un verbe tiré de la langue des Indiens. Des bords de l’Orénoque jusqu’au
Rio de la Plata, le caouin était fabriqué en quantités immenses. Qu’elle
se préparât avec du maïs maché par les femmes, ou bien avec du manioc,
du cajou et même de la _jabuticaba_, cette espèce de bière (de cidre si
on le préfère), portait en tout lieu le même nom. Nous retrouvons cette
fabrication et le nom qui la désigne jusque parmi les Araucans. (Voy.
l’important voyage au Chili de M. Claudio Gay.) Le mot _caouin_ a
franchi des espaces immenses, les procédés par lesquels on l’obtient
sont en tout lieu les mêmes, et il atteste une étroite parenté entre les
peuples les plus éloignés les uns des autres. Hans Staden, Lery, Thevet,
en ont signalé l’abus, et nous renvoyons à leurs curieuses relations. Ce
que nos vieux voyageurs appelaient _Caouïnage_; constituait après tout
une solennité dont le sens religieux nous échappe encore. Ces orgies
précédaient parfois, les grandes expéditions ou leur succédaient. Le vin
d’Europe s’appelle aujourd’hui _Caouin Pyranga_ et l’eau-de-vie si
fatale à la race indienne _Caouin Tata_, boisson de feu.
[112] Des Tapinambos de l’isle, estans allez en ces quartiers
spécialement pour y pescher furent assaillis des _Tremenbaiz_. p. 139 et
140.
Le nom de cette nation si peu connue, qui se présente sous la plume du
P. Yves, est un garant de l’exactitude qu’il met dans ses récits. Il y
avait encore en 1817, quelques _Tramenbez_ mêlés à des cultivateurs de
la race blanche au Ciará; ils s’occupaient de la culture du manioc et
vivaient dans le village de _Nossa Senhora da Conceição d’Almofalla_. Il
y avait dans le district qu’ils habitaient des salines abandonnées.
(Voy. Ayres de Cazal _Corografia brasilica_. T. 2, p. 235.) Le P. Yves
vante la valeur et l’industrie de ces Indiens (p. 142), ils étaient
ennemis jurés des Tupinambas.
[113] Japy Ouassou fut le conducteur de cette armee. p. 140.
Nous prenons ce chef fameux au moment où il est revêtu du commandement.
C’est la figure indienne qui domine les deux relations, celle du P.
Claude d’Abbeville et celle du P. Yves. Son nom signifie le gros
troupiale. Dans la _lingoa geral_ le mot _japim_ est la dénomination de
ce joli oiseau à plumage jaune et noir qui va par bandes nombreuses et
qui fabrique de toutes parts des nids si pittoresques. On pourrait aussi
lui trouver une autre signification. _Japy_ signifie dans la langue
indienne parlée au _Maranham_, le heurt, le coup. (Voy. Gonçalvez Dias
_Diccionario_.) La première explication est la seule adoptée.
Japy-Ouassou était ce qu’on appelait un _mitagaya_, un grand guerrier.
[114] Avec Giropary Ouassou c’est-à-dire le grand diable prince et roy
d’une grande nation de Canibaliers. p. 141.
Le P. Yves se laisse beaucoup trop aller ici à ses souvenirs de
l’Europe. _Giropary Assou_, dont il est en effet question dans les
écrivains portugais, n’avait rien de commun avec un prince ou un roi,
tels qu’on se les figurait dans la hiérarchie adoptée alors par presque
tous les états de l’ancien monde. Cette erreur du reste, avait été déjà
répandue bien longtemps auparavant, par André Thevet dans sa _France
antarctique_ et dans sa _Cosmographie_. L’historien du Portugal, La
Clède, qui vivait au XVIIIme siècle, va plus loin encore dans
l’énumération des titres pompeux qu’il accorde à quelques pauvres chefs
de tribus.
[115] Quelques _Couïs_. p. 142.
Sous le nom de _Couy_ on désigne journellement au Brésil des vases
légers, obtenus des fruits du calebassier. C’est ce qu’on appelle au
Venezuela des _Tutumas_ (prononcez _Toutoumas_). Quelques-uns de ces
vases naturels présentent une délicate ornementation, et des couleurs
inattaquables à l’eau, qui sont d’un grand éclat. (Voy. à ce sujet
Claude d’Abbeville, _Histoire de la mission des pères Capucins_.)
[116] La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris que les
Tapinambos appellent _Pirapoty_, c’est-à-dire fiante de poisson. p. 143.
Ceci est confirmé par ce que nous apprend Magalhães de Gandavo, le
premier écrivain portugais, qui ait donné une histoire régulière du
Brésil en 1576. Cet ami de Camoens rappelle l’expression indienne dont
se sert ici le P. Yves, mais il ne partage point son opinion, et suppose
que l’ambre est un produit végétal qui se forme au fond de la mer. Ce
qu’il y a de certain c’est qu’au XVIme et au XVIIme siècle, la rencontre
presque toujours fortuite d’énormes morceaux d’ambre jetés par les
vagues sur des plages inexplorées, enrichissait nombre de gens.
[117] Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une riviere et contree à cent
vingt lieues de l’isle. p. 146.
Nous avons inutilement demandé ce nom au livre d’Ayrès de Cazal et au
dictionnaire de M. Millet de St. Adolphe. La région qu’il désigne ayant
pour habitans les Cahetès, nous avons la certitude qu’il faut la
chercher dans la province de Pernambuco. Le mot _Cahetès_ signifie du
reste les grandes forêts et s’appliqua à diverses localités. C’étaient
bien les Cahetès, qui avaient sacrifié et dévoré en 1556, le premier
évêque du Brésil D. Pedro Fernandez Sardinha. Ce savant prélat, né a
Setuval et élevé à l’université de Paris, retournait alors à Lisbonne,
où il allait porter ses plaintes contre le gouverneur de Bahia. On
montre encore le tertre sur lequel il reçut la mort. Rien n’y peut
croître à ce qu’affirme la légende populaire. (Voy. Adolfo de Varnhagen,
_Historia geral do Brazil_.) Le livre de Gabriel Soarez renferme tous
les détails désirables sur les Cahetès, ces Indiens considérés partout
comme des guerriers invincibles, se vantaient d’être d’habiles
musiciens. L’exploration d’Ouarpy dont il est ici question et
qu’entreprit M. de Pezieux est une preuve évidente du soin qu’on mit à
reconnaître cette vaste région, on la fit parcourir du nord au sud.
[118] Je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays-là une grande
quantité de mines d’or meslé de cuivre et d’argent meslé de plomb. p.
146.
Ces mines d’or, que l’on espérait rencontrer au Maranham dès l’année
1613, et qu’on ne découvrit point alors, existent cependant dans des
montagnes qu’on désigne sous le nom de _Maracassumé_. Le métal précieux
se rencontre surtout à Piranhas (district de Sancta Helena) aux sources
des Rios Pindaré, de Gurupy, Cabello de Velha (_Cururupu_), Prata
(_Sancta Helena_), à Revirada, sur les rives du Tomatahy etc. etc., mais
il est peu abondant. Il y a du cuivre à la Chapada dans un endroit
désigné sous le nom de Fasendinha et dans le haut Pindaré; le fer est
plus répandu. Il apparaît dans les montagnes de Tirocambo et à
Pastos-boms. On suppose aussi qu’il y a des mines d’étain dans la
province, mais le fait a besoin d’être vérifié. Un minéral bien précieux
dans l’état actuel de l’industrie se montre au Maranham. Nous voulons
parler du charbon de terre; on en a trouvé des indices dans le canal
d’Arapapahy et l’on affirme qu’une mine de houille a été ouverte à une
demi lieue de Villa de Codó à la ferme de Sanct Antonio. Les
échantillons qu’on en a tirés sont même, dit-on, d’une qualité
supérieure. La même chose pourrait être affirmée à ce que l’on assure
d’un canton appelé Vinhaes. Il y a également du cristal de roche et des
pierres semi précieuses à San Jozé dos Mattões. Des saphirs se sont
montrés sur le versant de la chaîne de San Bernardo do Parnahyba.
Nous rappellerons en passant, que les premières mines d’or ou pour mieux
dire les premiers lavages aurifères, destinés à enrichir le Brésil, ne
furent découverts à Minas Geraës qu’en 1595. Ce ne fut pas par les
provinces du nord, que la métropole eut alors connaissance des richesses
métalliques de ce vaste territoire: ce fut par la côte orientale où se
rendent le _rio Doce_ et le _rio Jiquitinhonha_. On sait que ce dernier
fleuve qui prend le nom de Belmonte, au moment où il se jette dans la
mer à peu de distance du premier, fournit également depuis, une énorme
quantité de diamants à la couronne. Ces pierres, que l’on rencontra vers
1729 surtout dans la vallée entourée de roches escarpées, que l’on
appelait _Ivitur_ et que les Portugais baptisèrent du nom de _Cerro do
frio_, n’étaient pas complétement dédaignées par les Indiens: les
enfants les ramassaient et s’en servaient comme de jouets. Il n’y a pas
de diamants au Maranham.
[119] Des singularitez de quelques arbres du Maranham. p. 158.
Le P. Yves se montre ici très incomplet, mais il ne faut pas oublier
qu’il était naturaliste, comme l’était un théologien de son temps; son
prédécesseur a mis d’ailleurs moins de brièveté dans ses descriptions.
Ce qu’il dit de quelques _mimosa_, indique sa préoccupation de certains
phénomènes naturels. Les qualités malfaisantes, qu’il reconnaît au suc
du Cajou, dont on fait une sorte de cidre, sont fort exagérées. Nous
dirons en passant que le mot _caouïn_ tire son origine du nom indien de
cet arbre. _Cajú-y_, liqueur du _Cajú_.
[120] Il y a des espines que vous diriez estre creées de Dieu, pour
représenter le Mystere de la Passion. p. 163.
La fleur de la passion (_Grenadilla Cærulea_) dans l’ensemble de
laquelle une imagination prévenue trouve les saints attributs, jouissait
alors d’une faveur prodigieuse. On la décrivait dans nombre d’écrits, on
la gravait en exagérant les points de similitude qu’elle pouvait avoir
avec les instruments de supplice de Jésus-Christ. Yves d’Evreux en
rencontra de magnifiques dans les campagnes brésiliennes, et il les
signala aux amateurs de fleurs splendides. Quelques années plus tard, il
eût certainement emprunté du poète populaire du Brésil, Santa Rita
Durão, la description poétique que celui-ci en donne dans son poème
intitulé: _Le Caramurú_. Nous signalons aux amateurs des flores
fantastiques, une gravure du XVIIme siècle infiniment curieuse, qui
reproduit la plante de grandeur naturelle, elle est figurée dans le
volume suivant: _Antonii Possevini Mantuani Societatis Jesu cultura
ingeniorum, examen ingeniorum Joannis Huartis. Expenditur Coloniae
Agrippinae_, 1610, in-12.
[121] J’ay remarqué une singularité és _Courlieus rouges_. p. 164.
Le Guara (_Ibis rubra_, ou _Tantalus ruber_) a disparu en partie, des
portions du littoral, où il venait étaler son brillant plumage, soumis
cependant selon l’âge de l’oiseau, à tant de modifications. On voit dans
le curieux voyage de Hans Staden publié en Allemagne dès l’année 1557,
quel rôle le pennage de ce brillant phénicoptère jouait dans l’industrie
indienne. Les Tupinambas entreprenaient à certaines époques fixes de
véritables expéditions pour se procurer ses dépouilles, toujours trop
rares, pour les fêtes que se donnaient les tribus entre elles. Les
plumes du Guara étaient remplacées au besoin, par celles de la poule
commune, qu’on teignait au moyen de la teinture vermeille de
l’Ibirapitanga ou bois du Brésil. De nos jours le Guara s’est réfugié
sur les bords peu fréquentés du Rio São Francisco, et on le rencontre
surtout dans les régions encore inoccupées que baigne le Rio Negro. On
en voit encore beaucoup au sud, sur les bords de la _lagoa dos patos_.
On en trouve également à Guaratuba. (Voy. _le second voyage d’Aug. St.
Hilaire_. T. 2, p. 222.)
[122] Le grand _Thion_ tombé malade. p. 169.
Le mot _Téon_ signifie la mort en Tupi.
[123] Je ne sais pas, si ce que _Physiologue_ escrit de luy est vrai. p.
171.
Il est impossible à ceux qui n’ont pas lu les anciens bestiaires du
moyen-âge de donner un sens à cette phrase. Le livre connu sous le titre
de _Physiologus_ jouissait encore d’un certain crédit au temps du P.
Yves d’Evreux. Nous renvoyons pour les détails précis sur ce curieux
ouvrage au recueil savant publié par les R. P. Cahier et Martin, sous le
titre de _Mélanges d’Archéologie, d’Histoire et de Littérature_. 4 vol.
in-fol.
[124] Les fourmis du Maragnan ont deux ennemis mortels specialement les
gros fourmis, savoir une sorte de chiens sauvages puans au possible. p.
176.
Le prétendu chien, dont parle ici le bon missionnaire est fort éloigné,
par sa nature de la race canine. C’est tout simplement le fourmilier,
connu des indigènes du Brésil sous le nom de _Tamandua_. La science lui
a imposé celui de _Myrmecophaga jubata_. Le naturaliste Watterton, qui a
si curieusement étudié les quadrupèdes du nouveau monde, dans les lieux
mêmes, où ils se livrent sans contrainte à leurs instincts, a donné de
cet animal une description excellente. Il y a au Brésil plusieurs
espèces de fourmilier. La grosse espèce appelée par les portugais
_Tamandua cavallo_ est fort rare. C’est ce surnom qui a probablement
induit Claude d’Abbeville en erreur lorsqu’il affirme que le fourmilier
est grand comme un cheval. Le mot indien qui désigne ce curieux
quadrupède vient de deux mots Tupis: _taixi_ fourmi, et _mondé_ ou
_mondá_ prendre.
[125] Ils les prennent encore d’autre façon, et sont les filles et les
femmes lesquelles s’asseans à la bouche de leur caverne invitent ces
grosses fourmis à sortir. p. 176.
Les femmes Tupinambas, qui chantoient ainsi pour charmer les fourmis et
activer la chasse de ces insectes, ne le faisaient pas dans le but
unique de les détruire ou de préserver leurs champs de maïs d’une
invasion à laquelle rien ne résiste. Les grosses fourmis torréfiées,
étaient regardées par elles comme une des friandises les plus délicates,
et elles ont légué ce mets à quelques colons du sud auxquels nos
modernes Brillat-Savarin ne le disputeront pas. De même que les Arabes
mangent encore des sauterelles conservées par le sel ou par la
dessication, de même, que les Guaraons des bords de l’Orénoque font
leurs délices de la larve du palmier Murichi (nous omettons ici une
friandise créole du même genre), de même nos Sauvages amassaient des
provisions considérables de ces insectes, et s’en nourrissaient. Le plus
véridique des voyageurs, qui aient parcouru le Brésil, M. Auguste de St.
Hilaire a trouvé persistante encore, la coutume de manger des fourmis
rôties. Après avoir constaté que ce mets étrange est en honneur à
Espirito Santo, et que les habitans de Campos, qui sont dans un état
continuel de rivalité avec ceux de Villa da Victoria, les appellent
_Tata Tanajuras_, avaleurs de fourmis, il ajoute: «J’ai mangé moi-même
un plat de ces animaux, qui avait été apprêté par une femme Pauliste et
ne leur ai point trouvé un goût désagréable.» (Voy. _le second voyage au
Brésil_. T. 2, p. 181.)
Martin Soares de Souza, que l’on a appelé avec quelque raison le
Grégoire de Tours des Brésiliens est plus explicite que tous les
voyageurs sur le parti que les Indiens tiraient des fourmis au point de
vue de l’alimentation. Nous copions ici ce curieux passage. Après avoir
parlé de la grosse espèce que l’on désigne sous le nom d’Içans, il
ajoute: «_E estas formigas comem os indios, torradas sobre o fogo, e
fazem lhe muita festa; e alguns homens brancos andan entre elles, e os
mistiços as tem por bom jantar, e o gabam de saboroso, dizendo que subem
a passas de Alicante; e torradas son brancas dentro._» Et les Indiens
mangent ces fourmis torréfiées sur le feu leur faisant grande fête, et
quelques hommes blancs, les imitent et les métis regardent ces insectes
comme un bon manger vantant leur saveur et disant qu’elles valent les
raisins secs d’Alicante, et rôties elles sont blanches à l’intérieur.
[126] La chasse des lezards que les Tapinambos appellent Taroüire (et
sont les grands lezards) et _Tyou_ sont les petits se faict diversement.
p. 177.
Il faut écrire _Tarauyra_, mais ce mot signifie un petit lézard c’est la
seconde dénomination qui s’applique à la grosse espèce. Il s’agit ici du
_Tiú_ (_Tupinambis monitor_). La chair de ce reptile est en effet
excellente, et la préparation culinaire vantée par Yves d’Evreux, ne
devait pas peu contribuer à l’améliorer. La répugnance du bon père à
goûter de ce mets, n’est nullement partagée par les descendants
d’européens, accoutumés aux meilleures tables. La viande du Tiú
ressemble par sa blancheur et par sa délicatesse, à celle du poulet le
plus délicat. On la sert au Brésil avec raison sur les tables les plus
comfortables.
[127] J’ay veu des araignes de mer tirans à peu pres sur la forme des
araignes terrestres, mais fort grandes. p. 181.
Notre auteur veut parler de l’_Aranha caranguejeira_ (_Aranea
avicularia_), mais ici son sentiment d’observation est en défaut. Il
exagère singulièrement les dimensions de cet insecte vraiment hideux
qu’on peut voir d’ailleurs dans toutes les collections d’entomologie: il
n’est pas exact de dire qu’elles ne filent point de toile, la piqûre
n’en est point mortifère, mais elle est vénéneuse. On la désigne dans la
langue Tupi sous le nom de _Nhandu-Guaçu_ ou de _Jandú_.
[128] Maragnan abonde comme ce croy sur toutes les terres du monde en
cigales. p. 183 et 184.
Ce que nous dit ici le bon religieux des bruits de la cigale dénote un
sentiment d’observation en histoire naturelle bien rare pour l’époque où
il écrivait, mais il importe de ne pas confondre ici la _Cigarra_
brésilienne avec l’insecte que nous désignons sous ce nom.
[129] Le grillon appelé par les sauvages coujou. p. 187.
Le nom en _Tupi_ s’écrit _Okijú_. (Voy. Martius, Glossaria ling. bras.
p. 465.)
[130] Et pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la
Providence de Dieu les a pourvues d’un flambeau. p. 191.
Yves d’Evreux se montre ici, il faut en convenir bien inférieur à son
contemporain le P. du Tertre. Tout ce qu’il dit néanmoins sur la lumière
des _lampyres_ est fort exact. L’entomologie était trop peu avancée
alors, pour qu’il établît une classification parmi ces insectes. Nous
sommes à même de réparer cette lacune. On connaît maintenant au Brésil
huit espèces de lampyres: _Lampyris crassicornis_, _lampyris
signaticollis_, _lampyris concoloripennis_, _lampyris fulvipes_,
_lampyris diaphana_, _lampyris hespera_, _lampyris nigra_, _lampyris
maculata_. On peut joindre à ces charmants insectes la lucidote
thoracique (_lucidota thoracica_).
[131] Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire que ces mouches ne vous
piquent pas. p. 192.
Ceci est parfaitement exact, et les abeilles du Brésil sont privées
d’aiguillon, voici ce que dit à ce sujet un exact et savant observateur.
Après avoir affirmé comme le P. Yves, que les abeilles ne piquaient
point, Auguste de St. Hilaire continue ainsi: «Une espèce qu’on nomme
_Tataira_, laisse, à ce qu’on assure, échapper par l’anus, une liqueur
brûlante et c’est ordinairement la nuit qu’on lui enlève son miel. Les
espèces appelées _Uruçu boi_, _Sanharó_, _Burá_, _bravo_, _chupé_,
_arapua_ et _Tubi_, se défendent quand on les attaque, mais il paraît
qu’elles n’ont pas plus d’aiguillon que les autres et qu’elles se
contentent de mordre.» Le miel des diverses espèces est en effet très
liquide. La cire que produisent tous les essaims est d’une teinte
brunâtre fort intense, et l’on n’est pas encore parvenu à lui donner la
blancheur de celle de l’Europe. Spix et Martius fournissent du reste de
précieux renseignements sur ces utiles insectes, ils complétent ceux de
notre grand botaniste. (Voy. _Voyage dans les provinces de Rio de
Janeiro et de Minas-Geraes_. T. 2, p. 371 et suiv.)
[132] Les Guenons sont de diverse espece en Maragnan et en ses environs.
p. 199.
Il n’y a peut-être pas de région au monde, en effet, qui renferme une
plus grande variété de singes que le Brésil, nous supposons qu’il est
ici question d’abord du _Guariba_ ou _Mycetes ursinus_, puis, que le bon
missionnaire a voulu ensuite décrire l’alouate surnommée _Stentor_.
C’est probablement à cette espèce que se rapporte la description si
gracieuse et si animée, que donne ensuite notre vieil écrivain. Il est
bon de faire observer néanmoins, que le P. Yves se rend dans ce qui
précède, l’écho d’une croyance populaire fort répandue au XVIme siècle.
Cette espèce de légende des forêts, beaucoup plus applicable aux singes
de l’Afrique et de l’Asie qu’à ceux du nouveau monde, n’est pas
complétement éteinte dans les campagnes de l’Amérique méridionale, et
l’on montra à M. de Castelnau, une femme indienne, qu’on prétendait
avoir choisi un époux parmi les singes des grands bois. (Voy.
_Expédition dans les parties centrales de l’Amérique du sud, de Rio de
Janeiro à Lima et de Lima au Pará, exécutée par ordre du gouvernement
français_. Paris, 1851, partie historique. 5 vols. in-8.)
[133] A une heure presixe. p. 200.
Lisez préfixe. Il suffit d’avoir vécu dans les forêts hantées par les
singes, pour reconnaître ici l’exactitude du P. Yves d’Evreux.
[134] Outre ces aigles vous avez de grands oyseaux appelez Ouira-Ouassou
presques aussi grands que les autruches d’Affrique etc. p. 203.
Il y a ici erreur évidente, ou plutôt exagération. Le P. Claude
d’Abbeville, qui décrit le même oiseau de proie (p. 232), prétend qu’il
est «deux fois plus gros que n’est un aigle», qu’il a «la jambe grosse
environ comme le bras et la patte en forme de griffon.»--Ceci pourrait
s’appliquer au condor tout au plus et il n’y en a point dans cette
portion de l’Amérique du sud. Au dire du colonel Accioli cependant le
_Gavião real_ est d’une force telle qu’il arrête dans sa course le cerf
le plus vigoureux. La description du P. Yves a quelque chose de si
fantastique, qu’on pourrait supposer au premier abord qu’elle s’applique
à l’autruche américaine le _Nandú_, qu’on ne rencontre guère que dans
les plaines du Ceará et du Piauhy. Un écrivain de la même époque, que
nous avons plusieurs fois cité, Gabriel Soares, rétablit les faits en
parlant de l’_Ura-oaçu_. «Ce sont, dit-il, des oiseaux, comme les milans
de Portugal, sans aucune différence, ils sont noirs et ont de grandes
ailes, dont les pennes sont utilisées par les Indiens pour empenner
leurs flèches, ils vivent de rapine.» (Voy. _Tratado descriptivo do
Brazil em 1587_. Rio de Janeiro, 1851. 1 vol. in-8. p. 232.)
Rappelons en passant, qu’au point de vue de la science, car la grâce du
style ne fait jamais défaut à notre vieux voyageur, la partie
ornithologique est très imparfaite. Ce que dit par exemple le P. Yves de
l’oiseau mouche ou du colibri est tout-à-fait inexact: il n’y a rien
dans son cri aigu, qui rappelle le chant de l’alouette. Les souvenirs se
sont parfois confondus à distance.
[135] Les perroquets fournissent de plumes à leurs hostes pour se braver
et faire leur fanfare. p. 205.
Yves d’Evreux veut dire ici, que les Indiens se _font braves_, se parent
avec les plumes des perroquets. Non-seulement les Tupinambas faisaient
avec ces plumes des manteaux, des diadèmes, des jambières, mais ils
hachaient très menues les petites pennes colorées de ces oiseaux et se
couvraient le corps de ce duvet, qu’ils fixaient au moyen d’une gomme.
Cette parure sauvage d’un effet singulièrement original est encore en
honneur dans certaines tribus. On voit par les récits de Jean de Lery,
qu’elle s’est conservée durant plus de trois siècles. Le voyage
pittoresque de Debret en offre un spécimen.
[136] Voicy ce qu’on dit, et bien baste. p. 209.
Et bien baste, cela suffit bien: Les Espagnols et les Portugais ont
conservé le mot _bastar_ suffire.
[137] Nous n’aurons eu qu’un mort, sçavoir le R. P. Ambroise. p. 210.
Nous avons déjà payé un juste tribut de souvenir à ce bon religieux si
zélé, dont la tombe ignorée est au Maranham, dans l’ancien cimetière du
petit couvent. Comme l’indique son surnom de religion, le P. Ambroise
était né dans la capitale de la Picardie, «de parents fort à leur aise,
dit le manuscrit des éloges, et qui lui donnèrent de l’éducation autant
que le traficq (sic) qu’il faisaient leur en donnait le loisir.» Après
avoir étudié en Sorbonne et au moment où il allait prendre sa licence,
il fut touché par les prédications du P. Pacifique de St. Gervais et
entra au couvent en 1575, presque aussitôt que fut fondé le monastère de
la rue St. Honoré. Il acheva son noviciat en 1599, et il remplit d’abord
avec joie, l’office de frère lai. On l’admit bientôt, comme prédicateur
et ce fut alors qu’il acquit ce renom de charité qui l’avait rendu si
populaire. Il aspirait à plus que cela, «il eût voulu convertir toutes
les Indes», dit la notice qu’on lui a consacrée. Le père Yves d’Evreux a
rendu un éclatant hommage aux soins dont il entourait ses frères, durant
le rude voyage qu’ils avaient à accomplir. Il était à bout de forces,
lorsqu’il tomba malade, dans sa pauvre cabane de feuillage le 26
septembre 1612. Une fièvre ardente le dévorait. Toutefois, même après
avoir reçu l’extrême onction, il conserva sa raison entière et une
raison pleine de fermeté. Transcrivons ici les quelques mots qui font
connaître ce que fut la fin du bon vieillard; Claude d’Abbeville la
raconte. «Ayant vu tomber sur luy un petit tableau de St. Pierre, qui
estoit au-dessus de sa couche et auquel il avoit une particulière
dévotion il dit: allons grand saint, partons puisque vous me venez
quérir. Ce qu’aiant dit, il tourna les yeux vers le crucifix et
agonisant quelque peu de temps, il rendit sa belle âme à son créateur le
9 octobre 1612, que l’on célèbre la fête du glorieux apôtre de la France
St. Denis évêque de Paris. On l’enterra dans un lieu appelé de St.
François, qui estoit consacré à notre patriarche, comme les prémices des
capucins de France.» (Voy. aussi _Eloges historiques de tous les
illustres hommes et tous les illustres religieux capucins de la ville de
Paris, les uns par la prédication, les autres par les vertus et sainteté
de leurs œuvres, les autres par les missions parmy les infidelles_, etc.
etc. sous le Nº capucins St. Honoré 4 (ter). Nous ne saurions trop
regretter que le 1er volume de cette importante collection soit perdu
depuis plusieurs années. Il contenait les annales de la province.
[138] Non obstant la vigne y peut croistre. p. 211.
Le P. Yves dit ici rigoureusement la vérité, mais il ne s’ensuit pas que
dans la partie nord du Brésil, on puisse faire du vin. L’obstacle le
plus réel à sa fabrication, gît dans la façon dont le fruit de la vigne
mûrit sous les tropiques. Sur une même grappe, à côté de grains en
pleine maturité, on trouve des grains nombreux, qui sont restés
complétement verts. On a fait, dit-on, jadis quelques pièces de vin aux
environs de Bahia. En remontant vers le sud et dans la région tempérée
de Mendoza, le raisin vient à maturité parfaite et donne un vin des plus
délicats. (Voy. entre autres voyages, sur ce point curieux de
l’agriculture américaine: Sallusti, _Storia delle missione del Chile_, 4
vol. in-8., puis ce que dit à ce sujet P. Barrère, _Nouvelle Relation de
la France équinoxiale_, Paris, 1743, 1 vol. in-12, p. 53 et 54.)
[139] Ce pain de _May_ sert de nourriture à plusieurs pays de ce vieil
monde. p. 211.
Cette phrase si positive du vieux missionnaire prouve avec quelle
rapidité s’était répandu en Europe _l’Avati_ des Brésiliens; le _Maïs_
des insulaires, que Christophe Colomb observa, dès 1493, comme il
remarqua le tabac, à son premier voyage. Une grande discussion, non
encore résolue, a été soulevée par les botanistes, à propos de l’origine
première du maïs. En ce qui touche celui du Brésil, nous croyons devoir
rapporter ici l’opinion d’un savant voyageur, bien digne de faire
autorité. Auguste de St. Hilaire, le croyait originaire du Paraguay, où
il a été trouvé, dit-il, à l’état sauvage. La culture du maïs est pour
tout le sud de l’Amérique, la plante nourricière par excellence et l’on
sait préparer sa farine par des procédés bien simples et qui la rendent
d’un goût vraiment délicieux. Nous renvoyons pour tout ce qui regarde
cette précieuse graminée à l’excellent livre du docteur Duchesne:
_Traité complet du maïs ou blé de Turquie_, Paris, Renouard, 1833, in-8.
et au grand ouvrage de M. Bonafous.
[140] La pite. p. 212.
Il s’agit ici de la filasse produite en abondance par une espèce
d’Ananas (_Ananas non aculeatus_, _Pitta dictus Plum._), les Portugais
en fabriquaient des bas, presque aussi recherchés que les bas de soie.
[141] Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit. p.
213.
Accoiser est un mot hors d’usage; il signifie rendre coi, calmer,
apaiser.
[142] Haches, hansas. p. 216.
Ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire de Nicot, sieur de
Villemain. Nous croyons pouvoir affirmer qu’il faut écrire _hansars_; on
doit entendre par ce terme une serpe de grande dimension. (Voy. à la p.
224.)
[143] Jurer et renasquer. p. 217.
Faire certain bruit en retirant impétueusement son haleine par le nez.
Il est populaire et le Dictionnaire de l’Académie le confond avec le mot
renâcler qui se dit plus communément dans le style très familier.
[144] Le François ayant choisi un compere, il le suit et s’en va en son
village. p. 220.
Ces réceptions des Indiens sont admirablement peintes par Cardim. Les
Brésiliens ne peuvent opposer, en effet, pour la grâce du récit et le
charme des détails, qu’un seul voyageur portugais à Yves d’Evreux et à
Claude d’Abbeville; c’est celui que nous venons de nommer. Cet écrivain
charmant, mais dont les récits sont trop courts, appartient à l’ordre
des Jésuites. Il se rendit au Brésil dès 1583 et y resta revêtu des
dignités de l’ordre au moins jusqu’à la fin de 1618. Il eut par
conséquent une entière connaissance de l’établissement des Français au
nord du Brésil et certainement il apprit à Bahia leur expulsion, il se
tait malheureusement sur cette dernière circonstance. Fernand Cardim est
placé dans une position bien différente de celle où se trouvait le P.
Yves d’Evreux. Partout où il se présente le long de la côte, les Indiens
sont soumis au christianisme et ont perdu leur grandeur primitive, en
conservant la plupart de leurs usages. Le missionnaire français
catéchise au contraire des indigènes, qui combattent pour leur
indépendance et qui fuient leurs conquérants. Les deux bons
missionnaires ont néanmoins la même indulgence et parfois la même
admiration naïve pour les peuples enfants, qu’ils prêchent et dont
l’imprévoyance est le plus grand comme le plus terrible défaut.
Les lettres de F. Cardim sont une heureuse découverte due à
l’infatigable auteur de l’_Historia geral do Brazil_. M. Adolfo de
Varnhagen n’a pas mis son nom à cette publication précieuse. Nous lui
restituons ici l’honneur qui lui revient comme homme de science et comme
homme de goût. L’Opuscule du à Fernão Cardim est intitulé: _Narrativa
epistolar de uma viagem e missão Jesuitica pela Bahia, Ilheos_, etc.
etc., Lisboa, 1847, in-18. de 123 pages. Ce que paraît avoir ignoré le
savant éditeur, c’est qu’on trouve d’intéressants renseignements sur
Cardim et sur les missionnaires contemporains du Brésil dans un écrivain
Toulousain nommé du Jarric. Voy. _la 2me partie des choses plus
mémorables advenues tant aux Indes orientales que autres pays de la
découverte des Portugais en l’establissement de la foi chrestienne et
catholique_, etc. Bordeaux, 1610, in-4. Le volume est dédié à Louis
XIII. Dans ce livre ce qui a rapport au Brésil et particulièrement aux
régions voisines du Maragnan, est contenu entre la p. 248 et la p. 359.
Pierre du Jarric mourut en 1609. Son ouvrage fut traduit en latin et
imprimé à Cologne en 1615. Cette version, qui contient certaines
additions, forme 4 vol. in-8.
[145] Il lui tend la main et lui dit _Ereiup Chetouas sap_. Es-tu venu
mon compere? p. 220.
Il est à peu près certain que notre bon missionnaire n’avait lu, ni la
relation d’André Thevet publiée dès l’année 1558, ni le voyage plus
récent de Jean de Lery dont les opinions religieuses devaient
naturellement l’éloigner. En comparant ces vieux voyageurs entre eux, on
est frappé de la similitude qu’offre leur récit. Voici ce que dit Jean
de Lery, à propos de la réception que lui firent les Tupinambas de Rio
de Janeiro:
«Pour donc que déclarer les cérémonies que les Tououpinambaoults
observent à la réception de leurs amis qui les vont visiter; il faut en
premier lieu sitost que le voyager est arrivé en la maison du
_Moussacat_, c’est-à-dire bon père de famille, qui donne à manger aux
passans qu’il aura choisi pour son hoste, (ce qu’il faut faire en
chascun village où l’on fréquente et sur peine de le facher quand on y
arrive n’aller pas premièrement ailleurs) que s’asseant dans un lict de
coton pendu en l’air, il y demeure quelque peu de temps sans dire mot.
Après cela les femmes venans, les fesses contre terre et tenans leurs
deux mains sur leurs yeux, en plorans de ceste façon la bien venüe de
celuy dont sera question elles diront mille choses à sa louange.
Comme par exemple: tu as pris tant de peine à nous venir voir; tu es
bon; tu es vaillant; et si c’est un François, ou autre étranger de par
deçà elles adjousteront tu nous a apporté tant de belles besongnes, dont
nous n’avons point en ce pays; bref comme j’ai dit, elles jettant de
grosses larmes tiendront plusieurs tels propos d’aplaudissemens et
flatteries. Que si au reciproque le nouveau venu assis dans le lict veut
leur agréer: en faisant bonne mine de son costé, s’il ne veut plorer
tout-à-fait (comme j’en ai veu de nostre nation qui oyant la brayerie de
ces femmes aupres d’eux estoient si veaux que d’en venir jusque-là) pour
le moins leur respondant jettant quelques souspirs faut-il qu’il en
fasse semblant. Ceste première salutation faite ainsi de bonne grâce par
ces femmes, entre puis le _moussacat_, c’est-à-dire le vieillard maistre
de la maison lequel aussi de sa part aura esté un quart-d’heure sans
faire semblant de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassades,
baisemens et touchemens de main à l’arrivée de nos amis). Venant lors à
vous: vous dira premièrement _ereioubé_. C’est-à-dire es tu venu? etc.
etc.» (Voy. _Jean de Lery, Histoire d’un voyage en la terre du Brésil_.
Rouen, 1578, in-8. 1re édition.)
[146] Un autre fut appellé _grand Gosier_, pour ce qu’on ne pouvait le
rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_. p. 221.
Lisez crapaud. Ou rencontre au Brésil, une grenouille de dimension
prodigieuse à laquelle on a donné le nom de Grenouille mugissante.
Claude d’Abbeville a dit: «L’on trouve en ce païs là des crapaux
merveilleusement grands qu’ils appellent _Courourou_. Il y en a de tels
qui ont plus d’un pied ou pied et demy de diamètre: quand ils sont
escorchés, il ne se peut dire combien leur chair est blanche estans fort
bons à manger. J’ay veu des gentilshommes françois en manger avec grand
appétit.»
[147] Nos peres nous ont laissé de main en main, par tradition, qu’il
estoit venu jadis, un grand Marata du Toupan. p. 229.
Il est évidemment question ici de la fameuse légende brésilienne
relative à _Sumé_, le législateur des Tupis. Dans le curieux opuscule
qu’il a publié sur ce personnage, Mr. Adolfo de Varnhagen, raconte son
arrivée à l’île de Maranham et comment il disparut au moment où l’on
s’apprêtait à le sacrifier. Le mot _Marata_ nous embarrasse, nous
l’avons cherché vainement dans Ruiz de Montoya. Est-ce une altération du
mot _Mair_ ou _Maïr_, si souvent employé par Lery et Thevet, lorsqu’il
s’agit de désigner un étranger, un personnage extraordinaire. Nous ne
saurions répondre sur ce point d’une façon concluante. _Sumé_ qui répand
la culture du manioc parmi les sauvages est barbu. On a dit avec raison
que c’était un personnage analogue au Manco Capac des péruviens et au
Quetzalcoatl des Aztèques. On pourrait ajouter au Zamna de l’Amérique
centrale. (Voy. sur ce personnage Adolfo de Varnhagen, _Historia geral
do Brazil_, T. 1, p. 136, et le même, _Sumé_. _Lenda mytho-religiosa
americana etc. agora traduzida por um paulista de Sorocaba_, Madrid,
1855, broch. in-18 de 39 pag.)
[148] Ils feront venir des _Miengarres_, c’est-à-dire des chantres
musiciens. p. 232.
Le verbe chanter, se dit _Nheengar_ en langage Tupi. Un _Nheengaçara_
est un chanteur proprement dit.
[149] Il luy fut dit en cette vision que ces gens vestus de blanc
estoient les _Caraybes_, c’est-à-dire françois ou chrestiens. p. 248.
Il peut paraître étrange au lecteur, que les français soient assimilés
ici aux Caraïbes. Ceux qui ont lu attentivement les œuvres de Humboldt,
auront le mot de cette énigme. Les Caraïbes du continent américain, qui
formaient une nation immense, étaient renommés dans l’Amérique entière
par leur vaillance et par leur perspicacité. Leurs piayes ou si on
l’aime mieux leurs devins, l’emportaient sur tous ceux des autres
nations; ils étaient dans le nouveau monde ce qu’étaient dans l’ancien
les Chaldéens. Simon de Vasconcellos nous donne la preuve de cette
suprématie intellectuelle; dans le sud du Brésil, les _Caraïbe-bébé_
n’étaient autres que de puissants devins. C’était l’appellation
consacrée aux hommes renommés par l’intelligence, aux esprits, aux
anges; on l’appliqua bientôt aux étrangers. Mr. Adolfo de Varnhagen
lui-même fait observer que la dénomination de _Caryba_ était au début
une qualification accordée aux Européens. On voit (dans l’_Historia
geral_ p. 312) que tous les chrétiens étaient désignés ainsi.
[150] Il pria à cet effet que nous lui envoyassions de l’eau du Toupan
dans une plotte de coton mise en un _Caramémo_. p. 249.
Un _Caramémo_ est ce qu’on appelle un _Pagará_ à la Guyane, c’est-à-dire
un panier léger, fait avec des feuilles de palmiste et affectant parfois
la forme la plus élégante. Claude d’Abbeville désigne aussi en le
décrivant ce gracieux ustensile d’un ménage indien. Barrère en a fait
dessiner de jolis _specimen_.
[151] La suavité du chant d’une jeune pacelle. p. 257.
Il faut lire pucelle. Yves d’Evreux, familiarisé avec tous les symboles,
qui avaient cours de son temps n’avait garde d’oublier une gracieuse
allégorie dans laquelle figure la licorne. Voy. notre _Monde enchantée_
et surtout la dissertation intitulée: _Revue de l’histoire de la Licorne
par un naturaliste de Montpellier_ (P. J. Amoreu), Montpellier,
Durville, 1818, in-8 de 47 pages.
[152] Nous n’aurons fait que courir et errer par les bois devant la face
des _peros_. p. 270.
On sait que les Tupinambas nommaient toujours ainsi les Portugais.
_Pero_ veut dire chien, dans la langue de Camoens, mais on suppose que
l’appellation _Pedro_, fort usitée au Brésil, était cause de cette
désignation bizarre. Ayrès de Cazal contient même à ce sujet une petite
histoire, il raconte en rappelant la tradition, comment un serrurier
nommé Pedro, avait été jeté par un naufrage sur les rivages du Maranham.
Grâce à son habileté dans l’art de travailler le fer cet homme se rendit
bientôt agréable aux Indiens et son nom modifié légèrement servit à
désigner les étrangers qu’on supposait appartenir à la même race que
lui. Le docteur Moraes e Mello a donné cette légende d’une façon
beaucoup plus complète dans sa Corographia.
[153] Doctrine chrestienne en la langue des Topinambos. p. 272.
On n’a pas tenté d’éclaircir par une discussion grammaticale, cette
portion du livre. Des différences trop sensibles apportées par le temps
et surtout par la prononciation, rendaient cette tâche pour ainsi dire
impossible. Rien n’est plus difficile que de rendre par les caractères
dont se compose notre écriture les sons des langues indiennes. Ces
inflexions si délicates et parfois si fugitives dans leur rudesse
apparente sont malaisément fixées sur le papier. Comme l’a fait
remarquer Humboldt, elles tiennent parfois à certains caractères
physiques des races. Les nations européennes elles-mêmes les plus
exercées ne perçoivent pas de la même manière les sons, et surtout
n’essayent pas de les écrire de la même façon; où le Portugais entend
_Oca_, par exemple, ou bien _Toba_, le Français entend _Oc_ et _Tobe_,
où le premier sent son oreille frappée par le mot _Murubixaba_, le
second perçoit _Mourouvichave_. La différence cesse d’être aussi
sensible, lorsque les mots sont prononcés selon le génie de chaque
langue. Le mot _Topinambos_ comme il est écrit au début de cette note,
équivaut absolument par le son en langue Portugaise au mot
_Toupinambous_ comme le prononçaient les contemporains de Malherbe. Pour
l’histoire de la linguistique cette courte doctrine chrétienne n’est
toutefois pas sans intérêt. On pourra la comparer avec certains ouvrages
du même genre écrits par une plume portugaise. Les chants religieux en
Tupi, de Christovam Valente, entre autres, sont dans ce cas. Je les ai
introduits dans l’opuscule intitulé: _Une fête brésilienne_, Paris,
Techener, 1850. Le livre qui les contient est devenu pour ainsi dire
introuvable et seule peut-être la bibliothèque impériale le possède.
Nous reproduisons ici son titre: _Catecismo brasilico da doutrina
christão, com o ceremonial dos sacramentos e mais actos parochiaes.
Composto por padres doutos da companhia de Jesus, aperfeiçoado e dado à
luz pelo padre Antonio de Araujo da mesma companhia, emendado nesta
segunda impressão pelo padre Bertholameu de Leam da mesma companhia._
Lisboa, na officina de Miguel Deslandes, 1681, petit in-8. La 1re
édition est de 1618.
Si on voulait, on pourrait compléter cette étude comparative en
recherchant les manuscrits suivants que cite Barbosa Machado et qu’il
serait si curieux de voir publier; Ludewig les a omis dans son savant
travail complété par Mr. Trubener. P. João de Jesus _explicação dos
mysterios da fé_. P. Manoel da Veiga _Catecismo_. F. Pedro de Santa Rosa
_Confessonario_. André Thevet, dans ses manuscrits conservés à la
bibliothèque impériale de Paris, donne _le pater_ et _le credo_ en tupi.
Il les reproduit même dans sa grande cosmographie. Ces deux documents
sont surtout précieux par leur ancienneté: ils datent de 1556. Parmi les
livres de ce genre l’un des plus modernes et des plus curieux est celui
du P. Marcos Antonio, il est intitulé: _Doutrina e perguntas, dos
mysterios principaes de Nossa Santa fé na lingua Brasila_. Il a été
composé vers 1750, et Ludewig le mentionne comme faisant partie des
collections du _British Museum_.
[154] Il y a aussi de certains oiseaux nocturnes, qui n’ont point de
chant, mais une plainte moleste et facheuse à ouyr, fuyards et ne
sortent des bois appelez par les indiens _Ouyra Giropary_, les oyseaux
du Diable. p. 281.
Lery avait déjà constaté l’effet du chant mélancolique, que fait
entendre le Macauhan sur l’esprit des Indiens. La croyance aux messagers
des âmes, aux oiseaux prophétiques, n’est pas tout-à-fait éteinte, elle
s’est conservée chez la puissante nation des Guaycourous, elle paraît
avoir exercé jadis son influence sur toutes les tribus des Tupis, mais
le P. Yves lui donne une extension qu’elle n’avait pas jadis, c’est déjà
une altération visible dans les anciennes idées mythologiques. Le nom de
ce volatile vénéré s’écrit en portugais _Acaúan_ et même _Macauân_;
l’oiseau fait sa nourriture des reptiles. Il s’en faut de beaucoup qu’il
ait l’aspect sinistre, que lui donne notre bon missionnaire. Il a une
tête assez grosse relativement au corps, et elle est cendrée, il a le
poitrail et le ventre rouges, ses ailes et sa queue sont noires
tachetées de blanc. Aujourd’hui, la plupart des indigènes se bornent à
croire que cet oiseau est chargé de leur annoncer l’arrivée d’un hôte.
On peut consulter sur l’Acaúan, Accioli, _Corografia Paraense_, et
Gonçalvez Dias, _Diccionario da lingua Tupy_. Martius au mot Oacaoam dit
que c’est le Macagua de Felix d’Azara. Falco (herpethocheres).
[155] Si ces petits et mediocres Barbiers ont de l’autorité entre les
leurs, beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez
Pagy-Ouassou grands barbiers. p. 289.
Au temps d’Yves d’Evreux, les chirurgiens les plus habiles étaient
encore désignés sous le nom de _Barbiers_; quelques années avant lui
l’illustre Ambroise Paré ne prenait pas d’autre titre. Comme les
_Piayes_, _Pagé_, _Pagy_, _Boyés_ ou _Piaches_, car on leur donne tous
ces noms, se mêlaient de la cure des blessures ou des maladies; le P.
Yves, ainsi qu’on l’a vu dans tout le cours de l’ouvrage les assimile
avec un certain dédain aux barbiers, mais on le sent, aux barbiers de
village. Ce chapitre est certainement l’un des plus curieux du livre; il
doit être comparé soigneusement avec tout ce qui a été dit par Simon de
Vasconcellos (_Chronica da companhia de Jesus_, in-fol.), et avec tous
les mémoires qu’a publiés l’institut historique de Rio de Janeiro sur la
religion primitive des indigènes; les attributs de Geropary y sont
définis clairement. La lacune d’une feuille est vivement à regretter. Il
est évident qu’elle nous fait perdre de précieux documents sur les
hommes rusés et habiles qui conservaient parmi eux les traditions.
[156] Ces vilains oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles et grands
que ceux de pardeçà, viennent trouver les personnes couchees et
dormantes en leur lict. p. 297.
Au temps où devait paraître cette relation, les chauves-souris étaient
encore rangées dans la classe des oiseaux. Ce que dit ici notre
voyageur, sur les Vampires, n’a rien d’exagéré. On peut consulter sur ce
point Ch. Watterton (_Excursion dans l’Amérique méridionale_, p. 15 et
389). Ce savant naturaliste décrit avec un soin minutieux le genre de
blessure que fait cette chauve-souris américaine sur les gens endormis.
Il avait tué un Vampire, qui portait 32 pouces d’envergure. En général,
ils sont beaucoup moins grands.
[157] Et là plantent de petites idoles faites de cire ou de bois en
forme d’hommes. p. 302.
Parmi les vieux voyageurs du XVIIme siècle, Yves d’Evreux est comme nous
l’avons fait remarquer, le seul qui signale chez les Tupinambas des
rudiments de statuaire (bien imparfaite sans doute) appliqués à la
mythologie de ces peuples. Il n’y a rien de semblable dans Thevet, Hans
Staden et Lery, pas plus que dans Vasconcellos, Cardim, Soarez ou
Jaboatam. Les Tupis étaient des peuples uniquement chasseurs, passant
accidentellement à la vie agricole. Les seuls vestiges de sculpture que
nous connaissions d’eux, sont appliqués à leurs _Maconas_, ou à leur
_Lyvera-pème_, espèces d’armes pesantes, qu’ils se plaisaient à orner
avec une sorte d’adresse. Ils étaient dans l’habitude de fixer un Maraca
empenné de plumes brillantes à la proue de leurs canots de guerre si
élancés et si élégants, il serait possible que la base de cet instrument
eût été alors orné de sculptures, analogues à celles qu’on remarque chez
les insulaires de la Polynésie. Il est probable qu’en multipliant leurs
rapports avec les Européens, les Tupinambas ont puisé parmi nous
certaines idées de sculpture rudimentaire, qu’ils ont appliquées à leurs
grossières divinités. L’exact Barrère, qui écrivait, il est vrai, plus
d’un siècle après Yves d’Evreux parle d’un Piaye ayant exécuté une
statuette de ce génie du mal _Anaanh_, qui n’est autre chose que
l’_Anhanga_ de Nobrega et d’Anchieta, et dont la terrible mission sur la
terre est si bien définie par Jean de Lery, qui l’appelle toujours
_Aignan_. Qu’on lui donne aux îles ou sur le continent les noms
d’_Uracan_, d’_Hyorocan_, de _Gerupary_, de _Maboya_, d’_Amignao_; qu’on
reconnaisse dans des génies secondaires, ses messagers (nous en
nommerons un le malicieux _chinay_, qui fait maigrir les pauvres Indiens
en suçant leur sang), Anhanga a été revêtu d’une face terrible du XVIIme
au XVIIIme siècle. Ce type primitif de la sculpture religieuse des Tupis
a été malheureusement taillé dans un bois très mou et n’a pu guère
résister à l’action du temps ou à l’invasion des termites; nous doutons
qu’on puisse jamais s’en procurer un _specimen_ remontant à deux
siècles. Voici du reste le passage si curieux de Barrère, qui confirme
le dire du P. Yves: «Les Indiens ont une autre sorte de piayerie assez
singulière. Ils font une figure du diable, d’un bois fort mol et
résonnant; cette statue qui est grande de trois ou quatre pieds est
affreuse par la longue queue et les longues griffes qu’ils lui font. Ils
l’appellent _Anaantanha_, comme qui dirait image du diable; car _Tanha_
signifie figure et _Anaan_ diable. Après avoir soufflé les malades, les
Piayes portent cette figure hors du Carbet. Là, ils l’apostrophent et la
frappent rudement à coups de bâton, comme pour obliger le diable à
quitter malgré lui le malade.» (Voy. _Nouvelle Relation de la France
équinoxiale, contenant la description des côtes de la Guiane, de l’isle
de Cayenne, le commerce de cette colonie, les divers changements arrivés
dans ce pays_ etc. etc. Paris, 1743, gr. in-12.)
Dans un chapitre précédent Yves d’Evreux a déjà parlé d’une marionnette,
à laquelle était adaptée une sorte de mécanisme et qui servait aux
enchantements d’un Piaye. Nous ne saurions trop regretter qu’aucune de
ces idoles ne soit entrée dans les collections ethnographiques dont on
commençait à se préoccuper en ce temps. Peu d’années avant l’époque où
La Ravardière explorait le fleuve des Amazones, Jean Mocquet, le garde
des curiosités du roi, parcourait ses rives: c’eût été une rare bonne
fortune, pour l’archéologie américaine, s’il eut pu se procurer
quelques-unes des idoles semblables à celles dont parle le P. Yves.
[158] C’est donc la coustume des Pagys-Ouassous de celebrer en certain
temps de l’annee des lustrations publiques. p. 306.
Il est infiniment probable, que les lustrations dont il est question ici
étaient pratiquées en souvenir des cérémonies que les Tupinambas avaient
vu faire aux chrétiens. Il pouvait en être de même, à l’égard de la
prétendue confession auriculaire dont l’auteur parle un peu plus loin
(p. 309). Les anciens voyageurs, Hans Staden, Lery et Thevet, ne disent
rien qui aie trait à une pratique semblable.
[159] Pacamont, grand barbier de Comma. p. 306.
Il semble au premier abord, que ce piaye si influent ait reçu un nom
français; il n’en est rien. Il y avait à la même époque un chef puissant
nommé _Pacquara-behu_, le ventre d’un pac plein d’eau. Pacamont pourrait
signifier le Paca pris au piége _Pacamondé_. Le nom du pays sur lequel
il exerçait son influence signifie la région des plantes laiteuses: il
s’écrit _Cumá_.
[160] Ce que Vatable interprete en cette sorte. p. 315.
Vatable ou Vateblé était un hébraïsant célèbre du XVIme siècle,
restaurateur des études orientales en France; il mourut en 1547. Ses
notes sur l’ancien testament avaient été insérées dans la bible de
Robert Etienne.
[161] J’espere à présent que j’escris cecy, que les Peres qui sont par
delà, luy donnent de terribles alarmes et que son royaume va fort en
decadence et s’approche de sa totale ruine: car avant que je quittasse
l’Isle, je voyois et experimentois une disposition generale et
universelle de la conversion de ces peuples. p. 318.
Cette phrase nous prouve que le P. Yves écrivit son ouvrage en Europe et
qu’il avait connaissance de la mission dirigée par le P. Archange.
Marcellino de Pise affirme, que 565 Indiens reçurent le baptême durant
cette seconde expédition religieuse. (Voy. _Annales historiarum ordinis
minorum_. Lugd., 1676, in-fol.) Le P. Archange, suivi de ses douze
compagnons et porteur des magnifiques ornements brodés par la duchesse
de Guise, devait, en effet, s’environner d’une tout autre pompe que les
quatre généreux capucins, qui avaient commencé la mission. Grâce à des
documents qui nous viennent de la marine, et que nous devons à
l’obligeance de Mr. P. Margry, nous voyons par une lettre inédite du
sieur de Beaulieu à Mr. de Razilly, que le P. Archange qui comprenait
parfaitement la valeur de l’argent, abstraction faite du vœu de
pauvreté, n’avait pas voulu s’embarquer tant qu’il y avait eu pour lui
espérance de se procurer des subsides. Malgré les ressources dont put
disposer son chef spirituel, l’histoire de cette seconde mission est
encore à faire; elle n’a même laissé aucune trace, et elle sera sans
doute ignorée, tant que le livre de François de Bourdemare se dérobera à
nos investigations. Nous savons seulement, que beaucoup plus favorisé
qu’Yves d’Evreux, par ses supérieurs, il avait reçu, grâce à ses lettres
d’Obédience, le droit d’admettre des novices dans son couvent. Il n’eut
pas le temps de mettre à profit un tel privilége; mais lors de son
retour en Europe, on le récompensa de son zèle et dès l’année 1615, il
était devenu gardien du grand couvent de la rue St. Honoré.
Tous ces faits omis naturellement par les historiens du Maranham sont
constatés dans _les éloges historiques_, manuscrit de la bibliothèque
impériale, il y aurait toutefois de l’injustice à oublier que le P.
Marcellino de Pise les mentionne. Après avoir raconté comment le général
des capucins Paul de Caesena, permit à Honoré de Paris, alors
provincial, d’envoyer une seconde mission en Amérique; il ajoute: «_Ille
nihil cunctatus, duodecim fratres ad hanc expeditionem, aptos elegit
quorum animosa phalanx navem conscençâ secedens in indiam, a barbara
illa natione jam capucinorum placidis moribus assueta per humaniter fuit
excepta._» A l’entrée des Portugais, le P. Archange de Pembroke se
retira avec les capucins français et fit place aux Franciscains, qui
vinrent s’établir dans le monastère au nombre de vingt. Sous la
direction de Fr. Christovam Severim, le couvent reçut dès-lors une
institution nouvelle. Les bases en avaient été jetées en 1624, mais
elles ne furent arrêtées définitivement que le 4 Août de l’année
suivante.
Nous nous garderons bien de mettre sous les yeux du lecteur les
péripéties fâcheuses par lesquelles passa le monastère durant deux cent
vingt-cinq ans; il suffira de dire qu’au début du siècle, il tombait à
peu près en ruine. En 1860, le gardien actuel, qui n’avait plus sous sa
direction que deux Franciscains, mais qui heureusement avait su se
concilier la sympathie des habitants de San Luiz a fait un appel à la
charité publique, pour qu’on réparât dignement un édifice, qui se lie si
intimement aux souvenirs les plus intéressants du pays. L’ordre
aujourd’hui est fort pauvre, mais il contraste, dit-on, par son
dévouement avec bien des couvents opulents de la cité qui laissent
tomber en ruine leur monastère. L’appel de Fr. Vicente de Jesus a été
entendu. On a recueilli des sommes assez abondantes pour réparer ce qui
avait subi l’injure du temps. Tout en conservant l’humble chapelle où
vint prier Yves d’Evreux on élève de nouvelles constructions et l’église
de Sancto Antonio sera la plus belle de cette riante cité.
[162] Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes, je luy fis reponce que
ces douzes estoient les douze _Maratas_ du fils du Toupan. p. 337.
Il est infiniment curieux de voir ici, le père Yves d’Evreux, faire une
sorte d’allusion à des croyances anciennes de ces peuples, que Thevet,
ou peut-être le chevalier de Villegagnon avait recueillis dès l’année
1555, et auxquelles d’ailleurs nos voyageurs du XVIme siècle semblent
rester étrangers dans le cours de leurs récits. Une note même concise
nous entraînerait trop loin et nous nous voyons forcé de renvoyer le
lecteur à un opuscule dans lequel nous avons rassemblé tout ce que nous
avons pu trouver sur les idées mythologiques des Tamoyos et des
Tupinambas. (Voy. sur les _Maïrata_, _une fête brésilienne célébrée à
Rouen en 1550 suivie d’un fragment du XVIme siècle roulant sur la
Théogonie des anciens peuples du Brésil_. Paris, Techener, 1850, gr.
in-8.)
[163] Et choisissant Sainct Barthelemy je le luy montray disant Tien,
voilà ce grand Marata qui est venu en ton pays, duquel vous racontez
tant de merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est
luy qui fit inciser la Roche, l’autel les images et escritures qui y
sont encore à present et que vous avez veu vous autres etc. p. 338.
La légende brésilienne a transmis d’âge en âge le récit des
pérégrinations de deux prophètes fort distincts, en honneur à peu près
égal chez ces peuples barbares et qu’elle nomme tour à tour Tamandaré et
Sumé. Comme Bouddha, le dernier a laissé toutefois l’empreinte d’un de
ses pieds sur la roche vive lorsqu’il a quitté la terre. Le mythe de
Tamandaré qui se lie au récit du déluge américain est raconté tout au
long par Vasconcellos dans ses _Noticias do Brasil_, p. 47 et 48. C’est
là qu’on peut voir, comment le Noë américain, s’élançant au sommet d’un
palmier, qui portait sa cime jusque dans les cieux et guidant ainsi sa
famille, se sauva et repeupla la terre. Dans la phrase que nous citons
ici, Yves d’Evreux fait allusion au législateur beaucoup plus moderne,
Sumé, ce Triptolème brésilien, qui enseigna la culture du manioc aux
peuples issus de Tamandaré. Simon de Vasconcellos dit très positivement:
«Il y avait entre eux une tradition fort antique, transmise des pères
aux enfants et elle racontait que bien des siècles après le déluge, des
hommes blancs avaient apparu dans ces régions, ils parlaient aux peuples
d’un seul dieu et d’une autre vie. L’un deux s’appelait _Sumé_, par
lequel il faut entendre _Thomé_.» En préférant la tradition qui accorde
l’honneur d’avoir évangélisé les peuples lointains à Saint Barthélemy,
le P. Yves d’Evreux fait preuve de sa connaissance des sources. Au
rapport d’Eusèbe, en effet, cet apôtre voyageur, avait pénétré jusqu’à
l’extrémité des Indes. Saint Pantène ayant parcouru le fond de l’Asie
dès le IIIme siècle, y avait déjà trouvé des traces du christianisme,
qu’on pouvait attribuer aux prédications de St. Barthélemy. La légende
contraire a cependant prévalu au Brésil, comme elle a prévalu surtout
aux Indes. (Voy. le livre portugais intitulé: _Jornada do Arcebispo de
Goa dom Frey Aleixo de Menezes, quando foy as serras do Malauar, lugares
em que morão os antiguos Christãos de S. Thomé_. Coimbra, 1606, in-fol.)
Les traces des pieds de St. Thomas étaient visibles du temps de
Vasconcellos, au nord du port de Saint-Vincent non loin de la ville. Ces
traces de deux pieds nuds merveilleusement empreints sur la pierre (_tão
vivas e expressas, como se em hum mesmo tempo, juntamente se fizerão_)
étaient parfois cachées sous l’eau. Le religieux franciscain Jaboatam,
retrouve au récif devant Pernambuco, les saintes empreintes; cependant
dans cette seconde version de la légende, ou ne voit apparaître qu’un
tout petit pied, comme celui d’un enfant de cinq ans, et le pieux
narrateur suppose que c’est celui d’un jeune compagnon de l’apôtre.
(Voy. le _novo Orbe Seraphico_, réimprimé en ces derniers temps par les
soins de l’_Institut historique et géographique de Rio de Janeiro_.)
On ne se contente pas de reconnaître ces traces fameuses sur plusieurs
points du littoral, et il serait bien long de les énumérer: on fait
pénétrer résolument le saint voyageur dans l’intérieur du Brésil, et là,
il inscrit sur la roche, en caractères gigantesques, l’histoire de sa
mission. Il y a à _Minas geraes_, un village auquel on a donné son nom,
c’est _São Thomé das lettras_. Un observateur sérieux, le général Cunha
Mattos ne vit pas les fameuses inscriptions, mais il fut à même de
constater la tradition et il pense que l’inscription fantastique que
l’on remarque sur l’une des parois de la _Serra das lettras_, est due à
quelque accident du terrain, à des dendrites, pour nous servir de ses
expressions. (Voy. _Itinerario do Rio de Janeiro ao Pará e Maranhão_.
Rio de Janeiro, 1836, 2 vol. in-8. T. 1er, p. 63.) C’est même
aujourd’hui l’opinion qui a prévalu, et dans l’inscription gigantesque
de la _Serra das lettras_, on ne voit plus maintenant qu’une
infiltration de particules ferrugineuses qui sur les grès de la montagne
a simulé des caractères d’écriture.
Quant aux hiéroglyphes grossièrement tracés en creux et dont l’origine
indienne n’est pas douteuse, ils sont nombreux au Brésil; et plusieurs
ouvrages nous en ont transmis des _fac-simile_. Le grand voyage
pittoresque de Mr. Debret en offre deux, qui ne manquent pas d’un
certain intérêt. Nous voulons parler de l’inscription présentée par la
montagne _do Anastabia_ et des sculptures en creux exécutées sur un
rocher qu’on rencontre à peu de distance des bords du Rio Yapurá, dans
la province du Pará: il pourrait se faire que le discours du P. Yves fît
allusion à ce monument original, et d’exécution fort grossière, dont Mr.
Debret donne l’explication (T. 1er, p. 46), mais dans lesquels
l’imagination la plus prévenue ne saurait trouver des bases pour asseoir
une opinion historique ou religieuse.
En ce qui regarde _les roches incisées_ dont parle notre bon moine, la
tradition en est répandue dans l’Amérique entière, et ces accidents
résultats des grandes commotions de la nature sont toujours expliquées
par la légende indienne, en les attribuant au pouvoir souverain d’un
demi-dieu, qui brise à son gré les rochers les plus rebelles au travail
de l’homme et parfois les plus gigantesques; à la Nouvelle-Grenade, le
saut de Tequendama n’a pas d’autre cause; il est dû comme on sait au
grand Bochica. Sur le point dont nous nous préoccupons, il pourrait bien
être question d’une ouverture faite au _récif_ qui borde le littoral de
Pernambuco et que l’on attribue au grand Sumé, ou à son représentant
chrétien l’apôtre voyageur. (Voy. Fr. Antonio de Santa Maria Jaboatam,
_Novo orbe serafico brasilico_ ou _Chronica dos Frades menores da
provincia do Brasil_, 2me édit. Rio de Janeiro, 1858.) Jaboatam écrivait
son livre en 1761.
[164] Conference avec Iacoupen. p. 348.
Ce chef indien portait un nom bien connu dans l’ornithologie du Brésil.
Le _Jacupema_ n’est autre que le Penelope superciliaris. C’est un des
meilleurs gibiers du Brésil.
[165] Le P. Martial d’Abbeville. p. 370.
La famille des Foulon, qui jouissait d’une haute considération à
Abbeville avait voué plusieurs de ses membres à la vie monastique. Le P.
Martial vint à Paris, avec son frère, le P. Claude; ce dernier, dont
l’article est si erroné dans la biographie universelle, était déjà
gardien du couvent de sa ville natale en 1608, mais comme le P. Yves il
avait commencé son noviciat en 1595 (le 9 juin). La bibliothèque de
l’Arsenal possède un opuscule du P. Claude, devenu rare. Il est
intitulé: _L’arrivée des Pères Capucins et la conversion des sauvages à
nostre sainte Foy déclarés par le R. P. Claude d’Abbeville, prédicateur
Capucin à Paris_, chez Jean Nigaut rue St. Jean de Latran, au 1613. On
peut comparer cet écrit à l’article intitulé: _Retour du sieur de
Rasilly en France et des Toupinambous qu’il amena à Paris. Mercure
français_, T. 3, p. 164. _L’histoire chronologique de la bienheureuse
Colette, réformatrice des trois ordres du Séraphique Père St. François_.
Paris, Nicolas Buon, 1628, in-12, n’est nullement du P. Claude, comme le
prétend Eyriès. L’Epitre dédicatoire est signée Fr. S. d’A., capucin
indigne. Claude d’Abbeville était déjà mort, lorsque cet ouvrage parut.
Après avoir vécu 23 ans en religion il s’éteignit à Rouen en 1616, et
non en 1632.
[166] Nous partimes de Plume en Angleterre. p. 372.
Il faut lire Plymouth, Claude d’Abbeville écrit Plemüe.
[167] De Baiador nous rengeasmes cette côte d’Aphricque jusqu’à la
riviere ditte Lore par les Espagnols. p. 372.
Il s’agit ici du Rio de Ouro.
[168] Ayant passé, nous vinsmes et arrivasmes en une petite Isle appelee
Fernand de la Roque. p. 373.
On reconnaîtrait difficilement sous ce nom l’île de _Fernão de Noronha_,
et non _Fernando de Noronha_, comme l’écrivent quelques géographes, elle
est à 75° long. E. N. E. du Cap de São Roque, elle se trouve située par
les 3° 48′ à 52′ de lat. Son voisinage du Cap St. Roch explique
l’altération de son nom. Quelques vieux voyageurs écrivent Fernand de la
Rongne; le P. Claude est dans ce cas.
[169] Puis ceste isle qui jusques à maintenant avoit esté appelee
l’Islette Ste. Anne par ce que nous y estions arrivez ce jour-là et à
cause de Madame la Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est
parente de Mr. de Rasilly. p. 374.
Cette dernière circonstance a été omise par le P. Claude.
[170] Ils nous appellent les grands prophetes de Dieu et de Ioupan et en
leur langage du pays Carribain, Matarata. p. 376.
Il faut lire Toupan au lieu de Ioupan. Quant au mot Matarata, qui
revient dans cette phrase, ne peut-on l’expliquer par l’adjectif
_Mbaráeté_ qui signifie fort. Il semble être sous cette signification
dans le _Tesoro de la lengua Guarani_ du P. Ruiz de Montoya.
[171] Le sieur du Manoir. p. 378.
Le capitaine du Manoir était établi depuis longtemps dans l’île et il
s’y était créé de nombreuses relations. Ce fut lui, qui lors de
l’arrivée des missionnaires, les accueillit et leur donna même un
festin. «Aussi magnifique que l’on saurait faire en France,» dit le P.
Claude. MM. de Rasilly et de Pezieux y assistaient. Ce fut de la
résidence de du Manoir qu’on partit pour venir occuper l’endroit, où
s’éleva le fort de St. Louis. Cet officier revint en France, avant la
prise de possession du Maranham par les Portugais.
Lorsque nos forces navales eurent évacué les ports du Maranham,
plusieurs Français ne suivirent pas l’exemple de du Manoir, et
s’établirent dans la nouvelle colonie, mais on n’y admit guère que les
artisans. On serait dans l’erreur si l’on supposait que la mission
fondée avec tant de zèle par nos religieux fut abandonnée; elle ne passa
même pas dans un autre ordre, et les franciscains en restèrent chargés:
on trouvera sur ce point tous les renseignements désirables dans l’_Orbe
Seraphico_ du P. Jaboatam. Ce recueil renferme une longue biographie de
F. Francisco do Rosario moine célèbre de l’ordre de St. François, qui
prit possession du couvent des capucins dix ans environ après l’abandon
définitif que ceux-ci en avaient fait. Ce zélé missionnaire s’enfonçait
fréquemment dans les solitudes inexplorées du Maranham et allait
catéchiser les indiens. Il composa même en 1630, un savant ouvrage sur
les tribus sauvages qu’il avait visitées. Ce livre malheureusement n’a
jamais été publié, et serait s’il était retrouvé un précieux commentaire
au voyage du P. Yves. Fatigué par ses travaux dont la multiplicité
étonne l’imagination, F. Francisco do Rosario passa à Bahia, où il fut
revêtu des dignités de l’ordre et où il mourut en odeur de sainteté le
24 février 1650. On affirme qu’il avait annoncé longtemps à l’avance les
grands événements politiques qui faisant présager l’expulsion de
l’Espagne rendirent son indépendance au Brésil. Il paraît qu’il avait
été forcé de reconstruire en l’année 1625, les bâtiments qu’avaient
commencé à élever nos religieux. Aussi est il regardé à St. Louis de
Maranham, comme le véritable fondateur du couvent de son ordre.
Nous n’ajouterons plus qu’un mot destiné à clore les renseignements
réunis dans ces notes. Non seulement ils trouveront leur complément dans
le travail qui précédera la Relation du P. Claude d’Abbeville, mais on
peut dès à présent les compléter par des ouvrages français
contemporains, absolument négligés à ce point de vue, par les historiens
de l’Amérique. Le P. Pierre de Jarric entre autres se trouve être dans
ce cas. Qui s’attendrait en effet à rencontrer dans une _histoire des
indes orientales_ tous les faits religieux qui eurent lieu dans le
Maranham, avant l’année 1607. C’est cependant en consultant le Vme livre
de cette volumineuse Relation, qu’on trouve l’histoire tragique des PP.
Francisco Pinto et Luiz Figueira, Jésuites portugais, qui furent les
premiers à visiter l’intérieur des régions inexplorées, dont le littoral
fut occupé par les français. François Pyrard, le voyageur Belge, fixé
dans la petite ville de Laval, nous dit aussi dans sa Relation des Indes
et surtout des îles Maldives, ce qu’on pensait du Brésil en Europe au
temps où vivait le P. Yves. Il ne parle point néanmoins du Maranham et
n’en pouvait point parler.
Il y a encore un fait remarquable à signaler c’est que cette belle
province que le volume publié par M. Herold contribuera plus qu’aucun
autre voyage ancien à faire connaître soit restée si longtemps en dehors
de toute vie politique. Concédée dès l’origine aux fils de Jean de
Barros, l’historien fameux des Indes, elle ne fut révélée à l’Europe que
par une déplorable catastrophe; puis, malgré sa fertilité et la
magnificence de sa végétation on l’oublia. Elle figure cependant sur
l’un des monuments géographiques les plus importants où l’on ait su
spécifier ce qu’était le Brésil au XVIme siècle. Nous voulons parler de
la belle carte de Gaspard Viegas, qui est datée du mois d’Octobre 1534,
et que possède la bibliothèque impériale de Paris. Nul historien n’en
avait fait mention jusqu’à ce jour et malgré son admirable exactitude
pour les temps reculés où elle fut construite, elle serait restée
longtemps ignorée encore, sans la docte obligeance de M. Cortambert qui
nous l’a communiquée. Nous aimons à rappeler ici, que ce beau travail
d’un géographe inconnu se liera désormais à la plus vaste et à la plus
exacte reconnaissance des côtes du Brésil qui ait été acquise à la
science en ces derniers temps, M. le capitaine de frégate Mouchez en
fera l’objet d’un examen spécial dans son grand ouvrage nautique sur le
littoral du Brésil.
Ici doivent finir les notes qui étaient nécessaires pour qu’on pût
comprendre en France et même en Amérique, le texte de notre vieux
voyageur. Nous n’ajouterons plus qu’un mot, et il est peut-être
indispensable pour faire comprendre la valeur du précieux document que
nous exhumons. Le compagnon fidèle du P. Yves d’Evreux, le P. Arsène de
Paris, écrivait en 1613 au supérieur de sa maison à propos des régions
qu’il évangélisait: «Je vous asseure, mon père, que quand on s’y sera un
peu estably: On s’y trouvera comme en un vray paradis terrestre.»
L’espérance du bon religieux n’était pas de celles, qui se réalisent
complétement; les choses ne marchent pas ainsi en ce bas monde; mais
sans être un paradis, le Maranham est devenu une des provinces
florissantes d’un vaste Empire, qui va progressant. Au milieu de ces
prospérités réelles et malgré les efforts d’esprits heureusement doués,
les progrès intellectuels du pays ne sont pas tout ce qu’ils pourraient
être; les souvenirs du passé, qui servent si puissamment le
développement des populations, y sont pour ainsi dire abolis. Point
d’archives, point de bibliothèques publiques, peu d’institutions
littéraires. Cela a été compris si bien par le chef de l’Empire, que dom
Pedro II, chargea il y a dix ans l’un des esprits les plus actifs et les
plus éminents de ce pays, d’aller examiner à St. Luiz l’état réel des
dépôts littéraires de la capitale du Maranham. Nous ne prétendons pas
reproduire ici les plaintes judicieuses et fondées de Mr. Gonçalvez
Dias, sur l’état déplorable où il trouva les établissements qui devaient
être l’objet de ses investigations. On peut lire son rapport écrit d’un
style si mesuré, dans la _Revista trimensal_, que publie avec tant de
zèle l’institut historique de Rio de Janeiro. Nous ne citerons qu’un
fait, où il a dix années, tout au plus, Mr. Dias comptait encore deux
mille volumes (nous voulons parler ici de la bibliothèque publique),
l’almanach de 1860, donné par Mr. B. de Mattos n’en compte plus que 1030
dans le plus déplorable état! Puisse la réimpression du P. Yves d’Evreux
signaler une ère nouvelle dans la patrie d’Odorico Mendez, de Gonçalvez
Dias et de Lisboa.
Imprimerie de Bär & Hermann à Leipzig.