilités vives tenant peu à raisonner.

Ce qui vient d’être dit de la mentalité protestante créée par la

nécessité d’interpréter soi-même la Bible, s’applique aussi bien aux

libéraux qu’aux orthodoxes, mais les premiers seuls ont formulé des

négations les rapprochant de la libre pensée ou tout au moins du simple

déisme.

Ces négations professées surtout par des esprits éclairés: doyens de

Facultés de théologie, professeurs, etc. vont fort loin. Dans le tome

III de son livre sur le fidéisme, M. Ménégoz, ancien doyen de la Faculté

de théologie protestante de Paris, se proclame débarrassé «de toute la

mythologie ecclésiastique». Il déclare que «jamais un israélite n’a

considéré le Messie comme une incarnation de Jéhovah» et conclut en

disant: «Je crois avoir établi que le dogme de la divinité du Christ ne

se trouve ni dans l’Ancien, ni dans le Nouveau Testament.»

M. Édouard Vaucher, actuellement doyen de la Faculté de théologie

protestante de Paris, a bien voulu me donner des renseignements précieux

sur le développement du protestantisme libéral.

La pensée de contester la divinité du Christ remonterait au début du

XVIIe siècle mais ne se répandit que lentement. Le mouvement commencé en

Angleterre s’étendit graduellement en Hollande et en Allemagne. Dans ce

dernier pays, suivant les époques, l’orthodoxie ou l’école libérale

l’emporta.

L’évolution du protestantisme vers la libre pensée ne s’aperçoit pas

toujours facilement dans les livres. On évite d’y formuler des négations

trop brutales. Les traités dogmatiques classiques représentent Jésus

comme un homme inspiré de Dieu et les catéchismes glissent sur ce sujet,

assurant seulement que le Christ est comme tous les hommes, fils de

Dieu. Il n’y a guère que les unitaires qui insistent sur sa

non-divinité.

Les enseignements des diverses sectes protestantes varient au surplus

beaucoup, suivant les pays. Ces sectes sont innombrables. L’Amérique en

compte plus de deux cents. Depuis 1750, m’écrit M. Vaucher, l’histoire

des églises protestantes consiste pour une grande part dans un mouvement

de flux et de reflux des idées libérales. Elles seraient maintenant en

progrès aux États-Unis et en Angleterre.

J’ai montré dans un autre chapitre les transformations profondes subies

par une religion en passant des théologiens et des lettrés aux couches

populaires. On a vu que Bouddha, négateur des dieux, était rapidement

devenu dieu pour les foules. Il est impossible d’admettre

l’irréligiosité d’une croyance populaire. Le protestantisme dit libéral

est surtout une doctrine de lettrés. Je doute fort que ses négations

aient beaucoup pénétré dans l’âme des fidèles. Le plus souvent ils n’en

ont pas même entendu parler.

§ 4.--Les tentatives d’évolution du catholicisme. Le modernisme.

Le catholicisme, avec ses pompes et ses cérémonies, conservera toujours

beaucoup plus de prestige sur l’âme populaire que le protestantisme.

Immobilisé, malheureusement, par la fixité de ses dogmes il rentre dans

la catégorie mentionnée plus haut des religions destinées à périr

lentement sans pouvoir évoluer.

Convenant aux besoins des peuples demi-barbares du Moyen Age, l’ancien

catholicisme ne s’adapte plus à la mentalité des hommes d’aujourd’hui.

Comment faire admettre, en effet, à un esprit moderne, l’existence d’un

Dieu assez vindicatif pour punir la désobéissance du premier homme par

la damnation de sa postérité et venger par la mort de son propre Fils

une faible faute?

Les dieux animés de nos passions et de nos fureurs, prenant parti dans

les batailles, menaçant leurs créatures d’effroyables supplices pendant

l’éternité, avides de sacrifices et d’adoration, modifiant le cours des

choses au gré de nos prières et intervenant dans chacun de nos actes,

étaient adaptés à la jeunesse des peuples; mais la science les a rendus

trop invraisemblables pour que les esprits modernes puissent s’occuper

d’eux.

Bien que le poids d’hérédités séculaires soutienne encore leur prestige,

la parole du prêtre est de moins en moins entendue et lui-même arrive

parfois à douter de ce qu’il enseigne. Les pieuses légendes des vitraux

ne lui disent plus rien. Le scepticisme effleure sa pensée et il cherche

un autre idéal pour l’orienter.

Des catholiques dont la foi chancelait essayèrent au moyen du

modernisme, d’adapter leur religion aux temps nouveaux. Le but de cette

doctrine était, on le sait, de rendre acceptables pour la raison les

dogmes chrétiens en les considérant comme de simples symboles. Son

succès fut d’abord très grand. Prêtres, étudiants, évêques même, y

adhéraient rapidement. Pour refréner ce mouvement, le chef de l’Église

en fut réduit à imposer, par une encyclique spéciale aux fidèles

aspirant à faire partie du clergé, un serment ecclésiastique rejetant

toutes les idées nouvelles.

Il eut peut-être raison. Le modernisme victorieux fût vite devenu une

religion très voisine du protestantisme libéral et bientôt en lutte

contre la foi ancienne.

L’acceptation du modernisme par l’Église ne lui aurait certainement pas

amené de nouveaux fidèles. Quand un croyant discute sa foi c’est que,

d’une façon consciente ou inconsciente il l’a déjà perdue. Peu importe à

un vrai convaincu l’absurdité des dogmes, il ne la soupçonne même pas.

Foi et raison n’habitent pas la même demeure.

§ 5.--Le christianisme comme création collective.

Ici se termine notre bref exposé de l’évolution philosophique du

christianisme. En parlant de ses origines, nous avons cru inutile

d’examiner la question si discutée aujourd’hui de l’existence réelle de

son fondateur. Que le Christ ait vécu ou non, il n’y eut sûrement aucune

analogie entre l’humble prophète galiléen et le Dieu de la légende adoré

par les hommes depuis deux mille ans.

Le Christ divinisé que les fidèles implorent est une création

collective, puisque sa personne et ses doctrines mirent plusieurs

siècles à se constituer avec les débris de divinités et de croyances

antérieures. Le Dieu de nos cathédrales est une de ces divinités

synthétiques, comme Minerve, Hercule ou Vénus, qui incarnèrent les

vertus, les besoins, les aspirations des peuples. Tous ces dieux ne

furent que des personnifications d’idées issues de nos sentiments.

Adorer une divinité n’est bien souvent qu’adorer ses rêves et par

conséquent s’adorer soi-même.

Tous les dieux de l’humanité surgirent des régions inconscientes de

l’âme collective, où la raison ne pénètre pas, c’est pourquoi ils

dominèrent toujours la pensée des hommes et orientèrent les grandes

civilisations. La logique rationnelle est impuissante contre ces

indestructibles maîtres. Elle nous conseille parfois d’anéantir leurs

temples sans songer qu’une logique plus haute nous obligera peut-être un

jour à les rebâtir.

CHAPITRE VI

LA NAISSANCE DE NOUVELLES CROYANCES.

§ 1. Raisons psychologiques de la formation de religions nouvelles.--§

2. Les éléments des nouvelles croyances.--§ 3. Religions nouvelles

formées par la transformation d’anciennes croyances.--§ 4. Religions

nouvelles n’empruntant que peu d’éléments aux anciennes croyances.--§ 5.

Les croyances politiques à forme religieuse.--§ 6. Les tentatives de

religion scientifique.

§ 1.--Raisons psychologiques de la formation de religions nouvelles.

Après avoir montré que les croyances sont la manifestation d’une

mentalité irréductible, nous avons fait voir que cette mentalité pouvait

s’extérioriser en croyances fort diverses.

La mentalité religieuse, et surtout le mysticisme qui en constitue une

des principales bases, étant indestructibles, il n’est pas supposable

que l’âge des croyances religieuses ou à forme religieuse puisse jamais

s’évanouir.

Sans doute l’ère des fondateurs de religions universelles comme Bouddha

et Mahomet, ou des puissants réformateurs comme Luther et Calvin semble

disparue. Cependant l’éclosion fréquente, dans divers pays, de petites

religions montre l’humanité toujours confiante en l’assistance des

dieux.

§ 2.--Les éléments des nouvelles croyances.

La formation de ces croyances nouvelles s’accomplit au moyen du même

mécanisme. Un visionnaire réunit autour de lui quelques apôtres qui

propagent ses révélations par suggestion et contagion mentale.

D’abord flottante, la doctrine révélée se fixe bientôt en dogmes. Elle

possède alors pour appui, comme toutes les religions, ces trois grandes

colonnes mystiques: la foi, les rites et les symboles.

Dès qu’elle est un peu répandue, la croyance ainsi constituée se

subdivise le plus souvent en sectes qui lui ôtent son unité et ne lui

permettent guère de durer. Cette ramification en sectes arrêta

l’extension d’un grand nombre de cultes.

Les principes exposés dans un précédent chapitre ont montré que la

plupart des religions nouvelles ne sont pas formées de toutes pièces,

mais avec les débris de croyances antérieures. Ce fait dérive de cette

raison psychologique très simple que les croyances ne meurent jamais

brusquement. Il leur faut parfois la durée de plusieurs générations pour

disparaître et après leur évanouissement elles laissent des survivances

ineffaçables dans l’esprit. Certains rites, certains mots, certaines

prières d’un usage séculaire évoquent encore, même chez les plus

sceptiques, une foule d’aspirations et de sentiments enfouis au fond de

l’inconscient. Sans doute alors la foi n’est plus continue, mais elle se

réveille dans les grandes circonstances, à l’heure de la mort, par

exemple, pour les individus et à celle des catastrophes pour les

peuples. On le vit d’une façon frappante en France, aux jours de

détresse qui suivirent la guerre de 1870. Les députés de cette époque

exaucèrent un vœu de la nation entière en votant, afin d’obtenir l’appui

du ciel, la construction d’une grande cathédrale. La foule affluait

alors dans les églises. Elle y entendit des moines de foi forte et

d’intelligence faible lui recommander pèlerinages et prières et

représenter nos défaites comme une vengeance du ciel contre les impies.

Ce langage d’un autre âge étant peu apte de nos jours à relever un

peuple, demeura sans influence. Correspondant à des besoins plus

modernes, le socialisme put alors entreprendre de se substituer à la foi

ancienne et tenter de fonder une religion à son tour.

§ 3.--Religions nouvelles formées par la transformation d’anciennes

croyances.

Il découle des considérations précédentes qu’une foi ne peut guère

s’établir sans éléments des religions antérieures. Nous allons le voir

en étudiant la genèse de diverses religions formées depuis un siècle.

Leur brève histoire justifiera entièrement les principes précédemment

exposés.

Nous examinerons d’abord dans ce paragraphe les religions dérivant de

cultes antérieurs, comme les sectes protestantes; nous citerons ensuite

celles qui, telles que le mormonisme, le spiritisme, etc., s’en écartent

notablement, malgré d’importants emprunts.

Les sectes protestantes, dont l’Amérique est remplie, figurent parmi les

meilleurs exemples à donner, non seulement de la division d’une même

religion, mais encore de la force merveilleuse donnée parfois à l’homme

par l’exaltation religieuse. C’est elle, en effet, qui contribua

puissamment à couvrir de villes imposantes des contrées jadis peuplées

de tribus sauvages.

Une petite émigration de puritains fuyant les persécutions suffit pour

fonder, en 1620, la modeste colonie qui devait constituer un jour la

formidable république des États-Unis.

L’intolérance farouche de ces émigrés ne les servit pas moins que leur

foi ardente. Interdisant l’entrée du territoire à tous les hommes d’une

autre secte, elle maintint chez eux l’unité d’action.

Évidemment l’exaltation religieuse est un élément puissant d’action,

cependant elle ne suffit pas. La foi développe les qualités que l’homme

possède, mais ne saurait les faire naître. Dans des régions analogues,

d’autres peuples inspirés de croyances aussi vives n’ont rien fondé de

durable.

Mais les envahisseurs protestants apportaient, en dehors de la foi et

grandies par elle, les vertus de leur race: initiative individuelle,

goût du travail, persévérance invincible, discipline interne solidement

établie.

Ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas, ces hommes énergiques

adaptèrent inconsciemment la religion à leur mentalité ancestrale et aux

besoins présents. Bien que rédigée d’après des textes bibliques, la

constitution politique des premières années était imprégnée de

self-government. L’esprit d’indépendance se manifesta jusque dans

l’organisation de l’Église, que ne dirigeait aucun pouvoir suprême. Elle

se composait d’une collection de cultes indépendants et autonomes qui

devinrent bientôt des sectes distinctes, mais se tolérant parfaitement.

Les premiers émigrants acceptaient entièrement la doctrine de Calvin sur

la prédestination, d’après laquelle les hommes étaient désignés avant

même leur naissance, pour le ciel ou l’enfer, au gré du Créateur. Mais

ce fatalisme barbare choquant par trop les sentiments d’équité devait

provoquer une réaction et, dès la troisième génération, le dogme de la

prédestination se trouvait à peu près répudié. On préféra d’ailleurs ne

pas être affirmatif sur les points laissés incertains par la Bible, tels

que l’éternité des peines, la divinité du Christ et la Trinité.

Multipliées chaque jour davantage, les sectes protestantes comprennent

aujourd’hui des variétés nombreuses de croyances dont beaucoup n’ont

plus guère de chrétien que le nom. Toutes considèrent du reste la nature

de la foi comme sans importance, mais jugent que l’homme pour agir doit

posséder une foi. La psychologie moderne ne saurait contester la

justesse de cette conception.

Parmi les sectes nouvelles pouvant se rattacher partiellement au

christianisme, une place particulière revient à celle dite

_christian-science_, non seulement à cause de son prodigieux succès,

mais surtout en raison des enseignements précieux que son étude fournit

à la psychologie. Elle a provoqué à bon droit l’attention des

philosophes, W. James notamment.

Ses disciples, dont le nombre dépasse un million, comptent des

professeurs, des écrivains et des artistes. Cinq cent mille exemplaires

de sa bible ont déjà été vendus; quatre mille élèves fréquentent ses

collèges.

Elle eut pour fondatrice une certaine dame Eddy, que les fidèles

comparent au Christ. Sa religion se révèle optimiste. Le Dieu vindicatif

des Juifs et des Chrétiens y demeure inconnu. Elle considère la

souffrance comme une illusion, attendu que l’homme ayant été fait à

l’image de Dieu, cette image ne doit pas souffrir.

Dès qu’un «scientiste» se croit malade, il fait venir un apôtre de la

religion. Ce dernier lui suggère énergiquement qu’il ne souffre pas, et

cette suggestion réussit souvent à le soulager: «La foi guérit», a dit

depuis longtemps le célèbre médecin Charcot.

«Des aveugles, assure W. James, ont recouvré la vue, des paralytiques

l’usage de leurs jambes; des malades incurables ont retrouvé la santé.

Dans le domaine moral, les résultats n’ont pas été moins frappants.

Bien des hommes ont adopté une attitude optimiste, qui n’avaient

jamais supposé qu’ils en fussent capables.

«... Agissez, écrit la fondatrice, comme si j’avais raison, et

l’expérience de chaque jour vous prouvera que vous êtes dans le vrai.

Vous éprouverez dans votre corps, dans votre esprit, que les énergies

qui gouvernent la nature sont des énergies personnelles, que vos

pensées personnelles sont des forces réelles, que les puissances de

l’univers répondent directement à vos appels et à vos besoins

individuels.

«... La religion nouvelle donne la sérénité, l’équilibre moral, le

bonheur.»

De tels résultats expliquent le succès considérable de cette médecine

mentale. Les «scientistes» se distinguent tous par leur caractère

heureux. La mort même, envisagée comme la fin d’un rêve, ne les effraie

pas.

Si l’on admet pour but d’une religion la création du bonheur, il faut

reconnaître que la christian-science a parfaitement atteint ce résultat.

Enseignant que l’esprit peut transformer les impressions reçues du monde

extérieur, cette religion n’avance rien de contraire à l’observation. Si

elle arrivait à détruire le pessimisme dans le monde, le service rendu à

l’humanité serait immense. Malheureusement, la christian-science ne crée

sans doute l’optimisme que chez des natures y étant déjà portées et leur

fournit seulement de nouvelles raisons de le maintenir.

Les résultats de cette croyance contribuent à justifier l’action des

eaux miraculeuses, des pèlerinages, des reliques, des prières, etc.,

contestée jadis par la science, mais qu’elle accepte aujourd’hui.

Des phénomènes si intéressants au point de vue psychologique doivent

rendre indulgent à l’égard des promesses formulées par les vendeurs

d’illusions. J’ai rappelé ailleurs l’histoire d’un vendeur de bagues

magiques assurant, disait-il, le succès à leurs possesseurs. Poursuivi

devant le tribunal, il fut condamné. Théoriquement, le tribunal avait

raison, mais au point de vue pratique, le sorcier n’était pas

répréhensible. Il ne trompait personne, puisque de nombreux témoins

affirmèrent avoir été comblés de prospérité à partir du jour où ils

portèrent l’anneau magique. Une couturière vit brusquement sa clientèle

se développer, un commerçant ses affaires rapidement s’accroître. Et

pourquoi ces résultats heureux? Simplement parce que la confiance en

l’aide magique de l’anneau stimula leurs facultés. L’homme utilise

généralement une faible partie des forces qui sont en lui. La foi dans

un secours surnaturel contribue à le faire agir de telle façon qu’il

réussit.

Cette action de la foi, sur laquelle nous sommes fréquemment revenu,

constitue un des côtés les plus importants de l’influence des religions,

influence qui, si mystérieuse qu’elle paraisse, a été trop constatée

pour être niable aujourd’hui.

§ 4.--Religions nouvelles n’empruntant que peu d’éléments aux anciennes

croyances.

Les sectes protestantes représentent simplement, des modifications d’une

même croyance. Nous allons parler maintenant de religions ne se

rattachant pas à d’anciennes croyances, ou du moins ne s’y rattachant

que par des liens très lâches.

Ce n’est pas la fondation de religions nouvelles qui est rare dans

l’histoire, mais leur succès. Durant un siècle seulement, la France en

vit naître une douzaine. A ne compter que les plus célèbres depuis 1789,

on trouve d’abord: le culte de la Raison, d’un succès éphémère, puis la

religion de l’Être Suprême, sorte de déisme imaginé par Robespierre. Se

succédèrent ensuite la religion Svedenborgienne, qui recrute encore des

disciples, puis la Théophilanthropie de Valentin Haüy, le

Saint-Simonisme du père Enfantin, le culte de l’Humanité d’Auguste

Comte, le Spiritisme, le Satanisme, etc. Les autres contrées furent

aussi fécondes.

Une des plus remarquables religions récentes de l’Amérique est le

Mormonisme. Il constitue encore une preuve de la puissance conférée à

l’homme par une foi forte, fût-elle absurde, et confirme aussi

l’assertion émise plus haut qu’une religion exalte les qualités

possédées par l’individu, mais ne saurait en créer. C’est justement

pourquoi la même croyance produit des résultats absolument différents,

suivant le peuple qui l’adopte.

Si chimérique que cette croyance puisse être, ses effets seront très

pratiques chez une race vigoureuse poursuivant toujours les côtés

utilitaires de la vie. Le Mormonisme en fournit un frappant exemple.

Fondée par un visionnaire, auteur d’une sorte de bible imprégnée de

nombreuses réminiscences chrétiennes, la religion nouvelle groupa

bientôt quelques adeptes, mais serait rapidement tombée, comme beaucoup

d’autres, dans l’oubli, si elle n’avait rencontré un de ces grands

meneurs d’hommes comparables à saint Paul et sans lesquels aucune foi

n’a pu prospérer.

Ce nouveau saint Paul, homme extrêmement séducteur et énergique,

s’appelait Joseph Smith. Il réunit très vite plusieurs centaines de

disciples.

Malheureusement, leur doctrine enseignait la polygamie, considérée comme

un affreux scandale par les puritains de l’Amérique. Des troupes furent

dépêchées pour détruire les hérétiques. Joseph Smith se sauva dans

l’Ohio avec ses adeptes. Ils y fondèrent trois cents fermes qui

prospérèrent rapidement. Les puritains exaspérés les firent incendier

par des soldats. Dépouillés de tout, les fidèles se réfugièrent sur les

bords de l’Illinois. De nouvelles troupes furent envoyées afin de les

massacrer. Sous la conduite de leur prophète, Brigham Young, ils

émigrèrent vers l’Ouest et arrivèrent en 1844, après avoir parcouru plus

de cinq cents lieues, sur les bords du Lac Salé, région stérile et

désolée où nul ennemi ne pouvait songer à les suivre.

Aucune colonisation ne semblait possible dans un tel désert. Grâce à

l’ardeur de leur foi, les Mormons triomphèrent cependant d’obstacles

paraissant invincibles. En cinquante ans, ils transformèrent une contrée

aride en région fertile, couverte de villes, de monuments, d’usines et

d’industries variées. Le nombre des Mormons devint tel qu’il fallut

renoncer à les persécuter. La polygamie avait favorisé leur

multiplication rapide. Beaucoup d’entre eux ont huit ou dix femmes[5] et

jusqu’à dix-huit enfants. Grâce aux richesses acquises par leur labeur

ils peuvent les entretenir facilement.

[5] Interrogée par M. Huret sur ce qu’elle pensait de la polygamie,

une dame mormone répondit: «Je préfère être la dixième femme d’un

homme supérieur que la femme unique d’un homme médiocre.» Elle

ajouta ensuite que les femmes de polygames sont bien plus heureuses

que les autres.

Le prosélytisme religieux des Mormons est aussi développé que leurs

capacités industrielles. Leur dernier pape, père de quarante-deux

enfants et directeur d’une grande banque, a déjà expédié quinze cents

missionnaires dans le monde. Ils propageront peut-être le mormonisme,

mais ne sauraient donner à ses nouveaux disciples les qualités de race

qui déterminèrent le succès de cette religion en Amérique. Le pape

mormon s’illusionne un peu, je crois, en espérant convertir l’univers à

sa doctrine.

* * * * *

A côté des religions que nous venons de citer, on pourrait encore

énumérer celles surgies en Orient depuis un siècle seulement, telles que

le babysme et le bahaïsme en Perse. J’ai déjà parlé de la première dans

un précédent ouvrage, à propos des martyrs qu’elle suscite.

La seconde se donne comme religion universelle, avec ce caractère

particulier de ne pas chercher à supprimer les autres cultes, mais de

les considérer tous comme les explications différentes d’une même

vérité.

La vie des vérités · 第 5 / 15 段