La science ne se préoccupe pas de ces contradictions. Elle s



Bibliothèque de Philosophie scientifique

Dr GUSTAVE LE BON

La Vie

des Vérités

De la confusion entre la vérité et la certitude

sont nés les plus grands conflits de l’histoire.

Les peuples se passent facilement de vérités, ils

ne peuvent vivre sans certitudes.

L’Échelle des vérités.

Le cycle des certitudes mystiques: les Dieux.

Le cycle des certitudes affectives et collectives: la morale.

Le cycle des certitudes intellectuelles:

les philosophies et la science.

Les vérités encore inaccessibles.

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

1914

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés

pour tous les pays.

PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON

1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE

Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par

l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).

Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les

photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration

(publié par le _Tour du Monde_).

L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier:

Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II.

Développement des sociétés. (_Épuisé._)

Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).

Grand in-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.

(Flammarion.)

La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4

cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur.

(Firmin-Didot.) (_Épuisé._)

Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures

et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.

(_Épuisé._)

Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les

documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)

(_Épuisé._)

Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 11e édition.

Psychologie des foules. 18e édition.

Psychologie du Socialisme. 7e édition.

Psychologie de l’Éducation. 15e mille.

Psychologie politique. 9e mille.

Les Opinions et les Croyances. 8e mille.

La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions. 9e mille.

Aphorismes du Temps présent. 6e mille.

La Vie des Vérités.

2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES

La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de recherches sur les alcaloïdes

que la fumée du tabac contient. (_Épuisé._)

La Vie.--Traité de physiologie humaine.--1 volume in 8º illustré de 300

gravures. (_Épuisé._)

Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie

des sciences.)

Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du

volume du crâne. In-8º. (_Épuisé._)

La Méthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la

description de nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.

(_Épuisé._)

Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de

cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.

in-18. (Gauthier-Villars.)

L’équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 4e

édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies

instantanées. (Flammarion.)

Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes

hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._)

L’Évolution de la Matière, avec 63 figures. 24e mille.

L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 14e mille.

L’Évanouissement de la Matière. (Conférence publiée par le _Mercure de

France_.)

Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,

Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani,

Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1914,

by ERNEST FLAMMARION.

PRÉFACE

Ce livre a pour but d’étudier les origines et les transformations de

quelques-unes des grandes croyances religieuses, philosophiques et

morales qui orientèrent les hommes au cours de leur histoire. Il

constitue une nouvelle application des principes exposés dans un de mes

précédents volumes: _les Opinions et les Croyances_, principes qui me

servirent ensuite à interpréter, au cours d’un autre ouvrage, les

événements de la Réforme et de la Révolution française.

Les croyances jouèrent toujours un rôle fondamental dans l’histoire. La

destinée d’un peuple dépend des certitudes qui le guident. Évolutions

sociales, fondations et bouleversements d’empires, grandeur et décadence

des civilisations dérivent d’un petit nombre de croyances tenues pour

des vérités. Elles représentent l’adaptation de la mentalité héréditaire

des races aux nécessités de chaque époque.

Une des plus dangereuses erreurs modernes est de vouloir rejeter le

passé. Comment le pourrions-nous? Les ombres des aïeux dominent nos

âmes. Elles constituent la plus grande partie de nous-mêmes et tissent

la trame de notre destin. La vie des morts est plus durable que celle

des vivants.

Qu’il s’agisse de la succession des êtres ou de celle des sociétés, le

passé crée le présent.

* * * * *

Les principes dont j’ai fait une nouvelle application dans cet ouvrage

commencent à se répandre chez les générations actuelles.

L’évolution de la jeunesse est fort sensible. Ayant vu la patrie

traverser des heures très sombres et les ruines matérielles et morales

s’accumuler chaque jour, comprenant vers quels abîmes conduisaient les

négateurs et les destructeurs, elle s’écarte d’eux et réclame d’autres

maîtres. Aux métaphysiciens stériles elle oppose les réalités, la vie et

la nécessité de l’action. Sortie des livres, elle regarde le monde.

L’observation des peuples qui s’éteignent lui montre quelles

irrémédiables décadences engendrent l’affaissement des caractères et les

chimériques tentatives de bouleversements sociaux.

Ayant constaté chez les nations qui dominent le monde le rôle de la

discipline, de l’énergie, de la volonté, les jeunes générations

comprennent enfin qu’aucune civilisation ne peut durer sans armature

mentale, et par conséquent sans certaines règles universellement

respectées. Les forces morales leur apparaissent maintenant comme les

véritables ressorts du monde.

Suivant la valeur des conceptions qui la guident, une nation progresse

ou recule. L’histoire montre à chacune de ses pages quels désastres peut

entraîner pour les peuples l’application de principes erronés. Il suffit

jadis à la monarchie castillane de se laisser conduire par deux ou trois

idées fausses pour ruiner un grand pays et perdre toutes ses colonies.

On sait ce que les idées chimériques nous ont déjà coûté. Les plus

sanguinaires conquérants sont moins dévastateurs que les idées fausses.

Si l’action des théoriciens niveleurs modernes devait durer, ils

détruiraient une fois encore les plus brillantes civilisations. Le rôle

de ces nouveaux barbares s’évanouira seulement avec la disparition des

croyances illusoires qui font leur force.

A la jeunesse actuelle revient la tâche de modifier les idées, par la

parole, par la plume, par l’action. Elle doit se mêler à la vie publique

et ne pas oublier que les progrès des peuples sont toujours l’œuvre de

leurs élites. Dès que les élites suivent les multitudes au lieu de les

diriger, la décadence est proche. Cette loi de l’histoire n’a pas connu

d’exception.

* * * * *

La mentalité de la jeunesse actuelle fait revivre l’espérance dans les

âmes, mais son nouvel état d’esprit n’est pas sans périls. Une

génération qui ne trouve plus de règles universellement acceptées pour

diriger sa vie, s’efforce instinctivement de revenir vers le passé.

Toujours dangereuses, ces tentatives sont en outre inutiles. Les

conceptions des époques disparues ne sauraient s’adapter à un âge

nouveau.

Sans doute le présent est fait surtout de passé, mais d’un passé

transformé par les générations ayant hérité de lui. Nos certitudes

subissent les lois éternelles qui obligent les mondes et les êtres à

évoluer lentement. On peut favoriser une évolution ou l’entraver, mais

le cours des choses ne se remonte pas. A chaque phase de son

développement, l’homme possède des vérités à sa mesure et correspondant

seulement à cette phase.

Vouloir agir ne suffit donc pas pour progresser. Il faut d’abord savoir

dans quelle direction agir. L’homme d’action est un constructeur ou un

destructeur, suivant l’orientation de ses efforts. Le rôle de l’homme de

pensée est de lui indiquer la voie à parcourir.

Pour comprendre comment l’action peut devenir utile ou nuisible, il

importe de rechercher sous quelles influences se forment les certitudes

qui conduisent les hommes et de quelle façon elles se désagrègent.

Cette étude constituera une des parties essentielles de notre ouvrage.

Choisissant les plus importantes des vérités qui ont guidé les peuples,

nous essaierons d’en raconter l’histoire.

Elle est singulièrement dramatique et passionnante, cette histoire.

Aucune ne montre mieux les successifs progrès de l’esprit humain, sa

vaillance et aussi sa fragilité. L’individu moderne trouve dès le

berceau l’aide bienveillante d’une civilisation toute constituée, avec

une morale, des institutions et des arts. Cet héritage, dont il n’a plus

qu’à jouir, fut édifié au prix d’un gigantesque labeur et d’éternels

recommencements. Quel entassement d’efforts durant des siècles

innombrables pour se dégager de l’animalité primitive, bâtir des cités

et des temples, créer des civilisations, et essayer de pénétrer les

mystères du monde.

L’homme a cherché sans trêve l’explication de ces mystères. Jamais il ne

consentit à ignorer les raisons des choses. Son imagination sut en

trouver toujours. L’esprit humain se passe facilement de vérités, il ne

peut vivre sans certitudes.

INTRODUCTION

L’ÉCHELLE DES VÉRITÉS

§ 1. La notion de vérité.--§ 2. Évolution des vérités.--§ 3. Rôle des

hypothèses tenues pour vérités.

§ 1.--La notion de vérité.

Le terme de vérité représente une synthèse de notions compliquées,

impossibles à comprendre sans les dissocier. Avant de l’essayer, nous

établirons une classification des vérités et accepterons provisoirement

comme telles les conceptions tenues pour des certitudes[1] par la

majorité des hommes de chaque époque.

[1] On confond souvent la vérité et la certitude. Dans son vocabulaire

philosophique, M. Goblot insiste justement sur la différence qui les

sépare: «Il ne faut employer le mot certitude, dit-il, que pour

désigner l’état de l’esprit qui se croit en possession de la vérité;

il faut éviter de parler de la certitude d’une proposition, c’est

vérité ou évidence qu’il faut dire; _la certitude est un état

mental_.» Littré donne une définition analogue quand il dit que la

certitude est une «conviction qu’a l’esprit que les objets sont tels

qu’il les conçoit». La simple certitude est une croyance, la vérité

est une connaissance.

Cette adhésion générale peut quelquefois s’appliquer à des choses

illusoires. Elle n’en est pas moins une vérité, pour les convaincus.

Avant de connaître une seule vérité, l’humanité posséda beaucoup de

certitudes.

Nous en référant à notre division, exposée dans un précédent ouvrage,

des diverses logiques et des conceptions qui leur correspondent, nous

considérerons cinq ordres de vérités: vérités biologiques, vérités

affectives, vérités mystiques, vérités collectives et vérités

rationnelles.

Les vérités biologiques se manifestent dans les phénomènes de la vie

organique. Les vérités affectives, mystiques et collectives étant

personnelles et indémontrables, ne comportent d’autres preuves que

l’adhésion qu’on leur donne. Elles dépendent du domaine des sensations

et se trouvent à la base des croyances. Les vérités rationnelles sont au

contraire impersonnelles, démontrables par l’expérience et indépendantes

de toute croyance. Elles se trouvent représentées par l’ensemble des

données scientifiques formant le cycle de la connaissance.

Comme toutes les classifications, celle qui précède est évidemment trop

absolue. Elle sépare, en effet, des choses qui ne le sont jamais

complètement. Bien rare est une conception exclusivement affective,

mystique, collective ou rationnelle. Les vérités religieuses

elles-mêmes, quoique d’origine mystique, contiennent souvent des

éléments rationnels. On conçoit dès lors qu’une vérité quelconque ne

constitue pas un phénomène simple, exprimable par une brève formule,

mais un agrégat d’éléments souvent hétérogènes. Les vérités diffèrent

surtout par la proportion de ces divers éléments.

* * * * *

Nous venons de classer les vérités, sans les définir. Recherchons

maintenant dans quelles limites leur définition est possible.

La conception de la vérité a considérablement varié dans le cours des

âges. Pour les uns, elle fut une entité, pour d’autres une utilité, pour

d’autres encore une commodité. Aux sceptiques, elle semble simplement

une erreur irréfutable à un moment donné.

Les dictionnaires trahissent nettement ces divergences. Leurs

définitions se ramènent généralement à considérer avec Littré que: «La

vérité est la qualité par laquelle les choses apparaissent telles

qu’elles sont» ou avec plusieurs auteurs qu’elle représente «la

conformité de la pensée avec la réalité»[2]. De telles explications sont

visiblement dépourvues de sens réel. Les dictionnaires gagneraient en

exactitude et en clarté s’ils appelaient simplement vérité l’idée que

nous nous faisons des choses.

[2] Le _Dictionnaire de l’Académie_ (7e édition) donne une définition

peu compromettante. La vérité, dit-il, est «la qualité de ce qui est

vrai». Si on se reporte alors au mot vrai, on apprend que le vrai

représente «ce qui est conforme à la vérité».

Les définitions scientifiques, plus modestes, sont aussi plus précises.

Laissant de côté les réalités inaccessibles, le savant considère toute

vérité comme une relation, généralement mesurable, entre des phénomènes

dont l’essence demeure ignorée. Il a fallu pas mal de siècles de

réflexions et d’efforts pour arriver à cette formule.

Elle n’est d’ailleurs applicable qu’aux connaissances scientifiques,

mais non aux croyances religieuses, politiques et morales. D’origine

affective, mystique ou collective, celles-ci reposent uniquement sur

l’adhésion de ceux qui les acceptent.

On les admet, soit pour leur évidence supposée, soit parce que des

conceptions contraires semblent inacceptables, soit surtout parce

qu’elles ont obtenu l’assentiment universel. Cet assentiment reste le

seul critérium des vérités qui ne sont pas de nature scientifique.

Les pragmatistes modernes s’imaginent cependant avoir découvert dans

l’utilité un nouveau critérium de la vérité:

«Le vrai, écrit W. James, n’est pas autre chose que ce que nous

trouvons avantageux dans l’ordre de nos pensées, tout comme le bien

est tout simplement ce que nous trouvons avantageux dans l’ordre de

nos actions.»

Une telle définition n’est guère admissible. L’utilité et la vérité sont

des notions visiblement dissemblables. On peut être obligé d’accepter ce

qui est utile, sans le confondre pour cela avec la vérité. Nous aurons

occasion de revenir sur ce point dans un autre chapitre, en étudiant le

pragmatisme.

§ 2.--Évolution des vérités.

La notion de vérité était jadis inséparable de celle de fixité. Les

vérités constituaient des entités immuables, indépendantes du temps et

des hommes.

Comment d’ailleurs auraient-elles pu se transformer dans un monde qui ne

changeait jamais? La terre, le ciel et les dieux étaient considérés

comme éternels. Seuls, les êtres vivants subissaient les lois du temps.

Cette croyance à l’immuabilité des choses et les certitudes qu’elle

faisait naître régnèrent jusqu’au jour où les progrès de la science les

condamnèrent à disparaître. L’astronomie fit voir que les étoiles,

supposées jadis immobiles au fond du firmament, fuyaient dans l’espace

avec une vertigineuse vitesse. La biologie prouva que les espèces

vivantes, considérées autrefois comme invariables, se transforment

lentement. L’atome lui-même perdit son éternité en devenant un agrégat

de forces transitoirement condensées.

Devant de pareils résultats, l’idée de vérité s’est trouvée

progressivement ébranlée au point de paraître à beaucoup de penseurs une

conception dépourvue de sens réel. Certitudes religieuses,

philosophiques et morales, théories scientifiques même, se sont alors

effondrées successivement, ne laissant à leur place qu’un écoulement

continu de choses éphémères.

Une telle conception semble éliminer entièrement la notion de vérités

fixes. Je crois cependant possible de concilier l’idée de valeur absolue

d’une vérité avec celle de caractère transitoire. Quelques exemples très

simples suffiront à justifier cette proposition.

On sait que la photographie reproduit au moyen d’images, dont la durée

d’impression est de l’ordre du centième de seconde, le déplacement

rapide d’un corps, celui d’un cheval au galop, par exemple.

L’image ainsi obtenue représente une phase de mouvements d’une vérité

absolue, mais éphémère. Absolue pendant un court instant, elle devient

fausse après cet instant. Il faut la remplacer, comme le fait le

cinématographe, par une autre image de valeur aussi absolue et aussi

éphémère.

Cette comparaison est applicable aux diverses vérités en modifiant

simplement l’échelle du temps. Bien que changeantes, elles ont le même

rapport avec la réalité que les photographies instantanées dont nous

venons de parler, ou encore que le reflet des vagues dans un miroir.

L’image est mobile et cependant toujours vraie.

Dans les transformations rapides, l’absolu de la vérité peut n’avoir

qu’une durée d’un centième de seconde. Pour certaines vérités morales,

l’unité de temps sera la vie de quelques générations. Pour les vérités

concernant l’invariabilité des espèces, l’unité se trouvera représentée

par des millions d’années. La durée des vérités varie ainsi de quelques

centièmes de seconde à plusieurs milliers de siècles. Cela revient à

dire qu’une vérité peut être à la fois absolue et transitoire.

Les comparaisons précédentes, exactes au point de vue des vérités

objectives indépendantes de nous, le sont beaucoup moins pour les

certitudes subjectives: conceptions religieuses, politiques et morales

notamment. Ne contenant que de faibles portions de réalité, elles sont

uniquement conditionnées par l’idée que nous nous faisons des choses,

suivant le temps, la race, le degré de civilisation, etc. Il est donc

naturel qu’elles varient, la vérité correspondant aux pensées et aux

besoins d’une époque ne suffit plus à une autre.

La notion de vérité, à la fois stable et éphémère, remplacera sûrement

dans la philosophie de l’avenir les vérités immuables de jadis ou les

négations sommaires de l’heure présente.

En fait, il est rare que l’homme choisisse librement ses certitudes.

L’ambiance les lui impose et il en suit les variations. Les opinions et

les croyances se modifient pour cette raison avec chaque groupe social.

Les milieux qui influencent nos conceptions peuvent varier lentement

mais ils finissent toujours par changer. La marche du monde est

comparable, suivant la belle image de la philosophie antique, à

l’écoulement d’un fleuve. On doit cependant compléter cette image en

disant que le fleuve entraîne des molécules toujours à peu près

semblables, alors que, pour la plupart des phénomènes de l’univers, ceux

de la vie sociale notamment, le temps roule des éléments constamment

modifiés.

Ils se modifient fatalement parce qu’un être quelconque, plante, animal,

homme ou société, est soumis à deux forces sans cesse agissantes qui le

transforment graduellement: les milieux passés dont l’hérédité

entretient l’empreinte et les milieux présents. Cette double influence

conditionne toute la vie mentale et par conséquent les vérités morales

et sociales qui en sont l’expression. Si le temps, par exemple,

précipitait son cours comme dans les images cinématographiques,

l’existence serait tellement abrégée que nos idées morales se verraient

bouleversées. La vie de l’individu ne comptant plus, il s’intéresserait

seulement à celle de son espèce. Un altruisme intense dominerait toutes

les relations. Si, au contraire, le temps était ralenti et que

l’existence durât plusieurs siècles, un égoïsme féroce serait la

caractéristique des hommes.

Nous conclurons en disant que les vérités humaines évoluent comme tous

les phénomènes de la nature. Elles naissent, grandissent et déclinent.

C’est pourquoi nous avons pu donner comme titre à ce livre: _la Vie des

Vérités_.

L’utilité d’une telle conception apparaîtra dans plusieurs chapitres de

cet ouvrage et notamment en étudiant la genèse de la morale.

§ 3.--Rôle des hypothèses tenues pour des vérités.

On objectera sans doute aux pages précédentes que beaucoup de croyances

religieuses ou morales, tenues pour des certitudes, n’ont à aucun

instant constitué des vérités et ne sauraient dès lors se classer dans

la famille des vérités, même éphémères.

Nous répondrons que les légendes religieuses les plus surprenantes

dissimulent souvent d’indiscutables vérités. On pourrait comparer ces

dernières aux fables des moralistes enveloppant dans leurs fictions des

vérités profondes. Il est certain qu’un loup ne disserte pas avec les

agneaux comme le raconte La Fontaine, mais la conclusion de l’apologue

sur la raison du plus fort exprime néanmoins une incontestable vérité.

Il est également très sûr que Jehovah n’a pas dicté à Moïse les tables

de la loi, et non moins sûr cependant que, sans leurs commandements fort

justes, le peuple juif n’aurait pu prospérer. La fiction de Jehovah

était nécessaire pour donner au Décalogue une autorité acceptée sans

discussion.

Une vérité peut donc se présenter sous un vêtement illusoire et ne pas

cesser pourtant d’être une vérité. Appuyées sur le prestige de divinités

redoutables, les prescriptions morales et les contraintes diverses sans

lesquelles aucune société ne subsisterait réussirent à s’imposer.

Une des grandes erreurs des rationalistes modernes est de ne pas

comprendre que des vérités très rationnelles ne parviennent souvent à se

faire accepter que sous une forme irrationnelle.

Si l’on refuse le qualificatif de vérité aux croyances religieuses et

morales, bien qu’elles aient fourni des certitudes précises à leurs

adeptes, il faut alors les ranger dans la famille de ces grandes

hypothèses dont l’humanité ne peut se passer et que la science accepte

pour vérités provisoires.

En présence de phénomènes aussi incompris que la raison première des

choses, les origines de l’univers et de la vie, les lois de l’évolution

sociale, etc., on doit, ou se priver d’explications, ou fabriquer des

hypothèses.

Ces hypothèses furent toujours jusqu’ici de deux sortes. Les unes font

intervenir les volontés d’êtres supérieurs, les autres l’expérience et

l’observation seulement. Les secondes représentent les hypothèses

scientifiques, les premières les hypothèses théologiques.

Toutes les sciences, y compris les mathématiques, sont édifiées sur des

hypothèses. H. Poincaré a longuement démontré leur nécessité dans son

livre célèbre, _la Science et l’Hypothèse_, qu’il voulut bien jadis

écrire à ma demande.

Comme exemple de l’importance de ces hypothèses, on peut citer celle de

l’inaccessible éther en physique et de l’invisible atome en chimie.

Éther et atomes sont des sortes de puissances supérieures auxquelles,

pour expliquer les phénomènes, on est obligé d’attribuer les propriétés

les plus merveilleuses et souvent les plus contradictoires.

La science ne se préoccupe pas de ces contradictions. Elle sait

seulement que, sans l’indispensable hypothèse de l’éther, toute la

physique s’écroulerait. Il est aussi impossible de s’en passer qu’il

l’était jadis de se passer des dieux pour expliquer l’univers.

Les hypothèses religieuses, morales et sociales doivent donc être

considérées de la même façon que les hypothèses scientifiques. Les unes

et les autres sont de puissants moyens d’action et des créatrices de

réalités. Si les hypothèses religieuses ne furent pas plus certaines que

l’atome et l’éther, elles constituèrent, tout autant qu’eux,

d’indispensables nécessités, puisque grâce à elles les sociétés et les

civilisations se sont fondées et ont progressé.

Peu importe à la science qu’une hypothèse soit reconnue fausse plus tard

si elle a produit des découvertes. Peu importe également que les

hypothèses religieuses, politiques ou morales se trouvent jugées

inexactes un jour, si elles ont assuré la vie et la grandeur des peuples

qui les adoptèrent. C’est par l’importance de ce rôle et non pas suivant

leur valeur rationnelle qu’on doit les juger.

Et il ne s’agit point ici de subtilités métaphysiques, mais de résultats

matériels très tangibles. L’histoire d’une civilisation est l’histoire

de ses hypothèses. De simples hypothèses ont fait surgir du néant les

pyramides, les temples, les mosquées, les cathédrales et toutes les

merveilles que les âges de foi pouvaient seuls créer. Une hypothèse

religieuse fonda le vaste empire de Mahomet, une autre hypothèse

religieuse précipita l’Occident sur l’Orient à l’époque des Croisades;

une hypothèse religieuse encore conduisit les Puritains anglais, fuyant

les persécutions et désireux de pratiquer librement leur foi, à créer

dans les déserts inhabités de l’Amérique la petite colonie qui devait

devenir l’immense république des États-Unis.

Si l’homme n’avait pas eu des hypothèses pour guides, il serait encore

plongé dans la barbarie. Elles l’orientèrent sur sa route incertaine et

lui permirent de trouver des vérités à sa mesure, c’est-à-dire en

rapport avec la mentalité de son époque et de sa race. L’ère des

hypothèses chimériques a préparé l’âge de la raison.

Il ne faut donc pas dédaigner celles dont vécurent nos pères. Beaucoup

d’entre elles n’étaient que des illusions, sans doute, mais ces

illusions créèrent pour des millions d’hommes des espérances constituant

le bonheur et engendrèrent les plus utiles réalités. Leur rôle

prépondérant dans notre évolution a été cependant longtemps méconnu. Les

peuples ne s’en passèrent jamais et probablement ils en auront besoin

toujours. Une humanité privée d’hypothèses ne durerait pas longtemps.

LA VIE DES VÉRITÉS

LIVRE I

LE CYCLE DES CERTITUDES MYSTIQUES. LES DIEUX.

CHAPITRE I

LES DIVERS FONDEMENTS DES CROYANCES RELIGIEUSES.

§ 1. Les idées actuelles sur la genèse des religions.--§ 2. Éléments

mystiques et affectifs des croyances religieuses.--§ 3. Éléments

rationnels des croyances religieuses.--§ 4. Éléments collectifs des

croyances religieuses.--§ 5. Rôle des rites et des symboles dans la

constitution des croyances religieuses.--§ 6. Analogie des croyances

religieuses chez tous les peuples.

§ 1.--Les idées actuelles sur la genèse des religions.

Bien que l’histoire de l’humanité soit inintelligible sans celle de ses

dieux, l’analyse des religions fut longtemps dédaignée par la science.

A une époque récente seulement, elle finit par intéresser les savants.

Mais les interprétations qu’ils appliquèrent alors produisirent d’assez

médiocres résultats.

La genèse des religions demeure encore mal connue, parce qu’on a cru

pouvoir les étudier comme les autres événements historiques, à l’aide de

textes. Or, les religions pratiquées diffèrent toujours des religions

enseignées par les livres. Nous verrons dans un autre chapitre qu’une

religion adoptée est bientôt transformée, quoique ses textes restent

invariables.

On connaît donc fort peu de chose des religions en se bornant à

consulter des livres. Les temples, les statues, les bas-reliefs, les

peintures, les légendes, nous renseignent beaucoup mieux sur la façon

dont elles furent comprises par leurs fidèles.

Les écrivains adonnés à l’étude des religions ne tiennent généralement

aucun compte de leurs transformations, c’est pourquoi on les voit

adopter des théories fort contraires à l’observation.

De savants professeurs donnent, par exemple, le bouddhisme comme une

religion sans dieu, alors qu’il fut peut-être le plus polythéiste de

tous les cultes. Son fondateur, bien que contestant l’existence des

dieux, entrait cependant en conflit avec eux, lorsque dans ses

méditations, sous l’arbre de la sagesse, il luttait contre les menaces

de Mara, prince des démons, et les séductions des Apsaras, filles des

dieux. Parler de religion sans dieu c’est commettre une erreur de

psychologie collective fondamentale.

Les hypothèses sur la genèse des religions changent d’ailleurs

fréquemment. Une des plus répandues, pendant un certain temps, fut la

théorie dite linguistique. D’après elle, les phénomènes de la nature: le

soleil, la lune, le feu, etc., avaient été personnifiés, parce qu’on

prenait pour des réalités les expressions figurées servant à les

désigner. Ainsi le mythe de la déesse Séléné venant embrasser Endymion,

dans la caverne de Latmos, représenterait simplement la lune caressant

de ses rayons les flots où s’était couché le soleil.

Inutile de nous arrêter à cette théorie complètement abandonnée

aujourd’hui. Celles qui la remplacèrent ne semblent pas d’ailleurs

beaucoup plus solides.

Les recherches anthropologiques sur le totémisme chez les Peaux-Rouges

comme explication du sacrifice, sur le tabou des Polynésiens comme

interprétation du scrupule et de l’interdit dans la vie sociale ont en

effet bien peu éclairci les problèmes religieux, notamment ceux de la

mythologie grecque. Les codes des peuples civilisés et même de simples

usages sociaux, dénués d’origine religieuse, sont remplis

d’interdictions analogues aux tabous des groupements rudimentaires. Leur

caractère sacré chez les primitifs tient à ce que tous les actes de la

vie ordinaire, y compris les repas, sont pour eux de nature religieuse.

Une théorie très en faveur actuellement consiste à envisager les

religions comme des phénomènes collectifs ayant pour but d’imposer

certaines obligations devenues sacrées. Toutes les religions prennent

évidemment, à un moment donné, un caractère collectif et impliquent

nécessairement alors des obligations, mais on pourrait difficilement

contester qu’elles aient d’abord été des créations personnelles. Ces

deux caractères successifs: personnel, puis collectif apparaissent

nettement, par exemple, dans les religions ayant joué le plus grand

rôle, celles de Bouddha, et de Mahomet, notamment.

Le défaut des théories actuelles sur la naissance des religions est

d’abord de leur chercher une seule cause, alors qu’elles en comptent

beaucoup; ensuite de dédaigner les facteurs psychologiques, éléments

principaux, suivant nous, de leur formation.

La connaissance de ces facteurs permet seule de mettre en évidence les

origines profondes des phénomènes religieux observés dans l’humanité à

travers l’histoire. Elle justifie la thèse que nous aurons à soutenir,

de l’étroite parenté de tous les cultes.

Les pyramides d’Égypte, les flèches des minarets, les tours des

cathédrales, les dissertations des théologiens, l’extase du prêtre

devant l’autel, la ferveur des fidèles, aussi bien que les totems et les

tabous des sauvages, demeurent incompréhensibles si l’on néglige les

forces affectives et mystiques qui les déterminent. Ces forces étant les

mêmes chez tous les peuples, leurs diverses manifestations religieuses

présentent nécessairement une étroite analogie.

§ 2.--Éléments mystiques et affectifs des croyances religieuses.

La perpétuité des dieux dans l’histoire suffirait pour prouver qu’ils

correspondent à des besoins irréductibles de l’esprit. Si l’humanité

changea quelquefois de divinités, elle ne s’en est jamais passée. Avant

d’élever des palais aux rois, les hommes en édifièrent aux dieux. Le

besoin de religion présente le même caractère de fixité que les autres

aspirations fondamentales de notre nature.

Un des éléments essentiels des religions est l’esprit mystique. Son rôle

dans la genèse des croyances religieuses ou politiques apparaît

prépondérant.

Il se trouve à la base des diverses religions, c’est pourquoi toutes

possèdent, parmi leurs caractères communs, la crainte du mystère,

l’espérance dans le mystère, l’adoration du mystère.

Sans doute, l’esprit mystique ne pouvait fournir que d’illusoires

réponses aux problèmes de la vie et de l’univers, mais il engagea

l’homme sur une voie entièrement nouvelle qui, après de longs siècles

d’efforts, devait le conduire aux connaissances dont nous vivons

aujourd’hui.

* * * * *

Le mysticisme n’est pas le seul fondement des croyances religieuses,

elles ont aussi pour soutiens des éléments d’ordre affectif. Parmi eux,

il faut mentionner surtout la peur, l’espérance et le besoin

d’explication.

De tous ces sentiments, la peur est peut-être le plus influent. Lucrèce

lui attribuait la naissance des dieux.

La crainte de l’homme devant les forces redoutables dont il se sentait

enveloppé était aussi naturelle que l’espérance de se concilier leur

protection par des prières et des présents. La peur des forces

naturelles transformées en divinités plus ou moins semblables à lui, et

l’espoir de se les rendre favorables, furent des sentiments universels

chez les peuples. Tous se conduisirent comme plus tard les Mexicains

qui, ne connaissant pas les chevaux et voyant les cavaliers espagnols

avec leurs armes à feu, adorèrent aussitôt ces êtres mystérieux

vomissant la foudre.

L’action de la peur et de l’espérance ne s’observe pas seulement dans

les religions primitives, mais aussi dans celles des peuples les plus

civilisés. Sans la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis, le

christianisme n’aurait pu s’établir.

Les interprétations qui précèdent font comprendre l’origine des

croyances religieuses, mais n’expliquent pas la genèse des diverses

légendes mythologiques. Comment naquirent Jupiter, Apollon, Vénus, Diane

et de quelle façon se créèrent leurs aventures? Aucune science ne

saurait répondre parce qu’il est intervenu dans ces fictions un facteur:

l’imagination, indépendant de toute logique intellectuelle.

On sait combien une telle faculté amplifie et déforme facilement les

événements. Greffée sur des rêves et les visions qui en sont le cortège,

elle altère complètement des faits dont le point de départ est

quelquefois réel.

Les récits mythologiques se sont formés, comme la plupart des épopées et

des légendes, de toutes les époques, _l’Odyssée_ et les _Contes des

Mille et une Nuits_, notamment.

Elles mirent d’ailleurs des siècles à se constituer au moyen

d’additions, interpolations et altérations successives. Perpétuées par

la tradition populaire, elles acquirent progressivement une stabilité

très grande et furent l’origine de rites compliqués, rigoureusement

observés aussi bien chez les civilisés que chez les sauvages. Les Hopis

du Colorado, par exemple, se donnent un mal énorme pour suivre les rites

d’une religion enseignant que le monde souterrain est peuplé

d’antilopes-serpents gouvernés par une femme-araignée qui tisse les

nuages et fait tomber la pluie.

Toutes les religions sont pleines de légendes visiblement inventées de

toutes pièces. On peut donner comme type de ces dernières l’aventure du

chevalier incrédule qui, voulant remplir d’eau un petit baril, d’abord

dans une fontaine, puis dans un fleuve, et enfin dans la mer, voit

toujours le liquide fuir devant lui. Il devait être fort sceptique ce

chevalier, puisqu’une telle succession de miracles fut nécessaire pour

raffermir sa foi.

Les anciens ouvrages scientifiques eux-mêmes fourmillent de légendes

absurdes, fruits de l’imagination pure. On trouve par exemple, dans des

livres d’histoire naturelle écrits sous Louis XIV, que pour obtenir des

vers à soie, il suffit de nourrir une vache pleine avec du mûrier, et de

découper son veau en petits morceaux qu’on laissera putréfier. De

nombreux vers à soie en sortiront alors. Dans les mêmes ouvrages on

apprend que la râpure de corne de cerf facilite de façon infaillible

l’accouchement.

* * * * *

A côté des éléments psychologiques précédemment énumérés, un autre

facteur, le besoin d’explication, joue un rôle important dans la genèse

des dieux.

Jusqu’à une époque bien récente encore, il n’existait pas pour ainsi

dire de phénomènes naturels. Tous étaient produits par des volontés

divines.

Nos ancêtres, partant du principe général qu’il n’y a pas d’effet sans

cause, et ignorant les enchaînements des lois naturelles furent vite

conduits à supposer derrière chaque phénomène des êtres surnaturels

invisibles assez puissants pour les déterminer.

Leur intervention satisfaisait, quoique d’une manière assez simpliste,

aux nombreux «pourquoi» de la curiosité humaine à laquelle la science ne

pouvait alors répondre. Toutes les forces de la nature se trouvèrent

ainsi déifiées. Des dieux conduisaient le soleil, faisaient mûrir les

moissons et lançaient le tonnerre. De semblables interprétations furent

d’ailleurs d’une utilité immense aux époques où l’humanité ne pouvait en

concevoir d’autres.

* * * * *

Parmi les facteurs psychologiques des religions, il faut mentionner

encore le désir de revivre dans un autre monde.

Cette aspiration à l’immortalité se manifeste dans les religions les

plus anciennes. On y voit partout l’ombre des défunts leur survivre.

Mais l’existence après la mort ne semblait pas toujours très enviable.

Homère raconte dans l’_Odyssée_, qu’Ulysse descendu aux Enfers pour

consulter Tirésias, rencontre Achille et essaye de le consoler de sa

mort: «Tes consolations sont vaines, répond le fantôme du guerrier,

j’aimerais mieux être sur terre l’esclave du plus indigent laboureur que

de régner sur le peuple entier des ombres.»

C’est le christianisme qui insista le plus sur la vie future. Le paradis

et l’enfer furent les deux grands éléments de son succès.

De nos jours, ces conceptions sont considérées comme imaginaires. Mais

le besoin de survie demeure aussi intense au cœur de l’homme. Il fait la

force du spiritisme qui laisse espérer une seconde vie à ses adeptes.

La science n’a malheureusement pas découvert encore une seule raison

sérieuse permettant d’admettre l’existence de cette vie future. On ne

voit pas trop du reste pour quel élément de notre nature il faudrait

souhaiter l’immortalité, c’est-à-dire la fixité.

«De quoi se compose, écrit Maeterlinck, ce sentiment du moi qui fait

de chacun de nous le centre de l’univers, le seul point qui importe

dans l’espace et le temps? Ce moi, tel que nous le concevons quand

nous songeons aux suites de sa destruction, n’est ni notre esprit, ni

notre corps, puisque nous reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre

des flots qui s’écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un

point immuable qui ne saurait être la forme, ni la substance, toujours

en évolution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la

substance? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le

définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut remonter jusqu’à sa

dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de souvenirs, une

série d’idées d’ailleurs confuses et variables, se rattachant au même

instinct de vivre; un ensemble d’habitudes de notre sensibilité et de

réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes

environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est

notre mémoire... Il nous est indifférent que, durant l’éternité, notre

corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les

gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus

délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther,

étoile;--et il est certain qu’il les devient et que ce n’est point

dans nos cimetières, mais dans l’espace, la lumière et la vie que nous

devons chercher nos morts,--il nous est pareillement indifférent que

notre intelligence s’épanouisse jusqu’à se mêler à l’existence des

mondes, à la comprendre et à la dominer. Nous sommes persuadés que

tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous

arrivera pas, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque

toujours insignifiants, ne nous accompagne, et ne soit témoin de ces

bonheurs inimaginables.»

Il semble donc bien qu’il faille définitivement renoncer au séduisant

espoir de conserver dans un autre monde, notre personnalité. Nous ne la

maintenons même pas d’ailleurs ici-bas, puisque de la naissance à la

mort, elle change constamment.

Le seul élément de durée sur lequel on puisse compter est la vie de nos

descendants. Ils porteront en eux, comme nous les portons nous-mêmes les

ombres de milliers d’ancêtres. Cette immortalité apparaît

malheureusement trop impersonnelle pour pouvoir nous intéresser

beaucoup. C’est pourquoi les croyants avides d’espérance agissent

sagement en conservant les dieux qui leur offrent le puissant réconfort

d’une vie future individuelle.

Les éléments psychologiques énumérés au cours de ce paragraphe:

déification des forces de la nature, peur, espérance, imagination,

besoin d’explication, désir de survivance, ayant été des facteurs

fondamentaux de toutes les croyances, nous les retrouverons parmi les

religions les plus diverses. Ils leur ont fourni beaucoup de caractères

communs.

§ 3.--Éléments rationnels des croyances religieuses.

Les éléments rationnels n’ont joué aucun rôle dans la genèse des dieux.

Quand les croyants essaient de justifier leur foi par des raisons, les

religions sont déjà constituées.

Bien que les arguments soient sans influence sur la foi, les théologiens

ont toujours été de grands raisonneurs. Confinés dans le cycle de la

croyance et n’en pouvant sortir, ils tentèrent cependant de rationaliser

des conceptions dont le peu de fondement leur apparaissait quelquefois.

Pendant tout le Moyen Age, les scolastiques firent d’énormes efforts

pour concilier la philosophie néoplatonicienne et la logique d’Aristote

avec les croyances chrétiennes. Ils espéraient découvrir des

raisonnements invincibles afin d’y appuyer leur foi. Saint Anselme, par

exemple, était convaincu «qu’il existe des raisonnements qui briseraient

la superbe des Juifs et des hérétiques». Il les chercha sans succès.

Pas plus à cette époque qu’aujourd’hui, les papes ne voyaient d’un très

bon œil ces prétentions de la raison. Grégoire IX au XIIIe siècle

assurait «que ces théologiens raisonneurs, étaient gonflés d’esprit de

vanité ainsi que des outres». Saint Thomas lui-même, quelque temps après

sa mort en 1274, était violemment attaqué par l’Université de Paris et,

en 1276, l’évêque de Paris condamnait formellement ses doctrines.

A leur point de vue, les papes n’avaient pas tort: le propre de la vraie

foi est d’accepter les dogmes sans discussion.

Ces tentatives rationnelles furent au surplus toujours très vaines. Les

dissertations d’un grand génie comme Pascal servirent uniquement à

montrer combien il était chimérique d’entreprendre de rationaliser la

foi.

On a fini par y renoncer. Les théologiens eux-mêmes reconnaissent

volontiers maintenant que jamais la raison ne saurait justifier la foi.

Toutes les observations sur la genèse et l’évolution des religions

montrent en effet que les certitudes religieuses dérivent non de

raisonnements, mais d’éléments affectifs et mystiques. Des arguments

rationnels s’y superposent quelquefois, cependant leur influence sur les

croyances est généralement nulle.

§ 4.--Les éléments collectifs des croyances religieuses.

Depuis quelques années, les sociologues insistent beaucoup sur le côté

collectif des religions. Voici longtemps déjà, j’avais montré ce

caractère, à une époque où il était fort méconnu. Mais ce serait une

erreur de ne voir dans les religions que leur aspect collectif. Elles

sont, je le répète, des créations à la fois personnelles et collectives.

Personnelles, puisqu’on rencontre le plus souvent à leur base un

créateur: prophète ou apôtre dont l’action est prépondérante.

Collectives, non seulement parce qu’elles dérivent habituellement de

croyances antérieures plus ou moins générales, mais surtout parce qu’une

religion se transforme en arrivant dans les foules. Malgré les rites et

les symboles qui fixent les formes extérieures de la croyance, un abîme

existe, nous le verrons bientôt, entre la foi populaire et celle des

livres sacrés.

Les croyances religieuses sont encore collectives parce que le succès

des apôtres dépend évidemment de l’acceptation générale de leurs

doctrines. Elles ne se répandent qu’à la condition de correspondre aux

aspirations et aux besoins du moment. C’est pourquoi les prophètes et

les réformateurs, bien qu’innombrables dans l’histoire, fondèrent peu de

religions durables. Ceux qui réussirent, comme Bouddha et Mahomet,

apparurent au moment précis où une transformation des croyances

antérieures devenait nécessaire.

Les dogmes nouveaux se propagent alors au moyen de la suggestion et de

la contagion mentale et subissent très vite les changements nécessités

par les besoins auxquels ils doivent répondre.

Les modifications qu’apportent aux religions les influences collectives

étant très importantes, nous leur consacrerons un chapitre spécial.

Toute religion peut se définir: une œuvre individuelle devenue

collective en se transformant.

§ 5.--Rôle des rites et des symboles dans la constitution des croyances

religieuses.

Les religions ne sauraient, je le répète, être considérées comme

interprétables par la raison. Aucune logique rationnelle n’arriverait à

les construire ni à les maintenir. Elles ont d’autres bases. Toutes

s’appuient sur ces trois colonnes fondamentales: _la foi_, _les rites_

et _les symboles_.

Les religions évoluent comme chaque élément de la vie sociale, mais les

rites et les cérémonies leur donnent, au moins pour quelque temps, une

certaine fixité. Elles n’acquièrent même un peu de permanence qu’à

partir du jour où s’établissent les rites et les symboles.

Nulle religion ne put s’en passer. Grâce à leur action continue, la

croyance nouvelle s’incorpore dans l’inconscient et, de simple adhésion

momentanée, devient une conviction solide, capable d’orienter la

conduite.

Privée de rites et de symboles et réduite uniquement à la foi, aucune

religion n’aurait duré.

Toutes, aussi bien celles de la Chaldée, de l’Égypte que de l’Europe,

sont remplies de rites rigoureux et de symboles bien arrêtés. Les dieux

de chaque peuple eurent des temples où, à certains jours, les fidèles

venaient répéter les mêmes cérémonies, les mêmes prières, les mêmes

chants. Les rites de la religion chrétienne, par exemple, sont

représentés par la messe, les sacrements, la communion; ses symboles par

des images, des statues, des bannières, des cœurs enflammés, la colombe

du Saint-Esprit, etc.

Rites et symboles, étant des choses visibles et matérielles, forment les

éléments les plus facilement acceptés dans une religion.

Cette admission facile de rites et de symboles par un peuple illusionne

souvent les historiens sur sa conversion à une foi nouvelle.

Ainsi les Barbares adoptèrent volontiers les rites du christianisme,

bien que leur âme restât païenne. Incapables de comprendre les dogmes

proposés, ils adorèrent les saints comme jadis leurs dieux et ne

retinrent du nouveau culte que l’espoir du paradis et la crainte de

l’enfer.

Les rites dérivés des dogmes acquièrent bientôt une puissance supérieure

à celle des dogmes eux-mêmes. On discute ou ignore ces derniers, mais on

respecte toujours les rites.

La vie des vérités · 第 1 / 15 段