Il reprist la parolle en ceste maniere. Que veux-tu dire par la, que je

ne cherche pas Dieu, comme il faut? Car je desire estre _Paï_, comme

toy: me faire admirer plus que jamais, parmy les miens, leur persuader

d’estre enfans de Dieu, & venir à toy afin que tu les baptises, & faire

en ma Province ce que tu voudras, & qu’on die que moy qui estois grand

_Pagy_, je suis le premier à recognoistre Dieu & vous autres _Païs_: Et

estant estimé de grand esprit, les autres sous mon ombre viennent à Dieu

& facent comme moy: Car si je ne me fais laver, plusieurs ne le feront

pas & dirons, attendons que _Pacamont_ soit _Caraybe_, & puis nous le

serons, car il a meilleur esprit que nous, & est bien plus subtil. Tu

dois sçavoir qu’auparavant que tu vinsses je lavois ceux de ma contree,

comme vous faites vous autres les vostres, mais c’estoit au nom de mon

esprit, & vous le faites au nom du _Toupan_. Je souflois les malades &

ils s’en portoient bien. Ils me disoient ce qu’ils avoient fait, &

j’empeschois que _Giropary_ ne leur fit tort. Je faisois venir les

bonnes années, & me vangois de ceux qui me meprisoient par maladies. Je

leur donnois de l’eau qui sortoit du plancher de ma loge, & à present je

ne fais plus cela, & ne le veux plus faire: car c’estoit la subtilité de

mon esprit qui me suggeroit toutes ces choses & me moquois des miens,

lesquels estimoient cela estre merveille, mais c’est qu’ils n’ont point

d’esprit. Il est bien vray qu’un François m’avoit apris à faire sortir

de l’eau ma loge.

Je luy fis dire là dessus par mon Truchement, qu’en cela mesme qu’il me

venoit de repliquer je trouvoy qu’il ne cherchoit pas Dieu comme il

falloit, par ce qu’il pretendoit par le moyen du Baptesme de devenir

plus grand & plus estimé entre les siens, qu’il n’estoit auparavant par

ses barberies & enchantemens, & que Dieu demandoit de ses enfans, qu’ils

fussent humbles & contrits des fautes passées: combien qu’en verité Dieu

ne laisse d’extoller les siens: beaucoup plus que les Diables ne font

les leur: & partant tandis qu’il auroit cet esprit, il ne falloit qu’il

esperast que les Peres le receussent au Baptesme, mais bien lors qu’ils

le verroient eslongné de superbe & repentant de ses sorceleries. Comme

je disois ces paroles le Truchement du sieur de la Ravardiere appellé

_Migan_ vint me trouver, à cause que je l’avois envoyé querir pour

entretenir _Pacamont_: pour ce que ces Sauvages ont cela de naturel de

priser plus les Truchemens anciens que les jeunes. Je luy raconté mot à

mot tout ce que nous avions conferé jusqu’à cette heure là & le priay de

luy faire une harangue correspondante à mes discours & aux siens, &

voicy ce qu’il luy dit.

Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse avec vous & avec vos

Peres, quand nous estions à _Potyiou_. Je t’ay dit souvent que tu estois

un trompeur & abusois tes semblables, lesquels sont de legere croiance:

Tu leur faisois acroire ce que tu voulois: tes peres & tous ceux qui ne

sont baptisez s’en vont à _Giropary_ dans les Enfers, & tu iras avec

eux, si tu ne fais ce que les _Pays_ disent. Quand nous estions avec toy

devant que les Peres vinssent, nous ne laissions pas de nous moquer de

ce que vous autres _Pagys_ faisiez: nous ne disions mot pourtant: car ce

n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous recueillassions les

cotons ce nous estoit assez. Nous prenions vos filles & en avions des

enfans, à present les _Pays_ nous le deffendent, & n’oserois pour ce

suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que tu vois qui n’y vont

point: car les Peres nous ont defendu d’y aller d’autant que Dieu defend

la paillardise. Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, & te

contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu & recevoir le Baptesme:

penses au bien & au bonheur que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir

& delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point eu l’ocasion que

tu as: c’est Dieu qui te pousse à venir voir les _Pays_, & à luy

demander le Baptesme: Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre

trompé, veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent

parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire.

Il luy fit cette responce; Ne sçais-tu pas bien ce que j’ay tousjours

esté entre les miens? combien ils faisoient estat de mes barberies? ne

sçais-tu pas bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay peu &

leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité mes semblables à leur

donner leurs filles & leurs marchandises pour des ferremens: j’estois

bien aise d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de nouveau,

pour ce vous autres François avez bien meilleur esprit & entendement que

nous, & si tost que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu

bien ayse, & dis à mes semblables: voilà qui est bien: Ils nous

aprendront à connoistre Dieu: je les veux aller voir: c’est ce qui

m’amene & de quoy nous parlions.

Je dis à _Migan_ qu’il luy fit entendre ce de quoy je l’avois desja

entretenu, à sçavoir qu’il estoit le bien-venu: mais qu’il falloit qu’il

recherchast le Baptesme avec humilité & repentance. _Migan_ luy fit tres

bien reconnoistre cela en luy remettant devant les yeux la grandeur &

puissance de Dieu, & au contraire la petitesse des hommes, specialement

de ceux lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il trouva

cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit aucunement de me revenir

voir le lendemain pour parler avec moy de ses affaires: Par ainsi nostre

conference finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres que je leur

eu donné à chacun un coup d’eau de vie.

Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez en ce

discours, lesquelles autrement seroient obscures & passeroient à la

legere. Premierement le faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur

authorité & credit entre les leurs, prenans garde de ne faire aucune

action legerement, par laquelle ils puissent estre jugez de leurs

inferieurs, aussi inconstans & imparfaits qu’eux, & par consequent aussi

incapables d’entretenir les esprits familiers qu’eux: supposans que pour

avoir la joüissance des esprits il faut estre constant & grave, & ne se

laisser emporter aux premiers bruits. Considerez en cecy comment les

Diables abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel nous fait

voir clairement que si nous desirons d’entretenir le vray esprit de Dieu

en nous, il faut necessairement bannir la legereté & inconstance de

nostre interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & ne rien faire

ou dire que la raison n’aye discuté & pesé: autrement nous sommes

moindres, eu esgard à la profession que nous faisons du Christianisme,

que ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves pour demeurer

en bonne estime devant leurs semblables.

Vous noterez secondement les effets de l’Esprit diabolique, qui sont la

superbe & grande presomption se fourrant mesme parmy les choses sacrées,

tant ce venim est fort, qui veut agir contre son contraire: Car il n’y a

rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, & l’Esprit de Sathan:

l’Humilité de JESUS-CHRIST, & la superbe de Lucifer: l’abnegation du

Chrestien, & la presomption des enfans du Diable: C’est ainsi que Simon

le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant l’Esprit de Dieu avec

le prix de son argent, afin de se faire reconnoistre pour grand par le

moyen du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que Dieu fut le

vassal de vanité! Quelle pitié d’une ame enchainée des obscuritez

infernales! Ce pauvre sorcier du Bresil estimoit au commencement que

nous avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à qui bon nous eut

semblé, & luy encharger expressement de bien obeïr au maistre à qui nous

le loüerions: C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend familier

aux mechans pour faire mille badinages en intention d’avoir apres leur

ame, lequel avoit imprimé cette fantasie en la teste de ce pauvre

_Pagy_, Dieu nous garde de tel danger.

Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & de la Vierge, je n’oserois

asseurer de qu’il tient cela: si c’est des François, il n’y a pas grande

aparence: car tous les François qui ont esté par devant nous, ne leur

parloient que de saletez & concubinages: ou si c’est d’une antique

tradition, il semble que cela soit: pour ce que dés lors que nous

arrivâmes à _Yuiret_, _Iapy Ouassou_ nous fit presque un semblable

discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en leur terre, comme

il est escrit au livre de R. P. Claude.

De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont.

Chap. XVII.

Le lendemain du grand matin il ne manqua de me venir voir, comme il

m’avoit promis, acompagné de ses gens: & ne voulut s’asseoir dans un

lict, ains il me prit par la main, & me dit, _Ché assepiak ok Toupan_,

je te prie mene moy voir la maison de Dieu: car là je te veux parler,

selon tes discours d’hier au soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, &

que j’allois l’y conduire: ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son monde

fut entré, il les fit ranger vers la porte, & s’approchant de moy, il me

dit tout bas à l’oreille: Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables

d’entendre parler de Dieu: partant, je veux que nous parlions ensemble

tout bellement: (j’avois faict tendre nostre Chappelle de nos plus beaux

ornements, & accomodé sur les Escaliers de l’Autel plusieurs &

differentes Images:) Nous nous approchasmes de l’Autel ayant le

Truchement avec moy: Et à lors il m’interrogea l’espace de plus de deux

heures sur toutes les pieces qu’il voyoit devant luy.

Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit le Crucifix, disant:

qui est ce mort si bien faict & tendu sur ce bois croisé? Je luy fis

dire, que cela representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre de la

Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, afin d’aquerir à son Pere,

ceux qui seroient lavez du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains,

pieds & costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens,

regardant fixement l’Image du Crucifix: puis en respirant, il lascha ses

paroles: Comment, _Omano Toupan_? Quoy, est-il possible que Dieu soit

mort? Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que Dieu

fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés toute eternité, que c’estoit

luy qui donnoit la vie aux hommes & aux animaux: ains seulement le corps

qu’il avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, pour accrocher

à la mort _Giropary_, ainsi qu’il voyoit faire aux enfans, lesquels

voulans prendre un gros poisson de la mer, qui mange les petits, font un

appas sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des poissonnets, sur

lequel le gros Poisson se jettant, il se trouve pris, tiré, aterré, &

mis à mort, à la faveur & delivrance des petits poissons. Ainsi ce

meschant _Giropary_ alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu voulut

envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, de laquelle ceste Croix

servoit de perche, ces clous & ces espines d’haim ou de crochet, & son

corps d’appas: mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable avoit-il

puissance sur nos Peres? Parce, luy dis-je, qu’ils avoient esté rebelles

au commandement de Dieu, mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé

tromper au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que Dieu eust peu

nous sauver par autres voyes, si trouva il ceste façon plus douce &

raisonnable, prenant le ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de

ces paroles, & adjousta si le corps du _Toupan_ estoit en France encore

sur le bois, comme cestuy-cy que tu me monstre, & si tu l’as veu? Non

dis-je: mais il resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps là

haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & est assis au plus beau

lieu du Paradis, devant lequel tous les Esprits, & les Ames des gens de

bien viennent se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort leur

ennemy: Et en la faveur de ce corps, les nostres, apres qu’ils seront

morts, revivront & seront portez au Ciel par les Anges, de nous, dis-je,

qui sommes lavez par le sang escoulé de ses playes: Et à l’oposite vos

corps, & ceux de vos Peres iront avec _Giropary_ dans les feux brusler

pour tousjours, si vous n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il,

qu’il sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le gardiez

soigneusement, pour en laver tant de personnes. Je luy respondis: Tu es

encore trop grossier pour entendre ces mysteres: il suffit qu’il aye une

seule fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire & merite

d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement par l’eau Elementaire,

que nous jettons sur les corps. Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine

persevere tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee

qu’une seule fois de la main de Dieu? Tu sçay bien que l’Estoile

Poussiniere, & le Chariot ont esté une seule fois attachees au Ciel: Et

cependant tous les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste,

elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il dit apres:

C’estoient de meschantes gens ceux qui firent mourir le _Toupan_: car il

est bon, je l’ayme, & veux croire en luy. Je luy dis: ils estoient

abusez par _Giropary_, comme tu es, lequel les incita à le persecuter,

faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit de leurs

meschancetez, ainsi que nous faisons, suivant le commandement qu’il nous

en a donné: Et tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, & luy

en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il retournoit au Monde.

Je voudroy bien, dit-il que tu me donnasses une semblable image pour

porter quant & moy en ma province. Je rapporterois de mot à mot à mes

semblables ce que tu me viens de dire, & luy ferois une plus belle loge

que celle-cy. Je la ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy,

& ceux que je trouverois capables d’entendre le discours que tu me viens

de faire. Je luy fis responce. Apres que tu seras Baptisé nous te

permettrons d’en faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil à

celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables à celles-cy que tu

vois.

2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de Nostre Dame faicte en

broderie d’une merveilleuse beauté, & revetue de perles, que le sieur de

S. Vincent nous donna, quand il s’en retourna en France: laquelle

contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme si belle & ce petit

enfant devant elle, qu’elle regarde les mains jointes? Je luy fis dire

que c’estoit la figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon,

c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre d’Icelle. Il

redoubla ces paroles deux ou trois fois, _Ko ai Toupan Marie?_ Comment,

est-ce là Marie Mere de Dieu? _Kougnam Ykatou_, que c’estoit une belle

femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien belle, puis que

Dieu l’avoit prise pour Espouse & Mere de son Fils, que c’estoit la

Princesse de toutes les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary

que Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle avoit enfanté

le Fils de Dieu: que son Corps estoit resuscité peu apres sa mort, ainsi

que celuy de son Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges,

où il est à present assis aupres du Corps de son Fils. Voilà, me dit-il,

de grandes choses, qu’une fille puisse enfanter sans homme. Comment, ce

dis-je, ne voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches des

arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence? Dieu ayme la

pureté: Car il est plus net que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il,

mais vous sçavez de grandes choses, vous autres _Pays_. Vous estes bien

plus sages que nous: Car nous ne prenons pas garde aux choses qui sont

en nostre terre, lesquelles nous voyons tous les jours: Et vous autres

en peu de temps les cognoissez.

Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, & sois attentif à ce

que je te feray dire par mon Truchement, à la charge que quand tu

l’auras sceu presentement devant moy, tu en discoureras à tes gens que

tu as faict retirer à la porte: Car Dieu veut que tous soyent sauvez

aussi bien les petits que les grands. Ayant dict cela, je luy fis voir

toutes les pieces & portraits de la Creation & Redemption, luy montrant

avec une verge chasque partie d’iceux: En l’un la creation des Cieux, &

des Elemens, en l’autre la creation des Poissons & des Oyseaux, en un

autre la creation des Animaux, arbres & herbes: & c’estoit un plaisir de

le voir si attentif sur ces figures des Oyseaux, Poissons, & Animaux,

afin de recognoistre ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un

qui approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne manquoit pas de

nous dire, voilà un tel Oyseau, un tel Poisson, ou un tel Animal: Et

ceux qu’il ne cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en

nostre pays, & comment nous les appellions: specialement il arrestoit sa

consideration à la figure de Dieu qui estoit au milieu de tout cela les

bras estendus, sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit

ce que cela signifioit? Je luy fis responce que c’estoit pour

representer, comme toutes choses avoient esté faictes par la seule

parole de Dieu, & que sa puissance & l’estendue de sa domination

touchoit les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira d’avantage, fut la

creation de la femme d’une des costes de l’homme pendant qu’il dormoit,

& voulut estre informé de cela: Ce que je fis. C’est, dis-je, que Dieu

veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente comme tu as. Car si

Dieu eust voulu que l’homme en eust eu davantage qu’une, il les luy eust

creées en ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son costé,

il pretend que l’homme se passe d’une seule femme laquelle il faut qu’il

ayme & retienne, & non pas la changer à la premiere fantasie, ainsi que

vous faictes vous autres qui suivez _Giropary_, lequel vous a persuadé

d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter les uns contre les

autres, & vous entremanger à cause des femmes, lesquelles vous allez

ravir jusques dans les Loges de leurs propres marys.

Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres estoient rangez & le

Pere sainct François, fort bien faicts & enluminez? Il me demandoit qui

estoient ces _Karaïbes_. Je luy fis responce que ces douzes, estoient

les douzes _Maratas_ du Fils du _Toupan_[162], lesquels apres son

Ascension au Ciel diviserent le monde universel en douzes parts: chacun

prenant la sienne, où ils allerent faire la guerre à _Giropari_ & laver

tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & avoient laissé apres

eux des successeurs de l’un à l’autre jusques à nous: Et choisissant

Sainct Barthelemy, je le luy montray disant: Tien, voilà ce grand

_Marata_ qui est venu en ton pays, duquel vous racontez tant de

merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est luy qui

fit inciser la Roche, l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont

encore à present, que vous avez veu vous autres[163]. C’est luy qui vous

a laissé le _Manioch_, & apris à faire du pain, vos peres auparavant sa

venue, ne mangeans que des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir

voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands malheurs, &

qu’ils demeureroient un longtemps sans voir de _Maratas_. Cela s’est

passé ainsi qu’il l’a dit, & n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui

vous delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de Dieu. Prenez

garde de n’en faire autant que vos peres. Lors que je luy faisois tenir

ce discours par mon Truchement il contemploit l’Image de

Sainct-François, & me dict, Qui est celui la qui est habillé comme toy?

C’est luy, dis-je, nostre pere à tous nous autres _Païs_, lequel s’est

vestu en ceste sorte. Vit-il encore? respondit-il, est-il en France?

T’a-il envoyé & les autres _Pays_ qui sont venus? Non, dis-je, il ne vit

plus. Il est mort, car nous mourons tous. Il a laissé des successeurs

qui nous ont envoyé. Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel

avec Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il point de femme,

dit-il, non plus que vous? Non, luy dis-je, car generalement tous les

_Pays_ n’ont point de femme: d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu

leur Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de femme. Cela estant

dict, il regardoit le Ciel & les pentes qui couvroient nostre Autel,

lesquels estoient d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez

de passement & franges de fin argent avec le devant d’Autel de pareille

façon, & disant que tout cela estoit beau, & que nous servions le

_Toupan_ avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, avant qu’il

s’en retournast, & que je luy donnasse des Images pour porter avec luy

en son pays. Il faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches

parfaictement la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, respondit-il,

tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé? Non dis-je, ce n’est qu’un

devis que j’ay faict avec toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre:

Qui me les apprendra? dit-il: Je luy fis responce: si tu veux sejourner,

je te l’apprendray, ou te le feray apprendre. Mais je ne te puis

baptiser sitost, encore que tu sceusses la doctrine du _Toupan_. Je veux

voir ta perseverance & attendre nos Peres qui viendront bien tost, ainsi

qu’ils m’ont promis. Ils te baptiseront & iront avec toy faire la maison

de Dieu en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy & leur venuë

ne cesse de haranguer en tes _Carbets_ à tes semblables ce que je t’ay

appris. Ne fais plus tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons &

les François, & si tu seras tousjours le bien venu. Je le feray, dit-il,

& n’y manqueray point. J’eusse bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé.

Je ne faudray de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne tousjours

quelque chose de nouveau.

Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez tout ce temps contre

la porte au bas de l’Eglise; Quelle obeissance & respect parmy les

Sauvages! & les fit approcher de l’Autel, ausquels il descourut par le

menu de tout ce que je luy avois enseigné: il leur montroit

semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. Ces pauvres gens

estoient comme hors d’eux-mesmes, jetans à chasque fois des soupirs

d’admiration à leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy & s’en

alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua pour s’en retourner en

son pays: jusques à une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour

le mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté de ce que je luy

avois recommandé à son partement, à sçavoir, de haranguer aux _Carbets_

ce que je luy avois appris: & adjouta que tous ceux de sa Province se

feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé: Partant il me prioit de ce

faire. Mais l’encourageant de faire de mieux en mieux, je luy donnay

bonne esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à sçavoir à la

venue des Peres de France. Nous eusmes ensemble plusieurs autres

discours en ceste seconde visite de la mesme matiere que dessus, il

recevoit ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses gestes un

indicible contentement: Et en effect ceste seconde fois qu’il nous vint

voir, il fut fort modeste, accompagné de peu de gens, sans avoir tant de

plumacerie, & ne me parloit plus arrogamment comme il faisoit au

commencement.

Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere.

Chap. XVIII.

Le grand Barbier de _Tapouitapere_ est homme fort venerable, d’une belle

stature & bien faict, bon guerrier, modeste, grave, & qui parle peu:

grand amy des François, possedant sur les habitants de sa Province

autant de puissance, que _Pacamont_ dans _Comma_, _Iapy Ouassou_ en

_Maragnan_, _La grand Raye_ aux _Caietez_, _Thion_, & _La Farine

Detrempee_ sur les _Tabaiares_, riche en plusieurs beaux enfans qui sont

fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons cy-apres. Il vint

au Fort S. Louys accompagné d’un grand nombre des siens, qui estoient

environ trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications,

afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait son temps, le reste de ceux de

_Tapouitapere_, les uns apres les autres, presque à chaque fois deux ou

trois cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le travail il

demeuroit assis aupres de nos Messieurs à regarder travailler ses gens,

les exhortant à bien faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire

ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit venu me voir dés son

entree en l’Isle, en cette sorte.

Je ne te suis point allé trouver, d’autant que j’ay plusieurs choses à

discourir avec toy, qui requierent du loisir: & m’a esté necessaire

d’assister mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent

courageusement à fortifier cette place. Je ne manqueray point de t’aller

voir avec _Migan_ que voicy, lequel te fera entendre ce que luy diray, &

me fera sçavoir les merveilles que vous enseignez à nos semblables. Je

luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, ains j’estois bien

aise de le voir assidu à la besongne, à ce que ces terraces & ces fossez

fussent bien tost parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que nous

aurions toute commodité de conferer ensemble: que je ne respirois rien

plus que cela, que nous l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle,

que pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit tousjours esté

fidele. Là dessus nous nous asseames l’un contre l’autre, & devisasmes

de plusieurs choses indifferentes, specialement de la ferveur de ses

gens, & notamment des petits enfans à charger la terre, chose qui luy

donnoit, & à nous aussi, un grand contentement, & me fit dire à ce

propos, que ce n’estoit pas sans raison que les petits enfans

travailloient fervemment & courageusement, puisque c’estoit pour eux ce

que l’on faisoit, & qu’iceux verroient les merveilles que les François

feroient un jour en cette terre. Ils seront tous autres que nous,

disoit-il, car ils deviendront _Karaibes_, marcheront vestus, & verront

les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy fis faire cette responce,

qu’à la verité leurs enfans seroient bien-heureux un jour: mais aussi

qu’eux-mesmes pouvoient joüir de la mesme fortune, que nous ne serions

pas long temps sans qu’il vint du secours & des navires de France, dans

lesquelles viendroient plusieurs _Pais_ & bon nombre de François

vaillans en guerre, force ferraille & marchandises qu’on leur donneroit:

que lors on bastiroit des maisons à la façon des François; l’on iroit

avec eux à la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les

_Tapinambos_ & autres alliez d’iceux, cultiver la terre ferme és

environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout cela, avant que de

mourir. Apres ces paroles je pris congé de la compagnie, & m’en revins

chez nous. Comme le temps de son travail fut accomply, il me vint

visiter, accompagné des principaux de ses gens, & le Truchement _Migan_

avec luy. Estant assis & ayant pris du _Petun_ selon leur coustume, il

me fit dire ces paroles.

J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui m’ont rendu grand &

authorisé parmy les miens. Il y a longtemps que j’ay recogneu que ce

n’estoient que des abus, & que je me moque de tous ceux qui font ce

mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit un Dieu: mais de le

cognoistre je n’ay sceu. Il seroit impossible que le Soleil tournast &

revint à sa cadence tous les ans, que les pluyes & les vents fussent,

que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit un Dieu, facteur

de tout cela. Nous avons des meschans qui vivent librement sans craindre

aucun chastiment, & nous croyons que ceux cy vont à _Giropari_. Nous en

avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent point tuer, donnent

volontiers ce qu’ils ont à manger, & avons opinion que ceux-cy sont

aymez de Dieu, & qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort

resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des _Pais_ venus, lesquels

enseignoient le _Toupan_, & lavoient les hommes en son nom: & c’est une

des principales causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma

conception, laquelle est, que je desire estre instruit & baptisé, pour

ce que je sçay bien que vous avez dict que tous ceux qui ne seroient

baptisez, seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. J’ay

plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens comme moy, afin que

nous allions tous avec Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon

village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de vous. Je le

nourriray & ne manquera d’aucun vivre. Je tiendray la main à ceux de ma

Province lesquels ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits

Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce que dessus, adjousta &

me dit, Cet homme a de grands sentimens de Dieu, & bien de la

cognoissance: car il use des mots les plus emphatiques de sa langue pour

mieux exprimer ce qu’il ressent & cognoist, & a grand regret que vous ne

le pouvez entendre & comprendre: voyez à luy respondre selon son desir.

Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus eloquemment que vous

pourrez sans vous haster. Les François nous ont faict bon rapport de toy

& de tes enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté

naturelle qui est en vous: & c’est le vray moyen de recevoir bientost la

faveur de Dieu, & obtenir sa cognoissance & son Baptesme: Tu le vois

ordinairement devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement

abondance de fruicts des semences jettees en elle. L’homme est une

terre, & l’Evangile la semence: quand Dieu trouve une terre fertile non

preoccupee de ronces & d’espines, il y jette facilement son grain;

partant j’espere beaucoup de toy & de tes enfans: que si nous estions

davantage de _Pais_ que nous ne sommes, je t’asseure que tu en aurois

pour mener dés à present avec toy: mais ayes patience, nous en aurons

bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison de Dieu, & la Loge

des _Pais_, afin qu’aussi tost qu’ils seront arrivez, tu les puisses

retirer & accommoder. Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta

charge: Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy pour le peu que nous

sommes: conserve en toy ta bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je

m’apperçois bien que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son Esprit

t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, pour te faire dire ce que

tu m’as fait entendre: c’est un grand bien pour toy, ne le mesprise pas.

Il me fit responce à cela. Je ne fus jamais mauvais, & les tueries de

nos Esclaves ne m’ont point pleu. Je n’ay point ravy les femmes

d’autruy. Je me suis contenté des miennes. Il est bien vray que je me

suis faict craindre, menaçant ceux qui me mesprisoient de leur envoyer

des maladies, qui tomboient malade de peur. Car je n’ay jamais voulu

entretenir les Esprits, comme font les autres _Pagis_, ains me suis

servi seulement de la subtilité de mon esprit, & de la grandeur de mon

courage. Mes barberies ne m’ont point tant aydé à acquerir l’authorité

que j’ay; que la valeur laquelle j’ay faict paroistre souvent en guerre.

Je suis ancien, je ne veux plus que la paix & douceur. Je luy fis dire

que c’estoit le meilleur, & qu’il n’avoit tant irrité le Souverain

contre luy, comme avoient faict les autres Barbiers, lesquels

communiquoient avec les Diables, qu’il demeurast en ce repos de

conscience jusques au jour de son Baptesme. Cela dict, il me demanda à

voir la Chappelle, & s’enquesta de poinct en poinct ce que signifioit

tout ce qu’il voyoit, tant l’Autel, & ses Paremens, que les Images. Je

luy expliquay le tout à son contentement: & ainsi il prit congé de moy

pour s’en retourner en son pays, ce qu’il fit. Je luy donnay des Images

pour porter avec luy; qu’il receut fort joyeusement, & luy declaray ce

qu’elles signifioient, & qu’il les gardast soigneusement dans ses

coffres, que _Giropari_ les apprehendoit, par ce que jadis le Fils de

Dieu l’avoit vaincu en mourant sur la Croix. Ainsi il s’en alla d’avec

moy.

Peu de temps apres _Martin François_ fut converti à la Foy, & luy permis

de bastir une Chappelle en son village, afin d’y celebrer la Messe, & y

baptiser quand nous irions à _Tapouïtapere_. Ce grand Barbier, duquel

nous parlons, en avoit quelque jalousie, & me manda qu’il s’estonnoit,

comment j’avois permis que _Martin_ fit une Chappelle en son village

devant qu’il en eust faict une au sien, & qu’il meritoit bien à cause de

sa grandeur, d’edifier le premier une maison à Dieu en sa contree, &

avoir des Peres, selon que je luy avois promis. Je fis responce à ceux

qui m’apporterent ces nouvelles de sa part, que je n’avois en rien

outrepassé mes paroles & promesses, qu’il estoit le premier de

_Tapoüitapere_, à qui j’avois permis de construire une Chappelle, que

c’estoit à luy de preceder les autres, & pour les Peres, qu’ils

n’estoient encore venus: neantmoins quand nous passerions de _Maragnan_

à _Tapoüitapere_, nous ne manquerions jamais d’aller chez luy & le

visiter: que je n’avois peu refuser à _Martin François_, fait Chrestien,

d’avoir aupres de luy une maison de Dieu pour y faire ses prieres. Il

trouva fort bonne cette responce.

Entre ceux que _Martin_ convertit, depuis son Baptesme, furent deux des

enfans de ce _Mourouuichaue_, qui en receut une singuliere consolation,

les excitant à bien apprendre leur croyance & doctrine Chrestienne, mais

le mal-heur leur estant arrivé de se laisser emporter par le mauvais

discours d’un de nos Truchemens à la resolution de quitter le

Christianisme, le bon Pere ayant sceu qu’ils avoient à cet effet quitté

leurs habits & vestemens, il leur dit: Que pensez vous faire, vous

estonnez-vous de si peu? Pourquoy vous estes vous despoüillez, & avez

dit que ne vouliez desormais estre Chrestiens? Je veux presentement que

repreniez vos habits, & alliez trouver _Martin François_ en son village,

& receviez sa doctrine, laquelle les Peres luy ont communiquee. Ne vous

separez point de luy, & ne me revenez pas voir qu’il ne revienne avec

vous. Je luy manderay qu’il me vienne trouver, afin qu’il aille vers les

_Païs_. Ces enfans obeyrent à leur Pere, reprindrent leurs habits, &

vindrent trouver _Martin François_, lequel ayant fait une course vers ce

grand Barbier, il vint accompagné de plusieurs Chrestiens au Fort de

Sainct Loüis, pour nous manifester, & à nos messieurs, comme toutes les

affaires s’estoient passees: & on y pourveut fort sagement, ainsi que

l’occasion le requeroit. Par cecy vous voyez le vray amour que les Peres

doivent porter à leurs enfans, ayans beaucoup plus de soin de leur

salut, que d’autre chose. Cet homme n’estoit encore baptisé quand il

rendit ce vray acte de Pere à ses enfans decheus de la grace.

Le Reverend Pere Arsene, accompagné des Chrestiens, l’alla voir en son

village, qui fut receu de luy extremement bien, luy faisant voir en son

visage toute la bien vueillance qu’un Sauvage peut monstrer, luy

presenta force venaison à manger, le priant que s’il venoit demeurer à

_Tapoüitapere_ qu’il choisist sa demeure en son village, où il seroit

bien accommodé: cela s’entend selon le pais.

Depuis cela il n’envoya son fils aisné, nommé _Chenamby_, c’est-à-dire,

mon oreille, lequel amena quant & luy sa femme, & un sien petit fils qui

me dist, Mon pere est soucieux de toy, & craint fort que tu ne manques

de farine, c’est le subject qui m’amene: Si tost que le _May_ sera venu,

il t’en envoyera quantité. Il a grand desir d’estre adverti incontinent

que les _Païs_ seront venus: car aussi tost il quittera son village &

passera la mer, pour les venir salüer & demander l’un d’iceux, &

l’amener avec luy pour aprendre la science de Dieu & estre lavé par luy.

J’ay 2. de mes freres _Karaibes_, lesquels, comme tu sçais, s’estoient

despoüillez, en dépit des discours qu’on leur avoit tenu: ils font bien

à present, & sont ordinairement avec leur _Pai-miry_, c’est-à-dire, le

petit Pere, sur-nom qu’ils avoient donné à _Martin François_, à cause de

la diligence qu’il prenoit à convertir les ames, je veux estre Chrestien

avec mon Pere, & ma femme que voicy, pareillement ce petit enfant

qu’elle porte, lequel ayant attaint l’aage competant, je donneray aux

_Pays_ pour estre instruit par eux. Ce _Chenamby_ bredoüilloit un peu le

François, & l’entendoit aucunement, & ce par la peine & diligence qu’il

y apportoit, conversant avec les François le plus qu’il luy estoit

possible: Neantmoins je luy fis faire responce en sa langue par le

Truchement: que j’estois bien aise d’entendre que son pere avoit bonne

souvenance de nous: mais que mon principal contentement procedoit de la

perseverance de la bonne volonté de son pere & de ses freres vers le

Christianisme: Specialement je me resjoüissois de le voir disposé luy &

sa femme à recevoir la Foy Chrestienne, & de nous offrir cet enfant,

afin de luy donner tels enseignemens que nous trouverions à propos,

quand il seroit parmy nous. Je l’exhortay par plusieurs paroles à se

tenir ferme en tel desir, & sa femme pareillement, laquelle estoit

d’assez bonne grace, jeune & modeste en son maintien, & portoit en ses

yeux je ne sçay quelle pudeur, n’osant me regarder à pleins yeux: & de

plus elle cachoit du pied droict de son enfant son infirmité, ayant ce

respect naturel de ne se presenter autrement devant moy, d’où je tiray

un tres-bon signe, & m’enquestay plus avant de ses humeurs &

complexions: je trouvay qu’elle estoit fort bonne & charitable aux

François, humble & obeissante à ses beau-pere & mary: ce ne sont pas de

petites vertus naturelles en une Indienne. Son mary me promit, avant que

de partir, qu’il n’en espouseroit point d’autre, & que jamais il ne la

quitteroit, & je luy dis que s’il faisoit cela les _Pays_ les mariroient

en l’Eglise apres avoir esté baptisez.

Conference avec Iacoupen[164].

Chap. XIX.

Iacoupen estoit un des Principaux d’entre les _Canibaliers_, lesquels le

Sieur de la Ravardiere avoit amenez en l’Isle, pere d’un jeune enfant

Chrestien d’assez bon esprit, nommé Jean, & auparavant _Acaiouy-Miry_,

la petite Pomme d’_Acaiou_. Ce _Iacoupen_ prit la peine par plusieurs

fois de venir de _Iuniparan_ me trouver, & deviser avec moy des choses

divines, & de la vanité de ce monde: Entre les autres fois il se

transporta un jour en ma Loge avecques son fils, & me tint ces discours.

Il m’ennuye fort que je ne suis baptisé: car je recognois que tandis que

je demeureray comme je suis, le Diable me peut travailler & donner de la

peine. Hé! qui est asseuré de vivre jusques à la nuict? Voicy que je

m’en retourne en mon village, je puis rencontrer une Once furieuse qui

me coupera la gorge, & me fera mourir tout seul dans les bois. Cependant

où ira mon esprit? Je ne suis pas marry ny envieux que mon fils que

voilà soit baptisé premier que moy. Mais dy moy: N’est-ce pas chose

nouvelle qu’il soit fils de Dieu devant moy, qui suis son pere, & que

j’apprenne de luy ce que je luy devrois apprendre? Je pense & repense

souvent à cela, depuis que vous autres _Pays_ estes venus icy, il me

ressouvient de la cruauté de _Giropari_ envers nostre Nation: car il

nous a faict tous mourir, & persuada à nos Barbiers de nous amener au

milieu d’une forest incogneuë, où nous ne cessions de danser, n’ayans

autre chose de quoy nous nourrir que le cœur des palmes, la chasse & le

gibier dont plusieurs mouroient de foiblesse & debilité. Estans sortis

de là, & venus dans les vaisseaux du _Mourouuichaue_ la Ravardiere en

cette Isle de _Maragnan_, _Giropari_ nous a dressé une autre embuscade,

incitant par un François les _Tapinambos_ à massacrer plusieurs de nos

gens, & les manger: Que si vous ne fussiez venus, ils eussent parachevé

de nous tuer tous: Ainsi sommes-nous miserables en cette vie. Nous

poursuivons les Cerfs & les Biches afin de les tuer & manger: mais ils

n’ont besoin de ferrailles ny de feu, ils trouvent leur manger appresté:

quand ils s’apperçoivent qu’on les poursuit en un endroict, en peu

d’heure ils se transportent en un autre, ils passent les bras de mer

sans Canot: Mais nous autres nous ne pouvons pas faire ainsi. Il nous

faut des ferremens, du feu & des canots, & qui plus est, nos ennemis

nous viennent bien trouver, tantost les _Peros_, tantost les

_Tapinambos_ & autres Nations adversaires: & ainsi notre condition est

pire que celle des animaux de la terre.

Je luy fis cette responce. Ce que tu a dict est bien veritable: car le

Diable ne demande rien plus que de perdre l’ame, & tuer le corps: il

s’est monstré tousjours tel vers ceux qu’il a peu gagner & tenir en sa

cadene: c’est un mauvais maistre qui traicte cruellement ses serviteurs.

Dieu n’est point acceptateur des vieux ny des jeunes. Ceux qui se

presentent les premiers sont receus de luy. Neantmoins les derniers sont

souvent les premiers, à cause qu’ils reçoivent le Christianisme avec

plus de consideration, & y perseverent avec plus de ferveur que ceux qui

l’embrassent à la legere. Nostre Dieu nous a faict miserables en ce

monde, pour ne pas mettre nostre fin és delices de nostre chair, ains à

ce que nous nous preparions à mener une autre vie que celle-cy.

Auparavant que je passe plus avant en matiere, il est necessaire que

j’explique ce qu’il veut dire en sa Harangue, quand il parle de

l’infortune arrivee à sa Nation à la suasion de leurs Barbiers, & du

massacre fait d’eux par les _Tapinambos_. Il y avoit entr’eux un grand

Sorcier qui communiquoit visiblement avec les Diables, & avoit une si

grande authorité sur ses semblables, que tout ce qu’il leur persuadoit,

ils le faisoient, Le Diable se servit de cette occasion, afin de seduire

& tromper cette populace, commandant au Sorcier de leur dire qu’ils

eussent à le suivre, afin d’aller posseder une belle terre, en laquelle

naturellement toutes choses viendroient à souhait, sans qu’ils eussent

aucune peine ny travail. Cette Nation abusee suivit ce mal-heureux, &

n’alla pas loing qu’elle n’esprouvast la tromperie de l’Esprit du

Conducteur: car ils perirent diversement par milliers, & enfin se

trouverent dans le milieu d’une vaste forest, où le Sorcier les fist

arrester, leur persuadant qu’il falloit demeurer là dansans jusques à

tant que son Esprit luy enseignast le lieu où il falloit aller. Le Sieur

de la Ravardiere les trouva là, qui leur fit remonstrer comme ils

estoient abusez, ce qu’ayans recogneu, ils le suivirent & s’embarquerent

dans ses vaisseaux, & furent amenez en l’Isle de _Maragnan_. Où quelque

temps apres, un miserable François prit querelle avec leur Chef, & pour

se vanger il induisit les _Tapinambos_ à les tuer: ils en mirent à mort

quelque cent ou six vingts, lesquels ils mangerent, les autres furent

reservez. Ce massacre fut commis 5. ou 6 mois devant que nous vinssions

en l’Isle: Poursuivons nostre Discours.

Apres ma responce, il me dit: j’ay grand regret que je ne vous puis

assister ainsi que le meritez: mais je n’ay pas moyen d’avoir des

Esclaves, autrefois je me suis veu riche en serviteurs, maintenant j’en

suis pauvre. Je fais ce que je puis au Pere qui demeure à _Iuniparan_:

je suis marri que je ne te puis apporter, toutes les fois que je viens

te voir, de la venaison. Je luy dis là dessus. Ce n’est pas ce que je

recherche de toy: je suis bien aise pourtant de cognoistre ta devotion &

bonne volonté. Mais ce que je desire de toy, est que tu t’avances de

jour en jour, & croisses en la cognoissance de Dieu. Tu as le _Pays_ en

ton village, hante le souvent & aprens de luy les merveilles du

_Toupan_: Tu as de plus ton fils que voilà, lequel sçait la doctrine

Chrestienne, qu’il te l’enseigne & à tous ceux de ta maison: car il

pourra le faire plus aisement que nous, pour ce qu’il prononcera mieux

les mots de vostre langue.

Ce que tu viens de me dire m’afflige, respondit-il, à sçavoir, de mon

fils lequel au commencement qu’il fut faict Chrestien aprenoit bien: il

sçavoit desja un peu lire en son _Cotiare_, & former son escriture, il

estoit tousjours avec le Pere, le suivoit partout: mais il a tout

quitté, s’adonnant à la liberté, oublie ce qu’il a apris, & quand il

voit que le _Pay_ le cherche, il s’enfuit au bois, cela me fait mourir,

& ne gagne rien pour luy dire, je te prie de luy remonstrer, & luy faire

recognoistre qu’il est enfant de Dieu, & que _Giropari_ le veut seduire:

le voilà, parles à luy. Ce que je fis, luy remettant devant les yeux la

ferveur avec laquelle il avoit receu le Baptesme, & que j’estois fort

estonné de voir en luy un tel changement que mesme il fuyait les _Pays_,

que le diable le talonneroit de pres, s’il ne retournoit à son devoir,

ne hantoit le _Pay_ de _Iuniparan_, & ne r’apprenoit sa croyance. Il

escouta ces paroles doucement, & monstra un desir de mieux faire. Mais

considerez je vous prie, le zele d’un vray pere envers le salut de son

enfant, comme nous avons monstré semblablement en l’exemple du grand

Barbier de _Tapoüitapere_: Ce Pere est encore Payen, & nonobstant vous

le voiez si soucieux & en peine pour la conscience de son Fils. Combien

y a-il de parens en France, lesquels ne pensent de leurs enfans qu’en ce

qui regarde les biens du corps, & negligent ceux de l’Esprit.

Une autre fois il me vint revoir, accompagné de quelques Sauvages ses

voisins; nous tombasmes en divers discours de la creation du monde, de

la providence de Dieu en la conduitte des hommes, & de la vocation

singuliere & particuliere. Pour le premier point de la creation: Il

faut, disoit-il, que Dieu soit un Esprit puissant, lequel nous ne

pouvons comprendre, pour avoir creé d’une seule parole, ainsi que j’ay

entendu souvent de vous autres _Pays_, tout ce que nous voyons &

entendons. Car je considere la grande estendue de la mer qu’il y a

depuis ceste Isle jusques en France, estant ainsi que les Navires

emploient douze Lunes pour aller & venir, & que le mesme Soleil que nous

avons, soit celuy que vous avez en vostre pays. Combien d’Oyseaux, de

Poissons, d’Animaux, d’arbres & herbes y a il en ce monde, & tout cela

soit faict par le _Toupan_.

Pour le second point, il dit: Je me trouve empesché, quand je me mets à

penser à la diversité des Nations qui sont au monde. Je voy que les

François abondent en richesses, sont valeureux, ont inventé les navires

à passer les Mers, les Canons & la poudre, pour tuer les hommes

invisiblement, sont bien vestus & bien nouris, sont crains & redoutez:

Et au contraire tous nous autres de par deçà nous sommes demeurez errans

& vagabons, sans habits, sans haches, serpes, couteaux & autres

ferremens: D’où cela peut-il proceder? Deux enfans naissent en mesme

temps, un François & l’autre _Topinambos_, tous deux infirmes & foibles,

& nonobstant l’un naist pour avoir toutes ses commoditez: & l’autre pour

passer sa vie pauvrement. Nous venons libres au monde, & n’avons rien

plus l’un que l’autre: Et cependant voicy que les uns deviennent

esclaves & les autres _Mourouuichaues_.

Pour le troisiesme point. Je ne me sçaurois contenter l’esprit,

adjousta-il, quand je pense pourquoy vous autres François avez plustost

la cognoissance de Dieu que non pas nous. Et pourquoy nous avons esté un

si long-temps en ceste ignorance. Vous nous dites que Dieu vous a

envoyez, que ne vous envoioit il plustost? Nos Peres ne se fussent pas

perdus, comme ils ont faict. Et puis que les Pays sont hommes comme

nous: d’où vient qu’ils parlent plustost à Dieu que les autres?

Je luy fis responce à tout cela. Que nostre esprit est trop petit pour

concevoir des choses si hautes, lesquelles le grand Dieu s’est reservé à

luy seul. C’est assez qu’il a tout faict, qu’il ayme un chacun & le

prouvoit des choses necessaires: Et quand il voit qu’un homme est

disposé à recevoir sa Foy, il ne manque point de le faire visiter par

ses Apostres, lesquels luy donnent le moyen de se sauver: Et partant

qu’il est à croire qu’auparavant que nous vinssions, leur cœur & esprit

n’estoit disposé & preparé à recevoir une si grande lumiere telle qu’est

la lumiere de l’Evangile. Ces discours & plusieurs autres semblables

furent mis en avant, par lesquels vous pouvez voir la capacité de ces

ames à recevoir la Foy de nostre Sauveur JESUS-CHRIST.

Conference avec le Principal d’Oroboutin.

Chap. XX.

Ce Principal est d’une haute stature, assez gréle, modeste, &

debonnaire, lequel estoit demeuré malade depuis nostre venue jusques au

temps qu’il me vint visiter. Il entra chez nous accompagné de quelques

uns des siens, avec beaucoup de respect, & quasi comme en tremblant: Et

luy ayant faict bon racueil, je le fis seoir vis à vis de moy dans un

lit de coton: & lors, suivant la coustume, il commença à me faire ceste

harangue presque de mot à mot.

Je suis venu à toy ce jourd’huy, ô _Paï_, pour deux choses: l’une pour

m’excuser & te prier de ne prendre garde, si je ne me trouvay à vostre

entrée à _Ouraparis_ comme firent _Iapy-Ouassou_, _Pira iuua_,

_Ianouarauaëte_ & les autres principaux de l’Isle: semblablement de ce

que je n’ay peu preceder _Pacamont_, & _Aua Thion_ mon Grand, parce que

j’estois tenu d’une grieve maladie qui m’a tousjours travaillé du

depuis: Mais je n’ay laissé parmy ceste infirmité, d’avoir le desir de

voir ta face, & entendre de ta bouche ce que mes semblables de mon

vilage m’ont rapporté de vous autres _Païs_. La seconde chose qui

m’amene est, pour t’offrir mes enfans, lesquels je te donne & veux

qu’ils soyent tiens, & que tu les faces _Karaibes_. Je desire

pareillement & t’en prie, que tu viennes ou l’un des _Païs_ en mon

vilage pour y bastir une maison de Dieu, nous instruire moy & mes

semblables, & nous declarer ce que le _Toupan_ desire de nous pour estre

lavez comme vous faictes les autres: Et je t’asseure qu’il ne manquera

pas de vivres, car ma contree est bonne & abondante en venaison.

Le Lecteur sera adverty qu’il est aisé de representer par escrit les

paroles & le discours de ce Sauvage, mais non pas les gestes & la

vivacité de son esprit avec lesquels il m’entretenoit: je puis dire

seulement que ses discours estoyent accompagnez de larmes & d’une voix

pleine de ferveur & devotion, par laquelle il me faisoit voir ce qui

estoit caché dans son interieur du touchement du Sainct-Esprit, & du

desir ardent qu’il avoit d’estre Chrestien: Pour ce subject je luy fis

ceste responce. Il n’est pas necessaire que tu me faces ton excuse sur

l’absence de ta personne; lors que nous mismes pied à terre en l’Isle:

Car outre que ta maladie te donnoit occasion de ne t’y pas trouver, la

distance qu’il y a d’icy à ton vilage te rendoit assez excusé. Mais je

me resjouy fort de contempler en toy une si bonne volonté envers nous, &

une si grande affection de ton salut, du salut de tes enfans, &

generalement de tes semblables. Si nous estions à present d’avantage de

_Pays_, croy moy que j’irois en ton vilage, ou j’y en envoirois un

autre: Mais nous ne pouvons abandonner l’Isle, à cause des estrangers

qui viennent nous voir, ausquels il faut donner toute satisfaction: Dés

aussi-tost que les _Pays_ seront venus de France, je t’asseure que tu en

auras: Car je recognois clairement que tu es choisi de Dieu pour estre

un jour enrolé au nombre de ses enfans. Prends courage, & espere ce que

je te dy.

Il me repliqua: Tu me consoles beaucoup: car depuis que le bruict a

couru dans nostre Contree, que vous disiez des merveilles du _Toupan_, &

que vous traittiez si doucement nos semblables, je n’ay point eu de

repos, ceste fantaisie me travaillant incessament: Quand est-ce que tu

iras trouver le _Païs_, & que tu entendras de sa bouche ce que tes

compatriotes te viennent dire? Leve toy, & essaye de cheminer: J’ay obey

souvent à ceste pensee, me levant du lict; mais j’estois si maigre &

décharné, que je ne pouvois me soustenir: Tu le peux voir en mes bras,

mon corps & mes cuisses, qui n’ont pas encore repris la chair & la

graisse, que ma maladie a mangé. Ce qui me fascha d’avantage, fut

d’entendre que _Marentin_ estoit venu tout malade te trouver & recevoir

le Baptesme: je voudroy bien te supplier qu’auparavant que je m’en

retourne, tu m’enseignes quelque chose de Dieu, je le tiendray ferme en

mon esprit, & n’en oublieray un seul mot, ains fidelement je le

raconteray à mes gens & à mes enfans. J’ay trois jeunes garçons desquels

tu vois le plus grand, je veux qu’ils se tiennent aupres des _Pays_

quand ils seront venus, & qu’ils s’asseent à leurs pieds, escoutans

diligemment ce qui sortira de leur bouche, & leur obeissent en tout ce

qu’ils leur commanderont; ils iront à la chasse & à la pesche pour eux.

Je luy fis dire par le Truchement, que sa priere estoit raisonnable, &

que je ne le pouvois refuser: par ainsi qu’il escoutast bien ce que je

lui allois enseigner, & qu’il fist approcher son fils & ses autres gens,

qui estoient assis à l’autre bout de la loge. Estans approchez, je

commençay à luy declarer le Mystere de la Creation & Redemption,

expliquant le tout par des comparaisons ordinaires & palpables. Il est

impossible de dire l’attention & alteration avec laquelle il recevoit

ces eaux sacrees du Redempteur. Jamais Biche ne fut si friande &

desireuse d’une fontaine claire en plein Esté, que cestuy-cy estoit de

gouster cette nouvelle Doctrine. Pleust à Dieu, sans faire comparaison,

que les Chrestiens receussent la parole de Dieu avec autant d’avidité:

Car il avoit ses espaules courbees, durant mon discours, & les yeux à

demy tournez, & à peine osoit-il tirer son haleine & avaler sa salive.

Vous eussiez entendu une Soury trotter dans nostre loge, pendant que je

discourois: Enfin il me dit, Voilà des choses grandes: jamais je n’en ay

entendu de semblables: car Dieu n’a point parlé à nos Peres ny à nous, &

pas un _Karaïbe_ ne nous a entretenus de semblables propos. Tu me viens

de dire que Dieu est par tout, & qu’on ne le peut voir, & neantmoins il

voit tout, & nous entend, & que quelque part que nous allions, il est

avec nous & marche devant nous: qu’il n’y a que ceux qui sont baptisez

qui le puissent sentir & recognoistre, qu’il n’a pas de corps comme

nous, mais c’est un esprit estendu par tout l’Univers. J’ay bien entendu

cela: mais j’ay de la peine à le concevoir: car nous ne sommes pas

nourris à entendre de si grandes choses: nous avons l’esprit adonné de

nostre naturel à bien pescher, chasser, flescher, & faire semblables

exercices: du reste nous nous en remettons en nos Barbiers, qui ont

l’esprit plus subtil pour deviser avec les Esprits.

Tu m’as dit que Dieu est comme l’Air, lequel nous respirons incessament

& sans lequel nous mourrions: De mesme le _Toupan_ est celuy qui nous

donne la vie & la respiration, & entre en nous, & nous environne comme

l’Air. De plus, que comme l’Air est partout, & va partout: ainsi Dieu

entre partout, & est partout: J’entends bien ce poinct, pour ce que si

Dieu a faict l’Air de ce naturel: il faut de necessité qu’il soit plus

que luy. Je suis fort aise de ce que tu m’as dit, que _Giropary_

n’estoit que le valet du _Toupan_, qu’il est battu par les bons Esprits,

quand il fait le mauvais, & lors qu’il a frappé un homme ou une femme,

si ce n’est que Dieu luy en aye donné le congé, il est bien tost serré

de pres: qu’il n’a aucune puissance sur ceux qui sont baptisez. C’est

bien faict à Dieu: car _Giropary_ est meschant: & je voudrois que les

bons Esprits l’eussent tant battu qu’il en fust mort. Si tost que je

seray Chrestien s’il approche de mon village, j’iray hardiment devant

luy, & n’auray aucune pœur.

Vous pouvez excuser ce Sauvage qui n’est pas encore Chrestien, de ce

qu’il parle de ceste sorte: Escoutez le reste de son discours qu’il

poursuivit ainsi.

Il falloit que la fille, laquelle espousa Dieu, fust fort belle & bien

riche, & la plus grande Dame de son Pays: car le _Toupan_ est le plus

grand de tous les _Mourouuichaues_: je croy que son Fils estoit bien

suivy, & qu’il avoit apres luy beaucoup de train: mais ces meschans

traistres qui le mirent à mort estoient bien rusez & cauteleux, il

fallut qu’ils le fissent mourir secrettement: car si ses gens en eussent

esté advertis, il l’eussent secouru: je m’asseure qu’ils furent bien

resjoüys, quand ils virent qu’il sortoit de sa fosse vivant: il devoit à

lors se vanger de ceux qui l’avoient faict mourir, & en prendre le

pour-ce. Mais tu m’as dit grande chose, qu’il monta là haut au Ciel tout

seul en Corps & en Ame, & qu’il est assis par dessus le Soleil, & qu’il

a les yeux bien plus clairs que le Soleil & la Lune, que rien ne se

faict, ny se passe ça bas en terre, qu’il ne voye & contemple, aussi

bien en ton pays comme au nostre, & qu’il entend clairement toutes nos

paroles, & que quand vous le priez en vos Eglises il vous entend &

escoute, qu’il vient tous les jours sur vos Autels, où vous parlez à

luy, & tous les _Karaïbes_ librement, mesme sans ouvrir la bouche, & ne

laisse pas de cognoistre ce que vous dites en vostre cœur, & que c’est

luy qui vous envoye vers nous, à fin de nous enseigner ces choses,

lesquelles je trouve bien belles, & ne m’ennüyerois point de t’entendre,

mais la barque s’en veut retourner, & mes jardins que j’ay laissez

prests à couper me pressent & forcent de mon aller: joinct que je n’ay

point apporté de farine avec moy. Je luy fis responce que s’il n’y avoit

que le manquement de farine, qui le contraignist à s’en retourner, j’en

avois à son commandement, & pour tous ceux qui l’accompagnoient: il me

remercia à sa façon, & s’en alla ainsi, prenant congé de moy, & moy de

luy.

Conference avec la Vague, l’un des Principaux de Comma.

Chap. XXI.

Ce Principal a tousjours esté le Pere commun des François en sa contree

de _Comma_, les honorant, respectant & soustenant contre tous les

mauvais discours que les meschans & libertins ont accoustumé de faire,

en sorte qu’il estoit hay d’iceux, & menacé d’estre battu, voire d’estre

tué, n’eust esté la crainte des François. Il receut nos gens quand ils

allerent en _Para_, avec toute sorte de bon accueil, & leur fit grand

chere, voulant estre le _Chetoüasap_ ordinaire du Chef des François, &

posoit en cela son bon-heur & sa chevance, d’estre aymé & bien venu avec

les François. Il avoit un fils aagé de vingt-ans, lequel il recommanda

fort au Sieur de la Ravardiere & à tous nos gens, les priant qu’il fust

le bien receu d’eux, ne demandant autre recompense de sa fidele amitié,

sinon que ce sien fils peust vivre parmy les François, & pour dire en un

mot, qu’il devint François: A ceste occasion, il avoit enchargé à ce

sien fils de s’efforcer, tant qu’il luy seroit possible, d’apprendre la

langue Françoise, & pour l’apprendre plus aisement, il luy commanda de

hanter les François tant qu’il pourroit, tellement qu’il demeuroit

tousjours avec les François qui estoient à _Comma_, & fit si bien qu’il

apprit quelques mots de nostre langue.

Ce bon homme de Pere pensoit avoir gagné toutes les richesses du Monde,

quand il vit que son fils balbutoit vingt ou trente mots François, &

estima qu’il estoit temps d’amener ce grand Docteur aux _Païs_, c’est à

dire à nous autres pour estre baptisé, & de là faict _Karaïbe_,

François: Car vous devez remarquer, tant pour l’intelligence de ce

discours, que de plusieurs autres precedens & subsequens, que les

Sauvages avoient opinion qu’il fust necessaire pour devenir François,

qu’il falloit premierement recevoir le Baptesme: autrement c’estoit

folie de l’esperer, & à la verité ils n’estoient pas trompez en ceste

pensee: car le vray François, est plus François pour la pieté &

Religion, que non pas pour son origine, puis que Dieu l’a bien-heuré

tant, que d’estre vassal & suject d’un Roy tres-Chrestien, premier fils

de l’Eglise, & à jamais son tres-fidele Protecteur, comme il l’a monstré

en toutes les occasions qui se sont presentees de temps en temps: Et si

nous croyons à S. Augustin, au Traité de l’Antechrist, c’est luy qui

doit resister à cet Antechrist. Mais de cecy il en est parlé en un autre

lieu. Retournons à nostre homme. Il m’amena donc son fils, avec une fort

grande devotion, & s’asseant en un lict de coton, son fils aupres de

luy: il commença à me faire ses excuses de ce qu’il ne s’estoit plustost

transporté de _Comma_ en l’Isle, afin de nous venir voir & visiter: au

reste qu’il estoit un de nos plus grands amis de par de là, qu’il

souhaitoit infiniment d’avoir des _Païs_ avec luy en son village, qu’il

leur feroit bonne chere, qu’ils ne manqueroient d’aucune chose pour

vivre, comme de Sangliers, Cerfs, Biches, & autres sortes de nourriture:

leurs excuses ordinaires sont telles. Apres qu’il se fut excusé: il me

fit ceste harangue.

Je suis homme d’aage, & tel que tu me vois, j’ay encore beaucoup de

force, j’espere de voir ce mien fils que je t’amene, bon _Karaïbe_, le

Grand me l’a promis, il le voit de bon œil, & le veut vestir, & m’a dit

que je luy laisse pour demeurer avec les François: C’est pourquoy je te

viens prier de le laver de l’eau du _Toupan_: je t’asseure qu’il sçait

tout ce qu’il faut sçavoir, tu l’entendras tantost: car j’ay pris garde

qu’il parle avec les François, & m’a dit qu’il en entend beaucoup. Il

est bon garçon & ayme les François: Ayant dit ces paroles, il fit signe

à son fils qu’il s’approchast: puis il luy commanda de raconter tout ce

qu’il sçavoit de François. J’avois bien de la peine à me contenir de

rire, & ne pouvois jouyr de mon Truchement, tant il estoit transporté de

la passion de rire sur la simplicité de ce personnage: neantmoins je le

retins luy faisant faire son excuse sur les singeries d’un petit

Perroquet que j’avois, à fin que ce bon homme ne pensast que ce fust de

luy qu’il rioit. Ce jeune homme son fils me recita la Doctrine qu’il

avoit propre, disoit son pere, & suffisante à recevoir le Baptesme en

cette sorte: _Bon joure monseïeur comme re vo reporteré vou. Ben

monseïeur, à vostre servirice, volè vou mangeare, Oy: du pain, peïsson,

char, may teste, men chapeyau, pourpuin, Chaüsse, Chamise_. Je ne peus

en entendre davantage, si je n’eusse voulu debonder: Je luy fis donc

dire, que c’estoit assez, que je voioy bien par là, qu’il n’avoit point

perdu son temps. Le bonhomme plein de ferveur me prevint avant que je ne

peusse achever ce que j’avois envie de luy dire, se leva de sa place, &

alla prendre toutes les ustensiles de nostre chambre, & me disoit les

monstrant l’un apres l’autre, il sçait bien comme cela s’apelle en

François, & cela, cela & cela & s’aprochant de la table, il la pressoit

avec ses deux mains, & disoit: Il sçait bien encore cela en François;

Puis s’adressant à son fils, il luy demanda: Est-il pas vray ce que je

dy? Le garson luy respondit: _Oy_ & davantage; qu’il apeleroit bien par

son nom tel, tel & tel François, qu’il sçavoit bien le nom des armes,

_Oune acrebouse qui fait pouf, oune espée, oune canone, qui fait patau_.

Mais luy dit son pere, aprendras tu bien-tost le reste? Oy. Voylà qui

est bien dit le pere: ne faille pas tous les jours à venir reciter ta

leçon devant le _Pay_.

Leur ayant donné toute liberté de parler tant pour me remettre en bon

estat de ne plus rire, que pour donner issu à leur ferveur, je commençay

à leur faire entendre que ce n’estoit pas ce que je demandois,

auparavant que de conferer le Baptesme, ains la connaissance de Dieu, &

des autres choses qui dependent de nostre Religion. Il fut bien estonné

d’entendre ce discours: car il reconnut que l’estime qu’il avoit que son

fils fut grand Docteur, estoit vaine, que mesme il ne sçavoit ce que je

luy disois: En fin je luy fis expliquer par le Truchement, & telle fut

sa responce, qu’il n’avoit encore entendu parler de cela, neantmoins que

son fils estoit de si bon esprit qu’il auroit bien-tost apris, qu’il ne

luy faudroit pas plus d’une lune pour aprendre tout, & pour cette cause

qu’il laisseroit son fils au Fort S. Louys. Je luy repliquay qu’il

feroit tres-bien, que j’y aporterois ce que je pourrois, & seroit

tousjours le bien venu en nostre loge.

Mais toy dis-je, ne penses tu point à te faire le bien que tu procure à

ton fils? Helas! ce dit-il je suis trop vieux. Je ne pourrois plus rien

apprendre: c’est à faire à ces jeunes gens d’estre _Karaïbes_. Comment

luy repliquay-je: ayme tu mieux aller avec les Diables brusler la bas,

que t’efforcer d’apprendre la science de Dieu, par laquelle tu

meriterois d’estre netoyé de tes pechez, & aller apres ta mort là haut

au Ciel avec Dieu? Ton excuse n’est pas valable d’alleguer ta

vieillesse. Tu as la langue si eloquente pour deviser un jour entier si

tu voulois. Considere combien il y a que tu m’entretiens & combien de

paroles tu as proferé. Il ne te faut apprendre la cinquiesme partie des

propos que tu m’as tenu à present, afin d’estre Chrestien, & si ce sont

paroles de ton langage sous lesquelles nous avons compris ce que Dieu

nous a laissé sous nostre langue. Vous aprenez si aisement des chansons,

& haranguez si longuement des affaires de vos Ancestres: Tu pourra donc

facilement apprendre ce que tu veux que ton fils sçache. Bien donc, me

dict-il. Il faudra que je le face, & s’adressant à son fils, il luy

dict. Escoute, Apprens bien tout ce qu’on t’enseignera: N’en laisse

perdre un mot, & remarque ce que tu verras faire aux François, & faits

le mesme: Puis je te reviendray querir pour te remener en mon pays, & là

tu m’apprendras tout ce qu’on t’aura enseigné, & à faire ce que tu auras

remarqué. Tu seras le bien venu, & nos semblables feront grand estat de

toy, & s’amasseront pour t’escouter haranguer si belles choses: Puis

nous viendrons trouver les _Païs_ qui nous baptiseront. Ayant dit cecy,

il me regarda en se souriant. Et bien, dit-il, _Paï_? ne boirons nous

point du bon vin de France, ou du _Kaoüin_ brulant, c’est à dire, de

l’eau de vie: Il n’est pas que tu n’en aye quelque bouteille en ton

cofre: baille, baille moy la clef. Tantost le _Mourouuichaue_ m’en a

donné en son logis qui estoit bon & bien fort, & frotant son estomach

avec sa main, il me disoit, tien, je sens encore cela qui m’eschauffe:

C’est tousjours la coustume des François de tirer la bouteille de leur

cofre, quand leurs amys les viennent voir. J’ay bien envie de venir

souvent à _Yuiret_, lors que les navires seront venus de France pour

gouter de leur vin, lequel je trouve bien meilleur que non pas le

nostre. En fin voyant la simplicité de cet homme, qu’il avoit commencé

le premier à rire, & que nous ne parlions plus des choses de Dieu, il

faloit rire ensemble, & le contenter en luy donnant de l’eau de vie, &

apres en avoir troussé un assez bon coup, il me fist signe & me fist

dire par le Truchement que je n’avois pas beu à luy, qu’il falloit que

je beusse, & puis qu’il me plegeroit: Il fallut ainsi faire pour gaigner

ces hommes à Dieu, & nous les obliger en tout ce que nous pouvions,

suivant leur naturel, quand Dieu n’y estoit point offencé: tellement que

mon homme me voulut pleger à quoy je m’accordé. Apres avoir haussé la

volte pour le second coup, il commença à prononcer de la gorge ces

paroles, _Goy Y katou de Katogne Kaouïn tata_, ô qu’il est bon &

tres-bon le vin de feu, ou le vin qui brusle. Je pris mauvais augure de

ce mot _Goy_ qui est l’entree pour bien boire, & commencé à songer,

comment je pourrois resserrer ma bouteille: Car je n’avois pas besoin

d’une si grosse despence: Pour ce qu’en ce temps-là nous en estions

assez courts: tellement que je dy à mon Truchement qu’il la reportast:

Et voulant la prendre, mon Sauvage mit la main dessus, & me fist dire

que les François ne r’enfermoient jamais les bouteilles qu’ils avoient

tiré du cofre pour mettre sur la table, & qu’il s’estoit trouvé

plusieurs-fois avec eux. Je vy bien qu’il me falloit payer rançon pour

mon prisonnier, pourveu encore que j’en fusse quitte par bonne

composition: Je luy fis dire que ce _Kaouïn tata_, n’estoit pas

semblable à celuy qu’il avoit beu autrefois, qu’il faisoit tourner la

cervelle à celuy qui en beuvoit trop, que je devois avoir soin de son

corps & de sa santé, neantmoins que je luy en donnerois encore un petit

coup pour dire à Dieu: Et ainsi s’en alla fort content. Il ne manqua pas

lendemain de revenir me voir: Mais je le previns & allay au devant de ce

que je doutois, luy faisant voir une bouteille cassee semblable à celle

du jour precedent, & feignois estre grandement marry de l’eau de vie qui

estoit dedans, & s’estoit respandue, il en montra un dœuil

semblablement, & frappant sur sa cuisse il me fist dire: Voilà que

c’est: si tu eusse voulu nous l’eussions beuë, & rien n’eut esté

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Les derniers feuillets qui terminent cette relation manquent dans

l’exemplaire unique de l’édition originale qui existe à la

Bibliothèque impériale de Paris. (Voir la préface en tête du volume.)_

_On a suppléé en quelque sorte à cette lacune regrettable en donnant à

la fin du volume des lettres infiniment curieuses et laissées depuis

longtemps dans l’oubli._

DISCOURS ET CONGRATULATION _à la France: Sur l’arrivée des Peres

Capucins en l’Inde nouvelle de l’Americque Meridionale en la terre du

Brasil_.

Grand Royaume et peuple françois, que tu as sujet de loüer Dieu,

tres-Chrestien Royaume tes joyes vont croissant de jour à autre oyant de

si bonnes nouvelles, Soleil des Royaumes, la fleur des peuples de

l’univers, tu es recommandable certes de tous poincts.

Et pour ton Antiquité en la foy Catholique, religion Chrestienne,

devotion aux Autels divins, et ferveur à ouyr la parole de Dieu.

Et pour l’amour et à l’endroit de ton Prince naturel, et pour ton

honneste naïveté, ou sincere rondeur en conversant, qualités que nulle

nation porte sur le front comme toy.

Splendide, magnificque, et magnifié Royaume, sur tous les Royaumes de la

terre.

Et pour la majesté de ta couronne, la belle et ancienne suitte de tes

Monarques jusques au nombre de soixante et quatre Roys, desquels les uns

ont esté Empereurs et les autres Saincts, canonisez au Ciel; aussi pour

la valeur et proüesses en guerre de ta gente vaillante liberale noblesse

aux cols de laict.

Et pour la sapience de tes universitez, en toutes sortes de sciences, et

facultez, et pour l’amplitude de tes Magistrats, et la prudence de tes

Parlemens redoutables, la serenité de tes conseils, et les belles loix

de ta police.

Que dis-je?

Peuple sage, intelligent, grande nation, Illustre Royaume, Ciel estoillé

de tant de beaux Esprits polis, façonnez: certainement tu es Illustre à

merveilles!

Pour les multitudes de tant de venerables prelats, grands Eveschez,

riches Abbayes, Chefs d’ordre.

Pour les multitudes de tant de Saincts hommes signalés en bonté, fameux

en science, nobles de race. Illustres en miracles qui ont vécu flori,

replendi, dedans, et dehors de tes monasteres.

Pour ta situation entre les deux grands mers ou portant tes deux bras tu

exerces la piété, et Justice, en tant de grandes fortes, belles, riches,

renommées et populeuses villes, en un pays de si grasse abondance, en

des provinces, si larges et plantureuses, et si en nombre.

Que te reste-il pour le comble de tes biens?

Que peut-on adjouter au bouquet accombly de tes loz, à la guirlande de

tes honneurs, à la couronne de tes gloires, tissu en ce triple ternaire,

signifié par tes trois Lis d’or en un champ azuré, sinon qu’enrichy ce

jourd’huy d’un Roy Louys le Roy des Lis tu sois sous son auctorité bon

odeur JESUS, au haut, et au loin emmy des peuples Sauvages plongés en

tenebres, et en ombre de mort d’infidelité, d’incivilité, et

d’inhumanité.

Tu sois choisy de Dieu à ton tres-grand honneur, contentement, et joye

pour y porter le nom suave du Redempteur establir le sceptre Imperial de

sa triomphante croix, sacré signe, et signal du fils de l’homme, et

guidon du grand Roy des Roys, ou les peuples à sauver se doivent tous

ranger; et y semer aussi la bonne nouvelle de son Evangile porte-salut

aux croyans.

Jadis jusqu’en l’Occident, et tirant au midy par le grand Charlemagne

avec le glaive de fer tu as montré ta valeur contre les Sarrazins

importuns à l’Espagne.

Jusques dans l’Orient par le grand sainct Louys une fois, deux fois, tu

as faict resentir à l’impieté Turquesque la force de ton bras, et arboré

ce bel estendart de la saincte Croix dans la Palestine; par un Duc de

Boüillon, un Duc de Mercœur, et un Duc de Nevers. Ils ont tremblé à ce

nom de François, qui leur sera fatal, et as montré ton courage le

coutelas en main.

Mais maintenant _Nova bella eligit Dominus, Clypeus, et hasta si

apparuerint_, nouvelles guerres, conquestes tout au rebours, boucliers,

et lances, s’ils se verront icy? point du tout, mais la Croix de JESUS,

mais l’autel du grand Roy des armées avec son sur auguste Missah, qui

est le glaive de Dieu et le glaive de Gedeon, de celuy qui est Dieu, et

homme tout ensemble, mais l’eau beniste qui chassera les Diables, mais

la conqueste des cœurs antropophages ou manges-hommes à la seule oüye de

la parole de Dieu, qui toute inhumanité posée aymeront desormais leur

prochain comme eux mesmes, qui quittant l’impudence, et la non-pudeur se

revestiront de blanc d’innocence, et de pudeur honneste, qui de

brutalité entreront en raison, et tu es choisie ô France, pour faire

telle guerre? En ton ame dy-moy n’est-ce pas la une guerre à sceptre de

Lis, à roses, et à fleurs? qui ouït jamais chose semblables és batailles

mondaines? Mais ce sont les guerres du grand Amant JESUS.

Que te reste-il donc maintenant apres tes vieux combats, sinon de

t’esjoüir plantant la foy, la loy, parmy une gent farouche en ses mœurs,

inhumaine en ses faits: mais facile pourtant à subir le doux joug de ton

humain abord, chose que n’a peu faire le superbe ou rustique Portugais

avec ses rigides entrées. Esjoüis-toy donc Prince des Lis, car c’est là

ta plus grand gloire de servir au grand Roy du Ciel, et de la terre, de

legat, d’Ambassade de ses mervelles, et grandeurs aux Isles eloignées

aux parties plus lointaines de la Region Australe.

Ceste sage Princesse tres-chrestienne tres-catholique, magnanime en

courage: comme une autre Judith nostre grand Reyne, regente, nostre

Dame, et maistresse a faict ceste demande par lettres aux RR. PP.

Superieurs des Capucins de la Province de France et de Paris ses

tres-humbles subjects. Assemblez en chapitre d’accorder au sieur de

Rasilli Lieutenant general establi de sa Majesté en ces contrées

lointaines un nombre de Religieux pour l’employ d’une si saincte, mais

dangereuse entreprise. Cela pourtant luy a esté tres-librement accordé,

et pour quatre seulement qui maintenant y sont comme explorateurs de la

terre, tous quatre Prestres et Predicateurs, Pere Yves d’Evreux, P.

Claude d’Abbeville, P. Ambroise d’Amiens, et P. Arsene de Paris,

cinquante de tous ceux qui se trouverent en l’assemblee capitulaire se

sont trouvez escrits sur le roole qui tous ont offert le hazard de leur

vie d’un cœur franc, et noble pour s’employer au salut de ces pauvres

Payens, de ces pauvres Sauvages, de ces pauvres bouleversez de la

tempeste du diable sans consolateur ny pere. En voilà donc à la gloire

du grand Sauveur le plein narré augmenté de trois paires de lettres plus

fraiches que les precedentes. Narré je dis et de leur envoy, et de leur

navigation partie traversee, partie prospere, et de leur arrivee

heureuse, et de tant de bien que sa Majesté par eux, a desja operé, et

de tout plein de particularitez qui n’ont encore paru dans le public és

autres imprimez: lisez donc.

Mais auparavant, afin que le Deiste, ny le Censeur mondain, le moqueur

heretique ne se rie de si honnorables desseins, qui viennent

premierement du ciel. Ils sçauront que c’est chose dez long-temps

prophetizee des saincts qui ont parlé inspirez du sainct Esprit.

Le Prophete Isaie n’a-il pas dict _propter hoc in doctrinis glorificate

dominum, in insulis maris nomen domini Dei Israel_: Pour ce que je feray

au milieu de la terre glorifiez en le Seigneur en doctrines, prechez le

par tout és Isles de la mer annoncez, glorifiez le nom du Seigneur Dieu

d’Israël. Et ailleurs, voilà mon Serviteur je le joindray à moy, mon

choisy, mon ame s’est compleüe en luy, il prononcera jugement aux

Gentils, etc. Et les Isles attendront avec expectation sa loy, je t’ay

donné en aliance du peuple pour lumiere aux Gentils, afin que tu ouvres

les yeux des aveugles et tirasses des cachots, le prisonnier de la

geole, et prison; et ceux qui sont seans en obscures tenebres.

Chantez au Seigneur un Cantique nouveau sa loüange est des extremitez de

la terre, vous qui descendez en mer, et sa plenitude aussi, Isles et les

habitans d’icelles, chantez et plus bas, _ponent Domino gloriam et

laudem ejus in insulis nunciabunt_: Ils donneront gloire au Seigneur, et

prescheront sa loüange aux Isles.

Le mesmes prophetize qu’elles recevront sa loy: mon juste est proche,

mon Sauveur est sorti (se dit Dieu le pere?) et mes bras jugeront les

peuples, les Isles m’attendront et soustiendront mon bras, c’est à dire

recevront mon fils.

Et autre part parlant à son Eglise qui est la Romaine, car d’autre

jamais cela ne s’est verifié. Car les Isles m’attendent et au

commancement les Navires de la mer, afin que je t’amene tes enfans de

bien loing.

Et au soixante-sixiesme chapitre Dieu par le mesme Prophete dit. Et je

mettray en eux le signe, et en envoiray de ceux qui sont desja sauvez

aux Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent la flesche,

en Italie, en Grece, et aux Isles bien loing, à ceux qui n’ont point ouy

parler de moy, et n’ont point veu ma gloire, et annonceront ma gloire

aux Gentils, et les ameneront en don, et en present au Seigneur: Riches

presents certes et pretieuses perles à Dieu.

Le Prophete Sophonie. Les islustres hommes l’adoreront de leur lieu, et

toutes les Isles des Gentils.

Le grand Inspirateur des Prophetes par son Esprit Jesus-Christ a aussi

prononcé et prophetisé.

Et cet Evangile du Royaume sera presché en tout le rond universel de la

terre, en tesmoignage à tous les Gentils, et alors viendra la

consommation du monde asçavoir. Ainssi nous autres Catholiques devons

nous avoir une grand joye de voir la parole de Dieu s’accomplir

fidelement de jour à autre, et non par autre congregation assemblée, que

par la Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce grand Royaume,

remercier Dieu se ser de luy pour porter si loing la gloire de ses

trophées.

L’extrait qui suit, vous fera foy de cette verité, faict, et tiré de

quatre lettres, que le P. Arsene un des quatre a escrit de ce pays là,

une au R. P. Commissaire Provincial, une au R. P. Custode de la custodie

de Paris, une au R. P. Vicaire du couvent de Paris, et une à son frere,

dont trois sont dattées du 27 d’Aoust, et disent davantage que sa

quatriesme du 20. Une du R. P. Claude à ses deux freres, Monsieur

Foulon, et le P. Martial[165] et une commune des deux sudits Peres

escrite à Monsieur Fermanet, et pour vous faire une histoire et narré

agreable, et ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et mis en

une seule lettre comme vous voirez, et tres-fidelement avec leur paroles

propres. Or lisez au nom de Dieu.

EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT _de six paires de lettres des Reverens

Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs Capucins, escrittes

tant aux Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes seculieres,

dont il y en a quatre du R. P. Arsene, et une du P. Claude, et une

commune des deux ensemble_.

Mes Reverens et tres-cher Peres Dieu vous donne sa paix nous vous

envoyons ce petit mot, pour vous donner avis, et nouvelles du succés de

nostre voyage, et comme avec l’aide de Dieu nous sommes heureusement

arrivés en cette terre du Brasil en l’Isle de Maragnon entre le peuple

appellé Topinabas, et ce non sans beaucoup de fatigues; car nous avons

esté cinq mois sur la mer, les incommodités de laquelle personne ne peut

cognoistre sinon ceux qui les resentent, et pour autant que Monsieur de

Rasilly s’en retourne et repasse en France dans deux ou trois mois pour

nous ramener un nouveau secours, c’est la cause pourquoy, nous

differerons à vous écrire pour lors plus amplement tout le succés de

nostre voyage, tant ce que nous avons veu sur la mer, que nous avons

trouvé sur la terre de ce pays et monde nouveau. Nous nous contenterons

pour le present de vous mander ben à la hate par cette commodité qui se

presente, que pour venir en ce lieu nôtre route a été telle qu’apres

avoir faict voile à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux cens

lieuës en mer, il se leva une telle tourmente qu’elle separa tous nos

trois vaisseaux les uns des autres, et nous sommes étonnés, non

seulement nous, mais mémes tous nos meilleurs pilotes comme pas un de

nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins Dieu nous preserva en

telle sorte que nous retrouvames nos deux autres vaisseaux étans

relaschez en Angleterre à cause de ce mauvais temps comme nous vous

avons mandé de là, je croy que vous aurés receu nos lettres.

Le lundy donc de Pasques nous partimes de Plume en Angleterre[166] d’ou

étans partis nous avons eu tousjours du bon vent, et temps assés

favorable excepté quelques jours en la côte de Guinée, qui est fort

dangereuse pour les maladies du pays; de Plume donc nous fumes secondez

d’un vent si favorable qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles

de Canarie, et passasmes entre l’Isle appellee forte venture, et la

grand Isle de Canarie; lesquelles Isles nous vismes fort à descouvert.

Des Canaries nous gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador

costoiant tousjours les costes de Barbarie, de Baiador nous rengeames

cette côte d’Aphricque jusqu’à la riviere ditte Lore par les

Espagnols[167] prés de laquelle nous moüillasmes l’Anchre, de là nous

rengeames encore la coste d’Aphricque jusques au cap blanc, lieu qui est

droit sous le tropicque de Cancer. Du cap blanc nous veismes ranger la

côte de Guinée passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, lieu

fort dangereux, pour les maladies contagieuses qui prennent en ce pays

en certaines saisons de l’année, et cette maladie prend aux gencives en

telle sorte que la chair vient surmonter les dents et mémes les faict

tomber, du lieu desquelles étant tombées sort du sang en si grande

abondance qu’on ne le peut étancher, de sorte que cela avec le mal

d’estomach, et l’enfleure qui prend au méme temps emportent leur homme,

et y en a bien peu qui en rechappent, bien que Dieu mercy il n’en soit

point pourtant mort de tout nostre embarquement pendant le voyage, mais

étans arrivez à l’entrée de la terre, il en est mort trois, qui ont esté

enterrez. Or de ceste côte de Guinée, nous vismes à nous approcher de la

ligne Equinoctiale, qui nous fut d’un accez tant difficile, que nous ne

pensions pas la passer à si bon marché, veu la saison ou nous estions:

car elle nous fit un peu de peine à passer pour un vent contraire qui

s’éleva, qui nous tinst bien quinze jours, ce qui nous mettoit en de

grandes apprehensions, que les calmes ne nous vinssent encore prendre

auparavant que de pouvoir passer: mais graces à Dieu petit à petit, et

quoy que le vent fut contraire, nous fimes tant de bordées qu’en les

voyant nous la passames et nous rendismes du costé de l’hemisphere du

Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et arrivasmes en une petite

Isle appellée Fernand de la Roque[168] située à quatre degrez de hauteur

vers le Midy de cinq à six lieües de tour, Isle fort belle et gratieuse,

toutes les proprietez de laquelle nous vous escrirons (Dieu aidant) à la

premiere commodité, c’est un vray petit paradis terrestre; en ceste Isle

nous mismes pied à terre, et vous diray seulement que nous y trouvasmes

dix-sept ou dix-huict Indiens Sauvages avec un Portugais, lesquels

estoient tous esclave et releguez en ceste Isle par ceux de Fernambuco,

une partie desquels Indiens (cinq à sçavoir) nous baptisasmes. Apres

avoir planté la Croix en ceste Isle au milieu d’une chapelle que nous y

disposames pour y dire la saincte Messe, apres que nous eusmes beny le

lieu, ou nous demeurasmes quinze jours: Nous mariasmes aussi deux de ces

Sauvages, un Indien avec une Indienne apres les avoir baptisez: L’autre

partie nous ne les voulusmes pas baptiser en ce lieu: Mais trouvasmes

bon de differer le baptesme jusques à ce que nous fussions arrivez au

lieu que nous pretendions, si bien que nous delivrasmes tous ces

Sauvages, et d’esclaves qu’ils estoient les avons rendus libres à leur

grand contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous venir demeurer

avec nous à Maragnon, comme de faict ils y sont. Nous les avons donc

amenez avec nous avec force cotton, et autres marchandises qu’ils

avoient. De Fernand de la Roque nous veismes gaigner et ranger la côte

du Brasil, et continuant nôtre chemin sommes venus jusques au cap de la

Tortuë terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, ou Eusebe dit en

son histoire que S. Matthieu Apôtre a passé, à la veüe de cette côte du

Brasil, je vous laisse à penser si nous eusmes de la joye, et du

contentement de voir les terres tant desirées, et pour lesquelles, il y

avoit cinq mois que nous étions flottant par la mer.

Or apres avoir été quinze jours au cap de la Tortuë nous fismes voile,

et arrivasmes en l’Isle de Maragnon, et y veismes moüiller l’Anchre, le

jour de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée Vierge Marie, de

quoy je m’éjoüys (ce dit le Pere Claude) infiniment de ce qu’en ce jour

que j’aime tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre lieu tant

desiré.

Le Dimanche ensuivant nous meismes tous pié à terre, et en chantant le

_Te Deum laudamus_, l’eau Beniste faicte, le _Veni creator_, les

Litanies de nôtre Dame étant chantées, nous alasmes en procession depuis

le lieu de nôtre descente jusques au lieu que nous avions designé pour y

planter la Croix laquelle étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous

les principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, qui jusques à

maintenant avoit esté appellée l’Islette, estant beneiste fut appellée

par le sieur de Rasilly, et de la Ravardiere l’Islette S. Anne, par ce

que nous y estions arrivez ce jour là, et à cause de Madame la Comtesse

de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est parente de Monsieur de

Rasilly[169], puis nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi

beniste, et la Croix plantée il fut enterré au pié d’icelle un pauvre

homme de nostre compagnie qui estoit un des trois qui moururent, lequel

estoit tonnelier de son estat.

Toute cette action estant faicte en cette Isle au grand contentement

d’un chascun, apres y avoir esté quelques huict jours. Nous parteismes

de ceste Islette pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée des

Sauvages (qui sont les pierres pretieuses que nous cherchions) où estans

par la grace de Dieu arrivez en bonne disposition et santé. Estans

revetus de nos habits de serge grize assez fine à cause des chaleurs de

cette Zone torride, et revetus par dessus nos habis d’un beau surplis

blanc, et portans en la main nos bastons, et la Croix au dessus, où sont

nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre vaisseau dans un Canot,

qui est une sorte de batteau que font les Indiens tout d’une piece où

estans tous ces Sauvages qui estoient sur le bord de la mer avec

Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François tant de nostre equippage

que de celuy de Monsieur du Manoir, et du Capitaine Gerard aussi

François que nous avons trouvé icy, beaucoup de ces Sauvages se

jetterent en nage dans la mer pour venir au devant de nous. Et ainsi

conduits de ceste armée passames, et mismes pié à terre, où le sieur de

Rasilly s’estant mis à genoux avec tous les François pour nous recevoir

(qui estoit une espece d’honneur non accoustumé) nous estans

entre-embrassez, et baisez pour salutation, j’eus le bon heur (se dit le

pere Claude) d’entonner le _Te Deum laudamus_, selon le chant de

l’Eglise, que nous poursuivismes alans en procession avec tous les

François pleurans de joye et d’allegresse estans suivis des Indiens. Et

ainsi prismes possession de cette terre, et monde nouveau pour

Jesus-Christ, et en son nom, esperans de benir la place, et d’y planter

la Croix un de ces jours que nous avons differé à dessein. Je laisse

toutes les autres particularitez quand je vous escriray plus amplement

de la suite de nostre voyage. Seulement je vous diray encores en passant

que le Dimanche 12 jour d’Aoust, jour de saincte Claire nous celebrasmes

tous quatre la premiere Messe en ce pays. C’estoit bien la raison que le

jour d’une Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté une

nouvelle lumiere au monde fut ordonné de Dieu pour faire paroistre une

lumiere nouvelle (à sçavoir la lumiere de son sainct Evangile) en ce

monde nouveau.

Et je ne puis vous dire maintenant le grand contentement que ces pauvres

Sauvages ont reçeu de nostre venuë. C’est un peuple tout acquis, et

gaigné, peuple grand à la verité qui nous aime et affectionne

infiniment, ils nous appellent les grands Prophetes de Dieu et de

Ioupan, et en leur langage du pays Carribain, Matarata[170]. L’on nous a

aporté de bonnes nouvelles depuis que nous sommes icy. A sçavoir que

ceux de Para qui est un autre peuple voysin des Amazones d’un costé, et

de l’autre costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes

seulement, lesquels nous desirent extremement, et nous veulent avoir

pour les instruire. Si bien que je vous diray en un mot, que _messis

multa, operarii autem pauci_, la moisson est grande, mais nous sommes

trop peu d’ouvriers pour y travailler. Car si nous voulions dés

maintenant il s’en baptiseroit une grande partie. Cela est vray que,

_regiones albescunt ad messem_, ces regions icy blanchissent pour le

besoin qu’elles ont de la moisson, et que le temps est venu que Dieu

veut estre icy adoré et recognu.

Maintenant nous sommes apres pour trouver une place pour nous camper, et

y faire une Chapelle tant qu’il soit venu des Massons de France pour

faire une Eglise: mais ce sont tous bois taillis qu’il faut déffricher

au paravant.

Au reste je ne vous puis dire maintenant le grand contentement que ces

pauvres Sauvages ont reçeu de nostre venuë. Ils nous donnent de

tres-belles esperances de leur conversion. Tout ce peuple quoy que

brutal, et barbare, si est-il neantmoins si fort joyeux de nostre

arrivée, qu’ils nous viennent tous voir avec grand joye, ils monstrent

un grandissime desir de se faire instruire au Christianisme, je croy que

quand nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement à

moissonner, et du contentement pour ceux qui auront bien du Zele de

Dieu, et du salut des Ames. Ils preparent tous leurs enfans pour nous

les amener pour instruire. Et nous ont promis de ne plus manger de chair

humaine. Il est d’ailleurs fort bonnasse, point malicieux. N’a aucune

Religion sinon qu’il a la croyance d’un Dieu qu’ils appellent Ioupan, et

croit l’immortalité de l’Ame. Quant au pays c’est une terre fort bonne

et fertile, il n’y a jamais de froidures, mais un continuel Esté, on ny

sçait que c’est de froid, les arbres y sont tousjours verds, et en tout

temps. Et les jours, et les nuicts tousjours égaux, le Soleil s’y leve

tous les jours à six heures du matin, et se couche à six heures du soir.

Nous ne sommes qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, ou

de l’Equateur. On tient qu’il y a force richesses en ce pays, comme

mines d’or, des pierres precieuses, des perles, de l’Ambre-gris, apres

il y a force poyvre, force cotton, force herbe à la Reinne, ou petun,

force sucre. Bref nous vous asseurons que quand on y sera estably qu’on

si trouvera comme en un petit Paradis terrestre, ou on aura toute sorte

de commodité et contentement, je ne puis vous en dire d’avantage, ce

sera pour le retour de Monsieur de Rasilly que je vous manderay d’autres

choses en particulier. Au reste jamais je ne me portay mieux qu’à

present graces à Dieu, ne beuvant que de l’eau (ainsi parle le P.

Claude). Si en France il m’eust fallu faire la milliesme partie de ce

qu’il faut faire icy, je pense que mille fois je serois mort, en quoy je

recognois que _non in solo pane vivit homo_, l’homme ne vit pas

seulement de pain. Il faut que les delicats de France viennent icy, je

louë Dieu de que jamais je ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, au

grand estonnement d’un chacun, seulement, venant au pays des chaleurs

lors que nous estions justement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil

montant à lors j’eus deux ou trois petits accez de fiebvres qui se

passerent aussi-tost Dieu mercy, je laisse le reste pour un autre temps,

le temps et les affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous

plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier tant que vous

pourrez, car jamais nous n’eusmes tant besoin des graces de Dieu (sans

lesquelles nous ne pouvons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes

Dieu vous en sçaura gré.

Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres qui ont

esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris par Monsieur du

Manoir.

Monsieur du Manoir[171] (qui est un des Capitaines desquels il est parlé

en la lettre precedente qu’ils trouverent en ce pays-là avec le

Capitaine Gerard) estant revenu en France ces jours derniers, et leur

ayant luy mesme apporté la susdite lettre avec plusieurs autres

(quelques unes desquelles nous avons bien voulu mettre icy, à ce que les

merveilleuses œuvres de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne soyent

ensevelies dans le tombeau d’oubly: ains qu’elle soient mises au jour à

ce que les hommes ayent sujet de loüer la sagesse, providence et bonté

du Createur), leur a dit de bouche plusieurs particularitez de leurs

Peres, qui ne sont pas contenuës dans la susdite lettre, ny dedans les

suivantes. Il dit donc que les Peres estans arrivez en ce pays. Ils

commencerent à planter leur pavillon faisant une maniere de Chapelle

pour y dire la Messe, et quelques petites cellules pour se loger, à quoy

faire ces pauvres Sauvages leur aidoyent eux mêmes avec des toilles et

rameaux d’arbres. Ce qu’estant achevé, un jour comme un Pere disoit la

Messe, voicy venir un de ces Sauvages des plus anciens (qu’ils tiennent

comme leurs gouverneurs, les honorant, et respectant à cause de la

vieillesse) lequel en amena trente autres avec luy pour entendre la

Messe, ce qu’ils firent, et ce avec un grandissime estonnement et

admiration voyant tant de si belles ceremonies, et de si beaux ornements

qu’ils n’avoyent accoustumé de voir (car ils vont tous nuds tant hommes

que femmes). Or quand le Prestre approcha de la consecration comme vers

l’offertoire, ils tirerent un rideau qui estoit entre le Prestre et le

peuple, de sorte que ces pauvres gens ne pouvoient plus voir le Prestre,

ny ce qu’il faisoit la derriere, ce qui les scandaliza fort de ce que

l’on leur avoit faict un tel affront, qui fut cause qu’apres la Messe

ils allerent trouver les Peres, leur demandant la cause pourquoy ils

leur avoient ainsi faict cest affront, à quoy les Peres respondirent:

que ce qu’ils en avoient faict, n’estoit pas pour les braver mais que

c’estoit pour ce qu’ils estoient encore Payens, et que par consequent

ils ne pouvoient pas celebrer la Messe en leur presence, leur estant

ainsi enjoint de l’Eglise, ce qu’entendant s’appaiserent, et se

rendirent fort capables: puis s’en retournerent racontant le tout à

leurs femmes, lesquelles desireuses de voir ces grands Prophetes de Dieu

et de Ioupan, s’assemblerent grand nombre pour les venir voir: mais les

Peres ne leur voulant ouvrir la porte de leur petite cabane, à cause

qu’elles estoient toutes nuës, elles n’eurent pas la patience du second

refus: car rompant la porte (qui n’estoit pas difficile à rompre) elles

entrerent dedans, et regardans et contemplans ces Prophetes, elles ne se

pouvoient souler de les regarder, y estans toutesfois un peu trop

long-temps, les Peres les prierent de se retirer, ce qu’elles firent.

Apres ceste visite ces Anciens vieillards desquels nous avons parlé,

s’assemblerent grande multitude pour adviser entre eux quel present ils

devoient faire à ces Prophetes en signe de bienvueillance, et de

resjouissance de leur arrivée. Il voulurent finalement qu’attendu qu’ils

couchoient sur la dure, qu’il leur failloit faire present d’un mattelas

de cotton pour chacun (car le cotton croît en ce pays) avec chacun une

des plus belles filles, qui est un des plus grands presens qu’ils ayent

accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre mattelas, et amené quatre

belles filles, ils les offrirent aux Peres: Mais les bons Peres se riant

de cela: ils accepterent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant

leur filles avec un remerciement. Ce qui estonna fort ces Sauvages,

disant les uns aux autres. Quoy? ces Prophetes-cy ne sont-ils pas hommes

comme nous? Pourquoy donc n’acceptent-ils pas ces filles estant chose

impossible qu’un homme s’en puisse passer? Pourquoy nous font-ils un tel

affront: mais nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce

n’estoit pas qu’ils reprouvassent le mariage, quant il estoit selon les

loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le loüoient, mais que Dieu leur

ayant octroyé des graces plus particulieres qu’aux autres hommes à cause

qu’ils le servent plus perfaictement, ils pouvoyent facilement par le

moyen d’icelles graces se passer de l’usage des femmes. Ce qu’ayant oüy

ces pauvres gens ils demeurerent tous estonnez, et comme hors d’eux

mesmes admirant la saincteté de ces Prophetes, et de la en avant ils les

ont eu en plus grande veneration, s’estimans bien-heureux de leur donner

leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent en nôtre saincte

foy; ainsi qu’il se pourra voir par la lettre suivante, que lesdits

Peres ont escrit à un honnorable marchant de Roüen nommé Monsieur

Fermanet, qui est un de leurs grands bienfaicteurs, laquelle nous avons

bien voulu mettre icy à ce que l’on voye que nous n’y mettons rien du

nostre, ains purement et simplement, le mettons selon que nous l’avons

leu és lettres, et entendu de personnes dignes de foy, qui les ont

veuës, nous mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans icelle des

particularitez qui ne sont point aux autres. La lettre est celle qui

suit.

Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614 · 第 24 / 29 题