Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. Apres tant de conjurations que
vous nous fistes à nostre departement de vous rescrire, nous nous
fussions sentis par trop coulpables, de manquer à vous mander des
nouvelles de nostre bon pays, lesquelles sont tres-bonnes graces à Dieu.
Nous y sommes arrivez heureusement apres avoir flotté quatre ou cinq
mois sur la mer. Au reste nous avons esté receus honorablement des
Indiens, je dis honorablement selon leur rusticité, mais il n’importe en
quelle maniere que ce puisse estre, pour veu qu’ils rendent le
tesmoignage de leur bien-veillance, ce qu’ils ont faict, et font encores
tous les jours, nous amenans leurs enfans pour les instruire, ce que
nous esperons de bien faire avec l’aide de Dieu. Au retour de Monsieur
de Rasilly qui sera dedans deux ou trois mois nous vous pourrons mander
le nombre des convertis, et de ceux qui sont nouvellement baptisez.
Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer force Petun, et
force Rouçou, il s’y trouve dés maintenant force succre, de fort belles
pierres, et de l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a une
mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous avons, nous vous en
manderions d’avantage: mais estans trop pressez nous ne la vous ferons
plus longue. Vous baisant tres-humblement les mains, nous recommandant à
Madame vostre femme, et sommes à vous, et à elle.
_Vos tres-humbles serviteurs en nostre Seigneur, F. Claude d’Abbeville,
et F. Arsene de Paris._
RELATION D’UN MATELOT VENU DU MESME PAYS, FAICTE AU R. P. GARDIEN DU
HAVRE DE GRACE, DE QUOY IL DONNE ADVIS AU R. P. COMMISSAIRE.
Reverend Pere, humble salut en nostre Seigneur, ce mot est pour vous
donner advis comme ce jourd’huy m’est venu trouver un matelot, lequel a
veu, et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, auquel lieu ils
arriverent tous en bonne santé sans aucun enpeschement environ le 8. de
Juillet, le Matelot à entendu leur Messe, où se trouva quelque vieil
Sauvage du pais, qui considera tout ce qui s’y faisoit, avec environ
vint-cinq ou trente avec luy. Quant ce vint à la consecration et
elevation de la saincte hostie on abaissa une toile, dequoy ils
s’estonnerent pourquoy on avoit fait cela; Surquoy estans satisfaits,
incontinent firent publier par tout ce qu’ils avoient veu, de sorte que
depuis il leur est venu grand nombre d’hommes de ces Sauvages pour les
ayder à faire leur logement, et le fort qu’ils ont commencé. Le Matelot
en est party le 22. d’Aoust dernier, dedans le vaisseau de Moisset dont
il avoit donné la conduite au Sieur du Manoir, auquel il croit que nos
freres aurons donné leurs lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau,
qui me gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils n’ont pas
changé la couleur de l’habit et ne la changeront, leur habit est
seulement d’une estoffe plus legere que le nostre, à cause de la
chaleur. Dieu soit loué de tout, et leur face la grace d’y fructifier à
la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte foy de son Eglise.
Je suis de vostre R. le plus serviable en Jesus-Christ, du Havre ce 12.
Novembre 1612.
F. Theophile, Capucin indigne.