ce culte avec dédain. Cependant sa vie en est pleine. Beaucoup de libres
penseurs ont foi dans les présages, les porte-bonheur, l’influence du
chiffre 13, et nombre de superstitions du même ordre. Les croyants les
plus monothéistes en apparence ne doutent pas de la vertu des reliques,
des médailles, de l’action curative des sources miraculeuses et des
pèlerinages. Les ex-voto ornent en aussi grande quantité les murs des
églises modernes que les anciens temples de la Grèce et se révèlent
inspirés par une mentalité identique.
Qu’il s’agisse d’animisme, de fétichisme, ou d’une religion quelconque,
les rites et les sacrifices jouèrent toujours, nous l’avons dit plus
haut, un rôle essentiel. Chez les peuples déjà avancés en civilisation:
Grecs, Romains, Égyptiens ou Juifs, les rites étaient minutieusement
réglés. Le _Lévitique_ renferme de nombreuses prescriptions relatives
aux cérémonies. Parmi elles figuraient les sacrifices expiatoires
pratiqués par la plupart des peuples. Jehovah ne cessait d’en réclamer.
Ce dieu féroce, aux goûts plébéiens, se réjouissait de l’odeur de la
viande brûlée. Pour se concilier ses faveurs, Salomon fit égorger en une
seule fois d’immenses troupeaux de bœufs.
§ 2.--Les dieux du monde gréco-romain.
Il est fort difficile à un homme moderne, même croyant convaincu, de
comprendre à quel point la vie religieuse pénétrait le monde ancien.
Plus on recule dans l’histoire, plus l’action des dieux apparaît
prépondérante. Ils remplissaient en effet une foule de rôles dont les
progrès de la pensée les ont successivement délivrés. Les lois
naturelles étant ignorées, l’homme attribuait nécessairement à des
puissances surnaturelles toutes les forces invisibles, mystérieuses et
redoutables dont il ressentait les effets. Le vent, la foudre, les
tempêtes étaient des manifestations divines. Les sources, les fleuves,
les forêts avaient leurs dieux. Considérant tous ces éléments comme
doués de volontés analogues aux siennes propres, l’homme tâchait de se
les concilier par les moyens en usage pour obtenir la protection de
grands personnages: sacrifices, prières et présents.
Sans remonter au delà des peuples de l’antiquité classique: Grecs,
Romains, Égyptiens, etc., on peut dire que la vie religieuse dominait
toute leur vie sociale. Fustel de Coulanges l’a montré depuis longtemps
pour le monde gréco-romain: «La religion, dit-il, était maîtresse
absolue dans la vie privée et dans la vie publique, l’État était une
communauté religieuse, le roi un pontife, le magistrat un prêtre, la loi
une formule sainte, le patriotisme de la piété, l’exil une
excommunication.» J’ai déjà montré ailleurs comment le droit primitif
dérivait toujours de la loi religieuse.
La conception que les peuples se sont faite de leurs divinités n’a pas
beaucoup varié dans la suite des âges. L’extension du pouvoir qu’ils
leur reconnaissaient s’est seule un peu modifiée.
Ce pouvoir fut pendant longtemps assez limité. Même à l’époque où
Jupiter devint roi du ciel, il avait encore au-dessus de lui un maître
mystérieux, le destin.
Quant aux dieux ordinaires, ils se rapprochaient parfois des simples
humains au point de contracter des unions avec eux. Achille est fils de
la déesse Thétis, Vénus mère d’Énée, etc.
Les récits d’Homère indiquent bien les bornes de la puissance que
l’homme attribuait alors à ses divinités. Il les redoutait très fort,
les implorait souvent, mais osait parfois les braver. Au cours du siège
de Troie, Diomède blesse Vénus d’un coup de lance et l’accable de
menaces. Il frappe le dieu Mars qui voulait venger la déesse. Pendant
toute la durée de ce siège célèbre, les dieux interviennent
journellement dans les combats. Neptune entoure d’un nuage protecteur le
fils d’Anchise afin de le soustraire aux coups d’Achille. Apollon agit
de même à l’égard d’Hector. Junon ne se sentant pas assez puissante
contre le dieu du fleuve Scamandre qui voulait faire périr Achille,
s’adresse à Vulcain pour le protéger, et ce dernier n’y réussit qu’en
provoquant un formidable incendie devant lequel le fleuve recule.
D’après la narration attribuée par Virgile à Énée et qui naturellement
reflétait les idées de l’époque, il fallut le concours de Neptune,
Junon, Pallas et Jupiter pour triompher de la résistance des Troyens,
concours très matériel, car ce fut à coups répétés de son trident que
Neptune ébranla les murs de Troie.
Les conceptions homériques semblent s’être un peu transformées dans le
cours des âges. Au temps d’Auguste, on redoutait toujours les dieux,
mais sans croire beaucoup à leur intervention dans la marche du monde.
«Je sais, écrit Horace, que les dieux vivent en repos et que si la
nature fait quelques merveilles, ils ne se donnent point la peine d’y
mettre la main.»
La nature était déjà, on le voit, une entité mystérieuse permettant,
comme aujourd’hui, d’expliquer tous les mystères.
La conception de divinités à puissance limitée ne fut pas particulière
au monde gréco-romain; elle se retrouve parmi toutes les religions de
l’Inde. On peut le constater dans les grandes épopées et même dans de
simples drames tels que celui de Sacountala, où figurent des dieux ayant
recours à l’assistance des mortels.
La croyance en des divinités à pouvoir limité, inconciliable avec l’idée
d’un dieu universel exerçant une domination absolue qui se formula plus
tard, était la conséquence nécessaire de la multiplicité des dieux.
Chacun ne pouvait évidemment posséder la même influence. Au-dessous des
plus puissants, Jupiter, Junon et Minerve, trinité adorée au Capitole
romain, régnaient de petits dieux à pouvoir fort circonscrit.
Ces divinités innombrables vécurent toujours en parfait accord et l’idée
de persécuter leurs adorateurs n’effleura jamais l’âme d’un ancien. Les
dieux des peuples voisins se voyaient facilement adoptés par les
vainqueurs. Tous ceux des Grecs, des Carthaginois, des Égyptiens, etc.,
furent romanisés et incorporés dans la religion nationale. Le Bâal
punique s’identifia avec Saturne, Diane avec Artémis, Junon avec Isis et
Tanit, Vénus avec l’Astarté carthaginoise, etc.
Au moyen d’un mécanisme analogue, les dieux romains se répandirent dans
les provinces dominées par Rome, et se mêlèrent ou se fusionnèrent aux
dieux locaux. Les chrétiens seuls devaient plus tard faire exception.
Ils ne pouvaient évidemment pas s’incliner devant des dieux que leurs
livres déclaraient des démons. Ce refus devint l’origine de persécutions
longtemps considérées comme religieuses et qui furent seulement
politiques. Rome acceptait toutes les divinités, mais exigeait de ses
fonctionnaires et de ses soldats un serment aux dieux nationaux et au
génie de l’Empereur.
Les détails mêmes du culte de toutes les divinités ont peu varié à
travers le temps. Un croyant moderne demande la protection des saints de
façon identique à celle dont les anciens réclamaient l’appui de leurs
dieux. M. Maspero décrit le culte d’Ammon au temple de Louqsor longtemps
avant notre ère, dans des termes qui s’appliqueraient parfaitement aux
religions actuelles en changeant simplement quelques noms.
§ 3.--Le culte des morts.
Le culte des morts paraît avoir toujours fait partie des religions. On
le retrouve à tous les âges chez la plupart des peuples, des Grecs
anciens jusqu’aux Japonais modernes.
Prépondérant dans la Grèce et l’Italie, il pesa lourdement sur le monde
antique. On devait en observer soigneusement les rites sous peine de
châtiments redoutables.
«Les Grecs et les Romains, écrit Fustel de Coulanges, avaient
exactement les mêmes opinions. Si l’on cessait d’offrir aux morts le
repas funèbre, aussitôt les morts sortaient de leurs tombeaux; ombres
errantes, on les entendait gémir dans la nuit silencieuse. Ils
reprochaient aux vivants leur négligence impie; ils cherchaient à les
punir, ils leur envoyaient des maladies ou frappaient le sol de
stérilité. Ils ne laissaient enfin aux vivants aucun repos jusqu’au
jour où les repas funèbres étaient rétablis.»
Cette crainte des morts était universelle. Avertie par un songe que les
mânes d’Agamemnon sont irrités contre elle, Clytemnestre envoie aussitôt
des aliments sur son tombeau.
D’après une conception retrouvée dans presque toutes les races, chaque
être, chaque objet comportait une sorte d’âme invisible. C’est pourquoi
l’ombre des présents suffisait à satisfaire l’ombre des morts. Pour la
même raison, beaucoup de peuples immolaient pendant les funérailles des
grands personnages des chevaux et des serviteurs qui devaient les
accompagner en l’autre monde. L’ombre du défunt arrivait ainsi,
convenablement escortée, dans le royaume des morts. Au Pérou, on faisait
périr sur la tombe d’un Inca décédé les vierges du temple du Soleil,
dont les ombres étaient destinées à former une cour au prince défunt.
Chez les Grecs et les Romains, les divinités constituées par les ombres
des morts étaient qualifiées de dieux lares. «Elles sont, disaient les
Romains, des divinités redoutables, chargées de châtier les hommes et de
veiller sur tout ce qui se passe dans l’intérieur des maisons.» Aussi
chaque demeure contenait-elle un autel où, matin et soir, la famille
réunie adressait ses prières aux ancêtres et leur offrait quelques menus
présents.
Ce culte des morts suffirait à expliquer, en dehors des raisons données
dans un autre chapitre, la divinisation des empereurs qui étonna
beaucoup d’historiens. Il était fort naturel si un particulier devenait
divinité après sa mort, qu’un empereur se changeât en une divinité plus
importante et fût adoré par tout un peuple au lieu de l’être seulement
par les membres de sa famille.
Le culte des morts s’est perpétué chez beaucoup de nations jusqu’à nos
jours. Il constitue la principale religion de la Chine et du Japon. J’ai
entendu dire à l’un des hommes les plus distingués du Japon,
actuellement ambassadeur auprès d’une grande puissance européenne que,
rentré à son foyer, il ne manquait jamais d’aller se recueillir auprès
de l’autel consacré à ses ancêtres. J’ai répété trop de fois que la
volonté des vivants est dominée par celle des morts pour ne pas
reconnaître le côté judicieux d’un tel culte. Par sa pratique, l’homme
prend conscience du lien étroit le rattachant aux générations passées
dont il n’est que la continuation.
On ne doit donc pas considérer uniquement comme une image l’assertion de
l’illustre amiral Togo proclamant, après avoir remporté la plus
importante des batailles navales modernes, que ce n’était pas lui, mais
l’âme de ses ancêtres qui l’avait gagnée. Assurément une grande part du
triomphe revenait au célèbre amiral, cependant tous les aïeux créateurs
de l’âme nationale du Japon n’étaient-ils pas les vrais vainqueurs? Les
morts créent nos vertus, et quand nous valons quelque chose, nous le
devons surtout à eux.
La religion des morts s’est restreinte chez plusieurs peuples, mais n’a
jamais disparu. Pour les chrétiens, elle se borne presque uniquement à
la vénération des saints et à une fête annuelle consacrée à visiter les
tombes des défunts.
§ 4.--La divinisation des abstractions et des héros.
Au culte des dieux divers dont nous avons parlé s’ajouta encore chez
certaines nations la divinisation de personnages et de diverses
collectivités. Les Romains déifièrent leurs villes, leurs héros, leurs
empereurs et même de simples abstractions. La vertu, la concorde, la
justice, etc., avaient leurs temples.
Ces conceptions nous semblent aujourd’hui singulières, cependant plus
d’une analogie existe entre elles et le symbolisme moderne.
Nos monuments, nos monnaies, nos papiers officiels, les décorations de
nos grandes écoles savantes, sont en effet remplis d’incarnations
allégoriques. La loi, la justice, la liberté, etc., continuent à être
représentées par des personnages. La pensée de l’homme antique
concrétisant la concorde sous forme de déesse, n’était pas très éloignée
de celle de l’homme moderne représentant la république par une femme
coiffée d’un bonnet phrygien ou personnifiant la ville de Strasbourg
sous les traits d’une statue couverte, à certaines dates, de couronnes.
La divinisation des empereurs ne constitue pas davantage un phénomène
spécial au monde antique. Non seulement saint Louis entra dans le
panthéon chrétien, mais tous les rois de notre ancienne monarchie
étaient considérés, aussi bien par le peuple que par des hommes éminents
tels que Bossuet, comme des incarnations de la puissance divine. Les
inscriptions monétaires et les pièces officielles rappelaient toujours
qu’ils tenaient leur pouvoir d’une grâce de Dieu. Pour des personnages
en relation si intime avec la divinité, naissait naturellement un
sentiment bien voisin de l’adoration. Ne possédaient-ils pas d’ailleurs
quelques-uns des pouvoirs attribués à la divinité même, tels que celui
de guérir certaines maladies par un simple attouchement?
En fait, le peuple à tous les âges divinisa les héros. Les soldats de
Napoléon considéraient leur empereur comme une divinité invincible. Le
vicaire général de Notre-Dame le déclarait publiquement une incarnation
de la Providence[3].
[3] Napoléon lui-même finit par trouver cette divinisation de sa
personne excessive. En 1808, il écrivait à son ministre de la
marine:
«Je vous dispense de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité
et d’irrespect pour moi dans cette phrase, que je veux croire que
vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez.»
Les rapprochements que nous venons de signaler entre la pensée antique
et la pensée moderne prouvent à quel point, sous des formes diverses, la
mentalité religieuse s’est maintenue identique à travers les âges.
§ 5.--Les augures et les oracles.
Les dieux du paganisme consentaient quelquefois à communiquer avec les
mortels au moyen de brefs oracles rendus par des personnages sacrés
analogues à nos médiums modernes. Les Grecs n’entreprenaient rien sans
les consulter. On venait de très loin interroger à Delphes la Pythie
parlant au nom d’Apollon.
La confiance dans les décrets ainsi rendus était absolue. Un oracle
ayant déclaré que l’empereur Hadrien mourrait prématurément si un ami
intime ne s’immolait pour lui, son favori Antinoüs s’offrit
immédiatement en sacrifice et se suicida. Hadrien, désolé mais
reconnaissant, lui éleva un temple bientôt entouré d’une ville
importante qui dura quatre siècles.
A défaut d’oracles, les augures étaient consultés pour interpréter la
volonté des dieux. Ils formaient à Rome un collège officiel, supprimé
seulement lorsque le christianisme devint la religion de l’Empire.
Augures et oracles constituaient évidemment un besoin de la mentalité
religieuse, puisqu’ils persistèrent toujours sous des noms divers. Le
Moyen Age eut la magie et la sorcellerie, nos temps modernes les tables
tournantes et les esprits.
Ce qui précède montre à quel point la vie du monde antique était dominée
par les croyances religieuses. Nous savons qu’il en fut de même pour le
Moyen Age. Pendant plus de mille ans toute notre histoire se trouva
soumise aux influences de la théologie. En restreignant de plus en plus
le domaine supposé directement régi par les dieux, la science a fini par
circonscrire celui de la théologie, mais sans pour cela faire
disparaître la mentalité mystique. Celle-ci s’extériorise maintenant
sous d’autres formes. De religieuses les croyances sont devenues
politiques et sociales. La même confiance dans l’action des formules,
les mêmes espérances dominent toujours les âmes. L’homme a besoin de
croyances pour alimenter sa vie mentale comme l’estomac a besoin de
nourriture pour entretenir la vie matérielle. Cette donnée psychologique
fondamentale est mise en évidence par la très instructive histoire des
dieux.
CHAPITRE IV
LES GRANDES RELIGIONS SYNTHÉTIQUES. LE CHRISTIANISME.
§ 1. La naissance du christianisme.--§ 2. Les transformations du
christianisme.--§ 3. Propagation du christianisme dans les couches
populaires.--§ 4. Propagation du christianisme chez les lettrés.--§ 5.
Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme.
§ 1.--La naissance du christianisme.
Les religions du monde antique furent d’abord des cultes locaux ne
cherchant nullement à se propager. Un peuple avait ses dieux comme il
possédait sa langue, ses lois, ses coutumes et ses arts. Il eût jugé
sacrilège de voir ses divinités adorées par des étrangers. Un conquérant
seul pouvait se le permettre.
Quand la puissance romaine eut un peu unifié le vieux monde et rendu les
communications faciles, des religions à tendances universelles
naquirent. Le christianisme et l’islamisme sont les plus célèbres.
Nous bornerons notre étude à la première. Elle suffit à montrer la
genèse et l’évolution de ce que nous appelons les grandes croyances
synthétiques. Son histoire apprend de quelle façon naît, se transforme
et se propage une religion, comment elle s’assimile des croyances
antérieures et pourquoi elle arrive à influencer les âmes.
L’évolution du christianisme contribue également à justifier cette loi,
énoncée dans un précédent chapitre, que la religion enseignée par la
théologie diffère toujours de celle pratiquée dans les masses. Elle
vérifie aussi cette autre loi fondamentale que les manifestations de la
mentalité religieuse sont identiques chez tous les peuples, malgré la
diversité apparente de leurs croyances. Que l’homme ait vénéré Isis ou
la vierge Marie, il les adora pareillement. De la même manière et sans
les différencier beaucoup, il adora les divinités du panthéon
gréco-romain ou les saints du ciel chrétien. Que ses fétiches fussent
des reliques ou des amulettes quelconques, il leur attribua des vertus
identiques.
* * * * *
Alors que la vie de plusieurs fondateurs de religions, Mahomet par
exemple, est assez bien connue, celle du fondateur du christianisme
reste à peu près ignorée. Il ne faut plus la chercher dans les
évangiles, comme on le fit longtemps et comme la science a cessé de le
croire possible aujourd’hui. Ces livres, dont le plus ancien, celui de
Marc, fut écrit au moins un demi-siècle après la mort du Christ,
constituent des compilations de rêveries et de souvenirs incertains
amplifiés par la pieuse imagination de leurs auteurs.
Les moins inexacts des documents à consulter sur les premiers temps du
christianisme paraissent être les épîtres de saint Paul. Mais, n’ayant
pas connu le Christ, il n’en pouvait parler que d’après la tradition et
son imagination.
Malgré leur insuffisance, ces sources d’information nous donnent du
moins les idées en cours à l’époque où Jésus vivait et montrent que
jamais le futur Dieu ne se considéra comme une divinité ni même comme le
fondateur d’une religion nouvelle.
«Si l’on était venu dire aux douze apôtres, écrit le professeur
Guignebert, que Jésus avait incarné Dieu, ils n’auraient d’abord pas
compris, puis ils auraient crié à l’abominable scandale... L’idée de
filiation divine ne pouvait présenter à l’esprit d’un Juif qu’un
horrible blasphème.»
Se croyant un simple prophète, succédant à beaucoup d’autres, Jésus
avait l’unique prétention d’annoncer la prochaine venue du royaume de
Dieu prédite aux Juifs depuis fort longtemps. Cette bonne nouvelle
concernait exclusivement d’ailleurs le peuple d’Israël.
Après sa mort, ses disciples essayèrent de répandre ses prophéties et sa
morale, mais recrutèrent d’abord peu d’adeptes. La mémoire du Christ ne
semblait pas devoir lui survivre longtemps.
On sait qu’il en fut tout autrement. La vision créatrice d’un illuminé,
saint Paul, allait sauver le nom du Christ de l’oubli et l’entourer
d’une gloire éternelle.
La célèbre apparition sur le chemin de Damas fut le véritable point de
départ du christianisme. Doué d’une exubérante imagination, l’esprit
rempli des souvenirs de la philosophie grecque et des religions de
l’Orient, saint Paul fonda avec le nom du Christ une religion à laquelle
Jésus lui-même n’eût certainement rien compris.
Saint Paul ne paraît d’ailleurs pas avoir songé à faire du Christ une
divinité. Il le considérait seulement comme un envoyé de Dieu chargé
d’apporter aux hommes la certitude d’une vie éternelle et le rachat de
leurs péchés par sa mort.
Rien n’indique que pendant le premier siècle du christianisme Jésus ait
été considéré par les fidèles comme un Dieu. La croyance à sa divinité
se répandit seulement au début du second siècle parmi les communautés
chrétiennes.
On pourrait s’étonner d’une pareille lenteur en se rappelant la facilité
avec laquelle les hommes de cette époque divinisaient de grands
personnages, tels que les empereurs.
Plusieurs raisons contribuèrent à retarder cette déification. Les Juifs,
en se convertissant au christianisme, ne voulaient pas renoncer à
Jehovah, dieu terrible et jaloux. Après avoir considéré Jésus comme son
envoyé, ils en firent d’abord son fils, puis plus tard l’identifièrent
avec lui. La foi aveugle des premiers fidèles les empêchait de voir
l’abîme qui séparait le farouche Javeh du doux Jésus. Ces contradictions
d’ordre rationnel n’existent pas pour la logique mystique.
Les efforts de saint Paul avaient tendu à dégager le plus possible le
christianisme de ses éléments juifs, de façon à en faire une religion
universelle. Il le devint, mais son expansion fut assez lente, beaucoup
plus, par exemple, que ne devait l’être celle de l’islamisme.
Recherchons maintenant comment le christianisme s’annexa les croyances
antérieures et évolua dans le cours des âges. Nous examinerons ensuite
les causes de sa propagation.
§ 2.--Les transformations du christianisme.
Le nom de religion synthétique que nous avons donné au christianisme est
justifié par son adoption d’une foule de croyances antérieures, dont il
prétendait pourtant se séparer.
Dès que la doctrine du Christ sortit du monde étroit de la Judée pour
pénétrer dans la vie gréco-romaine, elle devait nécessairement s’adapter
à la pensée, aux besoins et aux sentiments de nouveaux milieux.
Elle y réussit par l’emprunt d’une foule d’éléments de la philosophie
grecque et des religions orientales alors très en faveur.
La science moderne a mis facilement en évidence ce mélange d’influences
étrangères méconnu pendant longtemps.
«Paganisme olympique, orphisme, religions orientales diverses,
systèmes philosophiques, tout lui fournit un élément, écrit M.
Guignebert...
«Le christianisme est devenu une religion véritable, de toutes la plus
complète parce qu’elle a pris à toutes ce qu’elles avaient de
meilleur.»
Pendant les cinq premiers siècles de son existence, le christianisme ne
cessa de se transformer par ces annexions et il devint à la longue un
mélange de toutes les croyances orientales, surtout de celles de
l’Égypte et de la Perse, qui, vers le commencement de notre ère, étaient
fort répandues dans le monde païen. Le culte d’Isis et celui de Mithra,
notamment, y avaient de nombreux adeptes. La plupart des cérémonies,
rites et symboles chrétiens, ainsi que la lutte éternelle du bien et du
mal, appartenaient au culte de Mithra.
«L’Isis allaitant Horus, dit M. A. Reinach, a contribué à former le
type de la Vierge à l’enfant, et l’Horus transperçant le crocodile les
saint Georges et les saint Michel terrassant le dragon. On sait que
l’influence de l’Égypte sur le christianisme ne s’est pas bornée à ces
images... jusqu’au bénitier et à la clochette des messes, des cercles
de l’enfer avec la plupart de leurs démons, à la prière pour les
trépassés, l’Égypte a marqué le christianisme de son empreinte.»
Les rites du christianisme avaient fini par faire de tels emprunts aux
cultes antérieurs que les Pères de l’Église, peu au courant du mécanisme
de ces annexions progressives, prenaient le culte de Mithra pour une
contrefaçon diabolique de celui du christianisme. C’était justement
l’inverse.
En raison de ces additions successives, le christianisme mit plusieurs
siècles à se constituer. On peut même dire que jusqu’au commencement du
Moyen Age, il n’existait aucun exposé officiel de la doctrine. Les
décisions des conciles étant contradictoires restaient sans autorité.
Nul pouvoir central ne pouvait fixer les incertitudes des théologiens,
l’évêque de Rome n’ayant pas de prépondérance sur ses collègues.
Personne ne songeait alors à sa future suprématie.