qui l’acceptèrent. Pendant plusieurs siècles, elle constitua un mélange
d’éléments fort hétérogènes. Vainement les théologiens tâchaient d’en
préciser les dogmes. Schismes et hérésies ne cessaient de se multiplier.
Le concile de Nicée, tenu en 325, n’était pas arrivé à formuler
nettement la doctrine. Il avait été réuni d’ailleurs dans la seule
intention de combattre Arius, niant que le Fils fût Dieu comme son Père.
Ce concile eut pour unique résultat important de diviniser
définitivement le Christ.
Jamais religion ne dut autant que le christianisme se soustraire aux
querelles des théologiens. Il se fût peut-être désagrégé devant ces
discussions, si la foi persistante du peuple, étranger à de telles
controverses, ne lui eût constitué un solide appui.
Les dogmes chrétiens n’acquirent une stabilité réelle qu’à partir du
moment où le pouvoir du Pape fut admis définitivement, au XVe siècle.
Depuis le Xe siècle, les évêques de Rome essayaient bien, mais n’y
avaient réussi qu’exceptionnellement, de se faire reconnaître le droit
de gouverner l’Église. Innocent III est à peu près le seul qui se permit
d’excommunier des souverains.
La première croisade les avait posés un peu en chefs de la chrétienté.
Les rois, cependant, ne se soumirent pas longtemps à une pareille
tutelle. Les conciles mêmes l’acceptaient mal. Au XVe siècle, celui de
Bâle, résistant aux injonctions d’Eugène IV, ce dernier proclama sa
dissolution. Le concile alors déposa le pape et en couronna un autre.
Les Souverains Pontifes finirent cependant par obtenir la suprématie
depuis si longtemps rêvée. Elle fut un désastre pour l’Église. Leurs
prétentions et les abus du clergé amenèrent l’explosion de la Réforme et
des guerres de religion qui ravagèrent l’Europe pendant cinquante ans.
Les querelles incessantes du clergé, sa cupidité et le mépris général
qu’il inspirait auraient suffi à justifier la prétention de Luther et
Calvin de rejeter l’autorité du pape, renoncer à des dogmes incertains
et s’en tenir simplement au texte de la Bible.
Après avoir été funeste à l’Église, la Réforme lui devint fort utile en
l’obligeant à s’améliorer et surtout à s’unifier. Vers 1550, le concile
de Trente reconnut définitivement la suprématie universelle du pape et
fixa les moindres détails des dogmes. Ses décisions constituent le code
de l’Église depuis cette époque.
Prétendre fixer immuablement un code quelconque, religieux ou civil et,
par conséquent, vouloir l’empêcher de changer a toujours été, non
seulement une grave imprudence, mais une impossibilité. Immobiliser les
dogmes n’est pas immobiliser les pensées.
Papes et conciles s’imaginèrent donc bien vainement stabiliser à jamais
la foi chrétienne. L’esprit humain devait progressivement, par ses
découvertes, s’écarter d’elle.
§ 3.--Propagation du christianisme dans les couches populaires.
Après avoir montré comment naquit et se transforma le christianisme, il
nous reste à indiquer la façon dont il se propagea. Ce point important
constitue un phénomène psychologique fort remarquable, bien que
généralement laissé dans l’ombre par les historiens.
J’ai longuement exposé dans un précédent ouvrage comment les opinions et
les croyances se répandent, indépendamment de toute action rationnelle,
par répétition, affirmation, contagion, suggestion et prestige. Ne
pouvant revenir sur ce sujet, je me bornerai à énumérer quelques-unes
des causes qui favorisèrent l’expansion du christianisme.
Si cette religion était apparue telle que nous la connaissons
aujourd’hui, avec ses dogmes bizarres et sa métaphysique compliquée, son
succès eût été probablement très éphémère. Les foules ne vivent pas de
métaphysique, mais d’espérances.
La foi nouvelle en apportait d’immenses. Aux faibles, aux déshérités,
aux vaincus de la vie supportant ici-bas une misère sans espoir, le
christianisme promettait un paradis de félicités éternelles, où le
pauvre deviendrait l’égal du riche et où les puissants de ce monde
n’obtiendraient pas plus de privilèges que le dernier des misérables. Le
socialisme promet moins aujourd’hui et cependant il subjugue aussi les
foules. La vision du bonheur entraînera toujours les âmes.
Dès que cette vie future bienheureuse apparut comme une certitude, la
religion chrétienne triompha et le monde fut changé.
On peut remarquer sans doute que la survivance dans un autre monde avec
l’enfer et le paradis était admise par la plupart des religions
antiques, celles de l’Égypte et de la Perse notamment, mais à l’état de
croyance vague. Nous avons vu qu’à l’époque d’Homère le royaume des
ombres offrait un séjour peu tentant.
Le christianisme ouvrant aux âmes la perspective d’une éternité de
délices, eut pour premier résultat de transposer le but de l’existence.
Alors qu’aux yeux des Grecs et des Romains la vie terrestre constituait
la principale préoccupation, l’existence future devint l’unique objet
des aspirations du chrétien. Son passage ici-bas représentant une simple
préparation à la vie céleste le salut éternel était sa constante pensée.
Pour l’obtenir et éviter l’enfer, il acceptait les pires privations, la
pauvreté, la vie monacale, le martyre même.
Le christianisme du Moyen Age pourrait être caractérisé en disant que,
ne présentant pas d’unité chez les théologiens, il la trouva dans l’âme
populaire, orientée par deux grands phares: l’espoir du ciel et la peur
de l’enfer.
En dehors de ces points essentiels, le peuple conserva sa mentalité
païenne. Les noms seuls des vieilles divinités avaient changé. Il
adorait la Trinité nouvelle comme jadis celle du Capitole: Jupiter,
Junon et Minerve. Les saints remplacèrent la foule des anciens dieux
secondaires. Les faunes et les nymphes des forêts se transformèrent en
fées ou en démons. Les sorciers se substituèrent aux augures.
Toute religion, nous l’avons montré, revêt bientôt deux formes: celle
des préceptes enseignés par les théologiens et les lettrés et celle
adoptée par le peuple. Sa propagation ne peut donc s’opérer à l’aide du
même mécanisme à travers les couches diverses d’une société.
Sans doute, dans les deux cas, la contagion mentale et la suggestion
jouent un rôle prépondérant; mais, au début, ces moyens d’action ne
sauraient suffire pour persuader des classes cultivées.
Nous venons de voir de quelle façon le christianisme se répandit parmi
les masses, nous allons essayer de montrer maintenant comment il se
propagea dans les couches éclairées du monde romain.
§ 4.--La propagation du christianisme chez les lettrés.
Cette propagation s’expliquerait facilement si l’on se reportait
seulement à l’époque où la religion chrétienne ayant gagné le peuple et
l’armée, les empereurs jugèrent d’une politique sage d’en faire le culte
officiel. Mais bien avant cette légalisation, le christianisme s’était
répandu dans la société lettrée. Quelles furent les causes de sa
diffusion?
On ne peut les saisir nettement, sans considérer tout d’abord que le
fait d’adopter une religion nouvelle, si grave pour un homme moderne, ne
présentait aucune importance pour un Romain. Il ajoutait facilement, en
effet, des dieux à son panthéon, sans pour cela changer de religion. Les
empereurs eux-mêmes étaient fort éclectiques sur ce point. Hadrien
faisait élever des sanctuaires à tous les dieux. Alexandre Sévère avait
dans son oratoire les images des plus importantes divinités, y compris
celle du Christ. Dans l’Olympe, déjà si peuplé, avaient pris place,
après les conquêtes romaines, une foule de dieux nouveaux. Les cultes de
l’Égypte et de la Perse se répandaient progressivement. Parmi eux
figuraient déjà des divinités à tendance monothéiste et surtout Mithra,
le dieu soleil de la Perse, dont plusieurs empereurs se montraient les
adorateurs fervents.
Mais la prétention des chrétiens de faire de leur Dieu l’unique maître
du ciel, rendait son adoption difficile. Elle avait besoin d’être
préparée par une évolution mentale conduisant à envisager tous les
anciens dieux comme les formes diverses d’une même divinité, idée
existant depuis longtemps dans plusieurs religions de l’Orient.
Cette notion se généralisait de plus en plus au début de notre ère. Le
polythéisme universel évoluait progressivement vers un monothéisme
théorique. Le Dieu des chrétiens en fut la concrétisation.
Le christianisme n’offrait, en réalité, rien de nouveau aux lettrés.
D’une part, en effet, il comportait le Dieu unique dont l’idée
s’acceptait de plus en plus, et, de l’autre, il se trouvait saturé
d’éléments orientaux: rites, cérémonies et mystères adoptés depuis
longtemps.
Outre les facteurs que nous venons d’indiquer, une des plus importantes
causes de triomphe pour le christianisme fut son irréductible
intransigeance.
En ajoutant seulement un Dieu nouveau à tant d’autres, il aurait fini,
ainsi que plus tard le bouddhisme, par être noyé dans les anciens cultes
et serait devenu une simple secte. Considérant au contraire son Dieu
comme unique et appliquant l’épithète de démons à toutes les autres
divinités, il ne pouvait transiger avec elles.
La foi ardente de ses adeptes lui permit du reste de combattre
facilement des dieux mal défendus par une foi affaiblie.
§ 5.--Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme.
Les observations précédentes nous montrent le Christianisme accueilli
avec enthousiasme par le peuple, avec indulgence par les lettrés et
finalement admis dans un but purement politique par les empereurs.
Nul ne prévit alors les lointaines conséquences de cette adoption. Tant
de dieux avaient été acceptés dans le cours des siècles qu’un de plus ne
semblait pas devoir changer quelque chose à la vie sociale et à la
civilisation.
Le contraire cependant se produisit rapidement. Resté sans autres rivaux
que des démons, à puissance incertaine, le Dieu des chrétiens prétendit
bientôt régir les diverses manifestations de l’existence comme il
dirigeait la vie religieuse. Son action s’étendit rapidement à tous les
éléments de l’organisation sociale. Les arts, la littérature, la
philosophie s’inspirèrent de lui et la civilisation païenne disparut
entièrement. Durant des siècles, l’âme humaine ne put se mouvoir que
dans le cadre étroit fixé par la théologie chrétienne.
Le christianisme n’aurait pu assurément exercer une telle influence à
l’époque où les Romains possédaient une armature sociale, trop stable
pour être transformée. Mais quand il triompha, le vieux monde chancelait
chaque jour davantage et touchait à sa fin. Les envahisseurs barbares y
trouvant une civilisation trop élevée pour leur mentalité, ne pouvaient
se l’assimiler. Le christianisme leur fournit les éléments de stabilité
qu’ils ne possédaient pas.
Son adoption fut un grand bienfait pour eux et joua dans leur évolution
un rôle qu’aucune civilisation supérieure n’aurait su exercer. Les
terribles menaces de l’enfer et l’espoir du ciel parvinrent seuls à
refréner un peu des hordes dominées par leurs impulsions instinctives et
à les transformer en sociétés durables.
La fusion de l’organisation religieuse avec l’organisation politique
accrut à la fois la force de la religion et celle de l’État. Pendant de
longs siècles, le pouvoir terrestre et le pouvoir divin furent plus ou
moins associés, quoique parfois en lutte. Empereurs et rois avaient fini
par se considérer comme des représentants de Dieu.
Lorsque, après mille ans de domination, le christianisme eut un peu
civilisé les Barbares, ils devinrent alors capables de comprendre le
monde antique oublié depuis longtemps. Sa réapparition constitua le
mouvement appelé Renaissance.
Cette résurrection fut un éblouissement. Devant les chefs-d’œuvre
surgissant à leurs yeux, les hommes délaissèrent les préoccupations
théologiques et la perpétuelle menace de l’enfer. Ils admirèrent les
dieux et les déesses sortis du tombeau et se laissèrent charmer par
leurs merveilleuses légendes.
L’antiquité devint alors la grande inspiratrice. Artistes, littérateurs,
philosophes furent subjugués par elle. Il est frappant, quand on visite
Rome, de constater que les papes, défenseurs attitrés de la théologie
chrétienne, demandaient aux artistes de représenter les légendes de la
mythologie païenne. Auprès de ces évocations du monde antique,
paraissaient bien pâles les figures étriquées des saints, des martyrs,
des Christ et des suppliciés de l’enfer. De tous ces funèbres
assombrissements de la vie imposés par la théologie chrétienne l’homme
pouvait enfin sortir. La naissance de Vénus, l’histoire de Psyché, les
amours de Jupiter ornèrent les murs des palais romains et ceux du
Vatican lui-même. Les dieux qui avaient séduit la jeunesse de l’humanité
revenaient charmer son âge mûr. Elle apprenait à vivre avec la nature et
non plus contre la nature. Si cet élan ne dura pas, c’est que la Réforme
y mit indirectement un terme. Sans son influence, le monde fût peut-être
redevenu païen.
L’époque de la Renaissance ne coïncida pas seulement avec la
résurrection du monde antique, mais avec l’éclosion des sciences
expérimentales. Ces dernières devaient changer l’orientation de la
pensée. L’homme entrevit qu’aux certitudes l’ayant guidé depuis quinze
siècles, il deviendrait nécessaire d’en substituer d’autres.
* * * * *
Obligé de condenser en quelques pages de longs siècles d’histoire
religieuse, nous ne pouvions qu’indiquer les grandes lignes du mobile
tableau dont l’ensemble constitue le christianisme. Elles suffisent à
montrer que la religion, qui devait si longtemps dominer les âmes, ne
représente en aucune façon un événement surgi brusquement, mais
simplement une fusion d’idées nouvelles avec des dogmes antérieurs.
D’abord adopté par le peuple que séduisaient ses promesses, le
christianisme n’atteignit les couches élevées de la société qu’après
plusieurs siècles.
Cependant pour que la religion nouvelle triomphât, il fallut un de ces
concours de circonstances qui se rencontrèrent trois ou quatre fois
seulement dans l’histoire du monde. Un tel concours était nécessaire à
la réalisation de sa formidable conquête. Grâce au triomphe du
christianisme, la pensée des hommes fut orientée pour longtemps, et ils
crurent posséder enfin des vérités éternelles.
CHAPITRE V
COMMENT LES GRANDES RELIGIONS PEUVENT SE DÉSAGRÉGER.
§ 1. Les hérésies et les schismes.--§ 2. L’évolution des dieux.--§ 3.
L’évolution du christianisme vers la libre pensée dans les églises
protestantes.--§ 4. Les tentatives d’évolution du catholicisme. Le
modernisme.--§ 5. Le christianisme comme création collective.
§ 1.--Les hérésies et les schismes.
Toutes les grandes religions monothéistes: islamisme, christianisme,
bouddhisme notamment, fourmillent de schismes et d’hérésies qui les font
plus ou moins évoluer et quelquefois disparaître.
Il faut en rechercher la cause principale dans les divergences de
mentalité et de nécessités sociales chez les fidèles soumis à une même
foi et aussi le besoin de raisonner.
La foi est d’abord acceptée en bloc par contagion mentale sans
l’intervention d’aucune influence rationnelle. Mais comme en acquérant
une foi on ne perd pas pour cela le désir de raisonner, le croyant
trouve toujours quelque côté accessoire, susceptible de nouvelles
interprétations. S’il possède un tempérament d’apôtre, il propage ces
interprétations et un schisme ou une hérésie naissent bientôt.
Schismes et hérésies furent nombreux dans l’histoire du christianisme et
portèrent sur les sujets les plus variés. Marie était-elle seulement la
mère du Christ, ainsi que le prétendait Nestorius et non la mère de
Dieu? Comment expliquer par la désobéissance du seul Adam la damnation
du genre humain? etc.
La plupart de ces schismes et hérésies eurent comme conséquence
d’immenses carnages. Pour convaincre les Cathares que le Dieu de
l’Ancien Testament n’était pas le diable, le pape Innocent III prêcha
contre eux en 1208 une croisade qui ravagea le Midi et amena la
destruction de villes florissantes, notamment Béziers et Carcassonne. Il
fallut massacrer également des milliers de personnes pour démontrer aux
fidèles que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils et non
du Père seulement, que le baptême ne doit pas se faire par immersion
totale, que la communion exige du pain azyme et non du pain levé, que le
signe de la croix doit être fait avec un doigt et non avec deux, etc.
Si les sujets de controverses se montraient importants les massacres
l’étaient également. Quand les anabaptistes proclamèrent la nécessité de
rebaptiser les enfants devenus adultes, cette prétention, qui nous
semblerait assez anodine aujourd’hui, parut si effroyable qu’il en
résulta une guerre violente où furent exterminés sans pitié 150.000
hérétiques.
La vie humaine ne comptait guère pour les défenseurs de la foi et la
férocité leur semblait une vertu méritant récompense. Les vrais
convaincus sont toujours implacables. Quand Torquemada eut fait brûler
6.000 personnes, il réclama comme rétribution de son zèle un chapeau de
cardinal.
Schismes et hérésies représentèrent le plus souvent des crises aiguës de
mysticisme. Telle sous Louis XIV, l’hérésie des Camisards des Cévennes
qui, fanatisés par leur foi, tinrent tête pendant deux ans à trois
maréchaux et à de vaillants corps d’armée.
Le quiétisme, le jansénisme, le culte du Sacré-Cœur, etc. résultèrent de
crises du même ordre. Ce dernier culte fut fondé par une hystérique un
peu folle, Marie Alacoque, qui dans une vision vit le Christ prendre son
cœur et lui donner le sien en échange. L’Église institua bientôt une
fête pour perpétuer l’événement et prononça en 1864 la béatification de
l’auteur de la révélation. On n’a pas oublié qu’une assemblée de graves
députés déclara d’utilité publique en 1871 la construction à Montmartre
d’une basilique où devait être adoré le Sacré-Cœur. Le monument qui
domine la grande ville contribuera à montrer aux générations futures
l’importance du rôle des hallucinés dans l’histoire.
De tels accès de mysticisme s’observent indifféremment dans les pays
musulmans, catholiques ou protestants. Chez ces derniers éclatent
fréquemment des réactions dites réveils religieux, extériorisés par la
création de sectes nouvelles.
J’ai montré au cours d’un autre ouvrage l’influence des accès de
mysticisme dans les révolutions et les croyances politiques.
«Le concile de Nicée, écrit justement Daniel Berthelot, semble loin de
nous; les disputes entre ariens et nestoriens et les bûchers élevés à
propos d’un mot ou d’une virgule des Livres Saints sont des fantômes du
passé, n’est-ce pas? Lisez les querelles quasi théologiques des
partisans de l’esperanto ou de l’ido, les comptes rendus de leurs
conciles, le Syllabus du pape de Varsovie, les anathèmes des orthodoxes;
contemplez l’exaltation des hérésiarques et les combats furieux de ces
sectes ennemies pour un tréma ou pour une consonance, et félicitez-vous
que le temps des autodafés soit passé!»
Je ne crois pas qu’il soit passé. Sans doute la Révolution guillotina
ses hérétiques au lieu de les brûler, mais le progrès n’était guère
appréciable. Si les socialistes et les francs-maçons n’adorent pas le
Sacré-Cœur de Marie Alacoque, ils ont leurs credos, leurs conciles,
leurs pontifes, leurs excommunications. Nous ignorons quels moyens
d’extermination ils emploieraient à l’égard de leurs adversaires en cas
de triomphe. On peut seulement être certain de cette extermination.
§ 2.--L’évolution des dieux.
Les dieux ne sont pas éternels, ils subissent, eux aussi, les lois du
temps et disparaissent ou se transforment suivant l’évolution des
besoins et des sentiments qui les firent naître.
Leur sort dépend en grande partie du degré de fixité des dogmes imposés
par les livres religieux. Quand ces dogmes ne sont pas très stables, les
divinités se transforment sans disparaître tout à fait. Trop stabilisée,
la croyance, incapable d’évoluer, périt lentement sous l’action du
temps.
Le bouddhisme en Asie, le protestantisme en Europe et en Amérique,
constituent des exemples de religions peu à peu transformées. Le
catholicisme et l’islamisme présentent au contraire des types de
religions que la fixité de leurs dogmes empêche de se modifier et par
conséquent de s’adapter à de nouveaux besoins.
Le succès du protestantisme, l’échec du modernisme, vont permettre
d’illustrer clairement l’observation précédente.
Le cas du protestantisme est très caractéristique. Il montre qu’une
religion qui ne se trouve pas trop enfermée dans les dogmes arrive
facilement à se modifier. Alors que le catholicisme fit de vains efforts
pour s’adapter aux tendances de l’âge moderne, le protestantisme ayant
su évoluer avec ces tendances, engendra des religions fort diverses
puisqu’elles vont depuis une sorte de catholicisme sans pape jusqu’aux
négations les plus nettes de la libre pensée.
§ 3.--L’évolution du christianisme vers la libre pensée dans les églises
protestantes.
L’évolution qui devait conduire une partie du protestantisme vers un
demi-rationalisme fut une conséquence indirecte et imprévue de la
Réforme du XVIe siècle inaugurée par Luther.
La Réforme ne constitua nullement, ainsi qu’on l’a si souvent répété, un
mouvement rationaliste ayant pour dessein d’affranchir la pensée humaine
du joug religieux. Elle fut exactement le contraire.
On peut substituer une foi dogmatique à une autre comme le firent
certains réformateurs, mais le libre examen rationnel se trouvera
toujours incompatible avec des croyances irrationnelles se propageant
par des procédés (contagion mentale, suggestion, prestige, etc.) où la
raison ne prend aucune part.
Le but, fort rétrograde, de Luther était, d’éliminer de la théologie
toutes les influences rationnelles. Il enseignait la nécessité pour la
foi de se détourner du «pourquoi» des choses. L’homme doit se montrer
plus avide de croire que de comprendre et faire de la foi sa
préoccupation unique. Nul n’est juste sinon celui qui croit. La parole
du Seigneur, telle qu’on la trouve formulée dans la Bible, suffit. La
loi morale consiste à lui obéir. Ainsi seulement on peut arriver au
royaume de Dieu.
Pour des motifs exposés au cours de cet ouvrage, certaines sectes
protestantes aboutirent à la libre pensée, mais jamais Luther ni Calvin
n’eurent un seul instant l’idée d’une telle évolution. On doit au
contraire les qualifier de réactionnaires, puisqu’ils voulaient revenir
aux enseignements de la Bible, c’est-à-dire d’un livre vieux de quinze
siècles.
Rejetant l’autorité de l’Église, Luther et Calvin se virent bien obligés
de laisser les fidèles interpréter la Bible à leur gré. Cette faculté
devait conduire plus tard à la libre pensée quand les livres sacrés
furent lus avec les yeux de la science et non plus avec ceux de la foi.
A force d’interpréter la Bible, on finit par ne plus y croire. C’était
un aboutissement de l’enseignement de Luther qu’il n’avait pas prévu.
L’idée de négation qu’implique la libre pensée eût été jugée par lui un
horrible blasphème[4]. Calvin avait à sa disposition des supplices
capables d’étouffer pareille prétention si elle s’était formulée.
[4] Le _Petit Catéchisme de Luther_, publié en 1520, contient fort peu
de choses contraires à l’orthodoxie catholique.
L’évolution du protestantisme vers la négation de la divinité du Christ
fut assez lente et ne pouvait du reste devenir générale, car l’ancienne
religion en se désagrégeant dut s’adapter à des mentalités différentes.
C’est seulement parmi les sectes du protestantisme dit libéral qu’est
rejetée la divinité du Christ. Les protestants orthodoxes l’admettent au
contraire et ont conservé--l’Église anglicane officielle,
notamment,--beaucoup des dogmes et des cérémonies du catholicisme.