Baptesme.
2. _Asé seuvap aua reou assou yendu Karaiue non._
Recevras de la Saincte huyle au front par la main de l’Evesque.
3. _Asè-reon yanondé Toupan rare._
Devant mourir recevras le corps de Dieu.
4. _Asè-reon yanondé yendu Karaiue rare._
Avant mourir tu recevras l’huyle sacree.
5. _Oyekoacouue, Oyemonbeou._
La Penitence & Confession.
6. _Oyemo-auare._
L’ordre.
7. _Mendar._
Mariage.
Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de Dieu, des Esprits & de
l’Ame.
Chap. VIII.
Le Psalmiste Royal David au Psalme 101. qui est une priere qu’il composa
pour les pauvres & miserables detenus en anxieté & oppression,
particulierement en infidelité, dict, _Placuerunt servis tuis lapides
ejus, & terræ ejus miserebuntur._ Les pierres de Syon ont pleu à tes
serviteurs, & pour cette cause ils donneront la misericorde à la terre.
Sainct Hierosme tourne ces paroles en cette sorte: _Quia placitos
fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverem ejus miserabilem_: Tes
serviteurs ont rendu agreables ses pierres à ta Majesté, voire jusqu’à
la poudre miserable. Appliquons ces paroles à nostre subject, laissant à
part tous les autres Mysteres enveloppez sous icelles & disons, que
_Placuerunt servis tuis lapides ejus_: Nous avons trouvé ces pauvres
Sauvages & Barbares en nostre premiere Mission des pierres bien propres
pour edifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, & avons
donné par nostre ministere à quelque poignee de sable & d’arene la
misericorde Divine: J’entends le Baptesme, à quelque nombre de petits
enfans, de moribonds, & adults, qui ne sont certainement que trois
grains de sable, au parangon de l’estenduë & profondeur des sables de la
mer, c’est à dire, en comparaison de la quantité & multitude des Nations
immenses en peuple au voisinage de _Maragnan_.
Disons apres, avecques Sainct Hierosme, _quia placitos fecerunt servi
tui lapides ejus, & pulverum ejus miserabilem_, que nous avons faict
voir à toute la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels,
soient temporels, pour la descharge de nos consciences, qu’il plaist à
Dieu de reveiller ces Barbares du profond sommeil d’une mescroyance, ou
si voulez, qu’il plaist à Dieu de faire ardre & brusler la petite
estincelle de feu de lumiere naturelle, qui s’est tousjours gardee
depuis le naufrage universel du Deluge en ces Nations, soubs les cendres
de mille superstitions.
Cette estincelle de feu cachee soubs les cendres parmy ces peuples
Sauvages, est la croyance naturelle qu’ils ont tousjours euë de Dieu,
des Esprits, & de l’Immortalité de l’Ame. Quant à la croyance de Dieu,
il est impossible, naturellement parlant, qu’il se trouve une Nation
tant lourde, stupide, & brutale soit-elle, qu’elle ne recognoisse
universellement une souveraine Majesté: Car comme dict Lactance Firmian,
en ses divines Institutions, livre premier, Chapitre second, _Nemo est
enim tam rudis, tam feris moribus, qui non oculos suos in Cœlis tollens,
&c._, Il n’y a homme si rude, ny si brutal, qu’élevant les yeux au Ciel,
encore qu’il ne puisse comprendre que c’est que Dieu, & que sa
providence, nonobstant qu’il ne collige de la grandeur & estenduë des
Cieux, du mouvement perpetuel d’iceux, de la disposition, fermeté,
utilité & beauté de ces voutes azurees, qu’il y a un souverain Recteur
qui conduict le tout en cadence. Et Boece livre 4. de la Consolation des
Sages, Prose 6. _Omnium generatio rerum &c._ Que la generation
continuelle des mixtes & la diversité & ordre des formes, qui vestent
une mesme matiere premiere, convainc naturellement & necessairement
qu’il y a un premier Directeur en l’addresse uniforme de tant de
contraires formes, pour perfectionner ce monde universel. Et Seneque en
l’Epistre 92 à son amy Lucile: _Quis dubitare potest mi Lucilli, quin
Deorum immortalium munus sit quòd vivimus?_ Qui est celuy, mon amy
Lucille, qui met en doute que sa vie ne soit un don & bien fait des
Dieux Immortels? Et Aristote livre II. des Animaux, apres qu’il a
raconté pleinement leurs perfections, il conclud: _Debemus inspicere
formas & delectari in Artifice qui fecit eas._ Nous devons contempler
les formes des creatures, non pour nous y arrester, ains passer d’elles
à celuy qui les a fait, afin de nous y esjoüir. C’est donc chose
asseuree que ces Sauvages ont eu de tout temps la cognoissance d’un
Dieu, mais non de l’Essence, Unité & Trinité, matiere dependante toute
de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque trace & vestige en la
Nature, par lesquelles les hommes en ont peu conjecturer je ne sçay
quoy: ainsi qu’Aristote livre 4. du Ciel & du Monde, apres avoir tourné
& retourné son esprit parmy les perfections de ce monde, a dit: _Nihil
est perfectum nisi Trinitas_. Il n’y a rien de parfait sinon la Trinité.
Ces Sauvages ont de tout temps appellé Dieu du mot _Toupan_, nom qu’ils
donnent au Tonnerre, ainsi que nous voyons ordinairement parmy les
hommes, que quelque beau chef-d’œuvre porte le nom de son Autheur: &
cecy singulierement, pour autant que ces Tonnerres & Esclairs roulans &
esclairans de toutes parts, sur la teste de ces Sauvages
espouvantablement, ils ont apris & recogneu que cela venoit de la
puissante main de celuy qui habite sur les Cieux. Je me suis enquis par
le Truchement des vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce
_Toupan_, Autheur du Tonnerre estoit homme comme nous. Ils me firent
responce que non: parce que si c’estoit un homme comme nous grand
Seigneur pourtant, comment pourroit-il courir si viste, aller de
l’Orient à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme temps il tonne
sur nous, & és 4 parties du monde, & puis il est aussi bien sur vous en
France, comme il est sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il
faudroit qu’un autre homme l’eust faict. Car tout homme vient d’un autre
homme. En apres _Giropari_ est le valet de Dieu, lequel nous ne voyons
point, & tout homme se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le
_Toupan_ soit un homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous que
ce soit? Nous ne sçavons, disoient-ils, Nous croyons seulement qu’il est
partout, & qu’il a fait tout. Nos Barbiers n’ont jamais parlé à luy,
ains seulement ils parlent aux compagnons de _Giropari_. Voilà la
croyance de Dieu, que ces Sauvages ont eu tousjours emprainte
naturellement en leur esprit, sans le recognoistre par aucune sorte de
prieres ou de sacrifices.
Ils ont en apres une croyance naturelle des Esprits tant bons que
mauvais. Ils appellent les bons Esprits ou Anges _Apoïaueué_, & les
mauvais Esprits ou Diables _Ouaioupia_. Je vous reciteray ce que j’ay
appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment que les bons
Esprits leur font venir la pluye en temps oportun, qu’ils ne font tort à
leurs jardins, qu’ils ne les batent & tourmentent point: Ils vont au
Ciel rapporter à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font point de
peur, la nuict, ny dans les bois: ils accompagnent & assistent les
François. A l’oposite, ils tiennent que les mauvais Esprits ou Diables
sont sous la puissance de _Giropari_, lequel estoit valet de Dieu, &
pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne voulut plus le voir ny les
siens, & qu’il hait les hommes, & ne vaut rien: que c’est luy qui
empesche les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre contre
leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur: qu’ordinairement il
habite dans les villages delaissez, & specialement és lieux où ont esté
enterrez les Corps de leurs Parents: Et mesme j’ay ouy dire à quelques
Indiens, que pensans aller cueillir des _Acaious_ en certains villages
delaissez, _Giropary_ sortit du village avec une voix espouventable, &
battit quelques-uns de leur compagnie fort bien.
Ils disent aussi que _Giropary_, & les siens, ont certains animaux qui
ne se voyent jamais, & ne marchent que de nuict, rendans une voix
horrible, & qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une infinité
de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & pourtant les appellent _Soo
Giropary_, l’animal de _Giropary_, & tiennent que ces animaux servent
tantost d’hommes, tantost de femmes aux Diables: ce que nous appellons
par deçà _Succubes & Incubes_, & les Sauvages _Kougnan Giropary_ le
femme du Diable, _Aua Giropary_, l’homme du Diable. Il y a aussi de
certains oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, mais une plainte
moleste & facheuse à ouyr, fuyards & ne sortent des bois, appelez par
les Indiens, _Ouyra Giropary_, les oyseaux du Diable[154], & disent que
les Diables couvent avec eux: qu’ils ne font qu’un œuf en une place,
puis un autre en un autre: que c’est le Diable qui les couvre: qu’ils ne
mangent que de la terre: Sur quoy je ne tairay ma curiosité. Je me
resolus d’experimenter la verité de tout cecy: d’autant que fort souvent
ces bestes nocturnes venoient autour de nostre loge de sainct François
crier hideusement, & ce au temps que les nuicts estoient sombres &
noires: je me tins prest, pour courir hastivement avec d’autres
François, au lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions
conjecturer à l’ouye: mais jamais nous ne peusmes rien voir, mesme nous
les entendions crier aussi tost, à plus d’un grand quart de lieuë de là.
Quelques François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats huans: mais
cela est impossible, veu le son & le bruict, & la grosseur d’iceluy que
ceste beste rend. D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des
_Vaches braves_: mais les Sauvages le nient, & la commune opinion des
Sauvages est que c’est une sorte de bestes puantes, plus grandes qu’un
Regnard.
J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux de _Giropary_, & à
cet effect, je m’avancé doucement, où la conjecture de mon ouye me
portoit, à la voix melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres
remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir de bonne heure me
cacher dans le bois pres du dit lieu, & ne fus point trompé pour ceste
fois: car incontinent que la nuict eut couvert la terre, voicy que ce
vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, s’acroupissant dans le
sable, & commença à entonner son chant hideux, chose que je ne peux
supporter, mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il estoit
accroupy, & ne trouvay rien: sa forme & grosseur tiroit sur le Chathuant
de deçà, & son plumage gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné du
sens commun; car nous lisons és Histoires, & en divers Autheurs, la
conjonction qu’ont les Diables avec les animaux hideux & immondes, &
c’est luy qui dés le commencement du Monde, se couvrit du corps du
Serpent chevelu, pour tromper nos premiers Parents. Et la saincte
Escriture luy attribue la forme des plus furieux, monstrueux & horribles
animaux d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face de la terre.
Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis qu’elle informe le
corps, ils appellent _An_, & aussi tost qu’elle a laissé le corps pour
s’en aller en son lieu destiné, ils la nomment _Angoüere_. Il est bien
vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes vertueuses, qui ayent
l’Ame immortelle, à ce que j’ay peu comprendre par divers discours &
enquestes que j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses doivent
estre mises au nombre des hommes, desquels tous en general, les Ames
sont immortelles apres la mort: Pour les autres femmes ils en doutent.
Semblablement ils croyent naturellement que les Ames des meschans vont
avec _Giropary_, & que ce sont elles qui les tourmentent avec le mesme
Diable, & demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont
enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent qu’elles vont en un
lieu de repos, où elles dansent à tousjours sans manquer de chose aucune
qui leur soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, touchant
ces trois points de leur croyance naturelle de Dieu, des Esprits & des
Ames, & ce par une soigneuse recherche entre les discours ordinaires,
que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de Sauvages.
Des Principaux moyens, par lesquels le Diable a retenu ces pauvres
Indiens un si long-temps dans ses cadenes.
Chap. IX.
Adonibesec, est un des plus grands Tyrans qui furent jamais, avoit
vaincu & subjugué soixante & dix Roys, ausquels il fit couper les doigts
des mains, & les orteils des pieds, & toutes les fois qu’il vouloit
manger, il les faisoit venir soubs sa table comme chiens pour ronger les
os qu’il leur jettoit & manger quelques morceaux de pain qu’il leur
faisoit donner là dessouz, ne vivans d’autre chose: parce que le diner
achevé, on les remenoit à la cadene. Ce Tyran representoit le naturel du
Diable, lequel il a tousjours exercé vers les Nations qu’il s’est rendu
subjectes par l’infidelité, les tenant ferme à la cadene, ne leur
permettant autres vivres que ses restes, leur ayant tranché tous les
moyens de fuir & d’operer, pervertissant ou effaçant les marques que
Dieu a imprimees naturellement és hommes, par lesquelles ils pouvoient
se disposer à incliner Dieu d’avoir pitié d’eux, qui est la chose que le
Diable redoute surtout & est aisé de le voir en nos Sauvages, lesquels
sont demeurez un si long temps sans aucune cognoissance du souverain
Dieu, retenus dans ses chenes infernales par les abus & corruptions que
le Diable a contractez en eux.
C’est pourquoy Sainct Paul representoit les ruzes & finesses de Sathan à
ses
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(Lacune d’une feuille.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
ste raison avions nous occasion d’admirer la forme & la façon de faire
des _Pagis_ ou Barbiers, qui tiennent parmy les Sauvages le rang de
Mediateurs entre les esprits & le reste du peuple, & sont ceux qui ont
plus grande authorité aquise par leurs fraudes, subtilitez & abus, & ont
detenu ces gens plus fortement soubs le Royaume de l’ennemy de salut,
selon ce qui est escrit aux Proverbes vingt neuf. _Princeps qui libenter
audit verba mendacii, omnes ministros habet impios_: Le Prince, qui
volontiers preste l’oreille au mensonge, est servi d’officiers impies &
meschans. Laissant à part l’explication literale de ce passage, nous
l’appliquerons à nostre subject, disant que ce Prince, qui tend les
oreilles au mensonge, ou pour mieux dire, qui est le Pere de mensonge,
c’est le Diable ennemy de verité: ses officiers sont ceux qui abusent le
peuple par leur inventions, subtilitez & enchantemens procedez de
l’instigation des Demons tels que sont les Sorciers Bresiliens. Et ce
pendant se conservent en cette authorité, sans se controoller les uns
les autres, quoy qu’en verité ils sçavent bien les tromperies qu’ils
usent tous à l’endroict de leurs compatriotes.
Ces Sorciers n’ont point de maistre, mais deviennent tels que la portee
de leur esprit les favorise: de sorte que ceux qui ont le plus bel
esprit deviennent les plus habiles. Beaucoup commencent à aprendre ce
mestier, invitez par l’honneur & le lucre, qu’ils voyent estre rendu aux
experts de la Barberie, mais peu arrivent à la perfection. Vous ne
trouverez gueres de villages, desquels les Principaux & Anciens ne
facent profession d’en sçavoir quelque chose. Les Novices de cet art,
s’estudient à bien se vanter, & dire des merveilles d’eux: & faire
quelque petite subtilité devant leurs semblables, pour obtenir le bruit
de vacquer à ce mestier. Leur advencement se faict par quelque accident
& cas fortuit: comme s’ils predisoient la pluye avant qu’elle parust, &
qu’elle survint incontinent apres: S’ils avoient soufflé quelque malade,
& par fortune revint en santé, seroit un signalé moyen, pour estre bien
tost respecté & honoré comme Barbier tres-expert. Par exemple, sans
comparaison, si la fortune en voulait tant par deçà à quelque nouveau
Medecin & Chirurgien qu’un malade desesperé, & une playe tres-griefve
recouvrast guerison, non pas tant pour l’industrie du Medecin nouveau,
ou Chirurgien: ains par le bon naturel avec le concours des unguents
communs, il n’y a point de doute que telle guerison seroit attribuee à
la science & experience des Curateurs, d’où ils prendroient occasion de
faire voler leur renommee parmy les bonnes villes, & seroient receus de
là en avant honorablement aux bonnes maisons. Chose pareille se trouve
dans le Bresil en ces nouveaux Sorciers, lors que la santé du malade
s’est ensuyvie apres leur soufflement. N’ayez peur que cecy demeure
caché dans la loge du patient: Car aussi tost vous verrez trotter ce
Barberot de village en village, raconter ses hauts faits, y adjoustant
trois fois autant qu’il n’en a fait.
Le Diable, esprit superbe ne se communique pas indifferemment à tous les
Barbiers: mais il choisit les plus beaux esprits d’entre iceux, & lors
il mesle ses inventions avec leurs subtilitez. Prenez exemple par deçà.
Vous ne voyez pas que les Diables facent de grandes operations ny
communications aux petits Sorciers: Ils se contentent de leur donner de
la malice au poids & talent de leur esprit. Mais si d’aventure ils
rencontrent quelque bel esprit, ils luy font largement part de leurs
damnables & perverses sciences, tels que sont ordinairement les
Necromanciens, Judiciaires, & Magiciens: Ainsi en est-il des Sorciers de
par delà. Vous en trouvez de bien petits, & n’en faict-on pas grand
estat, & si on ne les craint gueres, & leur métier ne leur vaut
beaucoup. Il y en a d’autres un petit plus sçavans & mediocres, entre
les petits & les grands: Et ceux là d’ordinaire levent leur boutique en
chaque village qu’ils s’attribuent, ainsi que leur cartier designé,
solicitans les habitans du lieu: ayans soin des danses & d’autres choses
qui dépendent de leur office. Si un autre, égal à eux, venoit sur leur
Province, ils n’en seroient pas contens; Mais quand un plus grand qu’eux
est invité, il faut qu’ils ayent patience.
Plus ils parviennent & augmentent en notice d’abus, plus vous les voyez
monstrer une gravité exterieure, & parlent peu, aymans la solitude, &
évitent le plus qu’ils peuvent les compagnies, d’où ils acquierent plus
d’honneur & respect, sont les plus prisez apres les Principaux, voire
les Principaux leur parlent avec reverence, telle qu’elle est en usage
en ces pays là, & personne ne les fasche. Et pour se conserver en tel
honneur, ils dressent leurs Loges à part, esloignez de voisins. Ce rusé
Demon leur apprend ce que la discipline Religieuse observe, à sçavoir,
pour conserver l’esprit de Dieu, rendre son ame capable des visites &
consolations d’iceluy, il faut aymer la solitude, & se retirer en
icelle, fuyant soigneusement le plus qu’il est possible, la compagnie
des hommes: d’où non seulement vous acquerez les faveurs spirituelles,
mais aussi l’honneur & le respect de ceux que vous fuyez: Car la
complexion des hommes est semblable à celle de l’honneur & de l’umbre:
Si vous courez apres ils fuyront devant vous: si vous les fuyez, ils
courront apres vous. Tels sont les hommes: Rendez vous communicable avec
eux, c’est d’où ils prendront occasion de vous mespriser, fuyez-les, ils
vous respecteront.
Semblablement ce vieux Docteur de malice enseigne les principaux de ses
disciples à eviter le commun, se rendre songeards & melancoliques,
bander leur cervelle à nouvelles inventions & fantaisies, demeurer seuls
avec leurs familles, pour estre plus capables de communiquer à leur
entendement les moyens, par lesquels il veut amuser ces peuples en leur
ignorance & superstition, s’esjouissant de voir tant de Nations tomber
en sa cordele. Ce n’est pas du jourd’huy, ny en cette seule nation,
qu’il va contrefaisant les exercices de la vraye Religion, mais de tout
temps & en tout lieu: car il ne peut estre Autheur d’un vray bien, ains
seulement faux imitateur d’iceluy. Et comme les serpens se cachent soubs
la fueille verdoyante pour picquer le faucheur: de mesme il cache son
venin & sa fausse Religion, soubs l’apparence seulement d’une imitation
des œuvres de Dieu.
Pline, & Solinus disent, que le Ceraste, serpent mortifere se couvre de
sable, laissant au dehors les cornes qu’il porte sur la teste, afin
d’inviter les oyseaux à la pasture, lesquelles croyans que ce soit
quelque chose convenable à leur nourriture, s’approchent, mais aussi
tost le galand sort de son embuscade, & se jette dessus.
La Genese compare le Diable à ce serpent, _Cerastes in semita_, le
Ceraste au chemin. Nous le voyons pratiqué en nos Sauvages, nourris &
entretenus à ses amorces de telle façon, qu’il ne seroit pas possible de
le croire, si on ne l’avoit veu: Et pour ce qu’un chacun ne peut pas en
avoir l’experience, je prie le Lecteur de croire ce que je vay luy
raconter.
Ces pauvres Sauvages sont si fols, autour de leurs Sorciers,
specialement des Grands, qu’ils croyent fermement qu’ils peuvent leur
envoyer les maladies, les famines, & les leur oster quand il leur
plaist. Et bien que les mesmes Sorciers sçachent qu’ils sont trompeurs
tous tant qu’ils sont: neantmoins ils croyent, qu’ils ne gueriroient
point eux-mesme, s’ils ne passoient sous les mains d’un autre.
Si quelque François tombe malade par les villages, son Compere, & sa
Commere le prient de vouloir permettre que ces Barbiers le viennent
visiter, souffler de leur bouche & manier de leurs mains. Mais que
diriez vous, si je vous asseurois que plusieurs des Sauvages me venant
visiter, pendant mes maladies, me prioyent fort affectueusement de leur
permettre qu’ils m’amenassent leurs Barbiers, afin de me souffler &
manier, m’asseurans qu’infalliblement j’aurois guerison.
Le grand _Thion_ tombé malade[122] aussi tost qu’il fut venu de _Miary_
au Fort Sainct Loüis, estima, & le croyoit pour certain, que sa maladie
procedoit de la menace du grand Barbier de son pays, lequel vouloit
destourner & empescher ces peuples _Miarigois_ de venir dans l’Isle, &
ne laissa d’en persuader plusieurs à demeurer avec luy dans les forests
de _Miary_: Il avoit menacé _Thion_ qu’il le feroit mourir si tost qu’il
seroit arrivé à _Maragnan_: ce qui n’advint pas pourtant: Car apres le
cours d’une fievre assez violente, il recouvrit sa santé: Neantmoins
pendant sa maladie il s’attendoit de mourir, quelque remonstrance que
nous luy peussions faire, qu’il ne faloit aucunement adjouster foy à ces
Sorciers.
Si ces petits & mediocres Barbiers ont de l’authorité entre les leurs,
beaucoup plus en ont ceux qui proprement sont appellez _Pagy-Ouassou_,
grands Barbiers[155]: car ceux-là sont comme les Souverains d’une
Province, crains & redoutez grandement, & sont parvenus à telle
authorité par beaucoup de subtilitez: Et pour l’ordinaire ils ont au
moins une communication tacite avec le Diable. La part où ils se portent
les peuples les suyvent: ils sont graves, & ne communiquent aisement
avecques les leur, sont bien suivis quand ils vont quelque part, & ont
quantité de femmes: les marchandises ne leur manquent point: leurs
semblables se trouvent bien-heureux de leur faire des presens: & en un
tour de Barberie ils despoüilleroient leurs compatriotes des meilleures
hardes qu’ils pourroient avoir en leurs coffres. Ils se gardent bien de
descouvrir leurs subtilitez devant les Sauvages: & en effect, ils se
mocquent d’eux, ainsi que quelques uns d’entr’eux m’ont rapporté, des
façons desquels ils usoient pour amuser les peuples: Ce que je diray une
autre fois en son lieu.
_Iapy-Ouassou_ & le grand Barbier de _Tapouïtapere_ eurent quelque dépit
& defi l’un avecques l’autre; le grand Barbier luy manda, s’il ne se
souvenoit plus, qu’il luy avoit autrefois envoyé les maladies dont il
pensa mourir, n’eust esté qu’il l’envoya prier de les retirer, & si à
present il ne le craignoit plus? Ce discours fit caler le voile à
_Iapy-Ouassou_, & se tenir heureux d’avoir son amitié. Cela venoit d’une
femme retenue par force. Mais l’histoire du sujet, pourquoy ce Grand
Barbier parloit ainsi à _Iapy-Ouassou_, merite bien d’estre racontee,
pour ce qu’elle touche nostre matiere.
Le grand Barbier de _Tapouïtapere_ avoit acquis dans sa Province & sur
ses voisins le bruict & authorité d’un parfaict Enchanteur, qui envoyoit
à qui bon luy sembloit les maladies, & la mort; & à l’oposite guerissoit
& remettoit en santé ceux qu’il luy plaisoit. Pour ceste cause il obtint
le degré de souverain Principal en son pays, & manioit à son plaisir
tous les habitans de sa Province: _Iapy-Ouassou_ cependant se mocquoit &
gaboit de tout cela: l’autre le sceut, qui luy fit dire, que dans peu de
temps, il esprouveroit en luy-mesme, s’il n’avoit aucune puissance de
faire mal ou bien, à qui il voudroit: _Iapy-Ouassou_ mesprisa tout cela:
nonobstant la fortune voulut qu’il tomba malade naturellement:
neantmoins voilà qu’il se met en fantasie que sa maladie provenoit du
grand Barbier de _Tapoüitapere_, encore qu’il y ait la mer à passer
entre l’une & l’autre Province, & la force de l’imagination redouble sa
maladie de telle sorte, qu’on le jugeoit à la mort. Tous les Barbiers &
Barberots de l’Isle le viennent visiter, & pas un ne luy peut apporter
santé: Enfin il fut contraint de choisir des plus belles marchandises
qu’il avoit, & les envoyer bien humblement à ce Barbier, le suppliant
par les Messagers qui estoient de ses parents qu’il commandast à la
maladie de le quitter. Le Barbier prenant les marchandises, luy envoya
je ne sçay quel fatras à manger, l’asseurant qu’il seroit bien tost
guery. _Iapy-Ouassou_ le creut, & commença peu à peu à se bien porter,
redoutant desormais le Barbier, lequel devant ses plus familiers se
moquoit de luy, & s’authorisoit par dessus luy.
Or comment se peut-il faire, me direz vous, que les maladies s’engregent
& s’en aillent par la forte imagination & vive apprehension qu’ont ces
Sauvages des menaces de leurs Barbiers, ou des faveurs d’iceux: c’est
une matiere de medecins: neantmoins je satisferay à la demande par les
exemples ordinaires des _Ypocondriaques_, ou maladies d’imagination:
lesquels encore qu’ils soient tres-sains, & leurs parties interieures
fort entieres, neantmoins persuadez en leur fantaisie, vous les voyez
debiles & miserables, les uns s’imaginans une maladie, les autres une
autre: Et pour finir ce discours, vous noterez que les uns sont estimez
grands Barbiers pour faire du mal: les autres recogneuz grands Barbiers
pour faire du bien.
Comment le Diable parle aux Sorciers du Bresil, leurs fauses propheties,
Idoles & sacrifices.
Chap. XI.
Sainct Augustin montre que le Diable esmeu de sa superbe, a voulu estre
servy comme Dieu, imitant fausement en tout & partout la façon de faire
de Dieu specialement en ses Oracles: _Diabolus est Angelus per superbiam
separatus à Deo, qui in veritate non stetit, & doctor mendacii, &c._ Le
Diable est un Ange separé par sa superbe de Dieu, qui n’a point voulu
demeurer ferme en la verité, ains s’est faict docteur de mensonge.
Voyant que Dieu parloit à ses Prophetes jadis en diverses façons, & à
son peuple entre les deux figures des Cherubins posez sur l’Arche
d’Alliance, il a voulu semblablement en toutes aages avoir ses faux
Prophetes, avec lesquels ils communiquoit ses mal-heureux desseins, &
ses faux Oracles rendus d’entre diverses figures, par une secrette
operation des Demons habitans en ces lieux: tantost souz la figure d’un
Serpent, tantost d’un Toreau, d’un Hibou, d’une Corneille, d’une
Pyramide, d’une Statuë, & ainsi des autres. Ses faux Prophetes
devinoient les choses à venir, non par esprit Prophetique: car le Diable
ne le peut, ains seulement par une experience qu’il a de longue main:
jouxte laquelle la subtilité de son esprit va presageant les choses
futures, selon la disposition qu’il voit és hommes & en leurs affaires:
ainsi que le dit fort bien Isidore: _Dæmones triplici acumine
præscientiæ vigent, scilicet, sublimitate naturæ, experientia temporum,
revelatione superiorum potestatum_: Les Demons sont doüez de trois
subtilitez, à prevoir les choses futures, sçavoir est, de la sublimité
de leur nature, de l’experience des temps, & de la revelation des
puissances superieures. Laissant à part l’experience si ancienne de ses
deportemens parmy la Gentilité, je veux vous faire voir ce que j’ay
appris de veritable: Comment le Diable a tousjours trompé & trompe
encore pour le jourd’huy ces pauvres Sauvages par ses Oracles &
predictions.
Le Barbier, duquel j’ay parlé cy dessus, retiré dans les plaines de
_Miary_, avoit des Diables familiers souz la figure de petits Oyseaux
noirs, lesquels l’advertissoient des choses qu’il devoit faire, &
d’autres qui se passoient soit en l’Isle, soit en autre lieu. Au temps
qu’il vouloit venir à _Maragnan_, il luy fut revelé & dit par ces
Oyseaux un jour se promenant dans les jardins, que bien tost les
_Tapouïs_ viendroient, lesquels raviroient son _Mil_ & ses racines, mais
qu’il ne luy arriveroit ny aux siens aucun mal, chose qui advint: Car
les _Tapouïs_ estant venus secrettement pour le surprendre: ayans
entendu un grand bruict dans les loges du Barbier, ils n’oserent donner
dessus, craignans qu’il n’y eust nombre d’hommes, mais se contenterent
seulement de faire leurs charges de _Mil_ & de racines, puis s’en
allerent. Ces mesmes petits Oyseaux, ou les Diables, soubs leur figure
commanderent à ce Barbier d’aller en l’Isle de _Maragnan_ faire ses
barberies, & inviter ceux qui voudroient quiter l’Isle à venir en son
habitation, luy enchargeant d’aller droict prendre terre au havre de
_Taperoussou_, c’est-à-dire, le village des grosses bestes, qui est en
un bout de _Maragnan_, & luy deffendans d’approcher entierement du lieu
où habitoient les Peres: ce qu’il fit de poinct en point: car jamais il
ne nous fut posible, quelque asseurance que nous luy peussions donner de
venir nous voir, & disoit que ses esprits nous craignoient, & s’il leur
desobeyssoit, ses jardins demeureroient à faire, n’y travailleroient
plus & il perdroit son authorité entre ses semblables. Que ses esprits
luy avoient conseillé de se retirer de _Maragnan_, avant que nous y
fussions arrivez, afin de vivre avec luy doucement comme ils avoient
faict jusqu’à ce jour: Tels & semblables discours tenoit-il aux habitans
de _Taperoussou_, une partie desquels adjoustoit foy à ce qu’il
racontoit: Et pour ceste occasion, plusieurs femmes se jettoient sur ses
genoux, avec larmes & grands cris, le prians de ne point sortir de leur
contree, & ne dresser son chemin vers _Yuiret_ où nous estions,
specialement puis que les esprits le luy avoient defendu, autrement il
luy arriveroit du mal. Considerez, Lecteur, la mauvaitié, & la crainte
de ces Demons, mauvaitié à empescher, tant qu’il leur est possible, que
les hommes ne viennent à la lumiere de la verité, ains persistent soubs
l’obscurité des tenebres de l’infidelité. C’est le propre de la malice
de fuir la clarté, de peur que ses mauvaises œuvres ne soient
manifestees, & par ainsi son authorité aneantie. La crainte, qu’ils ont
des serviteurs de Dieu, la presence desquels ils ne peuvent non plus
soustenir, que le hibou peut supporter les vifs rayons du Soleil, & les
Crapaux la fleur & odeur de la vigne, monstre combien grande est la
puissance que Dieu a donnee à son Eglise sur les Potentats de l’Enfer:
Poursuivons.
Deux Barbiers Principaux gouvernoient les deux Nations des _Tabaiares_
ennemies l’une de l’autre, lesquels Barbiers nourrissoient leurs peuples
en abus & communiquoient souvent avec les Diables souz diverses formes
d’oyseaux. Celuy du costé de _Thion_ meschant & mal-heureux (qui n’a
jamais voulu venir en l’Isle, ains detournoit, tant qu’il pouvoit, ses
semblables d’y venir) nourrissoit une Chauve-soury dans sa loge, qu’ils
appellent _Endura_, laquelle parloit à luy d’une voix humaine en
_Topinambos_, & si haut quelquefois qu’on la pouvoit entendre à six pas
de la loge, non distinctement, ains confusement & d’un son enfantin: Le
Sauvage luy respondoit demeurant seul en sa loge: car quand il
s’appercevoit qu’elle vouloit parler à luy, il faisoit sortir ses gens.
Pendant que nos gens furent là, pour faire apprester les Sauvages à
passer de leur pays en l’Isle, la curiosité esmeut quelques François,
qui avoient ouy dire des merveilles de ce Sorcier, de prier leurs
comperes, que quand ils recognoistroient le colloque d’entre le Barbier
& la Chauve-soury, il les en advertissent ce qu’ils firent: Et ainsi
s’approchans doucement & finement de la demeure de l’Enchanteur, ils
entendirent librement la voix de l’un & de l’autre, & voulans se joindre
plus pres, en intention de pouvoir distinguer les mots de leur
pourparler, ils furent descouverts par le Sorcier, la Chauve-soury se
retirant: lors ce Barbier les appella sans se fascher, & les fit entrer
chez luy, leur demandant ce qu’ils vouloient, & pourquoy ils estoient la
escoutans? Les François luy respondirent, qu’ils avoient esté informez
par les Sauvages ses semblables qu’il avoit une visible & familiere
communication avec _Giropary_, & qu’ils desiroient d’en experimenter
quelque chose, & c’estoit l’occasion pourquoy ils s’estoient ainsi
approchez, & qu’ils avoient bien entendu & remarqué deux voix, la
sienne, & une autre plus douce & claire. Il est vray, dit-il, je parlois
maintenant à ma chauve-soury, laquelle m’est venuë dire des merveilles &
de grandes nouvelles: car elle m’a dit qu’il y avoit guerre en France, &
que les _Caraibes_ de _Maragnan_ n’estoient pas où ils pensoient: que je
ne m’estonnasse de rien, & que je demeurasse ferme avec elle dans ce
pays, sans aller avec mes compatriotes en l’Isle: d’autant que nous n’y
demeurerions pas longtemps, pource que les François s’en retourneroient
en leur pays: Elle m’a dict aussi qu’il y en a plusieurs de
_Tapouïtapere_ qui sont fuis dans les bois. Ayant dict cecy, les
François luy demanderent, comment il nourrissoit & entretenoit ceste
Chauve-Soury? Il respondit que son Esprit un jour, pendant qu’il estoit
seul, luy dict, qu’il vouloit desormais parler à luy sous la forme de ce
hideux Oyseau, & pourtant qu’il luy fist une petite demeure en sa loge,
ou il viendroit coucher & prendre son repos, & mangeroit de toutes les
viandes dont luy-mesme mangeoit, & quand il voudroit parler à luy, qu’il
l’escouteroit & luy respondroit. Que cét Esprit aussi, quand il auroit
envie de luy communiquer quelque chose de nouveau, l’appelleroit par son
nom, & parleroit à luy dans la loge ou dans les bois, où il commanda au
Barbier de luy faire une niche, dans laquelle il se retireroit &
parleroit à luy tousjours sous la figure d’une Chauve-Soury: voilà dict
le sorcier, le lieu où elle se tient, montrant un des coins de sa loge,
où estoit la niche accommodee de Palmes: là, adjousta-il, elle vient,
converse avec moy, nous discourons ensemble, & mange ce que je luy
donne.
Je ne puis passer cecy que je ne remarque beaucoup de particularitez: la
1. Pourquoy le Diable a pris plustost ceste forme de Chauve Soury que
d’un autre Oyseau. 2. comment le Diable contrefait la parole humaine. 3.
de la verité de ces nouvelles de France: & comment se peut faire que le
Diable sçache tout ce qui se passe au monde. 4. Pour quelle raison il
usoit de viandes. 5. de la situation du lieu qu’il requeroit pour
discourir avec son Enchanteur.
Pour satisfaire à la 1. difficulté, nous disons que l’axiome des
Philosophes. _Le semblable cherche son semblable_, est tres-veritable
experimenté tant és choses Physiques que surnaturelles: par ainsi le
diable qui par sa superbe est devenu un Esprit immonde, recherche aussi
en la nature pour l’ordinaire les formes plus horribles & immondes qu’il
peut trouver pour se communiquer à ses bons serviteurs & amis. Je sçay
bien ce que dict S. Paul. _Ipse enim Sathanas transfigurat se in Angelum
lucis_, que Sathan rusé Cameleon, pour seduire les simples prend la
forme d’un Ange de lumiere, c’est à dire, se revest de belles figures ou
tient des discours en apparence fort bons, mais c’est afin de mieux
joüer son jeu. Par ainsi les belles formes de femmes, & filles qu’il
prend pour attirer à soy les luxurieux, cela ne vient d’autre principe
que du desir de tirer apres luy chacun selon son inclination. Et pour ce
subject, dict S. Thomas que le Diable naturellement ne peut hayr les
Anges bien heureux, pource qu’il communique avec eux en la nature: Mais
quant à la difference de la justice qui est és Anges, & de l’injustice
qui est és Diables, il leur est impossible de les aymer. Je tire de
ceste conclusion deux inclinations qu’ont les Demons: l’une naturelle,
par laquelle ils ayment les choses belles ou au moins ne les peuvent
hayr: l’autre procede de la coulpe & de la superbe: par laquelle ils
ayment & recherchent les choses sales & abominables, & ne peuvent
autrement, à cause qu’ils sont confirmez en ce bouleversement d’apetit,
la coulpe demeurant la maistresse de la nature. Et ainsi disons nous
vulguairement que le Diable a horreur des turpitudes & meschancetez
qu’il faict faire aux hommes par ses instigations: vous entendrez cecy
suivant la distinction de la nature & de la coulpe qui est au Diable.
Voicy donc une des premieres causes pour laquelle ce cruel Behemot prend
la figure de Chauve-Soury: à laquelle j’en adjouste une autre tiree
d’une proprieté peculiere aux Chauve-Sourys de pardelà: C’est que ces
vilains Oyseaux nocturnes, beaucoup plus horribles & grands que ceux de
pardeçà, viennent trouver les personnes couchees & dormantes en leur
lict[156], & leur arrachent une piece de la chair, puis en succent le
sang en grande quantité, sans que le blessé puisse se reveiller: Car ils
ont ceste autre proprieté de tenir l’homme endormy, pendant qu’ils
succent son sang: & estans saouls le quittent, le sang au reste ne
laissant de tousjours distiller, ce qui rend la personne debile, & par
plusieurs jours a de la peine à marcher. Sathan ne pouvoit mieux choisir
pour representer son naturel & sa cruauté: car il vient de nuict, sous
les tenebres de l’ignorance & infidelité trouver les hommes endormis és
delices de leur chair, & leur arrachent l’inclination naturelle qu’ils
ont vers Dieu, il a beau moyen de succer à son aise le sang instrument
de la vie, les affections & passions de ses captifs, pour les rendre
debiles & impuissans à tout bien, & à rechercher leur salut.
La 2. difficulté est, comment le Diable contrefait la voix humaine: veu
qu’il n’a ny organes ny langue pour ce faire: ains sa parole n’est autre
que la manifestation de son desir & volonté, lors qu’il parle aux autres
Diables ses compagnons, & aux hommes par les impressions fantastiques
qu’il estend à la veuë de l’imagination: Neantmoins la saincte Escriture
nous aprend qu’il s’est servi de la langue du serpent pour seduire
nostre premiere Mere: Dieu le permettant ainsi; car il ne peut rien en
la creature tant il est foible & indigent, sans la permission de Dieu: &
avec cette permission il peut former un corps en l’air, & articuler ses
affections & desirs sous telle langue qu’il luy plaist. Nous le voyons
és possedez, par lesquels il discourt de plusieurs langues inconnuës. Je
laisse là mille autres façons avec lesquelles il faict voir aux
Enchanteurs ce qu’ils desirent de luy: car cela n’est à nostre propos.
Nous avons remarqué tiercement les nouvelles qu’il donna des troubles
qui estoient en France, à sçavoir, de cette levée de gens-d’armes
derniere passée: & comment cela se peut faire. Je diray avec S.
Augustin, que les Demons surpassent en legereté tout autant qu’il y a de
corps en la machine de ce monde, & qu’il n’y a rien de corporel qui
puisse s’esgaler à leur vitesse. En 24. heures le premier mobile fait
cette grande course tout autour des voutes inferieures, espace qui
surmonte toute la computation qu’en pourroient faire les Mathemaciens,
tellement qu’en une heure il vous depesche je ne sçay combien de mille
lieuës. Adaptez maintenant cecy à la legereté que peuvent avoir ces
esprits, qu’en peu de momens ils auront fait le tour du monde universel,
& là sçavent & voyent ce qui s’y passe, & de là prennent conjecture de
predire les choses futures: Si les Courriers alloient aussi viste, nous
aurions à chaque heure des nouvelles de tous costez.
Quartement elle usoit des viandes soit que cette Chauve-soury, fut
vraye, de laquelle le Diable se servoit, & pourtant avoit besoin de
nourriture, soit que ce fut seulement une representation exterieure en
l’imaginative, & par consequent n’avoit aucune necessité de viande, pour
vivre: nonobstant ç’a tousjours esté la coustume des Demons de manger &
boire en apparence en la compagnie de leurs tres-chers officiers,
imitant en cecy l’exemple des bons Anges en l’Ancien Testament, lesquels
mangeoient avec les S.S. Personnages tels que furent Abraham, Loth,
Thobie, & autres.
Sinquiesmement, la situation du lieu que cet esprit demandoit à sçavoir
les bois & le creux des arbres, ou quelque encoignure d’une loge
solitaire chose qui fait voir l’inclination aquise de ces esprits
rebelles par leur condamnation de faire leur demeure és lieux obscurs,
deserts tristes & melancholiques, craignans mesme, s’il faut ainsi
parler, la lumiere creée, & la douceur de l’harmonie. Vous le pouvez
voir en la personne de Saül possedé, lequel estoit appaisé par le son de
la harpe de David. Et Asmodee fut lié par l’Ange Raphaël dans le fond du
desert, & Sathan enchainé par l’Ange de l’Apocalypse dans le puys des
Abysmes: Et ce pauvre possedé des legions diaboliques, que Jesus-Christ
delivra, logeoit de nuit & de jour, dans les sepulchres des trepassez.
Mais les Anciens feignoient que Cerberus tiré de l’Enfer à la veuë de ce
beau Soleil ne pouvoit s’empescher de vomir l’Aconite, jusques à ce
qu’il luy fut permis de retourner vistement en ces cavernes tenebreuses.
Cecy soit dit pour le sorcier du vilage du grand _Thion_.
Quant au _Pagy-ouassou_ des vilages de _La farine detrempée_ il advertit
les siens quelques mois auparavant que les François arrivassent là, que
les _Caraybes_ viendroient bien-tost, & leur apporteroient des
marchandises: & faut notter qu’ils ignoroient du tout que les François
fussent en l’Isle de _Maragnan_. A cet advertissement de leur Sorcier
quelques uns se vestirent des chemises & autres hardes qui leur
restoient du temps jadis que les François habitoient avec eux: & ainsi
vestus s’en allerent agacer les villages de _Thion_ à fin de les
espouvanter leur disans, Rendez vous à nous: car nous avons les François
avec nous: voylà les chemises & les hardes qu’ils nous ont données. Ces
paroles intimideront fort _Thion_ & ses gens: & songeoient à fuir, n’eut
esté que les messagers envoyez par les François arriverent, qui les
asseurerent du contraire, & que les François viendroient à eux
aussi-tost qu’on auroit envoyé des embassades en l’Isle. Vous pouvez
voir par cet exemple combien ce rusé Sathan donnoit d’authorité à ces
_Pagys_, leur faisant predire les choses à venir: Mais cette sienne ruse
n’est pas trop grande touchant le point de prediction: par-ce qu’il
voyoit la diligence que les François faisoient à rechercher les Peuples
voisins, & l’envie & resolution qu’ils avoient pris d’aller trouver ces
Nations la part où elles se trouvoient: Partant ce bon valet en advertit
son maistre.
Les Diables usent d’une autre façon de parler & communiquer avec les
Sorciers de ces Pays, sçavoir est: Ils font faire un trou en terre dans
les loges escartées: & là les sorciers se couchent sur le ventre,
mettent la teste au trou les yeux fermez, & font les demandes telles
qu’ils veulent au demon, & en ont responce par une voix procedante du
fond de ce trou. Cette façon de faire estoit fort ordinaire parmy la
Gentilité: & laissant les histoires prophanes, je m’en raporteray du
tout à ce qui est escrit au 1. des Roys, chap. 28. lors que Saül alla
consulter la Sorciere d’Endor, laquelle se courbant en terre, la teste &
la face dans un trou, faisant ses invocations, elle s’escria, _Deos vidi
ascendentes de terra_: J’ay veu des Dieux montans de la terre: Ce n’est
pas sans raison qu’elle s’escria & usa de ces mots, J’ay veu des Dieux:
d’autant que ces enchantemens ne pouvoient avoir de force qu’à faire
venir quelques Diables: mais Dieu voulut que la propre ame de Samuël
montast à sa parole, à fin de prophetiser le dernier malheur de Saul,
qui avoit recours en ses necessitez aux devins & sorciers.
J’ay entendu de quelques François demeurans au vilage d’_Vsaap_, qu’un
sorcier de ce lieu estoit fort craint & redouté par les Sauvages, par-ce
que chacun sçavoit qu’il parloit librement au Diable en la maniere
cy-dessus dite, & n’osoient aprocher de sa loge, quand ils voyoient la
porte fermée, se doutans qu’il traitoit & communiquoit avec son demon de
ses affaires. Il y a une vieille Sorciere en l’Isle qui ne se fait
connoistre que bien secrettement, les Sauvages en font grand estat, &
n’est employée qu’aux maladies incurables: quand tous les Sorciers sont
venus au bout de leur rolet, alors elle est invitée, seurement amenee &
en cachette. Un jour arriva, à ce que m’ont dit quelques François,
qu’elle vint à _Vsaap_ pour faire une guerison desesperée, & au
prealable que de rien commencer: elle s’enferma dans une loge separée au
milieu de la place du vilage, & lors fit ses invocations & enchantemens
diaboliques sur le corps du malade, faisant paroistre visiblement son
demon. Les François qui m’ont raconté cecy, furent curieux d’aller voir
par quelques fentes ce que cette sorciere faisoit, mais les Sauvages les
en empescherent tant qu’ils peurent, leur disans que les esprits de
cette femme estoient dangereux & mauvais: tellement que si quelqu’un
d’eux alloit les espier, ils luy torderoient infalliblement le col la
nuit suivante. Les François se moquerent de tout cela, & allerent
bellement à cette loge, au grand estonnement des Sauvages qui les
regardoient, les estimans par trop hardis & presomptueux: & faisans un
trou à la closture de Palme, ils regardoient les gestes de cette femme,
& apperceurent je ne sçay quoy de monstrueux au tour d’elle, sans
pouvoir distinguer la forme, & s’en retournerent ainsi.
Pendant que j’estois malade, quelques-uns me parlerent de cette
malheureuse creature en grande loüange & estime: comme celle qui ne
manquoit jamais de rendre la santé à ceux qui la prioient de ce faire:
vous pouvez penser si ces paroles m’estoient agreables. Je me suis
laissé conter aussi de certains Barbiers de ces Contrés là qu’ils
avoient des logettes dans les bois, esquelles ils alloient consulter
leurs esprits: & de fait, c’est une chose assez frequente tant dedans
l’Isle qu’és autres Pays voisins, que les Barbiers & sorciers batissent
des petites loges de Palme és lieux les plus cachez des bois: & là
plantent de petites Idoles faictes de cire, ou de bois, en forme
d’homme[157]: les uns moindres, les autres plus grands, mais ces plus
grands ne surpassent une coudee de haut. Là en certains jours ces
Sorciers vont seuls portant avec soy du feu, de l’eau, de la chair ou
poisson, de la farine, may, legumes, plumes de couleur, & des fleurs: De
ces viandes ils en font une espece de Sacrifice à ces idoles, & aussi
bruslent des gommes de bonne odeur devant elles, avec les plumes & les
fleurs ils en paroient l’Idole, & se tenoient un long temps dans ces
logettes tout seuls: & faut croire que c’estoit à la communication de
ces esprits.
Cette perverse coustume prenoit accroissement, & s’enhardissoit és
villages proches de _Iuniparan_, où demeuroit le Reverend Pere Arsene,
tellement qu’il trouvoit au destour des bois de ces Idoles de cire, &
quelquefois dans les Loges. Il y pourveut par les exorcismes qu’il fit
en sa Chappelle contre ces diables si hardis & outrecuidez, & depuis je
n’en ay point oüy beaucoup parler. Considerez icy la presomption de
Sathan, qui en tout lieu, & en toutes nations, quand il peut, se faict
recognoistre par quelque espece d’adoration & de sacrifice, sçachant
bien que nulle Religion peut estre, bonne ou mauvaise sans quelque
espece de sacrifice & representation de la chose que nous adorons. Voilà
pourquoy il inventa les Idoles au lieu des vrayes Images que Dieu avoit
commandé d’estre erigees au Tabernacle, & depuis au Temple de Salomon:
Et au lieu des vrays sacrifices, que Dieu establit en sa Loy, cet esprit
superbe procura d’avoir des Autels & des Sacrifices de toute sorte de
bestes & des fruicts de la terre: Et combien que ceste Nation des
Sauvages n’ait en public aucunes ceremonies de Religion, ny priere ny
oraison: Neantmoins ces Sorciers en particulier servent au diable selon
que j’ay dit.
Or pour fermer ce discours: je diray que ces gens facilement croyoient
qu’on peut avoir des Esprits particuliers, mesme les François: je vous
en donneray des exemples.
Comme le Sieur de la Ravardiere estoit en son voyage de _Para_, au
retour de la guerre des _Camarapins_, il fut adverti par une femme que
les Sauvages du village où il estoit logé, avoient resolu de le mettre à
mort, les François & les _Tapinambos_ qui estoient allez avec luy. L’on
fit ce que l’on peut pour en sçavoir la verité, mais ils eurent tous
bonne bouche, & ne confesserent rien. On s’advisa de faire accroire aux
Sauvages de ces pays là, qu’en la montre ou petite horloge que portoit
le Sieur de la Ravardiere, il y avoit un esprit caché, lequel excitoit
tout ce mouvement que l’on voyoit au dedans & au dehors: & qu’il
reveloit aux François les choses les plus secrettes: partant on fit
venir le Chef, auquel on dit, que s’il permettoit que l’eguille de la
montre que portoit le dit Sieur, parvint jusques à un tel point du
Quadran, que l’esprit qui estoit là dedans diroit la verité: pour ce,
luy dit-on, tiens, prend & porte avec toy cecy, & si tu vois que
l’éguille avance jusques là, precede nostre esprit, & nous viens
manifester le tout. Il prit la montre & la porta chez luy, & voyant que
cela marchoit en allant, il creut facilement que c’estoit l’esprit des
François qui donnoit un tel mouvement, & n’attendit qu’il parvint au but
qu’on luy avoit prescrit, ains il revint, declara tout, & rendit la
montre.
Le Capitaine d’un navire de guerre nous donna une fort belle Image qu’il
avoit prise dans un navire Portuguais qui s’en alloit à Fernambourg. Je
fis mettre par hasard cette Image, à l’heure qu’on me l’apporta, sur
l’un des cofres de nostre Chambre: & voicy qu’au mesme temps plusieurs
femmes Indiennes vindrent en nostre Loge, lesquelles appercevans cette
Image en bosse fort vive, diversifiee de couleurs sur la couche d’or,
s’estonnerent, & ne vouloient point entrer disans. _Y auaëté asse quege
seta?_ Qu’est-ce que cela de nouveau qui est si furieux, & nous regarde
si vivement? Il nous faict peur. Je les fis entrer leur disans, qu’elles
n’eussent point peur, & que c’estoit une Image des Serviteurs de Dieu.
Je fus tout estonné qu’elles s’en allerent à ses pieds pleurer sa
bien-venuë, puis me vindrent demander quelle viande il aymoit, afin de
luy en aller querir. Je me pris à sousrire de leur simplicité, & fist
oster l’Image que je mis en la Chappelle Sainct François.
Chose quasi toute semblable arriva à un _Tabaiare_ fort simple, lequel
contemplant de la porte un tres-beau Crucifix que nous avons en la
Chappelle S. Loüis: jamais il ne me fut possible de le faire entrer dans
la Chappelle, disant à mon Truchement, Voilà qui me regarde trop
vivement, il est vivant sans doute, & j’aurois peur qu’estant entré sans
estre baptisé, il ne me fist du mal. Plusieurs autres ont fait le
semblable, mais prenant le Crucifix entre mes bras, je leur faisois voir
que ce n’estoit que du bois, representant par telle figure ce que
JESUS-CHRIST avoit enduré pour nous. Cecy leur arrivoit de la
superstition, comme j’ay dit, que leurs Sorciers avoient semé entr’eux,
tant de leurs Idoles que de leurs Esprits.
De quelques autres ceremonies diaboliques pratiquees par les Sorciers du
Bresil.
Chap. XII.
Ce Prince seroit bien marry de laisser rien d’entier au service de Dieu,
qu’il ne taschast de l’imiter fausement, afin de l’introduire au cult
superstitieux de sa superbe. Dieu avoit jadis institué les eaux de
Purification en l’Ancien Testament, faictes & composees de diverses
matieres & ceremonies diverses, selon le but & subject auquel elles
devoient estre employees, tantost pour purifier les hommes, maintenant
les vases & ustensiles du Temple: une autre fois les habits, maisons et
tout le mesnage. Semblablement ce Demon institua en la Gentilité les
eaux de lustration, desquelles les Payens se servoient à diverses fins,
ainsi que les Juifs: car les hommes en estoient lavez & aspergez avant
que de se presenter au sacrifices, comme aussi les ustensiles des
Temples des Idoles, & les maisons, habits & mesnage des infidelles.
Voyons si ce mal-heureux serpent s’est point oublié d’amuser nos
Sauvages de telles superstitions.
Quand vous n’auriez point d’autres exemples que celuy que j’ay allegué
au Traicté du Temporel, des barberies que fit ce Sorcier venu des
plaines de _Miary_, cela seroit suffisant pour voir entierement les
folies & abus que l’ancien trompeur a sursemees parmy les peuples,
touchant le poinct que nous traictons. Mais d’autant que j’ay apris des
discours des Barbiers mesme, avec lesquels j’ay parlé, plusieurs
singularitez qu’ils faisoient pour amuser leurs gens: je serois marry
d’en priver le Lecteur.
C’est donc la coustume des _Pagys-Ouassous_ de celebrer en certain temps
de l’annee des lustrations publiques[158], c’est à dire des
purifications superstitieuses par aspersion d’eau sur les Sauvages: &
bien que le tout depende de leur fantaisie, composans ces ablutions à
leur caprice, neantmoins pour l’ordinaire ils font emplir d’eau des
grands vaisseaux de terre, & proferans secrettement quelques paroles
dessus & soufflans de la fumee de _Petun_, & meslans un peu de poudre de
la Loge où ils sont, ils se mettent à danser, puis apres le Barbier
prend des branches de Palme, qu’il trampe là dedans, & en asperge la
compagnie. Cela fait, chacun prend de cette eauë dans des _Couis_ ou
escuelles de bois, & s’en lavent, comme aussi leurs enfans.
_Pacamont_, Grand Barbier de _Comma_[159], me contoit un jour qu’il
faisoit sortir de l’eau de terre, avec laquelle il lavoit ces gens, au
grand estonnement de tous ces Barbares, qui voyoient sortir si
nouvellement cette eauë du milieu de sa Loge, & la recevoient comme si
elle eust esté miraculeusement envoyee par les Esprits: mais le rusé
avoit emply un grand vaisseau d’eau, laquelle s’escouloit par soubs
terre dans des canaux de bois creux qui est en grande quantité au
Bresil: & ainsi il trompoit ces gens.
Le Diable avoit persuadé aux Gentils plusieurs sortes d’abus és eaux,
fontaines & ruisseaux. Les Nymphes habitoient aux unes, les Deesses aux
autres: les unes faisoient un effet, les autres un autre: les unes
estoient facheuses & dangereuses, les autres agreables & asseurees: les
unes sacrees, les autres prophanes. Pareillement ces Sauvages ont une
opinion superstitieuse, que quand ils voyent certaine espece de lezards,
lesquels ressemblent aux Mourons de deçà, ou aux Lezards veneneux de
diverses couleurs, courir dans leurs eaux, ils estiment que cette
fontaine est dangereuse pour les femmes, & que _Giropari_ boit de cette
eauë: Ayant sceu cette superstition je m’en servy pour me delivrer de
l’importunité & incommodité que me faisoient les femmes se lavans dans
la fontaine de nostre lieu de S. François: car je fis courir le bruit
qu’il y avoit là de ces Mourons: pas une du depuis n’en voulut aprocher,
sinon les Esclaves du Fort, ausquelles il estoit deffendu de se laver
dans la fontaine par ce moyen j’eus le loisir de la faire clorre &
fermer à la clef, afin de conserver l’eau en sa netteté. Cette
superstition va jusques là qu’ils croyent que ces Lezards se jettent sur
les femmes, qu’ils les endorment & ont leur compagnie, tellement
qu’elles deviennent grosses de leur fait, & produisent des Lezards au
lieu d’enfans: Et c’est pourquoy pendant que ce bruit fut en sa vigueur,
les Esclaves du Fort ayans commandement d’aller querir de l’eau en ce
lieu, venoient en compagnie armees de bastons, de couteaux & autres
instrumens semblables pour se deffendre, disoient-elles, de ces Lezards,
qui ne fut pas une petite risee à tous nous autres François.
Outre les eaux de lustrations & diaboliques ablutions pratiquees par ces
Barbiers ils usent d’une façon particuliere à communiquer leur esprit
aux autres: & c’est par le moyen de l’herbe de _Petun_, laquelle estant
mise dans une canne de Roseau, ces Sorciers en attirent la fumee,
laquelle ils degorgent sur les assistans, ou la soufflent de la canne
sur iceux, les exhortant de recevoir leur Esprit & la vertu d’icelui. Ne
diriez vous pas que ce cauteleux Dragon vueille en ceste fausse
ceremonie imiter Jesus-Christ quand il donna son Esprit à ses Apostres,
& la puissance à eux & à leurs successeurs de le donner en sa personne à
ceux qui seroient initiez aux sacrez Ordres; Ainsi qu’il est porté en S.
Jean. _Insufflavit & dixit eis, Accipite Spiritum Sanctum._ Il soufla
sur eux, & leur dit, Recevez le Sainct Esprit; Car d’où ces Barbiers
auroient-ils pris ceste ceremonie Sathanique, si le Diable ne la leur
avoit montré; pour ce qu’ayans tousjours esté enfermez dans ceste grande
& vaste prison du Bresil, sans aucune communication du viel monde; ils
ne pouvoient l’avoir apprise d’aucune autre Nation. Ces souflemens leur
sont fort particuliers, comme une ceremonie du tout necessaire pour
donner guerison aux malades: Car vous les voyez attirer par leur bouche,
tant qu’ils peuvent, le mal, disent-ils, du patient dans leur bouche &
gosier, & contrefaisans la bouche toute pleine, bandee & boursoufflee,
ils laschent tout d’un coup ce vent enfermé dehors, faisant autant de
bruit presque qu’un coup de pistolet, & crachent apres à grande force,
disant que c’est le mal qu’ils ont succé, & taschent de le faire croire
au malade.
A ce propos nous prismes un jour grand plaisir le sieur de Pesieux & moy
au village d’_Usaap_. Il y avoit un pauvre garson Sauvage vivement
tourmenté d’une colique du pays: Un de ces Barbiers vint exercer son
attraction d’esprit sur son petit ventre, faisant plusieurs mines, & se
reprenant à diverses fois, & ce d’autant qu’il voyoit que nous le
regardions attentivement, nonobstant pour toutes ses aspirations &
attractions le garson ne cessoit de crier; En fin il nous vint trouver
apportant en ses mains deux ou trois petits cloux, & nous dit: voilà ce
que je luy ay tiré du ventre; il a les boyaux tous pleins de cela, il me
les faut tirer les uns apres les autres: de peur que si je ne les luy
tirois en gros, ils ne luy crevassent les tripes & ecorchassent le
gosier. Il le fit acroire à ce garson qui ne cessoit de crier qu’on luy
tirast les cloux du ventre. Si ces loges eussent esté couvertes
d’ardoises, je pense qu’il eust mis en la teste de ce garson d’avoir
mangé les lates & les cloux de la couverture; mais n’ayans pas les cloux
de fer communs entr’eux, je ne sçay comment il peut embaboüiner les
assistans & leur persuader ceste folie. Je pourrois icy rapporter
plusieurs semblables exemples, mais celuy-cy suffit pour faire entendre
le sujet que je traitte.
Or si c’est chose digne d’admiration de voir la malice de l’Esprit
infernal en tout ce que nous avons dit jusques icy: beaucoup plus grand
doit estre nostre étonnement, en ce que je vay dire: parce qu’il a
estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. Je ne dy rien que
je n’aye entendu de mes oreilles de la bouche de _Pacamont_, &
semblablement par le recit d’autres Sauvages & François. Ce grand _Pagy_
en sa Province de _Comma_ alloit visiter quand il luy plaisoit les
vilages de son cartier, & la commendoit que chacun vint à confesse à
luy, specialement les jeunes femmes & les filles: & quand il trouvoit
quelques une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit de son
Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent tout il les tourmenteroit &
sçavoit finement recognoistre si elles disoient tout ou non. Puis il
leur donnoit je ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant
sçavoit bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant les unes &
les autres pour telle & telle action, & neanmoins cela, il n’a pas
laissé d’exercer ce mestier & façon d’entendre les confessions jusques
au temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, qui luy pouvoit
avoir appris ceste maniere de confesser auriculairement, menacer ses
semblables qu’au cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les
batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit.
Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces Pays de Maragnan.
Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant que de monter à la dextre de
son Pere, donna charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout le
monde universel, convertir les infideles, les asseurant par certains
signes & marques d’une prochaine ruine de l’Empire des Demons, à
sçavoir, _Signa eos qui crediderint hæc sequentur: In nomine meo dæmonia
ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, & si mortiferum
quid biberint, non eis nocebit. Super ægros manus imponent & benè
habebunt_: Ces signes suivront ceux qui croiront, ils chasseront les
Diables en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils osteront les
serpens, & s’ils boivent quelque venin mortifere il ne leur nuira point:
ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour
entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les Peres &
Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement par les premiers
Chrestiens: d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de
l’Eglise, laquelle devoit combatre l’obstination des Juifs & la folle
sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par
l’Univers, & que l’obstination des Juifs a esté condamnee de tous, & la
sagesse humaine tenue pour vanité: il n’a pas esté necessaire
d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions de
mecroians, ains seulement la pratique Allegorique & Mystique a esté
suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir
esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres de _Marignan_.
Premierement il est dit, _In nomine meo dæmonia ejicient_, ils
chasseront les demons en mon nom. Dans les deux ans que j’ay esté en
_Maragnan_ j’ay veu cecy executé en diverses façons: c’est que les
Diables ont faict paroistre realement la pœur & la crainte qu’ils
avoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde,
d’empescher nostre Mission, de persuader à leurs Barbiers qui leur
estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils avoient
commandement de s’approcher de nous, donner terreur aux Sauvages du
signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauvais
exemples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignons à ces
Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de _Marignan_,
_Tapouïtapere_, _Comma_, les _Caietez_, ceux de _Para_ & _Miary_, à ce
qu’ils eussent à fuir dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne
tombassent en la cadene & captivité des François ou Portuguaiz:
cependant il est arrivé tout autrement: car au temps que nous estimions
que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la
puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauvages aupres de
nous, les rendant faciles & obeissans à sa parole, mais aussi il a fait
que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissance des Diables
tenans pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Jesus-Christ fait
fuir _Gyropari_. J’en donneray de beaux exemples.
Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus tant des Barbiers
des plaines de _Miary_ que des habitations de _Thiü_, comme les Diables
leur manifestoient la crainte qu’ils avoient des croix plantees au nom
de JESUS-CHRIST, & de nous ses chetifs serviteurs: Et comme quelqu’un de
leurs principaux m’entretenoient sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu
venir avec eux: je luy en demande la raison: il me dict: Parce que
_Giropari_ craint le _Toupan_.
_Acaiouy_ Principal de Miary, duquel nous parlerons cy-apres plus
amplement, lors qu’il me vint trouver pour me demander congé de faire sa
loge aupres de moy: ne voulant demeurer avec les autres au fort: il me
dict qu’entre les raisons qui l’emovoient à bastir sa loge prez de la
nostre, c’estoit que _Giropari_ n’osoit approcher du lieu où nous
habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du
pays.
_Pierre le Chien_ Sauvage baptisé à Dieppe il y a plusieurs annees nous
contoit, aux sieurs de la Ravardiere, de Pisieux, & autres & à moy sur
la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, que Dieu l’avoit
tousjours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestien, &
faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en un village, que ses
semblables estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne
craignoient point _Giropari_.
Autant en croioient les habitans de _Tapoïtapere_ des nouveaux
Chrestiens lesquels ils estimoient commander à _Giropari_ & le chasser,
& estoient bien aise d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la
mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par Martin
François Indien, que par les François. Et à ce sujet nous inculquions
dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils
seroient lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les
devoient desormais craindre aucunement.
Somme c’est un bruit general dans tous ces pays que les Diables sont des
mauvais Espris lesquels redoutent les _Pays_ & les _Karaïbes_,
c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient que
mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, ils me respondoient,
_Gyropari yportassouassequegésera_, le diable est à present bien pauvre
& gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit: _Giropari
ypochu, Toupan Katou_, le diable est meschant, il est cruel, il ne vaut
rien? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’avantage pour
l’accomplissement de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale
ruine du diable? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes qu’ils
craignent le nom de JESUS-CHRIST, les armes de sa Passion, & mesme ses
serviteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous,
renversent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitent
tout ce qu’ils peuvent inventer pour les rompre: En fin ils donnent du
nez en terre, sont au bout de leurs finesses: Ceux qui jadis les
craignoient, les meprisent à present. Que reste-il sinon de poursuivre
les choses encommencees.
_Linguis loquentur novis_, ils parleront nouveaux languages. Vraiement
nos Sauvages de _Maragnan_ parlent un language bien nouveau, puis
qu’aucun devant nostre Mission sinon ce _Marata_ Ancien, c’est à dire un
des Apostres de JESUS-CHRIST, duquel nous avons parlé cy devant, ne leur
appris à parler comme ils parlent à present à sçavoir, la profession du
Christianisme, en recitant le Symbole des Apostres _Arobiar Toupan_ &c.
& parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, _Orerouue &c._ dresser leurs
vies & leurs actions suivant les commandemens de Dieu, _ymoeté yepé
Toupan_ &c. & selon les commandemens de l’Eglise _Are maratecouare ehumè
&c._ laver & fortifier leurs ames par les S. Sacremens. _Iemongaraïue
&c._
N’est ce pas parler un langage nouveau que discourir ensemble des
mysteres de nostre Foy tels que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité
de Personnes: que le Fils de Dieu ait pris un Corps dans le Ventre
Virginal: qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie: que les meschans
sont aux Enfers: que tous les hommes resusciteront en corps & en ame: &
de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant voilà les discours
ordinaires de nos Barbiers, qui par cy-devant ne parloient que de tuer,
manger, rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs
lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra bien peser cecy,
s’etonnera d’un tel changement parmy des Barbares qui ne sçavoient chose
aucune, que ce que simplement la nature leur avoit enseigné.
Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis d’un cabaret pleins
jusques au gosier de vin & de viande, quand ils virent qu’en mesme temps
les Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils
preschoient, & que les Apostres semblablement entendissent leurs
questions & demandes sur ce qu’ils enseignoient: Je vous dy pareillement
que les Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient leurs
semblables baptisez discourir en leur langue de choses si hautes, si
profondes, & si nouvelles, comme celles que nous leurs apprenions par
les truchemens, & disoient les uns aux autres: D’où vient que ceux cy
parlent si bien du _Toupan_ & que les Pays leur ayent peu apprendre de
si belles choses, qu’ils nous recitent, & mesme nos enfans qui sont plus
sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont devancé:
desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict
de semblable comme font les Pays: Il faut de necessité qu’ils ayent
parlé à Dieu.
Troisiesmement _serpentes tollent_: Ils osteront les serpens. Qui sont
ces serpens du Bresil, lesquels envenimoient de leur langue & de leur
queuë ces peuples? Ne sont-ce pas premierement tous les grands & petits
Sorciers qui abusoient de leurs Nations? La Foy de JESUS-CHRIST, estant
comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des
serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de Malte la vipere qui le
tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de JESUS-CHRIST aux
Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire des
Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer le subject à
recevoir une nouvelle forme, par le bannissement & ruyne d’une autre
forme contraire: Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres de
Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee
susceptible de l’Evangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si je dis
qu’il semble que le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de _Maragnan_
faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du
Paganisme: Je croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez
deux ou trois de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne
desirent rien plus que d’estre baptisez: au contraire rarement ces
Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme:
Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs
poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans dans l’Element de
l’air suivans la Prophetie d’Isaye: _De radice colubri egredietur
Regulus, & semen ejus absorbens volucrem_: De la racine de la Couleuvre
sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau; Ce que
Vatable interprete en cette sorte[160]: _De radice serpentis egredietur
Regulus, & fructus ejus Cerastes volans_: De la racine du serpent
sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant.
Pour entendre ce passage il faut se souvenir de ce qu’escrivent les
Naturalistes, à sçavoir que les grosses Couleuvres engendrent le
Basilic: lors qu’elles ont mangé un Crapaux: Mais le Basilic cherche les
Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & de sa semence
pondent des œufs, lesquels elles cachent dans un trou au sable à
l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne
disent rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en _Maragnan_
selon le commun advis & opinion des Sauvages. Car il m’arriva par deux
fois qu’une Poule blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme
une Prune de Damas & picotez: puis changea son chant, & eussiez dit,
qu’elle estoit fole: Nos Sauvages me dirent alors, qu’infalliblement le
Basilic l’avoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter,
& brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle
pondroit, en mourroit asseurément: & si on laissoit les œufs sans les
brusler, il en sortiroit des serpens volans, qu’elle n’estoit la
premiere, ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules changent
leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, &
disons que la Couleuvre ancienne est le Prince des Demons Sathan, les
Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces par Lucifer, afin
de seduire le monde, les serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que
sont les _Pagys_ ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent acquerir des
aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs
vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs
abominations & service diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste
des Indiens par l’ablution ou lavement de leurs anciens pechez au
Sacrement de Baptesme.
Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces mal-heureuses coustumes &
pechez abominables qu’ils commettoient, tel qu’estoient les vilenies,
rages & vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre lieu assez
amplement.
Quatriesmement, _Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit_: Et
s’ils boivent quelque poison mortifere il ne leur nuira point. Le vray
poison que les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable faict
suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. Vous le trouvez en
plusieurs exemples du siecle mesme des Apostres: Comme certains
seducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans la
potion d’_Aconite_ se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame &
esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la
Genese, _Spiritus Domini, ferebatur super aquas_, l’Esprit du Seigneur
estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore
perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent dire les autres,
_Incubabat aquis_, il couvoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles
Colombes, ainsi que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés
par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou
bien, _fovebat aquas_ il eschauffoit ces eaux encore froides: Le Sainct
Esprit, dis-je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces
nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi
il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauvais
discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les œufs delaissez
du Pere & de la Mere les ames fraichement lavees, mais esloignees de la
presence de ceux qui les ont nettoyees: eschauffe ces eaux gelees par le
souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la
mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux
qui les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à JESUS-CHRIST pour
leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprendre la salutaire
nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour resister desormais
à tous esbranslemens.
Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres,
que quelque nombre de nouveaux Chrestiens de _Tapouïtapere_ estonnez des
mauvais discours d’un certain personnage, se despoüillerent &
renoncerent à demy au Christianisme: mais nous y pourveusmes
soigneusement: Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens
à remedier à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre
necessaire, & par ainsi ces nouvelles plantes fletries d’une Bise
gelante, retournerent à leur premiere verdeur & vigueur, & nous revenans
voir au Fort S. Loüis, nous les encourageasmes à demeurer à jamais
stables & fermes en la profession du Christianisme, & leur enchergeasmes
de ne s’esloigner point de _Martin François_ qui nous servoit en ces
cartiers quasi comme de suffragant: Le Diable par ce moyen se sentoit de
toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour en jour en
empirant. J’espere à present que j’escris cecy, que les Peres qui sont
par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en
decadence, & s’approche de sa totale ruine: Car avant que je quittasse
l’Isle, je voyois & experimentois une disposition generale & universelle
de la conversion de ces peuples[161], specialement des enfans.
Que les enfans du Bresil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, &
commenceront à establir le Royaume de Jesus Christ.
Chap. XIIII.
Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel est institulé en cette
sorte, _In finem pro torcularibus, Psalmus David_. C’est à dire le
Pseaume de David qui doit estre chanté en action de graces au Seigneur,
sur la fin des vendanges, dit, par prevision de la ruine totale de
l’Empire de Lucifer sur les ames infidelles, & de l’establissement du
Royaume de JESUS-CHRIST: _Ex ore infantium & lactentium perfecisti
laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum & ultorem_. Tu as
perfectionné ta loüange par la bouche des enfans & des petits à la
mammelle en dépit de tes ennemis; à ce que tu destruises l’Adversaire &
le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas embellit ce passage &
l’esclaircit en cette sorte: _Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem
inimicitiarum & ultorem_. Tu as fondé la force de ton Empire par la
bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur,
en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur
sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict: _Quiescat inimicus & ultor_, Tu as
fermé la bouche au seducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes
par la voix des enfans.
Grande merveille que les enfans ont esté le Symbole de la fondation
prochaine du Royaume de JESUS-CHRIST, & de la cheute de la puissance des
Demons. Je ne veux icy m’arrester beaucoup à relever de plusieurs
exemples ce traict de la providence de Dieu, ains je me contenteray de
rapporter ce qui se passa au Triomphe de JESUS-CHRIST avant sa Passion,
lors que les enfans crioyent, _Osanna filio David_, & que le Fils de
Dieu soit le bien venu, qui fut ce que ce S. Roy prendoit dire
premierement, en intitulant son Cantique _In finem pro torcularibus_, en
la fin pour les pressions, c’est à dire, en la fin du Royaume de Sathan,
& au commencement de la Passion de JESUS-CHRIST quand ces enfans
devoient rendre ce tribut & recognoissance. Secondement de jour en jour,
& en suitte, en la fin & consommation de la captivité de Sathan sur les
ames infidelles: & au commencement de la saincte Eglise, establie parmy
elles, & ce principalement par les enfans: chose que je veux faire voir
estre accomplie és enfans du Bresil.
Ces jeunes ames, non encore corrompues ny gastees des vieilles &
mauvaises coustumes de leurs Peres, montrent je ne sçay quelle
disposition singuliere & particuliere à recevoir comme un tableau ras,
telle peinture...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(Lacune d’une feuille.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... répugnance: & nous leur facilitions le moyen de l’entendre par les
choses qu’ils voyoient journellement: telles que sont les huitres
croissantes sur les branches des arbres, lesquelles prennent chair & vie
entre deux coquilles, sans aucune commixtion ny emission de semence,
ains de l’humeur marine & par la chaleur du Soleil: Ainsi le Fils de
Dieu au ventre de la Pucelle, la saincte Vierge, son precieux sang ayant
fourny de matiere, & le Sainct Esprit de chaleur, a pris son corps sans
autre operation humaine. Ils goustoient fort cette similitude, & me
respliquoient que plusieurs autres choses en leur pays s’engendroient
par la seule operation du Soleil, telles que sont les lezards qui
sortent des œufs, apres que la chaleur du Soleil leur a donné la vie:
partant qu’ils ne trouvoient aucune difficulté en cela: ny aussi, que
Dieu se fust faict homme pour mourir, afin de sauver les siens, parce
que, disoient-ils, _Giropari_, qui est un esprit meschant, entre dans le
corps des animaux monstrueux, pour nous faire peur, battre & tourmenter.
Sur tout j’admirois certes, comment si aisement ils se persuadoient, la
verité & la realité de JESUS-CHRIST Fils de Dieu, soubs les especes de
pain & de vin, veu que nous voyons par deçà tant d’ames errantes en ce
poinct, lesquelles en toutes autres affaires ne manquent point d’esprit
& de jugement. Je ne puis dire autre chose là dessus, sinon ce que la
Saincte Escriture dict aux Proverbes vingt cinq: _Sicut qui mel multum
comedit non est ei bonum, sic qui scrutator est majestatis opprimetur à
gloria_: C’est chose bien douce que le miel, mais quiconque en mange par
trop, il n’y a rien qui offence d’avantage l’estomach: De mesme il n’y a
rien de plus suave & delicieux que la consideration des œuvres de Dieu,
& la lecture des sainctes lettres, mais celuy qui entre trop avant &
mesure le tout à l’aulne de son esprit, poussé de la superbe de son
entendement. Il n’y a rien plus asseuré qu’il demeurera opprimé des vifs
rayons de la gloire de sa Majesté: cela se voit és yeux des hybous
aveuglez, pour ce qu’ils veulent contempler & juger de la face du Soleil
& de sa lumiere: Au contraire ceux qui manient avec crainte & humilité
les mysteres de nostre Foy, sont esclairez sans danger de leur veuë, &
obeissent doucement à la volonté & puissance du Souverain, lequel peut
ce qu’il veut, peut, veut & faict ce qu’il dict. Ces pauvres Sauvages,
je dy mesme ceux qui n’estoient pas encore Chrestiens, si tost qu’on
leur faisoit signe qu’ils sortissent de l’Eglise, ils s’en alloient
franchement, demeurans neantmoins à la porte, laquelle estoit fermee
pendant que l’on disoit le Canon de la Messe, & qu’on faisoit la
communion: & disoient par ensemble que le _Toupan_ descendoit à cette
heure là sur nos Autels, beuvant & mangeant avec nous, & ne meritoient
pas demeurer devant luy, sinon lors qu’ils seroient baptisez, & la plus
part d’iceux se tenoit à genoux, ayans veu les François faire le mesme:
Quant aux Indiens Chrestiens, ils s’agenoüilloient incontinent qu’ils
entendoient sonner la clochette, joignans les mains & adorans Dieu. Ils
appellent ce mystere du tres-sacré Corps & precieux Sang du fils de Dieu
du mot de _Toupan_, c’est à dire, de Dieu mesme, ainsi qu’il est porté
en leur croyance, _Aséreou yanondé Toupan rare_, c’est à dire, devant
mourir tu recevras le Corps de Dieu. Et encore que je recogneusse en eux
cette facilité de croire à ce secret si profond, je n’osois me hasarder
de les communier, si ce n’eust esté en l’article de la mort, & aymois
mieux laisser cela à ceux qui viendroient apres moy, parce qu’un jour
donnant la communion à une Indienne, laquelle j’avois faicte examiner
autant qu’il me fut possible avant que de luy donner le precieux corps
de Jesus Christ à Pasques, si tost qu’elle eut receu l’Hostie sacree,
elle se troubla fort, & ne la pouvoit avaler, tellement qu’elle vint à
hausser sa main afin de me redonner l’Hostie, ce que j’empeschay, luy
disant qu’il n’y avoit que les Prestres qui peussent la toucher, &
qu’elle n’eust point de crainte, & ne se troublast point de recevoir son
Dieu, que sa volonté estoit qu’elle le receust & l’avallast hardiment,
ce qu’elle fit moyennant un peu de vin, que je luy mis dans la bouche
avec le calice: ceste secheresse de la langue & de la bouche ne luy
estoit arrivee que d’une trop grandes timidité à recevoir cette saincte
viande, ce qui me fit resoudre desormais de les laisser se bien fonder
en la cognoissance de cet article, auparavant que de leur administrer le
sainct Sacrement: & encore que plusieurs me demandassent le _Toupan_, je
les remettois à la venuë de nos Peres.
On n’a pas grande peine à les faire confesser leurs fautes, mesme les
femmes, & des choses, lesquelles par deçà le sexe feminin faict toute
difficulté de declarer aux Prestres, tenans la personne de Dieu: Ils
vous disent fort librement, l’oüy, & le non, le temps, le lieu, la
qualité des personnes, & le nombre de leurs pechez, sans aucune honte
sote & mondaine, comme nous voyons par deçà. Ils ne hesitent en rien à
croire l’effect du Baptesme, qui est le lavement des peschez, la
filiation de Dieu, & l’acquisition du Ciel, & tiennent pour certain que
ceux qui sont baptisez vont en paradis avec Dieu: Cela s’entend pourveu
qu’ils ne retombent en peché mortel. De tout temps ils ont creu qu’il y
avoit un Enfer où estoit _Giropari_, & avec lequel les meschans
alloient: De mesme ils tenoient par tradition que Dieu estoit bien
heureux là haut, & que les bons esprits demeuroient avec luy: & quant à
leurs Peres qui avoient bien vescu, ils s’en alloient en un lieu de
delices, terrestre pourtant, ou rien ne leur manquoit. Suivant cecy il
nous fut bien aisé de leur faire entendre ce qu’ils devoient croire du
Paradis, de l’Enfer, & d’un troisiesme lieu, dans lequel les ames sont
purgees auparavant que d’aller au Ciel, & d’un quatriesme où les petits
enfans qui ne reçoivent le Baptesme, mourans avant l’usage de raison,
estoient receus pour ne point endurer de mal, aussi ne pouvoir jamais
voir Dieu, le Baptesme estant la clef du Ciel.
On ne croiroit jamais, si l’experience ne le faisoit voir, combien ces
gens sont curieux de sçavoir les choses de Dieu. Ils nous faisoient tous
les jours mille questions quand nous discourions avec eux de ces
matieres, ainsi que celles-cy: Comment Dieu avoit faict le monde. Si
c’estoit avec ses mains, ou si les bons esprits luy avoient aydé à faire
les Cieux, les Estoilles, le Soleil, la Lune, le Feu, l’Air, l’Eau & la
Terre, les premiers hommes, les premiers oyseaux, poissons, animaux,
reptiles, arbres & herbes. Ce qu’il y avoit devant que le monde fust
fait, ce que Dieu faisoit estant tout seul; & en quelle forme il est là
haut au Ciel. Par quel moyen il faict rouler le Tonnerre, & envoye les
pluyes: s’il parle aux hommes, si nous estions descendus du Ciel, si
nous estions naiz de femmes, si nous avions veu les Anges & les Diables,
qui nous avoit apris tout ce que nous leur enseignions, si nous ne
mourions point: & apres que nous estions morts comment on faisoit
d’autres _Pays_. S’il y avoit beaucoup de _Pays_ en France, si tous
estoient vestus comme nous, s’il y avoit un Roy _Pay_, pourquoy nous ne
voulions point de femmes ny de marchandises, si la Mere de Dieu avoit
esté une fille comme une autre, si elle avoit beu & mangé ainsi que
nous, pourquoy il estoit mort, s’il ne venoit point quelquefois du Ciel
se promener en terre, & parler à nous, si ces Apostres estoient _Pays_
comme nous, combien il y en avoit eu, pour quoy les autres _Karaibes_
François n’estoient pas aussi bien _Pays_ comme nous, si c’estoit
nous-mesmes, qui nous fussions faits _Pays_, ou si c’estoit un autre qui
nous eust fait tels.
A toutes ces demandes & plusieurs autres, nous leurs respondions ce qui
en estoit, & faisoient paroistre exterieurement par leurs gestes &
paroles le contentement qu’ils en recevoient: aussi à la verité le temps
s’escouloit doucement parmy toutes ces demandes & confabulations: Et
pour ce que je veux mettre cy apres les divers & plus singuliers
discours que j’ay eu avec les _Mourouuichaues_, c’est à dire, les
Principaux de _Maragnan_, _Tapoüitapere_, _Comma_, _Caietez_, _Para_ &
_Miary_. Je ne me veux arrester davantage sur ces questions & demandes:
d’autant que vous les verrez au long, & mes responces parmy ces
conferences, lesquelles comme j’espere, vous donneront un grand
contentement, vous asseurant que je les rapporteray tres-fidelement, &
ne m’escarteray que le moins qu’il me sera possible, de la phrase
ordinaire qu’ils ont en leurs harangues: en quoy l’on m’excusera, comme
aussi du passé, si l’on ne trouve tant d’ornement en ceste Histoire,
ainsi que requerroit la curiosité du siecle: mon opinion est, que la
beauté d’une Histoire est la verité du faict & la simplicité du stile.
Que si je ne rapporte mot à mot ces Conferences, ou que j’use de
multiplicité de paroles, c’est assez que je n’offenceray en rien la
substance du fait, & que cette abondance de discours sera du tout
necessaire & requise, afin de vous faire entendre clairement leur
intention & discours.
Conference premiere avec Pacamont grand Barbier de Comma.
Chap. XVI.
Ayant eu plusieurs Conferences avec ce Principal & grand Sorcier j’ay
avisé de les distinguer par Chapitres, desquelles voicy la premiere.
_Pacamont_ est petit de corps, vil & abjet, tellement que qui ne le
cognoistroit, on en feroit fort peu d’estat: Cependant c’est le plus
grand & le plus authorisé entre tous les Principaux de ces pays de
_Maragnan_, specialement en la Province de _Comma_, qui est une des plus
belles, fertile & peuplee contree des _Tapinambos_. Il a si grande
puissance là dedans, qu’a sa seule parole il remuë tous les habitans, &
y est craint extremement. Il est fin & rusé autant que Sauvage peut
estre, & par ses ruses & finesses, il est parvenu à ceste sienne
authorité, grandeur & credit. On le tient pour un souverain Barbier,
tres-subtil sorcier, & fort familier aux Esprits, qui a la mort & la vie
entre ses mains, donnant la vie & la santé à qui bon luy semble: grand
soufleur, & entretenoit les simples par confessions, lustrations,
encensemens, & semblables autres choses, ainsi que nous avons dict
cy-dessus. Il se garda bien de venir des premiers saluër les François &
s’offrir à eux, voulant au préalable experimenter ce qu’ils demandoient:
Pourquoy ils estoient venus: Et comme ils s’establiroient. Et estant
bien informé de tout cela, il s’en vint au fort S. Louys faire son
entree, salüer le sieur de la Ravardiere d’une plaisante façon. Il
estoit bien accompagné, & ses gens revestus de plumes, & la plus forte
de ses femmes avec luy, & n’en avoit pas moins de trente.
Arrivé qu’il est à _Yuiret_ ayant passé la mer dans nostre Barque,
laquelle estoit allee querir des farines en son pays, où il y a plus de
quarante lieuës de mer de distance du Fort de S. Louys: arrivé, dis-je,
qu’il fut, il fit sçavoir au sieur de la Ravardiere qu’il l’alloit
trouver dans son Fort: Le sieur l’attendit à cet effect: Cependant il
fit arranger ses gens les uns apres les autres qui le suivoient. Il vint
faire le tour des Loges lesquelles estoient basties autour de la grande
Place de S. Louys, haranguant selon la coustume & recitant sa grandeur,
& l’amour qu’il portoit aux François, & le subjet de sa venüe,
semblablement la valeur & la puissance des François. Ayant finy il
s’approche de la porte du Fort, en un carfour où estoient plusieurs
François assemblez, considerans les façons de faire de cet homme: Lors
il commanda à sa femme qu’elle se disposast à le porter jusques au logis
du Gouverneur. A quoy elle obeit: Et ainsi montans sur elle à fourchon,
à la mode que les Indiennes portant leurs enfans, il entre au Fort & va
trouver le dict sieur: sa femme estoit noire comme un beau diable,
s’estant peinturee depuis la plante des pieds jusques à la teste du suc
de _Iunipap_. Pensez avant que de pousser plus outre en matiere, si la
compagnie peut s’empecher de rire, voyant un des Princes du Bresil monté
sur un si beau Rousin: Il fut gracieusement receu & dict ce qu’il voulut
pour ses excuses: Et apres avoir faict ses affaires, il s’en vint chez
moy, en la loge de Sainct François accompagné de ses gens emplumacez: Je
luy fis tendre incontinent un lit de coton tout blanc, où s’asseant, il
demanda à l’un de sa compagnie son cofin de _Petun_, lequel le luy
alluma aussi tost & le luy donna: Et apres en avoir pris trois où quatre
fois, & rendu la fumee par les narines, il commença à me parler,
(j’estois assis vis à vis de luy en un autre lit de coton, ayant mon
Truchement prés de moy) gravement & posement en ceste sorte.
Il y a plusieurs Lunes que j’ay le desir de te venir voir, & les autres
_Païs_, mais tu sçais toy qui parles à Dieu, que nous autres qui sommes
estimez converser avec les Esprits, qu’il n’est pas bon ny expedient
d’estre legers & faciles, & aux premieres nouvelles s’emouvoir & mettre
en chemin: parce que nous sommes regardez de nos semblables, & se
rangent à ce que nous faisons. La puissance que nous avons obtenüe sur
nos gens se conserve par une gravité que nous leur monstrons en nos
gestes & en nos paroles. Les volages & ceux qui au premier bruit
apprestent leurs Canots, s’emplument, & vont voir hativement ce qui est
arrivé du nouveau, sont peu estimez, & ne deviennent grands Principaux:
c’est ce qui m’a retenu & empesché de venir plutost. Ceux de
_Tapouïtapere_, & plusieurs de ma Province sont venus devant moy, mais
ils sont moins que moy. Je me resjouys de vostre venuë, parce que
j’apprendray que c’est que Dieu. Je suis plus capable de le sçavoir,
qu’aucun de mes semblables. Je ne voudrois pas que l’un d’iceux me
precedast, ou que tu le lavasses devant moy, & le fisses parler à Dieu:
quand tu m’auras enseigné ce que c’est que du _Toupan_, j’auray plus
d’authorité que je n’avois, & seray bien plus estimé des miens que je
n’estois: & seray sous toy en mon pays: Et tu mettras en la bouche de
ceux que tu m’envoieras pour me le dire, ce que tu veux que je face: &
quand mes semblables verront que je seray Fils de Dieu & lavé, tous le
voudront estre à mon exemple.
Ce me seroit une grande douleur, si tu prisois quelqu’un plus que moy:
Car j’ay tousjours faict estat des choses hautes. J’ay esté curieux de
hanter les François & de les ouyr. Je sçay de mes ayeuls l’histoire de
Noë, lequel fit une barque, & mit ses gens dedans, & que Dieu feit
plouvoir en si grande quantité par plusieurs jours, que la terre fut
couverte d’eau, laquelle creusa par apres les terres, fit les montagnes,
les valees, & la mer, & nous separa d’avec vous. Noë fut nostre Pere à
tous. Je sçay aussi que Marie a esté Mere du _Toupan_, & qu’elle n’a
esté connuë d’aucun homme: Mais Dieu luy-mesme s’est faict un Corps en
son ventre: Et comme il fut grand, il envoya des _Maratas_, des Apostres
par tout: nos Peres en ont eu un, dont nous avons encore les vestiges.
Vous autres _Païs_ estes bien plus grands que nous. Car vous parlez au
_Toupan_, & les esprits vous craignent: c’est pourquoy je veux estre
_Paï_. Il y a longtemps que suis _Pagy_ & personne n’a esté plus grand
que moy. Je n’en fais plus d’estat: Car aussi bien je voy que mes
semblables feront seulement conte de vous. Je voudroy bien que tu
voulusse venir en ma Province, c’est une bonne terre: Il y a force
Sangliers, Cerfs & Biches, tu n’en manquerois point, & je serois
tousjours avec toy.
Je fis responce à ces paroles, que j’estois bien aise de le voir, & que
j’avois souvent ouy parler de luy & de la puissance qu’il avoit: Et
comme il trompoit par diverses ruses les Indiens, leur faisant à croire
qu’il avoit un Esprit familier: mais que ma rejouissance estoit bien
plus grande de ce qu’il commençoit à recognoistre sa faute. Il est bien
vray que je descouvrois par ce discours qu’il n’avoit l’intention telle
que Dieu la demandoit, pour estre mis au nombre de ses enfans, & lavé de
l’Eau Divine.