C’est également sous l’influence des rites et des symboles qu’une

religion prend son caractère collectif. Les rites ont d’autant plus

d’autorité qu’ils se pratiquent en commun. Dominant les imaginations

individuelles, ils maintiennent l’unité de foi dans les groupes sociaux.

Le rite crée pour chacun certaines obligations impérieuses, par suite du

pouvoir mystique qui lui est attribué.

La force immense des rites les fait survivre longtemps à la foi.

Plusieurs d’entre eux, tels que le baptême, la première communion, le

mariage devant l’autel, l’enterrement religieux sont encore observés par

des personnes dégagées de toute croyance. L’ouvrier, qui ne croit plus

beaucoup, ne se considère cependant pas comme sérieusement marié s’il

néglige de passer par l’église, et il suit avec un sentiment de gêne les

enterrements civils. Les rites ataviques le relient à ses morts. Le

latin du prêtre, les gestes et les prières liturgiques répétés depuis

deux mille ans rattachent le défunt d’aujourd’hui à tous les morts du

passé.

Le besoin psychologique de rites et de symboles se montre tellement

impérieux que l’anticléricalisme lui-même est obligé d’en créer sans se

douter qu’il oppose simplement ainsi une nouvelle religion aux

anciennes. L’Église franc-maçonnique possède autant de rites et de

symboles que l’Église catholique.

Rites et symboles présentent d’ailleurs de grandes analogies dans tous

les cultes. Cette ressemblance tient sans doute à ce que l’esprit humain

est obligé de faire entrer ses conceptions dans les cadres mentaux peu

nombreux auxquels les philosophes donnaient jadis le nom de catégories

de l’entendement. Conditionnant l’expression des choses, ces moules de

la pensée limitent les possibilités des conceptions religieuses et des

rites qui les maintiennent.

Pareille constatation m’a souvent frappé. Entré par hasard dans un vieux

temple jaïnique du fond de l’Inde pendant une cérémonie religieuse, je

crus d’abord assister à une messe catholique. Certaines cérémonies des

temples égyptiens, il y a 3.000 ou 4.000 ans, ressemblaient

singulièrement à celles qu’abritent nos grandes cathédrales modernes. Le

langage de l’esprit mystique n’a jamais été bien varié.

Les religions ne possèdent pas seules le besoin de rites et de symboles.

Le rôle de ces derniers est aussi important dans les institutions

sociales, auxquelles ils donnent stabilité et prestige. Les fêtes

nationales, les grandes commémorations, les drapeaux, les statues, les

pompes officielles, les robes des magistrats, l’appareil de la justice

avec ses balances symboliques, sont les plus sûrs soutiens des

traditions et de la communauté des sentiments qui font la force des

nations.

Le précédent exposé montre sur quels éléments psychologiques s’édifient

les conceptions religieuses et permet de pressentir pourquoi, sous leurs

aspects divers, elles présentent de profondes analogies.

§ 6.--Analogie des croyances religieuses chez tous les peuples.

L’intelligence humaine a considérablement évolué dans le cours des âges.

Les connaissances de toutes sortes se sont prodigieusement accrues et un

Grec ou un Romain revenant à la lumière aurait grand’peine à s’assimiler

les découvertes accumulées par les siècles.

Si l’intelligence progressa, les sentiments qui forment le fond de notre

nature changèrent très peu. L’amour, la haine, l’ambition, la jalousie,

etc., sont restés ce qu’ils étaient à l’aurore de l’humanité. On les

domine peut-être davantage, mais ils existent toujours.

Les sentiments s’étant modifiés faiblement au cours des siècles, il est

naturel que la mentalité religieuse, issue des domaines de l’affectif et

du mystique, soit demeurée la même. Nous devons donc nous attendre à

rencontrer entre toutes les religions d’étroites analogies.

Ce n’est pas là, sans doute, l’enseignement des historiens. Ils montrent

les peuples dominés par des religions tellement diverses qu’aucun lien

ne semble les rattacher. Sous ces divergences apparentes se révèlent

d’étroites similitudes, quand on laisse de côté les noms des dieux et

les interprétations des théologiens. Si les hommes crurent à des

divinités multiples, ils leur ont toujours attribué les mêmes pouvoirs,

demandé les mêmes choses et les adorèrent de la même façon.

Bien que correspondant à une mentalité n’ayant guère varié, les

manifestations des croyances religieuses suivirent nécessairement les

besoins et les conditions de l’existence. Il est évident, par exemple,

qu’au temps où la patrie se bornait à la cité, les dieux ne pouvaient

être que locaux. Non moins évident qu’au moment où l’homme reconnut les

phénomènes de la nature soumis à des lois et non à de divins caprices,

une foule de divinités devenant inutiles durent disparaître.

Les diverses extériorisations de la mentalité religieuse amenèrent les

historiens à créer de nombreuses divisions: fétichisme, animisme,

monothéisme, polythéisme, etc. Soumises à l’analyse psychologique, elles

se réduisent vraiment à peu de chose. Si des cultes monothéistes, par

exemple, existèrent dans les livres, on n’en vit jamais un seul dans la

pratique. Le fétichisme, cité parmi les religions primitives, persiste

encore chez les peuples civilisés, comme nous le verrons bientôt.

L’identité des manifestations de la mentalité religieuse apparaît

nettement aussi dans les religions des peuples anciens, grecs, égyptiens

et hindous, notamment, qui n’eurent longtemps que de trop rares

communications pour avoir pu s’influencer beaucoup. Divinisation de

toutes les forces de la nature, adoration des plantes et des animaux,

fétichisme, polythéisme, puissance magique des formules, cultes des

ancêtres, etc., s’y retrouvent généralement.

Pour arriver à embrasser dans une vue d’ensemble les diverses certitudes

religieuses s’étant succédé au cours de l’histoire, il faut les dégager

des fictions qui les enveloppent et masquent leur vraie nature. Alors

seulement on reconnaît qu’elles correspondent à des besoins

irréductibles de l’esprit humain, identiques chez tous les peuples. Les

religions, malgré certaines divergences, doivent donc présenter partout

de singulières analogies.

Les historiens auraient depuis longtemps découvert ces similitudes s’ils

avaient tenu compte des éléments affectifs et mystiques dont résulte la

mentalité religieuse. Qu’importent les dieux et leurs rites, c’est la

mentalité qui les créa qu’on doit d’abord chercher à connaître.

CHAPITRE II

TRANSFORMATIONS QUE SUBISSENT LES CROYANCES RELIGIEUSES INDIVIDUELLES EN

DEVENANT COLLECTIVES.

§ 1. Transformations subies par la religion des théologiens en devenant

populaire.--§ 2. Comment les peuples interprètent la nature de leurs

divinités.--§ 3. Transformations subies par une même religion en passant

d’un peuple à un autre.

§ 1.--Transformations subies par la religion des théologiens en devenant

populaire.

L’histoire des religions est toujours difficile à saisir parce qu’elles

se présentent sous deux aspects fort distincts, les dogmes et la

pratique populaire.

Les livres nous apprennent d’une religion la pensée de ses créateurs et

de leurs premiers disciples, mais nullement l’idée que le peuple s’en

fait. Les théologiens sont pleins de subtilités que l’âme de la

multitude simplifie et transforme.

Les écrivains restent généralement muets sur ces transformations et

s’attachent uniquement aux textes, bien que leur importance réelle soit

très faible.

L’étude des métamorphoses subies par une religion en pénétrant dans les

foules n’est pas impossible, même sans documents précis, car les grandes

lignes de ces modifications se retrouvent partout identiques. Un culte

monothéiste par exemple prendra toujours une forme polythéiste dès qu’il

sera pratiqué par un peuple. En tous pays les dieux seront adorés de la

même façon avec des rites bien voisins.

La prétention des livres sacrés de créer des dogmes invariables ne s’est

jamais réalisée. La fixation par l’écriture en ralentit seulement un peu

les transformations.

Bien que les foules ne se soucient guère des textes on les vit souvent

se passionner furieusement pour certains d’entre eux dont la

compréhension leur demeurait impossible. Les âmes étaient soulevées

alors non par ces textes mais par les suggestions de puissants

hallucinés. La Réforme ne se fit pas avec les pauvres arguments de

Luther et de Calvin, mais grâce à l’action directe de quelques apôtres.

L’influence des meneurs et de la contagion mentale peuvent seules

expliquer pourquoi les foules se passionnent parfois pour des

controverses théologiques complètement inintelligibles, ou visiblement

absurdes. Que pouvaient comprendre, par exemple, au Jansénisme à peine

intelligible pour des théologiens les esprits qui s’enthousiasmèrent en

faveur de cette doctrine au temps de Louis XIV? On sait qu’un illuminé

du nom de Jansénius s’était imaginé faire revivre la théorie de la

prédestination. Ses divagations ne devaient toucher qu’un petit nombre

de névropathes hantés par une peur horrible de l’enfer et qui,

incertains de la miséricorde divine, vivaient dans le doute et le

désespoir. Cependant la France entière faillit être bouleversée par

cette insanité, qui impressionne aujourd’hui encore, puisque de graves

historiens lui consacrent des ouvrages importants.

La transformation des dogmes, passant de l’âme des théologiens dans

celle des foules, est la conséquence d’une loi générale observée dans

toutes les religions, aussi bien d’Europe que d’Asie. Le brahmanisme et

le bouddhisme en constituent de frappants exemples.

Avant de les étudier, nous remarquerons tout d’abord qu’apparaissent

chez ces religions pourtant si lointaines, des manifestations de la

mentalité religieuse identiques dans tous les cultes, y compris le

christianisme: multiplication des dieux, hérésies, schismes, divisions

en sectes, couvents, vie ascétique, rites rigoureux, pèlerinages aux

sanctuaires réputés, etc.

Les _Védas_ constituent les livres sacrés du brahmanisme, mais en

devenant religion populaire, celui-ci s’est transformé au point de ne

plus conserver aucune parenté avec les textes qui l’ont inspiré.

Le Brahmanisme populaire nous montre en effet un mélange intime des

croyances les plus diverses. Théoriquement, il comporte une grande

trinité: Vishnou, dieu de l’amour, Siva, dieu de la mort et Brahma,

souverain maître.

Sur cette trinité fondamentale d’abord, devenue un peu accessoire

ensuite, l’imagination populaire greffa des milliers de divinités fort

analogues à celles du monde antique. Les forces de la nature, les

animaux utiles ou nuisibles, les ombres des morts, l’eau des fleuves, le

vent, la lumière, tout devint divinités pour le peuple.

Si au lieu d’examiner le brahmanisme populaire on l’étudie dans les

livres des théologiens et des lettrés, apparaissent alors des

conceptions religieuses fort différentes. Les dieux secondaires sont à

peu près ignorés. Tous les êtres composés d’éléments indestructibles se

dissolvent dans leurs principes après la mort et retournent au sein de

Brahma. Quelques-uns de ces livres professent sur la création du monde

des conceptions parfois très sceptiques: «D’où vient cette création?

disent les Védas, est-elle l’œuvre d’un créateur ou non? Celui qui la

contemple du haut du firmament, celui-là seul le sait. Peut-être

lui-même ne le sait-il pas.» On ne fonde pas évidemment une religion

populaire avec de tels principes.

Les mêmes distinctions entre la foi populaire et celle des théologiens,

apparaissent encore plus frappantes dans le bouddhisme. Cette religion,

fondée sur la négation de tous les dieux, a fini par devenir le plus

polythéiste des cultes en passant dans la mentalité des masses.

J’ai exposé au cours de mon ouvrage sur les _Civilisations de l’Inde_,

l’histoire de cette transformation. On y verra comment une exploration

archéologique me révéla l’évolution subie par le bouddhisme et pourquoi

ce dernier disparut du pays où il avait pris naissance.

Les auteurs ayant étudié le bouddhisme dans les livres le crurent avec

raison une religion théoriquement athée. Leur erreur commença quand ils

supposèrent que cet athéisme était devenu populaire.

Une séparation complète existe entre le bouddhisme théorique et le

bouddhisme pratiqué par ses fidèles.

Les conceptions du grand réformateur Bouddha peuvent se résumer en

quelques lignes. Je les emprunte à Taine, afin que le lecteur ne me

soupçonne pas d’émettre une théorie exclusivement personnelle.

«C’est une hérésie, assurait Bouddha, que d’affirmer l’existence d’un

être suprême créateur du monde...

«Quatre vérités composent sa doctrine. Toute existence est une

souffrance, parce qu’elle comporte la vieillesse, la maladie, la

privation et la mort. Mais ce qui a fait d’elle une souffrance, c’est

le désir, sans cesse renouvelé, et sans cesse contrarié, par lequel

nous nous attachons aux objets, à la jeunesse, à la santé, à la vie.

Donc, pour détruire la souffrance, il faut détruire ce désir. Pour le

détruire, il faut renoncer à soi-même, se délivrer de la soif de

l’être, ne plus sentir d’attrait pour un objet ni pour aucun être...

Le sage atteint au renoncement et à l’insensibilité en considérant que

tout être étant composé est périssable, qu’étant périssable il est une

simple apparence sans solidité ni support, un phénomène en train de

disparaître, semblable à l’écume qui se fait et se défait à la surface

de l’eau, à l’image qui flotte dans un miroir; bref, par la conviction

profonde que les choses ne sont pas.»

Cette doctrine est, je le répète, celle des livres. Elle devait

évidemment rester incomprise du peuple. L’étude des bas-reliefs de

l’Inde m’a vite montré ce que devinrent ces philosophiques conceptions,

en pénétrant l’âme populaire. Du négateur des dieux Bouddha, la

multitude fit d’abord un dieu unique, puis l’entoura bientôt d’une

légion d’autres divinités et le noya en quelques siècles dans leur

foule. N’ayant plus alors aucune supériorité sur les autres dieux,

Bouddha finit par être oublié et le bouddhisme disparut comme religion

spéciale.

Cette transformation d’un athéisme philosophique en polythéisme

populaire jette une vive lumière sur les ressorts secrets de la

mentalité religieuse.

§ 2.--Comment les peuples interprètent la nature de la divinité.

Les faits précédents montrent clairement ce que deviennent les dogmes en

se propageant dans les masses, mais ne nous disent pas de quelle manière

les disciples conçoivent leurs divinités.

Il est si difficile de se le représenter pour des peuples à mentalité

différente de la nôtre, les Grecs et les Romains par exemple, que les

historiens ne l’ont guère tenté. Que pouvait signifier pour un Romain le

_numen_ ou génie des empereurs, qu’il adorait et auquel il élevait des

temples? Comment faisait-on si facilement un dieu d’un homme? Peut-être

supposait-on chez les héros une sorte d’incarnation de l’esprit divin?

Ces déifications équivalaient sans doute à la sanctification des

personnages vertueux du christianisme. Un saint est, comme les

empereurs, un homme divinisé après sa mort et auquel sont dédiés

également des temples.

On se représente mieux l’idée de la divinité que se faisaient des hommes

moins raffinés, tels que nos ancêtres chrétiens du Moyen Age, par

exemple. Dieu et ses saints étaient simplement pour eux des personnages

très puissants, dont la faveur s’obtenait au moyen de prières et de

présents.

Certains fidèles n’hésitaient pas du reste à manifester leur

mécontentement en termes sévères quand la récompense obtenue n’était pas

proportionnée aux offrandes. Parlant de la pratique du christianisme au

Moyen Age, l’illustre historien Fustel de Coulanges s’exprime ainsi:

«C’était une religion fort grossière et matérielle. Un jour, saint

Colomban apprend qu’on a volé son bien dans le moment même où il était

en prières au tombeau de saint Martin: il retourne à ce tombeau et

s’adressant au saint: «Crois-tu donc que je sois venu prier sur tes

reliques pour qu’on me vole mon bien?» Et le saint se crut tenu de

faire découvrir le voleur et de faire restituer les objets dérobés. Un

vol avait été commis dans l’église de Sainte-Colombe, à Paris; Éloi

court au sanctuaire et dit: «Écoute bien ce que j’ai à te dire, sainte

Colombe, si tu ne me fais pas rapporter ici ce qui a été volé, je

ferai fermer la porte de ton église avec des tas d’épines, et il n’y

aura plus de culte pour toi.» Le lendemain, les objets volés étaient

rapportés. Chaque saint avait une puissance surhumaine, et il devait

la mettre au service de ses adorateurs. Le culte était un marché.

Donnant donnant.»

Cette conception resta générale au Moyen Age et plus tard encore. Les

rois eux-mêmes ne raisonnaient pas autrement que le peuple. M. Lavisse

nous montre Louis XI tâchant de se concilier, à l’aide de cadeaux, les

personnages influents du paradis.

«Sa prodigalité envers saint Martin, saint Michel, sainte Marthe,

etc., mit plus d’une fois sur les dents ses officiers de finances; ils

devaient trouver en quelques jours une somme énorme pour récompenser

un saint qui venait de manifester sa bonne volonté, ou bien pour

acheter une intervention décisive. Saint Martin de Tours, après la

prise de Perpignan, reçut douze cents écus, et la Vierge du Puy, après

la naissance du Dauphin, vingt mille écus d’or. Afin d’empêcher

Charles le Téméraire de prendre Noyon, en 1412, Jean Bouret dut

envoyer tout de suite douze cents écus à un orfèvre, afin de faire une

«ville d’argent» pour Notre-Dame.»

Louis XIV n’entendait pas les choses d’une façon bien différente lorsque

après la défaite de Malplaquet, il disait d’un ton de reproche: «Dieu a

donc oublié tout ce que j’ai fait pour lui?»

Des conceptions du même ordre apparaissent à tous les âges, chez les

dévots de tous les cultes. On ne voit nulle part des divinités

inaccessibles aux présents. Les mêmes besoins de l’âme humaine devaient

engendrer partout les mêmes manifestations. Supposant les dieux à leur

image, comment les hommes n’auraient-ils pas employé, afin de séduire

ces êtres redoutables, les moyens par lesquels se concilie la protection

des puissants d’ici-bas?

§ 3.--Transformations subies par une même religion en passant d’un

peuple à un autre.

Nous avons montré les modifications subies par les religions en se

propageant dans les couches diverses d’une même société. Ces

transformations seront plus profondes encore pour une même religion

adoptée par des races différentes.

Les théologiens attachés à la lettre des dogmes et exigeant seulement

des fidèles la pratique des rites, n’aperçoivent pas ces changements et

restent persuadés de l’invariabilité de leurs doctrines, quel que soit

le peuple les ayant embrassées. Cependant une religion, du fait seul

qu’elle est pratiquée par des races différentes, se transforme

entièrement.

Le bouddhisme de l’Inde, par exemple, et celui du Japon et de la Chine

n’offrent plus aucune parenté. La différence entre eux est telle que les

savants ayant étudié pour la première fois le bouddhisme dans ces

dernières contrées crurent rencontrer une religion nouvelle.

L’Islamisme a subi des transformations analogues en passant de l’Arabie

dans l’Inde. Le plus monothéiste des cultes y est devenu extrêmement

polythéiste. Chez les populations dravidiennes du Dekkan il ne diffère

du brahmanisme que par l’adoration de Mahomet. En Algérie, l’islamisme

des Arabes et celui des Berbères forment également deux religions assez

distinctes.

Cette loi de la transformation des croyances passant d’un peuple à

l’autre s’applique à tous les éléments de la civilisation. Dans mon

livre, _les Lois psychologiques de l’évolution des peuples_, j’ai montré

depuis longtemps que jamais une nation n’adoptait les arts, les

institutions ni la langue d’une autre sans lui faire subir de grands

changements.

C’est donc une illusion de croire, avec certains historiens, que les

peuples changent leurs dieux à volonté. La conversion de peuples entiers

à une religion nouvelle est tout à fait fictive. Si plusieurs semblèrent

se convertir au christianisme, à l’islamisme ou au bouddhisme, par

exemple, s’ils acceptèrent théoriquement le texte des livres sacrés sans

d’ailleurs en connaître un seul mot, ils n’ont adopté réellement de ces

diverses croyances que certaines formules, certaines cérémonies, et

retenu de la foi nouvelle que les éléments en rapport avec leurs besoins

et leurs sentiments. Comment aurait-il pu d’ailleurs en être autrement?

Ce serait ignorer profondément le mécanisme de la croyance que de

supposer un peuple entier capable d’accueillir instantanément les dogmes

d’une religion nouvelle pour lui. Quand il a paru les admettre, c’était

pour obéir aux prescriptions de chefs redoutés, mais une telle adhésion

demeurait purement verbale. Dans les livres seulement on voit Henry VIII

imposer le protestantisme à l’Angleterre, sa fille, Marie Tudor,

rétablir le catholicisme, puis son autre fille Élisabeth forcer ses

sujets à revenir au protestantisme.

Nous résumerons ce chapitre en répétant que la stabilité des religions

est une simple apparence. Les dogmes écrits peuvent demeurer

invariables, divers rites persister longtemps, mais en réalité les

conceptions religieuses suivent la mentalité des hommes qui les

adoptent. Elles tendent toutes cependant à prendre certains caractères

communs en arrivant dans l’âme populaire. Les divers dieux furent dotés

des mêmes pouvoirs, on tenta toujours de se concilier leurs faveurs par

les mêmes moyens. Ils extériorisèrent partout les mêmes espoirs, les

mêmes craintes et les mêmes rêves.

CHAPITRE III

LES DIEUX DU MONDE ANTIQUE.

§ 1. Les premiers cultes supposés de l’humanité, fétichisme, totémisme,

animisme, etc.--§ 2. Les dieux du monde gréco-romain.--§ 3. Le culte des

morts.--§ 4. La divinisation des abstractions et des héros.--§ 5. Les

augures et les oracles.

§ 1.--Les premiers cultes supposés de l’humanité. Fétichisme, Totémisme,

Animisme, etc.

Les seules conjectures formées sur les premiers cultes de l’humanité

dérivent de l’étude des religions chez les sauvages actuels. Suivant

certaines idées, peu défendables au point de vue psychologique, on crut

d’abord les religions primitives constituées par le fétichisme et

l’animisme. Les historiens les font précéder maintenant d’une sorte de

culte appelé totémisme, caractérisé par ce fait que divers clans

sauvages se désignent sous des noms d’animaux ou de végétaux.

Les abondantes dissertations des sociologues n’ont guère réussi à

découvrir dans le totémisme un culte primitif spécial. Rien en effet ne

le distingue nettement du fétichisme. Le totem, qu’il soit animal,

plante, ou objet inanimé, paraît bien avoir constitué simplement le

signe de ralliement d’une tribu devenu ensuite son fétiche. On peut le

comparer aux images figurant sur les bannières et les écussons des chefs

guerriers de tous les temps. Loin d’avoir été une religion, le totémisme

représente un domaine que la religion n’envahit qu’assez tard.

L’animisme, également séparé du fétichisme par les historiens, nous

semble s’y rattacher étroitement. Impossible de croire que le plus

inintelligent des sauvages ait jamais adoré une pierre ou un morceau de

bois s’il ne les avait supposés doublés d’esprits invisibles. La seule

distinction, assez problématique d’ailleurs, pouvant être établie entre

le fétichisme et l’animisme serait que dans ce dernier les esprits, au

lieu de rester fixés sur l’objet, s’en trouveraient indépendants et

pourraient circuler à leur gré.

Un fétiche est parfois individuel, mais le plus souvent collectif. Le

totémisme, dont nous parlions à l’instant, représente un fétichisme

collectif.

La vie des vérités · 第 2 / 15 段