Que pensez-vous? _Mara-péde-ie mongueta?_

Il respond.

Je ne pense à rien. _Ai Kogné._

Je pense à quelque chose. _Maerssé-Kaien-arico._

Je pense à vous. _Deressé Kaien-arico._

Si davanture quelques-uns devisent ensemble, ils sont fort curieux de

sçavoir ce qu’ils disent, & ainsi ils viennent doucement les trouver, &

leur demandent.

Que dites vous? _Mara-erepe?_ ou bien, _Mara-erepipo?_

Que disiez vous ensemble? _Mara-peïe-peïooupé._

Ils respondent,

Nous parlions de nos affaires. _Ore-rei-Koran Koïo-mongueta._

Nous parlions de vous. _Deressé Koïa-mongueta._

C’est ainsi qu’ils passent leur vie doucement les uns avec les autres en

toute familiarité, selon que vous pouvez recognoistre par ce discours.

Des humeurs incompatibles avec les Sauvages.

Chap. XXV.

Socrate avoit coustume de dire, que tout ainsi que le vin aspre, & rude

est de mauvaise digestion, difficile, & mal plaisant à boire, ainsi les

humeurs rudes, aspres & facheuses, sont mal propres pour converser avec

les hommes. Et Plutarque escrit que, comme le son aigre des chauderons &

pots cassez, mettent les Tygres en colere, de telle façon qu’ils se

jettent à corps perdu, sur ceux qui viennent leur chanter aux oreilles

ces motets si importuns & desagreables, aussi sont les mauvaises

complexions & humeurs, parmy les societez des hommes. Nous avons

recogneu la pratique de cecy estre fondee en la nature, considerant

combien ces Sauvages fuyent les humeurs agrestes & complexions austeres.

Ils hayssent sur toutes choses, quand ils voyent un des leurs agacer son

voisin, ce qu’ils appellent en leur langue, _Moïaron_, ou bien quand ils

voyent qu’ils debattent par ensemble de paroles, ce qu’ils nomment

_Oroacap_: quand ils trouvent de semblables humeurs, ils les fuyent, &

ce gardent le plus qu’ils peuvent, de tomber en debat avec iceux: voire

ils font bien d’avantage, car ils advertissent les François, leurs

Comperes, de n’aller rien demander chez ces personnes là. Si d’aventure

ils ont des femmes qui soient de telle complexion, ils en sont fort

empeschez, & ne se font pas beaucoup tirer l’oreille, pour s’en défaire,

ou leur permettre qu’elles aillent là, où elles voudront se pourvoir. Il

y a à _Iuniparan_ dans l’Isle, un Hermaphrodite, qui en l’exterieur

paroist plus femme qu’homme: car il porte le visage & la voix de femme,

les cheveux non rudes, ains flexibles & longs, comme ceux des femmes,

nonobstant il est marié, & a des enfans, mais il est d’un naturel si

facheux qu’il est contraint de demeurer seul, pour ce que les autres

Sauvages du village, ont crainte de debattre de paroles avec luy. J’ay

veu toute une famille changer de village, seulement pour eviter le

voisinage d’un Sauvage, subject à ces mauvaises humeurs.

Ils se mocquent, & méprisent l’homme qui s’amuse aux agacemens, &

paroles de sa femme, quand elle est de mauvaise complexion. Il arriva,

pendant que j’estois en ces cartiers, qu’un Sauvage s’ennuya de

supporter les facheuses humeurs de sa femme, tellement que prenant un

baston de sa main droicte, & de sa gauche les cheveux de sa femme, il

voulut experimenter, si cette huyle & baume n’adouciroit point l’aigreur

de son mal: mais il fut bien estonné, que le feu se mist en la playe,

tellement que le mal en devint plus grand: Car à la veuë des voisins

cette femme sceut bien s’échapper de ses mains, & prenant semblablement

un baston, elle voulut faire le mesme service à son mary, & apres

s’estre gressez l’un l’autre avec la risee des regardans, ils

demeurerent aussi grand maistre l’un que l’autre, sinon que le mary fut

depuis la fable, & le discours universel, tant des grands, que des

petits. Et les anciens disoient en leurs _Carbets_: qu’avoit-il affaire

de s’arrester à sa femme, puis qu’il la cognoissoit telle.

Je les ay vu quitter & abandonner leur marchandise à celuy à qui ils

l’avoient venduë, & ce pour eviter la dispute de paroles qu’il leur

faisoit: Pourtant vous remarquerez, qu’ils n’ont que, Oüi, & Non, quand

ils traictent par ensemble, ou avec les François, sans jamais

barguigner. Plusieurs autres exemples pourroient estre apportez icy

touchant cette matiere, mais ceux-ci suffisent.

Ils apprehendent merveilleusement les gens coleres qu’ils nomment

_Poromotare-vim_, & s’entr’advertissent quand ils sont en colere,

disans, _Chèporomotare-vim_, je suis en colere, & lors personne ne dit

mot, ains on l’addoucit tant que l’on peut: ce qu’ils appellent

_Mogerecoap_, c’est à dire, adoucir un autre. _Aïmogerecoap_, j’adoucis

celuy qui est en colere.

J’ay pris garde par plusieurs fois, que quand ils voyoient un François

en colere, ils estoient comme hors d’eux-mesmes, changeans de couleur en

face, & se retiroient arriere de sa voye, disans l’un à l’autre, _Ymari

touroussou_. Il est grandement en colere, il est grandement fasché:

_Ché-assequeié-seta_, il me fait grand peur.

Il arriva que deux ou trois de nostre equipage se laissoient emporter à

la colere assez souvent, dans les villages, où ils estoient: Les

principaux du lieu sceurent fort bien se venir plaindre au Fort Sainct

Loüis, & prier qu’on leur ostast ces François d’avec eux & qu’ils

vinssent demeurer au Fort, par ce, disoient-ils, que cela nous faict

peur & specialement à nos enfans: ce que l’on fist.

Si le debat des paroles, & la colere leur est facheuse, beaucoup plus le

sont les debats en effect, quand quelques uns d’entr’eux tombent en

querelle, ce qui est fort rare, & viennent à s’entre-battre, qu’ils

appellent _Ionoupan_, entre-battre, & encore davantage quand ils

s’entre-blessent, ce qu’ils nomment _Ioüapichap_, entre-blesser, & le

pis est, quand apres s’estre bien entre-battus, ils viennent en despit

l’un de l’autre, à brusler leurs loges: ce qu’ils signifient par ce mot

_Iouapic_, entre-brusler: car alors chacun s’en sent, & pas un n’oseroit

se mettre en devoir de les empescher: car voicy comment ils font; Ils se

retirent chacun à leur costé, et prenant une poignee de branches de

palme seiche, l’allument, la portent à la couverture de leur mesme

costé, disant à un chacun, sauve qui pourra son costé, pour moy j’ay mis

le feu au mien, personne ne m’en pouvoit empescher, & ainsi en peu

d’heure, tout le village est bruslé, & si personne ne luy en dict rien:

Plusieurs fois cela fust arrivé en l’Isle, n’eust esté la crainte,

qu’ils avoient des François.

Ils haissent semblablement d’estre injuriez, soit homme, soit femme,

mesme celles qui font profession de servir au public ne veulent qu’on

les appelle _Pataqueres_, putains: & me souvient qu’une Indienne

Esclave, ayant eu un enfant d’un François, quelques autres luy

reprocherent qu’elle estoit putain, elle se fascha fort, & dist, que si

desormais on l’appelloit plus _Pataquere_, qu’elle tueroit cet enfant,

ou l’enterreroit tout vif: ils appellent l’injure, _Courap_.

Il ne se faut pas estonner, si ces Sauvages fuyent de telle façon la

colere & ses effects, puisque cette passion repugne immediatement au

naturel de l’homme, & le faict devenir totalement brute, ainsi que dict

Sainct Basile le Grand, en l’Homelie 10. qu’il a faict de l’ire:

_Hominem penitus in feram converti_, que la colere change l’homme

totalement en une furieuse beste: & Sainct Gregoire de Nysse, en

l’Oraison 2. de la beatitude, compare la colere à ces vieilles sorcieres

du Paganisme ancien, qui par enchantemens transmuoient & changeoient en

la forme de diverses bestes furieuses, maintenant en Sanglier, une

autrefois en Panthere: La colere faict chose pareille: Et Sainct

Gregoire le Grand, au livre cinquiesme de ses Morales, chap. trentiesme

dict, que le cerveau du colere, est le trou où s’engendrent les Viperes:

_Cogitationes iracundi vipereæ sunt generationis_. Platon n’enseignoit

autre remede à ses escoliers contre cette passion, sinon qu’ils

contemplassent vivement les gestes & les paroles d’un homme colere, ou

bien quand eux-mesmes seroient tombez en colere, qu’ils allassent

vistement se considerer dans un miroir. Ce n’est donc point chose tant

nouvelle, ny si hors de propos si ces Sauvages craignent, se tirent à

part quand ils voyent un homme en colere specialement un François: Car

comme dict le Proverbe Chap. vingt sept. _Impetum concitati spiritus

ferre quis poterit?_ Moins aussi est-ce chose difficile à croire, qu’en

dépit l’un de l’autre, si daventure ils sont tombez en debat, ils

bruslent leurs loges, puis qu’aux Proverbes 26. il est dict, _sicut

carbones ad prunas, & ligna ad ignem_, que les charbons sur le brasier,

& le bois sur le feu, ainsi le debat de paroles à l’homme naturellement

colere, _sic homo iracundus suscitat rixas_, & en l’Ecclesiastique 28.

_secundum ligna sylvæ, sic ignis exardescit_: Telle qu’est la quantité

du bois, telle est la force du feu, parlant de la colere.

De l’Oeconomie des Sauvages.

Chap. XXVI.

Pitacus disoit, ainsi que rapporte Strobee de luy, que cette famille est

bien ordonnee, quand deux choses concurrent, sçavoir, qu’il n’y aye

aucune superfluité, soit au vivre, soit au mesnage, & pareillement qu’il

n’y aye aucune disette de ces choses: Et Ciceron rapporte du grand

Caton, lequel interrogé quel mesnage luy sembloit le meilleur: c’est,

respondit-il, où l’on donne competamment à manger, le vestir, & que le

travail y soit chery. Il me semble que ces sentences soient plustost

dites pour les Sauvages, & gens qui vivent frugalement, que pour aucune

autre condition de personnes. Sainct Thomas definissant l’Oeconomie,

conclud que ce n’est autre chose, qu’une bonne conduitte domestique,

tendante à cette fin, que la famille soit accommodée de vivres, & autres

choses necessaires, & specialement, que parmy cette famille soit

entretenuë une bonne intelligence, chacun s’aquittant de ce à quoy il

est employé. Monstrons cecy estre enseigné aux Sauvages, par la pure

Nature, & non par aucune autre science aquise.

Les villages sont partis en quatre loges: sur lesquelles toutes commande

un _Mourouuichaue_, pour le temporel, & un _Pagy Ouassou_, c’est à dire

un Sorcier pour les maladies & enchanteries[96]: Chaque loge a son

Principal. Ces quatres Principaux respondent au Principal de tout le

village; & luy avec les maistres Principaux des autres villages,

respondent au Souverain Principal de toute la Province. Chaque

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(Lacune d’une feuille.)

Du soin que les Sauvages ont de leurs corps.

Chap. XXVIII.

Platon appelloit la forme du corps, un privilege de Nature, & Crates le

Philosophe, un Royaume Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un

discours long & ample: si nous traittions autre chose qu’une histoire,

laquelle demande un stile concis, sans aucune superfluité de paroles, ou

de digressions faictes mal à propos: partant nous appliquerons le dire

de ces deux Philosophes à nostre subject, pour faire voir que la Nature

ayant dénié, par un si long temps, aux corps des Indiens les vestemens,

les a recompensez d’un singulier privilege, les formant beaux & bien

faicts, encore que les meres n’y prennent aucune peine: ains les levent

& manient, comme elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates,

leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, un Royaume

solitaire & desert: car tout ainsi que les animaux du desert, croissent

& s’embellissent extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur

Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative: Et à l’oposite,

s’ils sont pris des hommes, & amenez en la demeure domestique des Rois &

Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi qu’un spectacle

nouveau, vous les voyez incontinent se descharner, se desplaire, &

perdre l’appetit d’engendrer & conserver leur espece, & cecy non pour

autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce Royaume solitaire.

Pareillement ce que la Nature a osté d’un costé à ces Sauvages, à

sçavoir les vivres bien apprestez, les potions bien friandes, les habits

pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & palais, elle les a

recompencez d’un autre part, en leur donnant une pleine liberté, comme

aux oyseaux de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez des

mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est pas une des moindres

afflictions d’entre les autres, qui balancent les commoditez que nous

pensons avoir en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission de

Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur salut, ne se fut mis à

traverser ces Barbares, leur suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils

se tuassent & mangeassent les uns les autres: il n’y a point de doute

qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de la Terre, à cause de ceste

franchise & liberté connaturelle, laquelle assaisonne si bien les

viandes qu’ils ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre,

d’où procede immediatement la belle forme de leurs corps.

Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre; qu’on a veu de ces

gens sales, laids comme marpaux. Je dy que ce n’est pas au visage, où il

faut remarquer la forme & beauté d’un homme: c’est de quoy Demosthene se

moquoit, quand les Ambassadeurs d’Athenes furent de retour de leur

Ambassade au Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la beauté du

visage de ce Roy: non, non, dit Demosthene, ce n’est pas un subject

digne de loüange en un homme, que la beauté de son visage, qu’il a

commun avec les Courtisanes: mais bien en la stature du corps,

proportion des membres, & phisionomie de grandeur & de noblesse: Et

c’est ce que je traitte, que la Nature a donné pour l’ordinaire, un

corps bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable,

specialement aux _Tapinambos_: Et quant à ce qu’ils gastent leurs

visages par incisions, ouvertures, & fanfares de peintures & ossemens,

cela provient, comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont d’estre

estimez plus vaillans.

Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets de toute ordure: ils se

lavent fort souvent tout le corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent

sur eux, force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, & en

toutes les parts, pour oster la poudre & autres ordures. Les femmes ne

manquent point de se peigner souvent: Ils craignent fort d’amaigrir,

qu’ils appellent en leur langue, _Angäiuare_, & s’en plaignent devant

leurs semblables, disans, _Ché Angäiuare_, je suis maigre, & chacun en a

compassion, specialement quand il arrive qu’ils font quelque voyage,

pendant lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent: lors qu’ils sont

de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, chacun les pleure &

plaint, disant _Deangäiuare seta_, helas! que tu es maigre, tu n’a plus

que les os.

Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous ne pouvions garder

avec nous les jeunes enfans baptisez: par ce que les meres avoient si

grande peur, qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la croyance

qu’elles avoient que les François estoient en disette, qu’elles ne

permettoient à leurs maris d’amener ces petits enfans quant & eux, pour

voir les Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en chargeant

tres-estroittement aux maris de les ramener avec eux, & toutes les fois

qu’elles pensoient à ces enfans, elles fondoient en larmes, &

s’atristoient infiniment.

J’avois retenu un jeune enfant de _Tapuitapere_ faict Chrestien & nommé

Michel, lequel sçavoit extremement bien & en bons termes la doctrine

Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que j’avois. Il demeura

quelques mois avec moy, mais il ne me fut jamais possible de le garder

davantage, à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la douleur

qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations continuelles, de

sorte que son pere vint expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le

regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, pour montrer

leur compassion vers autruy) il me vint demander congé de s’en

retourner, avec un regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de

douleur (tant ces jeunes enfans caressent les Peres & se plaisent avec

eux) alleguant que sa mere devenoit maigre de tristesse, à cause de son

absence, & l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit avec moy,

neantmoins qu’il ne manqueroit point de raconter à sa mere la bonne

chere que je luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner vers

nous.

Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, pour laquelle il merita

d’avoir le fouët, quand il vit que c’estoit au faict & au prendre, il

pria qu’on eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne frappast si

vivement son corps, ainsi que s’il eust esté gras; par ce, disoit-il,

que la graisse sert de couverture aux os, soustient les coups, &

empesche que la douleur ne vienne jusqu’à eux: Si vous frappez fort,

vous me romprez les veines qui ne sont couvertes que de la peau, (il

disoit cela pour ce qu’il estoit naturellement maigre).

Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité d’Indiens, s’embarquent

dans un grand Canot, se munissent de farine, portent nombre de fleches,

menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où ils tuent autant de

venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, Biches, Sangliers, Vaches-Braves,

_Tatous_, soit une infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur

farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul de ces viandes,

puis retournans en l’Isle, apportent avec eux force venaison boucanee.

_Le Bresil_ revenu de la guerre de _Para_ en l’Isle, s’estimant maigre,

demanda congé au Sieur de la Ravardiere d’aller en terre ferme, & de

mener avec luy quelques François fort maigres pour les engraisser, ce

qui luy fut accordé: & allant assés avant dans la grande terre, ils

abondoient en toute sorte de venaison, mais parmy ce bon-heur, un

mal-heur leur arriva: c’est que la farine leur manqua tellement, qu’ils

furent contraincts de manger le cœur des palmes, en guise de pain, avec

leurs viandes: ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent

gueres volontiers à ce genre de pain de Palmiers, & avoient grand

regret, que la feste n’estoit entiere, voyans tant de chair devant eux,

& n’avoient moyen d’en manger, à cause que le pain & le sel leur

manquoit. Il me semble qu’il leur estoit arrivé ce qui advint à Midas

affamé d’or, quand sa femme luy fist presenter sur la table force

viandes, mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, qui au

milieu des eaux mouroit de soif: Chose pareille leur arriva car ils

emmaigrirent plus qu’ils n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans

porté de la farine, autant qu’il en falloit.

Les François imitent en ce poinct les Sauvages, & sont bien receus

d’iceux: Car les François qui demeurent au Fort, demandent congé d’aller

par les villages, faire une promenade & bonne chere. Les Sauvages, qui

sçavent cela, vont à la chasse, & donnent (moyennant quelques

marchandises) à ces promeneurs deux ou trois bons repas, apres lesquels,

il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que du commun, à quoy les

François sont stilez, si bien qu’apres avoir faict deux ou trois bons

repas en un village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le tour

de l’Isle, ou de la Province de _Tapoüitapere_ & _Comma_, ils reprennent

leur force, & se consolent. Les François qui sont logez par Comperage en

ces villages, ne sont pas trop aises de telles promenades: d’autant que

s’il y a quelque chose de bon alors, ce n’est pas pour eux, ains pour

les Passans: le naturel du Sauvage estant de donner tout le meilleur

qu’ils ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres lesquels vous

n’avez que le commun & l’ordinaire. Admirez, je vous prie, en passant,

le grand amour de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement

la charité du prochain; Car que pourroient faire mieux les Chrestiens,

voire les Religieux les plus reformez, sinon que la charité des Sauvages

est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, & la charité des

Chrestiens est sur-naturelle, & espere la récompense en la vie

eternelle.

Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs autres façons de faire,

comme sont celles-cy: Ils ont tousjours l’herbe de _Petun_ en la bouche,

la fumee de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent par les

narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, & en avalent, pour

nettoyer l’estomach de cruditez, lesquelles ils font sortir par

eructations. Ils n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent leur

_Petun_, comme ils font aussi du grand matin, à la sortie du lit, &

avant de se coucher. Mais à propos du _Petun_, il est bon que je

rapporte icy l’opinion supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de sa

fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, de bon jugement &

eloquens en parole, tellement que jamais ils ne commencent une harangue

qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion n’est point tant

supersticieuse, qu’elle n’aye quelque raison naturelle; car je l’ay

experimenté moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement,

dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, & affermit la

voix, en ce qu’elle desseiche les humiditez & crachats de la bouche, qui

se rencontrent à la sortie de la veine vocale tellement que la langue en

est bien plus libre à faire sa fonction: La verité de cecy est bien

aisee à experimenter, pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps

convenable: Car l’abondance & continuation n’en est pas, à mon advis,

trop bonne & salubre à ceux qui vivent de boissons & viandes chaudes;

mais à ceux qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, la prise

de ceste fumee ne leur peut estre que saine; Et c’est une autre raison,

pourquoy les Sauvages qui habitent sous cette zone tres-humide, & qui

pour l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement de

ceste fumee, à sçavoir pour descharger leur Cerveau des humiditez &

froidures, & l’estomach de cruditez: ce que font semblablement les

Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. Ce _Petun_ aussi

ayans trempé 24. heures dans du vin blanc, opere de grands effects pour

nettoyer le corps de ses infections. On ne prend seulement que le vin.

Ils ont aussi une autre opinion que la fumee qu’ils avalent du _Petun_,

les tient gaillards & joyeux contre la tristesse & melancolie qui leur

peut survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre ce que j’en ay

peu apprendre par leurs discours. Un Sauvage supplicié à la bouche du

Canon, (duquel je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant que de

s’acheminer au supplice, il demanda un cofin de _Petun_, disant, que

l’on me donne la derniere consolation de cette vie, par laquelle je

puisse fortement & joyeusement rendre l’Ame: & de faict si tost qu’on

luy eu donné ce _Petun_, il s’en alloit joyeux, & chantant à la mort; &

quand ses semblables l’attacherent à la bouche du Canon, il les pria de

ne luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust moyen de

porter en sa bouche son cofin de Petun, tellement que la balle du Canon

ayant divisé le corps en deux, une partie portée dans la mer, & l’autre

tombee au bas du rocher, à laquelle le bras droict estoit joint, on

trouva encore dans la main droicte le cofin de _Petun_.

Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume du pays, ne vont jamais au

lieu où ils doivent estre assommez, qu’on ne leur donne le _Petun_, ny

mesme les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent ce regime.

Les Sorciers du pays ne servent de cette herbe au service des Diables,

mais nous n’en parleront point à present, si la memoire me le permet, ce

sera pour une autre fois.

Ils ont une autre façon de faire, pour conserver leurs Corps en santé;

C’est qu’ils mangent souvent & peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce

apres qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche & si entre les

repas ils ont soif, ils boivent à demy leur saoul, & gargarisent

tres-bien la bouche, pour addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire

les viandes & n’en mangent point de cuites à demy: sont beaucoup plus

soigneux en ce poinct que les François. Ils se frottent d’huyles de

Palmes, de _Rocon_ & de _Iunipape_[97], qui sont choses qui les tiennent

en bonne disposition: Je m’asseurre que ceux qui liront cecy, & auront

tant soit peu de cognoissance de la disposition du corps humain, & du

regime necessaire pour l’entretenir, jugeront que la Nature donne à ces

gens, ce que la science & l’experience donne à ceux de par deçà.

De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages sont

subjects; Et quels noms ils donnent aux membres du corps.

Chap. XXIX.

La verité est, que les Sauvages sont gratifiez de la Nature d’une bonne

santé & disposition parfaicte & gaillarde: & rarement se trouvent

entr’eux des Corps maleficiez & monstrueux: Nonobstant il s’en trouve,

mais un entre cent.

D’aveugles tout à faict je n’en ay point veu, & toutesfois ils en ont,

qu’ils appellent _Thessa-vm_, aveugle, _Cheressa-vm_, Je suis aveugle, &

_Ressa-vm_, tu es aveugle. Une chose ay je bien veu, que quelques uns

avoient la veuë fort courte, specialement les vieux, & notamment les

femmes, voire c’est chose comme ordinaire, que les femmes passé 30. ans,

ayent la veuë fort courte & debile, en sorte qu’elles ne peuvent plus

voir à tirer des pieds les _Thons_, ou vers[98], ains il faut que ce

soit des jeunes garsons ou jeunes filles. A ce propos un Capitaine

François, qui n’estoit pas de nostre equipage, & ne se tourmente pas

beaucoup pour croire une divinité, disoit que le Pape n’avoit point de

puissance sur la mer, puisque Dieu avoit dit à Sainct Pierre, que sa

puissance s’estendoit seulement sur la terre: Par ainsi tous ceux qui

passent de ces pays icy au delà de la mer, ne sont pas obligez aux

ordonnances de l’Eglise de deçà, ains librement, entre autres choses

pouvoient prendre une jeune fille pour concubine, puisque la necessité

requiert qu’elles tirent & ostent des pieds des François ceste vermine.

Je dy cecy pour faire voir combien ces pays sont dangereux aux ames qui

tournent le tout en venin.

J’ay veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent _Thessaue_) mais en

petit nombre, & des bigles appellez _Thessauen_, bigle, _Cheressauen_,

je suis bigle, _Deressauen_, tu es bigle. Il s’y trouve des begues

nommez _Guingayue_, begue, _Chegningayue_, je suis begue. Les enfans

sont fort chassieux, & les vieillards aussi, qu’ils nomment

_Thessaou-vm_, chassieux, _Cheressaou-vm_, je suis chassieux.

_Deressaou-vm_, tu es chassieux, & cecy provient de la grande humidité

du pays, qui domine plus sur les corps des petits enfans & des

vieillards, à cause de la foiblesse de la chaleur naturelle qui est en

ces corps des jeunes & vieux, que non pas sur les autres corps qui

possedent une chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouve de

chauves, assez peu pourtant, & sont appellez _Apterep_, chauve,

_Chéapterep_, je suis chauve: & l’occasion pourquoy on ne voit là tant

d’hommes chauves qu’icy: est que generalement leurs cheveux sont nourris

d’une forte & aduste nourriture, tellement qu’ils ont les cheveux forts,

roides & droicts.

Ils ont peu de boiteux appellez _Parin_, peu de manchots, nommez

_Iuuasuc_, peu de muets dits, _Gneen-eum_. De gouteux ils en ont qu’ils

appellent _Karouarebore_, & les goutes _Karouare_. Il s’y trouve une

espece de galleux qui viennent de race, changent de peau tous les ans, &

diriez à les voir, qu’ils sont malades de Sainct Main, & neantmoins ne

sentent aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant eux que les

autres galleux, _Kourouuebore_, & la galle _Kourouue_, je suis galleux,

_Ché-courouue_. Il y a des camus comme icy, nommez _Timbep_: Je suis

camus, _Chétimbep_: Tu es camus, _Detimbep_, il est camus _Ytinbep_.

Il n’y a partie au corps, à laquelle ces Sauvages n’ayent donné un nom

special & particulier. Ils appellent l’Ame _An_, mon Ame, _ché-An_, ton

Ame, _Dean_: nos Ames, _Orean_, vos Ames, _Pean_, leurs Ames, _Yan_: &

cecy tant que l’ame demeure enfermee dans le corps: car ils appellent

d’un autre nom l’ame separee du corps, sçavoir, _Angoüere_.

La Teste. _Acan._

Ma Teste. _Cheacan._

Crasse. _Kua._

Cheveux. _Aue._

Mes cheveux. _Cheaue._

Cervelle. _Apoutouon._

Front. _Suua._

Paupiere. _Taupepyre._

Face. _Tova._

Ma face. _Cherova._

Ta face. _Derova._

Sa face. _Sova._

L’œil. _Tessa._

Larmes. _Thessau._

Mon œil. _Cheressa._

Maille en l’œil. _Tessaton._

J’ay une maille en l’œil. _Cheressaton._

Cligner les yeux. _Sapoumi._

Je cligne les yeux. _Assapoumi._

L’ouye. _Apoüissa._

Oüir. _Sendup._

J’entends. _Assendup._

Oreille. _Nemby._

Mon oreille. _Chénemby._

Nez. _Tin._

Morve. _Embouue._

Se moucher. _Yembouue._

Narine. _Apoin-ouare._

Palais de la bouche. _Konguire._

Bouche. _Giourou._

Levre d’en haut. _Apouan._

Levre d’em bas. _Teube._

Gosier. _Yasseok._

Cracher. _Gneumon._

Je crache. _Aouendeumon._

Tu craches. _Eveouendeumon._

Salive. _Thenduc._

Langue. _Apeckon._

Ma langue. _Ché-ape kon._

Parler. _Gneem._

Je parle. _Aïgneem._

Un beau parleur. _Gneemporam._

Haleine. _Pouïtou._

Les dents. _Taïm._

J’ay mal aux dents. _Chéraiuassu._

Ma dent. _Cheraïm._

Ta dent. _Deraïm._

Sa dent. _Saïm._

Dent macheliere. _Taiuue._

Macher. _Chouou._

Je mache. _Achouou._

Joüe. _Tovape._

Baiser. _Geouroupoüitare._

Je baise. _Aigeouroupoüitare._

Jouflu. _Tovape-Ouassou._

Menton _Tendeuua._

Barbe _Tendeuua-aue._

Barbu _Tendeuuaaue-rekouare._

Chignon du col _Aioure._

Col _Aiouripouï._

Estrangler par le col _Ioubouïc._

Poitrine _Potia._

Espaules _Atiue._

Bras _Iuua._

Coude _Tenuvangan._

Poignet _Papouë._

Paume de la main _Popouïtare._

Main _Po._

Ma main _Chépo._

Main droicte _Ekatoua._

Main gauche _Assou._

Doigts _Pouan._

Ungle _Pouampé._

Mon ongle _Chépouampé._

Mammelle _Cam._

Cœur _Gnaen._

Veines _Taiuc._

Le sang _Toubouï._

La rate _Perep._

Boyaux _Thyepouy._

Foye _Pouya._

Fiel _Pouya-oupiare._

Panse _Thuye-ouassou._

Ventre _Theïc._

Nombril _Pourouan._

Le dos _Atoucoupé._

Les reins _Pouïasoo._

Costé _Ké._

Mon costé _Ché-ké._

Coste _ArouKan._

Ma coste _Ché-arouKan._

Hanche _Tenambouik._

Matrice _Acaïa._

Roignons _Pere Ketin._

Les fesses _Tevire._

Jarret _Anangoüire._

Cuisses _Ouue._

Genoüil _Tenupouian._

Jambes _Touma._

Pied _Pouï._

Le talon du pied _Pouïta._

La plante du pied _Pouipouïtare._

Orteil _Puissan._

Le corps _Tétè._

Mon corps _Chéreté._

Peau _Pyre._

Sueur _Thue._

Graisse _Kaue._

Os _Cam._

Mes os _Chécam._

Moële _Camapoutouon._

De quelques maladies particulieres à ces Païs des Indes, & de leurs

remedes.

Chap. XXX.

La Genese nous apprend, suivant l’explication des Docteurs, que Dieu

avoit donné à l’homme une espece d’arbre, pour se servir de son fruict,

en guise de Theriaque à tous maux. Ce mesme Dieu tousjours bon, qui ayme

ses Creatures, tant soient-elles chetives & esloignees de luy, prevoioit

que ceste infortunee generation des Sauvages seroit par une longue

suitte d’annees vagabonde & nuë parmy ces forests spatieuses du Bresil:

& pourtant il leur a voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres &

d’herbes, dont ils se servent en leurs blessures & maladies.

Car il faut que vous croyez que ces Pays sont autant fournis d’arbres

medicinaux, de gommes salutaires, & d’herbes souveraines, qu’aucun qui

soit soubs la voute des Cieux, le temps le fera cognoistre[99], &

l’industrie de ceux qui s’appliqueront à en faire la recherche.

J’ay veu de l’escorce d’un certain arbre, laquelle sentoit tout ainsi

que le Mastic, qui croist aux Jardins de l’Europe, & les Sauvages disent

que ceste escorce sert à toute maladie, & en usent: Davantage ils

tiennent que toutes les bestes des forests, se sentans ou frappees ou

malades, courent à cet arbre pour avoir guerison: & pour cette cause

rarement peut on trouver un de ces Arbres qui aye l’escorce entiere,

parce que les bestes & animaux du pays la viennent ronger.

Il y a une espece de gomme blanche, qui croist dans les fueilles des

Arbres, en sorte que vous diriez à les voir, qu’elles soient émaillees

d’argent, & ceste gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de

playes. Il y a une autre espece de gomme blanche, si souveraine à

nettoyer les playes, ou à attirer à soy l’apostume & l’ordure enclose

dans la chair, qu’en vingt quatre heures elle faict son effect,

nettoyant entierement la playe. Je l’ay veu experimenter sur un garçon

François que j’avois avecques moy, lequel avoit les pieds & les jambes

tellement gastees & apostumees par les vers de ce pays là, que nous

estions en crainte qu’il perdist totalement les jambes: chose si

horrible à voir, que je ne puis l’exprimer par paroles, & neantmoins luy

ayant faict appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres de

cette gomme, le lendemain il estoit aussi sain, que s’il n’eust eu rien

auparavant, la gomme de ces emplastres ayant premierement tué tous les

vers qui estoient en nombre infiny: Secondement, elle les avoit tirez

par force de dedans la chair bien avant, où ils estoient attachez, & se

les estoit colez, tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces vers

attachez par la teste. Tiercement, elle avoit nettoyé les playes si bien

qu’il n’y restoit aucune sanie, ains vous voyez la chair toute vive &

vermeille. Je laisse à part tout le reste tant des gommes que des

baumes, que d’un million d’herbes que l’on peut tirer par l’alembic,

pour en avoir l’esprit & l’essence, afin que j’entre en mon subject, qui

est de parler de certaines maladies qui regnent en ces pays là, & du

remede d’icelles: non pas que le pays de soy soit maladif & fascheux,

ains au contraire, c’est un air fort bon & sain, specialement depuis le

moys de Juin, jusques au moys de Janvier: durant ce temps les Brises,

c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient souflent incessamment,

purgeant le pays de ses grosses vapeurs, & par ainsi les Sauvages sont

rarement malades: Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’une

maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus subjects à estre

malades, ainsi que l’experience me l’a faict cognoistre & à plusieurs

autres: mais en verité je croy que cela nous est plus arrivé de disette

& misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens que d’autre

cause; & par ainsi que les François estant un peu accommodez, comme ils

commençoient de l’estre quand je partis de l’Isle; je n’estime pas

qu’ils tombent en ces inconveniens & infirmitez, & par consequent

personne ne se doit faire peur à soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré

qu’il ne souffrira jamais la centiesme partie du mal que nous avons

enduré.

La premiere de leurs maladies, s’appelle en leur langue _Pian_, qui

vient du mot de _Pé_, c’est-à-dire, chemin, ou si vous voulez, du mot du

pied: pour ce que ceste maladie accidentellement se prend du crachat, ou

de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle on marche, & commence

tousjours soubs les orteils du pied, de la grandeur d’un liard, de

couleur noirastre; & ceste tache est appellee par les Indiens Aïpïan,

c’est à dire, la _Mere Pian_[100]: parce que d’elle procedent toutes les

autres playes & apostumes, que ceste mal-heureuse maladie faict

universellement sur le corps, à la façon d’une herbe ou arbrisseau, qui

sortant de cette _Mere Pian_, comme de sa racine, va tousjours

croissant, & s’elevant en haut, jette çà & là par le corps, ses

branches, fueilles & bourgeons, qui remplit interieurement & couvre

exterieurement ce corps miserable de plusieurs douleurs extremes & de

putrefaction nompareille, de laquelle plusieurs meurent: Elle dure deux

ans ou environ. Si c’est un François qui a ceste maladie, il faut de

necessité qu’il soit guery parfaictement devant qu’il retourne en

France; autrement il sera contraint de retourner au Bresil pour se faire

guerir: car tous les remedes du monde appliquez à ceste maladie, hors du

Bresil, n’y peuvent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui guerit tous

nos maux, sçavoir la mort. J’ay dit comme ceste maladie arrive

accidentellement: disons à present son origine & la source ordinaire &

naturelle, afin que les François qui iront en ces quartiers là prennent

garde à eux.

Ceste maladie donc vient aux François, comme le mal de Naples, par

l’excez & hantise des filles Indiennes, tellement que ceux qui s’en

veulent garantir, il faut, ou qu’ils vivent chastement, ou qu’ils menent

leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes Chrestiennes: car le

mariage est un seur contre-poison pour ce venin, voire mesme le mariage

naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont point, quant au gros, s’il

ne l’ont gagné par excez autre part, quand au petit, chacun l’a une fois

en sa vie; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. Or ceste

grosse _Pian_ excede & en douleur & en saleté, sans aucune comparaison,

le mal de Naples; & à bon droict: Car le peché que commettent les

François en ces pays là avec les Indiennes, merite dés ceste vie

punition, en tant qu’ils nous ravissent ces pauvres ames Indiennes

d’entre les mains, lesquelles viendroient à la fontaine de salut: si ces

fournaises de lubricité ne les en destournoient par leurs mauvais

exemples. Que ceux qui sont coupables de ce peché, pensent quel conte

ils doivent rendre à Dieu, pour avoir esté cause de la perte & damnation

de ces pauvres ames Indiennes. Que si la vie eternelle est promise à

ceux qui seront cause du salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui

pour satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire mespriser à ces

pauvres innocentes, & leur salut & la predication de l’Evangile?

Le remede principal pour ceste maladie, est la patience & le temps: les

sueurs y servent beaucoup, & l’alegent fort & accourcissent le temps,

comme font aussi les dietes & le regime de vivre. L’experience a faict

recognoistre que la viande plus propre à ces malades, est la chair du

poisson nommé _Rechien_ (duquel les hommes sains ne mangent jamais,

s’ils ne vouloient vomir jusqu’au sang, & tomber en de grandes maladies)

boüillie avec des herbes fortes & ameres, qui se trouvent en ces

pays-là: Par ainsi ils payent bien le moment d’un plaisir par un million

de douleurs, & ce qui seroit poison aux sains, leur est une viande

salubre, mais de mauvais goust. C’est l’ordinaire de ce rusé Apoticaire

Sathan, de froter le bord de la coupe avec la douceur du sucre ou du

miel, pour faire avaller tout d’une volte le poison, qui par apres

déchire les entrailles de rage & de douleur: Je veux dire qu’il presente

au pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & bientost le

pauvre mal-heureux experimente que le plaisir passe vistement, mais la

douleur dure éternellement.

Nous avons experimenté une autre maladie en ces pays là, tant le Sieur

de la Ravardiere qu’autres François, mais moy sur tous, qui provient de

grosses fievres quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres avoir

bien miné le corps, se resolvent en de grands maux de reins & coliques

insupportables, accompagnez de vomissemens continuels, & tousjours

atenuans le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, par une

continuelle fluxion du Cerveau, laquelle s’espand par les bras, cuisses

& jambes, & les rend perclus: si bien que vous demeurez comme une statuë

ou pierre immobile. Il me semble que c’est la maladie, de laquelle plus

souvent les Sauvages meurent venant etiques & perclus de leurs membres.

Les remedes à ceste maladie sont, de boire le moins d’eau que l’on peut,

parce que la saveur des eaux de ce pays là, avec l’alteration causee de

sa chaleur, faict que l’on en boit excessivement, & ainsi l’estomach

perd sa chaleur, & acquiert une grande crudité & foiblesse, d’où il se

reserre & remplit de pituité & autres humeurs corrompuës: à present

qu’il y a de la biere, j’espere que ces maladies ne seront pas

frequentes, & n’arriveront à l’excez où je les ay veuës, & en porte les

marques. Le vin & l’eau de vie sont fort necessaires pour rechauffer ces

estomachs: Par ainsi je conseille ceux qui iront en ces pays là, de

garder soigneusement pour leur necessité leur vin & leur eau de vie, &

non pas les prodiguer en bonne santé dans une desbauche, puisque la

biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus savoureuse & salubre à

cause de la chaleur continuelle, que n’est pas le vin ou l’eau de vie.

Les bons potages sont l’unique remede, & nourriture de ces malades,

lesquels on faict de volaille & d’œufs, qui sont en grande abondance en

ces quartiers là.

Les autres maladies sont, catarres & mal de dents fort violents, à cause

de l’humidité nocturne de ceste Zone Torride: Ainsi qu’a tres-bien

remarqué Acosta Jesuite, en son Histoire des Indes, où le Lecteur aura

recours: parce que je ne veux rien dire de ce qu’un autre a dit ou

escrit, au moins que je sache. Ceste humidité de la nuict est si forte,

qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, couteaux, serpes &

haches, qu’elle les mange & devore, si l’on n’est bien soigneux de les

conserver: Et les fluxions du cerveau sont si froides, que descendant à

la racine des dents, elles les pourrissent & font tomber.

Les remedes singuliers à ces inconveniens sont l’aplication des

cauteres, sur le col & les bras, & se bien couvrir la teste quand la

nuict est venuë.

Tous les ans il court une maladie des yeux, de laquelle peu sont exempts

specialement les François, elle n’est pas de duree, c’est seulement pour

huict jours ou environ: mais le mal est si vehement que c’est plustost

rage que mal: & si on n’y met remede, on est en danger de ne voir que la

moitié du mauvais temps. Le remede en est facile: c’est que l’on prend

un peu de vitriol qu’on faict fondre dans une phiole de verre pleine

d’eau claire, laquelle on coule sur les yeux entierement & fixement

ouverts, & se faut garder de toucher à ses yeux, ains il les faut tenir

couverts, & n’aller au vent ny au Soleil, autrement le mal se redouble,

parce que ceste maladie estant causee d’une fluxion chaude &

accrimoneuse, si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au Soleil,

vous irritez vostre mal.

De la Mort et funerailles des Indiens.

Chap. XXXI.

Jacob espousa les deux sœurs, Lya & Rachel: ce passage est diversement

expliqué par les Peres & Docteurs: Je prendray seulement celuy qui

convient à l’histoire: c’est que Dieu a deux filles, la Nature & la

Grace, qu’il donne pour Espouses à ses Esleus: la Nature est chassieuse,

mais fœconde comme Lya: la Grace surpasse toute beauté mais resserree

comme Rachel: Toutes deux sont sœurs, & au regard de leurs visages vous

les recognoissez pour telles, & semblablement leurs enfans pour

germains, discernant d’avec eux les lignees estrangeres: Je veux dire

qu’en un point & ceremonie, nous recognoissons facilement la vraye

Religion & les heritiers d’icelle, sçavoir est, en la ceremonie du

dernier honneur que l’on faict à ses parens: veu que c’est chose si

naturellement gravee dans le fond de l’Ame des Nations les plus

Barbares, qui rend un argument du tout demonstratif, que ceux là sont en

la vraye voye qui font estat de leurs morts & deffuncts: Et à l’opposite

que ceux là sont non seulement en la voye des Gentils, mais en la voye

du tout contraire à l’instinct purement naturel: suivant en ce cas les

brutes & animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis trespassez,

specialement pour la meilleure partie du composé qui est l’Ame.

C’est la malediction que donne Job chap. 18. _Memoria illius pereat de

terra, & non celebretur nomen ejus in plateis_: que sa memoire soit

perie de terre, & que son nom ne soit pas celebré par les ruës. Ce que

Symmachus explicant dit: _Non erit nomen ejus in faciem fori_, que son

nom ne parviendra jusqu’au barreau des Senateurs, & plus clairement

Policronius, _Nec in amicorum versabitur memoria_: que la memoire de

telles gens n’aura pas seulement place entre ses amis: grande

malediction, puisque les peuples les plus sauvages du monde universel,

qui sont les habitans du Bresil, n’apprehendent rien plus que de mourir,

non pleurez ny lamentez, c’est-à-dire, qu’ils soient privez des pleurs,

des lamentations & d’autres ceremonies, quoyque superstitieuses, de

leurs parens en leur mort.

Ces Sauvages atenuez de maladie, depuis qu’ils sont jugez à mort par

leurs parens, on leur demande ce qu’ils desirent de manger avant que de

mourir, & aussi tost il leur est trouvé: combien que leurs repas

ordinaires, tandis que la maladie dure, ne soient autres, que de la

farine de _Manioch_, & du _Ionker_, c’est-à-dire du poivre d’Inde, meslé

avec le sel: croyans que par ceste disette, ils recouvreront leur

pristine santé, qui est un grand abus entr’eux: car j’ay veu moy-mesme

un homme & une femme de la nation des _Tabaiares_, qui n’avoient que les

os & la peau, & à nostre jugement ils ne pouvoient vivre encore deux

jours, (& toutesfois pour cet effet, les baptisans apres l’avoir requis)

que leur ayant faict prendre de bons boüillons, ils eschaperent pour

ceste fois la mort.

Baste comme ils sont aux abois de la mort, tous les parens s’assemblent,

& generalement tous leurs concitoyens qui environnent le lict du

moribond, les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & apres eux

les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage en aage, personne ne dit

mot, seulement ils regardent le mourant attentivement, debondant de

leurs yeux des larmes continuelles, & aussi tost que la pauvre creature

a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, cris & lamentations

composez d’une musique si diverse de voix fortes, aiguës, basses,

enfantines & autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit

attendry: quoy que vous reputiez toutes ces douleurs & pleurs sortir

d’un cœur purement naturel, sans autre consideration du bien ou du mal,

que peut encourir cet esprit sorty du corps mort.

Apres que ce corps est bien pleuré le Principal de la loge ou du

village, ou le Principal des Amis faict une grande harangue pleine

d’emotion, se frappant souvent la poitrine & les cuisses, & en icelle il

raconte les gestes & hauts faits du mort, disant à la fin de sa

Harangue: y a-il quelqu’un qui se plaigne de luy? N’a-t-il pas faict en

sa vie ce qu’un fort & vaillant doit faire? Je dis cecy pour m’y estre

trouvé trois ou quatre fois; & alors il me souvenoit de ce que j’avois

autrefois leu & remarqué dans Polibe, livre six, & dans Diodore

Sicilien, livre second, Chapitre trois, que les Anciens Romains avoient

ceste coustume de faire porter les defuncts en la Place Publique, & lors

le Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au defaut d’enfans

masles & aagez, montoit sur un Theatre, déchifrant toutes les loüanges

qu’il pouvoit du mort, son Parent, puis conjuroit toute l’assemblee

d’accuser, s’ils pouvoient, le defunct, afin d’y respondre, & faire que

tous accompagnassent son Corps au Sepulchre.

Revenons à nos Sauvages: ces pleurs & harangues estant faictes, on prend

le Corps que l’on emplume par la teste, & par les bras, les uns luy

vestent des casaques, & luy donnent un chappeau, s’il en a, on luy

apporte des cosins de Petun[102], son Arc, ses Fleches, ses Haches, &

ses Serpes, du Feu, de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson,

& la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il vivoit: Alors on va

faire sa fosse creuse & ronde en forme d’un puits, convenablement large:

là il est apporté & assis sur ses talons, selon la coustume qu’ils ont

de s’asseoir, ils le devalent doucement au fond[101], arrangeants autour

de luy la farine, l’eau, la chair ou le poisson, & ce à sa main droicte,

afin qu’il en puisse prendre commodément: De l’autre costé ils mettent

ses Haches, Serpes, Arcs & Fleches. Puis faisans un petit trou à costé,

ils y posent le feu avec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne

s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, de faire leurs

recommandations à leurs Peres, grands Peres, Parens & Amis qui dansent

par delà les montagnes des Andes, là où ils croyent tous aller apres

leur mort: Quelques uns luy donnent pour porter en present à leurs amis

quelques marchandises; en fin chacun l’exhortant de prendre bon courage

de faire son voyage ils l’advertissent de plusieurs choses:

Premierement, de ne point laisser esteindre son feu. Secondement, de ne

passer par le pays des ennemis. Troisiesmement de n’oublier ses Serpes &

ses Haches quand il aura dormy en un lieu: & lors ils le couvrent

doucement de terre & demeurans par quelque espace de temps sur la fosse,

ils pleurent profondement, luy disant Adieu: Les femmes reviennent

souvent, & de nuict & de jour, pleurer sur sa fosse, luy demandans s’il

n’est point encore party.

Je diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. La premiere: c’est

qu’ils avoient enterré un bon vieillard environ à cinquante pas de ma

loge: Ces vieilles me rompoient jour & nuit la teste: Je m’advisay d’un

expedient pour me mettre en repos, c’est que je fis cacher deux jeunes

garsons François que j’avois avec moy, derriere un buisson à trois pas

de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces vieilles devoient

passer. J’y fy cacher deux Esclaves, ausquels j’avois donné le mot, ce

qu’ils devoient dire & qu’ils devoient faire: la nuict venuë, je les

envoyay chacun en son embuscade, au bout d’un quart d’heure les vieilles

s’en vont de compagnie sur la fosse, & commencent à hurler, aussi tost

mes François contrefont _Geropari_, Dieu sçait si ces vieilles ne

trouverent pas leurs jambes pour gaigner au pied: mais elles furent bien

estonnees qu’elles trouverent devant elles la seconde embuscade, & deux

autres _Geroparis_, contrefaits, qui les firent arrester plus mortes que

vives, s’escrians horriblement passans plusieurs brossailles & buissons

pour gaigner leur loge: Là arrivees elles mettent tout le monde en

esmeute, faisans fermer les entrees de la loge, de peur que _Geropari_

n’entrast: Je n’estois pas loin de là, qui prenois le plaisir de cette

Comedie & m’en trouvay fort bien: Car elles ne me rompirent plus la

teste.

La seconde Histoire est d’un Sauvage mort & enterré sur le chemin de

nostre lieu de Sainct François au Fort S. Loüis. Ce Sauvage avoit esté

baptisé avant que mourir, & neantmoins sans y avoir pensé, & à nostre

desceu, ils l’enterrerent en ce lieu là selon les ceremonies cy dessus

descrites. J’en fus un peu fasché, & m’en plaignis: mais on ne sçavoit

sur qui jetter la faute, joint qu’il y avoit desja trois ou quatre jours

qu’il estoit enterré: En ce temps là passant par le chemin, je trouvay

sa femme qui revenoit des jardins, assise sur la fosse pleurant

amerement, & avoit espanché sur ceste fosse plusieurs espies de Mil: Je

m’arrestay, & luy demanday que c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit

responce, Je demande à mon Mary s’il n’est pas encore party: Car j’ay

peur qu’on luy aye trop lié les jambes & les bras quand il fut enterré,

& si on ne luy a point donné de couteau: Il n’a seulement que sa Serpe &

sa Hache, & je luy apporte ce Mil, afin que s’il a mangé ce qu’on luy a

donné, il le prenne & s’en aille. Je la fy sortir hors de là, luy

remonstrant, comme je peus, son ignorance & superstition.

La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ de deux ans,

malade du flux de ventre, que je baptisay avant de mourir, qui ne fut

pas longtemps, car deux heures apres son Baptesme on me vint dire qu’il

estoit trespassé. Je m’y en allay avec le Sieur de Pesieux & autres

François, afin de le faire ensevelir dans un linceul de coton: Nous le

trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un tintamare de leurs

pleurs & cris, capables de fendre une teste d’acier, & de plus ce pauvre

petit corps enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de verre

que leur portent les François, dont il font grand estat, & de plusieurs

os de Limaçons Marins, qui sont leurs atours & paremens des grandes

Festes; Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur ces vieilles,

d’oster ce mesnage de dessus luy, mais il falut l’ensevelir tel qu’il

estoit, puis un François le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy

suivy des François, à la façon des funerailles que nous faisons en

l’Europe: Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct Loüis au Fort, où le

corps reposa tandis que je disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à

cet effet.

Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans arrivees à la porte de

l’Eglise, n’osans passer outre, commencerent à entonner une Musique si

haute & si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre dans

l’Eglise: toutefois on les fist taire, & prenans le corps nous

l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant la Chappelle. Ces vieilles se

glissoient parmy les François qui entouroient la fosse, apportans les

unes du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, & le reste

dit cy dessus, pour mettre aux costez de cest enfant pour s’en servir en

son chemin, ce que je fy jetter au loin devant elles, leur faisant

remonstrer leur folie par le Truchement: ainsi elles s’en retournerent

en leur loge pleurer leur saoul.

Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de quelques Principaux

qui le suivirent.

Chap. XXXII.

Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque Portuguaise ne manqua point

d’escrire & dépescher un Canot, pour aller trouver le Sieur de la

Ravardiere & luy manifester l’estat auquel nous estions, attendans un

siege prochain: mais le Canot fut plus de trois mois à trouver le dit

Sieur, lequel ayant appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut,

de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, qui sont en ces

mers: mais sa diligence ne nous eust pas beaucoup servi: Car en ces 4.

mois qu’il y eut entre le temps que nous attendions le siege & sa venuë,

nous eussions vaincu ou esté vaincus.

Cette rupture du voyage des Amazones fist grand tort à la Colonie: parce

qu’on eust cueilly & amassé une grande quantité de marchandises, le long

de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages de diverses Nations, que

ne sont pas l’_Isle_, Tapoüitapere, _Comma_ & les _Caïtez_[103]: Et qui

plus est, ces Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & mieux

fournis de coton & autres danrees: Davantage ils sont plus pauvres &

diseteux de Haches, Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu

de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses.

Un autre detriment que receut la Colonie des François en cette

interruption de voyage, fut que beaucoup de Nations estoient resoluës de

s’approcher de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, &

fussent venus avec ledict Sieur au retour des Amazones: Mais ce bruit

des Portuguais leur fist suspendre la resolution qu’ils en avoient

prise, attendans dans l’issuë de cet affaire.

Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit hastivement

d’achever les Forts des advenuës de l’Isle, on y porta du Canon, & posa

garnison. Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens de guerre

Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre les autres la _Grand-Raye_ des

_Caïetez_, Sauvage estimé entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon

conseil, pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, voire s’il

faut dire, le suivent & embrassent son opinion entierement. Ce qui sert

fort aux François en ces Pays là: car il retient tous les Sauvages au

service & à la devotion de nos gens.

Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, quelques meschans garnemens

firent courir un bruict dans les _Caïetez_ & _Para_, que les François

s’en alloient les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux Amazones: Ce

bruict esmeut tellement ces Peuples, qu’ils estoient prests de quitter

leurs habitations, pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues que

leur fit la _Grand-Raye_, ces gens effrayez sans subject furent

r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout le bien qu’il peut des François.

Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens parens une Barque envoyee

de l’Isle en _Para_, pour traicter des Marchandises du Pays, où on avoit

trouvé plusieurs choses precieuses: Mais le mal-heur voulut, qu’estant

partie de là pour retourner en l’Isle, sa trop pesante charge l’enfonça

dans la mer, environ à deux lieuës de terre; Chacun mesprisant les

richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du vaisseau, un autre

quelque aiz, d’autres se mirent dans le bateau, mais la _Grand-Raye_

ayant patience que tous prissent le moyen de se sauver: enfin luy & sa

femme avec un Truchement François se mirent tous les derniers à la nage,

encourageant l’une & l’autre par ces paroles: La mort est envieuse,

voyez comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de nous

abysmer, monstrons luy que nous sommes encore forts & vaillants, & qu’il

n’est pas temps qu’elle nous emporte: Tous se sauverent en certaines

Islettes inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en nageant par

les Poissons _Rechiens_[104]. La _Grand-Raye_ voyant les François nuds &

affamez, & qu’ils estoient en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras

de mer, se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, où il

eut bien de la peine & du travail à passer dans ces racines, & sortir

des vases, dans lesquelles il entroit quelquefois jusques au col. Estant

parvenu au village de ses semblables, il les excita de venir avec des

Canots, des Vestemens & des Vivres: ce qu’ils firent; puis apres

revenans aux villages qui estoient vis à vis du lieu où se perdit la

Barque, il leur fist rendre quelques marchandises que la mer avoit jetté

au bord.

Ce _Grand-Raye_ estoit autrefois venu en France, dans un Navire de

sainct Malo, & avoit sejourné en France l’espace d’un an, ou environ, &

en si peu de temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore

au jourd’huy il se faict entendre aux François, quoy qu’il y ait bien

des années qu’il en est de retour: & a si bon esprit, jugement & memoire

qu’il remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez que

nous avons en France. Je ne veux icy rien dire de ce qui touche l’Estat

Spirituel, ny de la Harangue qu’il me fist, concernante le

Christianisme, par ce que je la diray en son lieu au Traicté suivant:

mais quant à ce qui regarde le Temporel, il racontoit souvent à ses

semblables, voire je l’entendis haranguer le mesme aux _Tabaiares_ du

Fort Sainct Loüis.

Les François sont forts, ont un grand pays plein de bons vivres, ils ont

le vin en abondance, le pain, le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs

sortes d’oyseaux, grand nombre de poissons: leurs maisons sont de

pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles on voit de gros

Canons braquez: La mer bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez

pleins d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons ouvertes, pleines

de toute sorte de marchandises: Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il

y a des Grands ou Principaux mieux suivis que les autres: De ce nombre

est Monsieur de la Ravardiere, qui a sa maison proche de la ville où

j’abordé. Le Roy de France demeure au milieu de son Royaume, en une

ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, comme nous, les

_Peros_, & leur font la guerre par mer & par terre, & demeurent les plus

forts. Car les _Peros_ sont en ce pays là tenus pour foibles, & les

François pour vaillans, & plus valeureux que toute autre Nation. C’est

pourquoy nous ne devons point craindre, ils nous defendront bien.

Quelques mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les François

n’avoient peu prendre les _Camarapins_, mais cela est faux: Ils y ont

faict leur devoir, & si les _Tapinambos_ eussent voulu donner par

derriere, nous les eussions pris: mais le Grand des François a eu pitié

d’eux, ne les voulant pas tous brusler, comme fut une partie d’iceux.

Cecy, & autres semblables discours il fit alors, & depuis allant par

l’Isle, dans chaque village, il le recitoit au _Carbet_.

Or la façon avecques laquelle il fit son entree dans la Grande Place de

Sainct Loüis; tant pour salüer les _Tabaiares_ de leur bien venuë, que

pour favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens d’une façon

bien estrange: Il les rangea tous queüe à queüe, ils estoient bien

quelque cent ou six vingts: Aux uns il fist prendre en main des Courges,

aux autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux autres des Espees

& Poignards, aux autres des Arcs & Fleches & autres Instrumens

dissemblables, & disposant les Joüeurs de _Maraca_[105] environ par

dixaines, ils firent le tour des Loges des _Tabaiares_, puis vindrent en

la Grande Place du Fort, où nous estions, finir leur danse devant nous,

laquelle tiroit fort sur la danse des _Pantalons_, s’avançans &

cheminans peu à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble la

terre de leurs pieds, & ce au ton de la voix, & du son du _Maraca_,

qu’ils gardoient tous en mesme cadence, recitans une chanson de victoire

à la loüange des François. Ils remuoient la teste de çà de là, & les

mains aussi, avec tels gestes qu’ils eussent faict rire les pierres.

Ceste façon de danser est appellee entre les _Tapinambos_

_Porasséu-tapoüi_, c’est à dire, la danse des _Tapouis_ par ce que la

danse des _Tapinambos_ est toute dissemblable: car elle se faict en

rond, sans remuer de place. La danse finie, il nous vint salüer & puis

s’alla reposer & manger en la loge qui luy estoit preparee.

Du voyage du Capitaine Maillar[106] dans la terre ferme, en l’habitation

d’un grand Barbier: Description de ceste terre, & des tromperies de ce

grand Barbier.

Chap. XXXIII.

C’est une verité recogneuë de tous ceux qui ont hanté ces Pays du

Bresil, que la terre ferme n’a rien de commun en beauté & fertilité avec

les Isles: pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, adustes &

bruslez de la continuelle chaleur, d’autant que les Isles sont bien plus

sujectes en ceste Zone torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de

la mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere du Soleil

sur l’opacité prochaine & concentrique de la terre: Chose que vous

experimentez en la composition des miroirs ardans, desquels le centre

est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses bords: & partant

les rayons du Soleil se reünissent & colligent en ce centre, qui pour

cet effect produisent le feu & la flamme aux subjects disposez, mis à la

poincte & pyramide de ce centre.

Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois entendu des Sauvages

qu’il y avoit une terre infiniment bonne, à cent, ou cent cinquantes

lieuës de _Maragnan_ dans la Terre Ferme, és contrees qui sont vers la

Riviere de _Miary_, à plus de quarante ou cinquante lieuës d’icelle, il

dépescha une Barque & des Canots, & y envoya le capitaine Maillar de

Sainct Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, qui se

cognoissoit fort à la nature des herbes & arbres precieux. En cette

terre, s’estoit retiré un des Principaux Sorciers de _Maragnan_,

avecques quarante ou cinquante de ses semblables, tant hommes que

femmes, & y avoit basty un village, & cultivé la terre, laquelle luy

rendoit toutes choses en si grande abondance, que ce mal-heureux faisoit

acroire à tous les _Tapinambos_, ainsi que je diray cy apres, qu’il

avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de terre ce qu’il vouloit.

Là ce Capitaine se transporta, avecques bien de la peine: car il falut

qu’il passast une longue & large plaine couverte de joncs & de roseaux,

marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, & apres y avoir sejourné

quelque temps, & remarqué la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui

s’ensuit.

C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse & noire, &

tres-bonne à produire les cannes de sucre, & beaucoup meilleure que

celle de Fernambourg: ce qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré

plusieurs annees dans Fernambourg & pratiqué les autres endroicts que

tiennent les Portuguaiz: La terre est arrosee de grande quantité de

ruisseaux capables de faire moudre les engins à succre.

Il y a abondance de poissons d’eau douce fort grands, & de plusieurs

especes: Les Tortuës y sont sans nombre, le gibier & la venaison de

toute sorte, & en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches,

Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, _Pagues_, _Agoutis_, _Armadilles_,

qu’ils appellent _Tatous_. Il s’y trouve des Lapins & des Lievres, comme

en France, mais plus petits: la diversité des oyseaux & du gibier est

tres-grande: Les Perdrix, Faisans, _Moitons_[107], Bisez, Ramiers,

Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables s’y voyent par admiration.

La terre porte les racines grosses comme la cuisse. Le Petun y vient

fort grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire deux cueillettes

l’année. Le Mil y vient fort haut, gros & en quantité. Il y a des

fruicts beaucoup meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle,

_Tapouitapere_ & _Comma_. Il y a diversité de Perroquets en couleur &

grosseur specialement des _Touins_ francs[108], gros comme des moineaux,

qui apprennent incontinent à parler, mais ils meurent du haut mal, quand

il sont apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un grand nombre,

à peine en peut-on sauver demy douzaine, & en mangeant, chantant ou

sautelotant dans la cage, sans aucune apparence de mal precedant, en

faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. Il y de forts gros

Magos & des Monnes barbuës, tres-belles & tres-rares, & qui seroient

fort recherchees, si on en apportoit en France.

Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien accommodé & fourny de

toutes choses necessaires: il estoit venu un peu avant ce voyage, faire

ses barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner les hardes &

ferrailles des Sauvages de _Maragnan_, pour les emporter quant & soy en

son pays. Ces barberies furent de diverses sortes. Premierement il avoit

une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir subtilement, specialement

la machoire basse de sa bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes

des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines & legumes

multipliassent quatre fois plus, qu’elles n’avoient coustume de faire:

il falloit qu’elles apportassent quelques unes de ces graines & legumes,

& les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner trois ou quatre

fois dans sa bouche, afin de recevoir la force de multiplication de son

esprit, qui demeuroit en ceste marionnette: puis semant une ou deux de

ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les autres graines &

legumes prendroient la force de multiplier de ces deux. Il y eut une

telle presse par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient

des graines & legumes pour faire tourner en la bouche de la marionette,

qu’à peine y pouvoit-il fournir, & les femmes gardoient cela fort

curieusement.

2. Il institua une danse ou procession generale, & faisoit porter à tous

les Sauvages, tant hommes, femmes, qu’enfans, des branches de Palme

piquante, surnommee _Toucon_[110], & alloient tout autour des loges

chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son esprit à envoyer

les pluyes, (car en ceste annee elles vindrent trop tard) apres la

procession ils caouïnoient jusqu’au crever[111]. 3. Il fit emplir d’eau

plusieurs grands vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles

paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans un rameau de palme,

aspergeant un chacun sur la teste: il disoit: soyez mondes & purifiez,

afin que mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. 4. Il prit une

grosse canne de roseau creuse, qu’il emplit d’herbe de _Petun_, & y

mettant le feu par un bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages,

disant, Prenez la force de mon esprit[109], par laquelle vous serez

tousjours sains de corps & vaillants de courage contre vos ennemis. 5.

Il planta un May d’arbre, au milieu du village, chargé de coton, & apres

avoir faict quelque tours & retours aux environs, il leur dit, qu’ils

auroient ceste annee grande quantité de coton.

Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit point, & ne cessoit

jour & nuict de faire danser les Sauvages, & crier le plus haut qu’ils

pouvoient pour reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les

sacrificateurs de Baal; nonobstant ces cris, la pluye ne venoit point.

Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, qu’il voyoit bien son

esprit chargé de pluyes, du costé de la mer: mais il n’osoit approcher à

cause de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place du village,

vis à vis la Chappelle de nostre Dame _d’Usaap_, & par ainsi s’ils

vouloient avoir de la pluye il falloit déplanter ceste Croix: à quoy ils

acquiescerent aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les François qui

estoient-là, & la crainte d’en estre punis qui les en empescha.

Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on y envoya _Le Grand Chien_,

& les François pour amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit

danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy eust pleu, & luy

eust-on appris, que son esprit n’eust esté bastant de le sauver: Ce que

recognoissant fort bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on

l’envoyoit querir, pour luy faire tout honneur au Fort: il ploya

hastivement son bagage, & prenant ses gens avec luy, se sauva par mer

dans son _Canot_, & quelque temps apres il envoya faire ses excuses, par

un sien parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, pour faire

sa paix.

Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, qu’il avoit un esprit

fort bon, & estoit grand amy de Dieu, qu’il n’estoit point meschant,

ains ne demandoit qu’à bien faire: Il mange avec moy, disoit-il, dort &

marche devant moy, & souvent il vole devant mes yeux; & quand le temps

est venu de faire mes jardins, je ne fay que marquer avec un baston,

l’estenduë d’iceux, & le lendemain au matin je trouve tout faict.

Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, ayans entendu, que nous avions

desir de faire punir ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient,

qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire; par ce qu’il

n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, ains que l’un & l’autre

s’estoient employez à faire croistre les biens de la terre: Je les

enseignay sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez vous

autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan sçait comme un Singe,

contrefaire les ceremonies de l’Eglise, pour introniser sa superstition,

& retenir en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez voir par

ceste procession de Palmes, ceste aspersion d’eau, & soufflement de

fumee, communicant son esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au

Traitté du Spirituel.

De la venue des Tremembaiz; comme on les poursuivit, & de leurs

habitations & façons de faire.

Chap. XXXIV.

En ce temps, la Nation des _Tremembaiz_, qui demeure au deçà de la

montagne de _Camoussy_, & dans les plaines & sables, vers la Riviere de

_Toury_, non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, & l’Islette

saincte Anne, fit une sortie inopinee vers la forest, où nichent les

oyseaux rouges, & aux sables blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où

l’on pesche une grande multitude de poissons; & ce en intention de

surprendre les _Tapinambos_, desquels ils sont ennemis jurez: en quoy

ils ne furent trompez: Car plusieurs des _Tapinambos_ de l’Isle, estans

allez en ces quartiers specialement pour y pescher, furent assaillis des

_Tremembais_[112]: les uns furent tuez sur la place; les autres furent

menez captifs, & ne sçait-on ce qu’ils en ont faict: les autres

eschapperent dans leur _Canot_, revenans en l’Isle de _Maragnan_, qui

apporterent ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent les villages,

d’où estoient les morts, de cris & hurlements, les meres & les femmes

incitans ceux de l’Isle à les poursuivre: ce que les Principaux

resolurent ensemble, & vindrent prier les François de leur donner un

Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. _Iapy Ouassou_ fut le

conducteur de ceste armee[113], & fut suivy d’un grand nombre de

Sauvages, & accompagné des François. Ils s’en vont droict passer la mer,

entre l’Isle & les sables blancs, où ils mirent pied à terre, pour se

reposer & nuicter les uns allans à la pesche, les autres à la chasse, &

les femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, qui ne

pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, demy douce & demy salee;

tendre les licts, faire du feu, & apprester le manger: Les jeunes

_Tapinambos_ faisoient les _Aioupaues_, tant pour les Principaux que

pour les François, & au principal _Aioupaue_, le Colonel se loge, & tous

les Capitaines apportent leurs licts, qu’ils pendent tout autour du lict

de leur Colonel: ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres,

specialement quand ils sont proches de leurs ennemis; A quoy ils en

adjoustent une autre, qui est, de faire les feux & obscurs, de peur que

leurs ennemis ne les descouvrent la nuict: Car ils ont tous en general

ceste coustume, tant les _Tapinambos_ que les autres, de faire monter au

coupeau des plus hauts arbres, leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il

paroistra de nuict quelque feu ou lumiere des ennemis.

Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà delà, marchans jusqu’à une

plaine tres-grande de sable, environnee de bois de trois costez, & au

quatriesme de la mer; là ils trouverent les _Aioupaues_ des

_Tremembaiz_, & une marmite Portugaise, d’où nous apprismes, avec les

autres nouvelles que nous en avions eu au precedent, que les Portugais

estoient habituez en la _Tortue_, & en la montagne de _Camoussy_, &

avoient faict alliance avec les _Tremembaiz_, comme aussi avec les

Montagnars, tant _d’Ybouapap_ que de _Mocourou_, specialement avec

_Giropary Ouassou_, c’est à dire, _Le Grand Diable_, Prince & Roy d’une

grande Nation de _Canibaliers_[114], lequel _Grand Diable_ ayme fort les

François, & hait naturellement les Portugais, & c’est chose asseuree,

que si les François ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais,

& se joindra avec les François: Car on tient qu’il est _Mulatre_

François, c’est à dire, nay d’un François & d’Indienne. Revenons à

nostre subject.

Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables encore vivant, qui

s’estoit sauvé à la fuitte dans les bois, & caché dans un arbre: mais

entendant le son des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé,

ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon d’une Trompette, il

sortit tout defaict & sans figure d’homme, pour n’avoir rien mangé

l’espace de huict jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit

caché, & ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, le lieu où

gisoient les morts ses compagnons, lesquels on trouva la teste fendue &

les haches de pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises

sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se servir jamais d’une

arme, quand avec icelle, ils ont tué un de leurs ennemis.

_Carouatapyran_ un des Principaux de _Comma_, m’apporta une de ces

haches de pierre, toute teinte de sang, & veluë des cheveux qui y

estoient colez, avec la cervelle du fils du Principal _Ianouaran_, de

laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. _Carouatapyran_,

m’apprit ce que je ne sçavois pas, touchant ces haches, faictes d’une

pierre tres-dure, & taillees en forme de croissant: car il me dit, que

les _Tremembaiz_ avoient coustume tous les mois, au premier jour du

Croissant, de veiller toute la nuict à faire ces haches, & ne cessoient

qu’elles ne fussent parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces

haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains remportoient la

victoire de leurs ennemis: pendant qu’ils font ces haches, les femmes,

filles & enfans sont dehors les _Aioupaues_, dansant & chantant à la

face du Croissant.

Ces _Tremembaiz_ sont valeureux, & redoutez des _Tapinambos_, d’une

stature competante, legers à la course, plus errants que stables en

leurs demeures: leur viande plus commune est le poisson & ne laissent,

quand ils veulent, d’aller à la chasse: ils ne s’amusent à faire des

jardinages, ny des loges, ains habitent soubs les _Aioupaues_, ayment

plus les plaines que les forests: car ils descouvrent tout autour d’eux.

Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, se contentans de leurs

arcs, flesches & haches quelques _Couïs_[115] & Courges pour puiser de

l’eau & quelques marmites pour cuire les viandes: tirent à coups de

fleches les poissons, bien plus adroicts que les _Tapinambos_: sont

robustes de corps, tellement que prenans un de leurs ennemis par le

bras, le jettent à terre, ainsi que feriez un chappon: Ils couchent sur

le sable le plus du temps.

Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & des arbres secs, à

prendre les _Tapinambos_, comme on faict de la ratiere à prendre les

Rats, & ce pour trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui

est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause d’une forest, où

les oyseaux rouges de toutes parts, viennent nicher, pour faire leurs

petits. Si bien que les _Tapinambos_ ne manquent pas d’aller en cette

saison, dénicher les petits, & prendre les œufs à demy couvez, & ce en

si grande abondance, qu’il est impossible de l’exprimer, tellement

qu’ils en ont pour vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez en

l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & rendus secs comme

bois, qui est chose où je trouvois bien peu d’appetit: & à vray dire, je

n’en pouvois manger: nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier

fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray quelque particularité

notable de ces oyseaux rouges cy apres. La troisiesme raison est pour

cueillir l’ambre gris, que les _Tapinambos_ appellent _Pirapoty_, c’est

à dire fiante de poissons[116]; Car ils ont opinion que cet ambre gris

n’est autre chose que l’excrement des Baleines, ou d’autres semblables

gros poissons, lequel eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce

lieu: bien qu’il y aye des François qui disent que cet Ambre gris n’est

autre chose que la fleur de la mer, que les Sauvages appellent

_Paranampoture_ ou une gomme de mer _Paranamussuk_: le Lecteur en

pensera ce qu’il luy plaira.

Cet ambre gris se trouve par masse sur ces sables, quand la mer est

retiree, & ce plus en une saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois

que la masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet Royal, &

qu’on ne pourroit justement estimer & payer: mais à cause que toutes les

bestes & oyseaux de là, & des environs, les _Crabes_, Lezards & autres

reptiles de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent les

_Tapinambos_, cupides de cette matiere, non pour l’estat qu’ils en font,

mais pour ce qu’ils voyent, que les François recherchent cela avec grand

soin, le tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour de faire

là un fort, tant pour empescher les courses des _Tremembaiz_ que pour

boucher l’entree aux Navires dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour

recueillir cet Ambre gris: parce qu’il n’y a point de doute, que souvent

la mer en jette sur ces Sables, lequel est aussi espars & mangé par les

bestes, oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, n’y vont

que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure que cet Ambre payeroit bien

son Fort, sa garnison & beaucoup d’autres.

Nos Sauvages _Tapinambos_ & nos François apres avoir cherché çà & là, ne

trouverent rien autre que leurs morts, les _Aioupaues_, & les vestiges

des ennemis: par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez que

blessez.

De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage d’Ouarpy.

Chap. XXXV.

Il y avoit une Nation vers _l’Ouest_, de laquelle jamais par cy-devant

on n’avoit oüi parler, & estoit incogneüe à tous les _Tapinambos_,

demeurans dans les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de

l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches ny des Serpes, ains se

servoit seulement des Haches de pierre, vivoit fort secrettement dans

ces Pays & Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis,

par le moyen de quelques Sauvages qu’ils surprirent sur mer, que les

François estoient venus en l’Isle de _Maragnan_, & y habitoient, &

avoient amené quant & eux des Peres qui enseignoient le vray Dieu, &

purifioient les Sauvages de leurs pechez. Ils porterent ces nouvelles à

leur Roy, lequel fist dépescher incontinent des Canots, où il fit

embarquer un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il fist

accompagner de deux cens jeunes hommes fort & vaillans, habiles à nager

& à flecher, avec commandement d’aller vers l’Isle, sans mettre

aucunement pied à terre, ains se contentassent de parlementer avec les

Truchemens des François, & s’en retourner au pays, prenans garde

qu’aucun ne s’apperceust de la route qu’ils prenoient.

Ils arriverent donc vis à vis de _Tapouitapere_, où estoit pour lors le

Truchement _Migan_, qui adverti de leur venuë, les alla trouver sur mer,

& parlementa avec leur Principal fort longtemps: Car ce Principal

l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens c’estoient, ce qu’ils

faisoient & enseignoient. Secondement, des François, quelles estoient

leurs forces, leurs marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent

reconcilié ensemble les _Tapinambos_ & les _Tabaiares_, & s’ils vivoient

en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement ayant respondu à tout cela

selon ce qu’il devoit, le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en

estoit fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit

infiniement: parce qu’ils desiroient tous de s’approcher des François,

tant pour cognoistre Dieu, pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour

cultiver leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis.

Quant à eux, qu’ils feroient force coton & autre marchandise, en

récompense pour donner aux François, sans rien demander autre chose que

leur alliance & protection.

Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit grande, & s’il y avoit

loin en son Pays: Il respondit que sa Nation estoit grande & son Païs

fort loin, denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y pouvoit

avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par ses doigts le nombre des

Lunes, c’est-à-dire, des mois qu’il luy falloit pour retourner en son

Pays: & adjousta, Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation,

par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour ce que nous craignons,

qu’on nous y vint faire la guerre. Contente toy que dans six mois, je

reviendray icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire asseurément à

ton Grand, que les choses estant telles que tu m’as dit, nous viendrons

tous demeurer aupres de vous.

Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir le Fort que nous avons

faict, & les gros Canons braquez dessus, & les François qui sont là en

garnison, afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est chose

qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, moy ou les miens: Neantmoins

l’on fit tant apres luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à

quelques uns des siens, de mettre pied à terre à _Tapoüitapere_ où ils

furent les tres-bien receus, & ayant trafiqué quelques Haches & Serpes

pour d’autres marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en

retournerent fort joyeux. Cependant les Canots estoient en mer, l’aviron

dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust arrivé quelque chose mal à

poinct. Les autres avoient la main sur la corde de leurs arcs, les

fleches encochees & prestes à tirer, tant ces Nations se defient les

unes des autres: Mais en leur rendant leurs gens, ils rendirent les

ostages: ainsi ils s’en allerent en paix: Dieu les conduise, & les

vueille amener à la cognoissance de son nom.

Quant au voyage d’_Ouarpy_, qui est une Riviere & contree, à six vingts

lieuës de l’Isle[117], & davantage, vers les _Caïetez_, il fut entrepris

par le Sieur de Pisieux, accompagné de quinze François, & de deux cens

Sauvages pour les raisons suivantes. La premiere pour découvrir une mine

d’or & d’argent, qui est à cent lieuës au haut de la Riviere, les

Sauvages nous en apporterent du soufre mineral, qui s’est trouvé fort

bon, & par consequent on a esperance, que ces mines seront bonnes &

fertiles: Depuis je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays là,

une grande quantité de mines d’or, meslé de cuivre, & d’argent meslé de

plomb[118], ce que tesmoignent asseurément les eaux minerales qui

viennent des montagnes. La seconde pour r’amener quant & luy une Nation

des _Tabaiares_, qui habitent sur ceste Riviere. La troisiesme, pour

chercher une Nation de _Long-Cheveux_, qui demeure en ces Pays, atenant

la riviere d’_Ouarpy_, lesquels sont debonnaires & aisez à civiliser, &

trafiquent avec les _Tapinambos_: si ces choses reussissent, comme je

croy qu’elles feront, dans peu de temps l’Isle sera riche, pour les

marchandises que feront tous ces Sauvages r’assemblez, & se rendra

forte, contre l’invasion des Portuguais, & me reposant sur cette

esperance, je traitteray de quelques particularitez fort rares, que j’ay

remarqué en ces Pays, satisfaisant aux difficultez qui s’y presenteront

de prime abord, par bonnes & naturelles raisons.

Des Astres & du Soleil.

Chap. XXXVI.

C’est une chose belle & considerable, que le Ciel, sous ceste Zone

torride, semble beaucoup moins estoillé, qu’en l’Europe: c’est à dire,

qu’il n’y apparoist pas tant de petites Estoilles, attachees à la voute

azuree de ce Pays là, comme à la voute du Ciel de ce nostre Pays: & au

contraire nous voyons beaucoup plus de grandes Estoilles estincelantes &

luisantes là, qu’icy. Je ne me suis jamais persuadé qu’il y eust moins

d’Estoilles en ce pays là, qu’en celui-cy, mais que cela venoit de

l’erreur de nostre veuë, pour la raison suivante: C’est que tous qui

habitent hors des deux Solstices, Cancer & Capricorne regardent

obliquement le centre du Ciel, qui est la ligne Ecliptique, ou Zone

torride, où passe le Soleil: & pourtant, ils ont plus d’Orizon, & par

consequent plus grande espace du Ciel à contempler, & ainsi peuvent voir

ou nombrer plus d’Estoilles. A l’opposite ceux qui habitent entre les

Solstices, & specialement soubs la Zone torride, ne contemplent plus

ceste ligne obliquement, ains en Sphere droicte, & pour ce subject ont

moins d’Orizon, & par consequent moins de Ciel à contempler, & en suitte

moins d’Estoilles à nombrer.

Cette raison est confirmee par une autre experience: C’est que le Soleil

se couche, & se leve tout-à-coup, sans faire aucune Aurore, ny de soir,

ains ferme le jour quant & soy à son coucher, & introduict la nuict: & à

son lever chasse la nuict, & faict le jour: Que s’il y a là soir ou

matin, c’est si peu que rien: Au contraire en l’Europe nous avons en

Esté quelquefois plus de deux heures de soir, & autant de matin, avant

que le Soleil se leve, & apres qu’il est couché, & ce pour la raison

dire que les habitans sous la Zone torride sont en Sphere droicte, &

nous autres en Sphere oblique. J’adjouste encore une autre experience

quand nous revenons de _Maragnan_ par deçà, au Pole Septentrional, nous

découvrons bien plustost l’Estoille de ce Pole, que quand nous allons

d’icy à _Maragnan_, l’Estoille de la Croisade, encore qu’elle soit

beaucoup plus eslevee que le Pole Antartic ou Austral. Une autre chose

j’ay remarqué en ceste Planette du Soleil; C’est qu’elle faict deux

Midis tous divers entre les deux termes de l’annee, de sorte qu’en une

moitié de l’année, regardant l’Est, il est à votre droicte, c’est à

dire, en la partie Australe, & en l’autre moitié de l’annee il est à

vostre gauche, c’est à dire, du costé vers la Partie Septentrionale: &

en tous ces Midis il y a fort peu d’Ombre: d’autant que jaçoit que le

Soleil ne regarde en Zenit cette terre, que deux fois l’annee: comme il

faict aussi toutes les terres enfermees dans les deux Solstices:

neantmoins il vous est si voisin en Sphere droicte, qu’il n’y a pas

beaucoup à dire, quand il est venu en son Midy, qu’il ne vous frappe à

plomb le coupeau de la teste: toutesfois vous distinguez tres-facilement

ces deux Midis, entre lesquels cette terre est situee.

La raison de tout cecy est, que le Soleil couppe deux fois l’annee en

Zenit la Zone torride, comme j’ay dit, & ce pour faire ces Solstices du

Cancre & Capricorne, & par consequent il est necessaire que ceux qui

habitent soubs la Zone torride, le voyent faire son Midy tantost d’un

costé, tantost de l’autre. Pour exemple, Quand il sort du Capricorne,

pour s’acheminer vers le Cancer, les Bresiliens habitans soubs la Zone

torride, ont leur Midy à la main droicte, & quand il quitte le Cancer

pour retourner au Capricorne, ils l’ont à la main gauche.

J’aurois icy un beau champ pour discourir de la Sapience de Dieu en la

fabrique de ce monde: mais n’ayant pour but que succinctement escrire

une Histoire, je laisse cela à la consideration du Lecteur: seulement

rafraichissant la memoire comme Dieu a departy la course de ce Soleil,

sçavoir, en deux extremitez, & pour le milieu, & tous les habitans de

ces trois stations, également reçoivent & participent autant de la

lumiere du Soleil en l’annee, les uns que les autres, excepté les

habitans du Cancer, qui retiennent le Soleil en l’annee trois jours &

quelques heures, davantage que les habitans du Capricorne, d’où viennent

les Bissextes, & la reformation du Calendrier, chose qu’il nous faut

expliquer: commençons par le milieu, puis nous viendrons aux extremitez.

Le milieu est composé des deux extremitez, & doit estre également

distant de l’une & de l’autre, autrement il ne pourroit estre milieu.

Toute la course du Soleil se termine en vingt-quatre heures, pour jour

naturel, & en douze mois pour an. Or est-il que la Zone torride est le

milieu de la course journaliere & annuelle du Soleil, partant, il faut

qu’en sa troisiesme part & portion elle joüisse journellement &

annuellement de la lumiere du Soleil également avecques les deux parties

extremes: ce qu’elle ne pourroit faire, si elle n’avoit en toute l’annee

ses jours égaux, c’est-à-dire, 12. heures de Soleil: car si elle

excedoit tant soit peu en cette portion, elle ne seroit plus le milieu

de la course du Soleil, ains tendroit vers l’une des deux extremitez, &

ensuitte elle auroit en un temps de ces douze mois les jours plus grands

les uns que les autres pour r’avoir en une fois ce qu’elle perdroit en

l’autre, & par ainsi il faudroit assigner une autre Zone du Ciel, qui

fust le milieu & centre de cette course, d’autant que le milieu est de

l’essence, voire le fondement d’icelle des deux extremitez: car il est

impossible de s’imaginer deux extremes sans milieu, ains comme j’ay

dict, le milieu est composé des deux extremitez, & par ainsi nous disons

que cette Zone torride, estant le milieu de la course Solaire, doit

avoir sa portion de lumiere composee des deux extremitez, qui sont douze

& douze, que le Soleil donne également aux deux Solstices, entre les

deux bouts de l’annee, recompensant en un temps, ce qu’il avoit retenu

en l’autre. Composons à present une troisiesme portion pour servir de

milieu de ces deux extremitez, douze & douze. Il faut que nous prenions

six d’une part, & six de l’autre, pour rendre le tout égal: par ainsi

vous entendrez facilement, comme cette Zone torride joüit egalement

avecques les autres parties du monde, de la lumiere du Soleil sans

changer son nombre de six & six, plus en un temps qu’en l’autre, par ce

qu’elle participe egalement des deux extremitez: & ainsi soit que le

Soleil aille visiter le Cancre & ses habitations, leur donnant pour sa

bien-venuë, largesse & liberalité de lumiere: soit qu’il aille au

Capricorne en faire autant, la Zone torride pour cela ne luy est point

importune, ny ne hausse l’imposition de ses peages ordinaires: mais elle

luy faict payer seulement six heures de matin, & six d’apres Midy de

lumiere & chaleur pour son passage de la traversee de sa terre, & du

travail de ses habitans, qu’ils prennent à sa venuë.

Quant aux terres & habitans d’entre les Tropiques, & hors les Tropiques,

ils divisent également entr’eux, qui plus, qui moins, en divers temps,

la lumiere du Soleil, & par compensation plus en un temps qu’à l’autre,

au bout de l’annee ils trouvent qu’ils ont eu également chacun, douze

heures de lumiere pour un jour naturel & douze mois pour l’annee.

J’ay dict que les habitants du Cancre, tant dedans que dehors son

Tropique, jouyssent trois jours du Soleil davantage que les autres: De

donner raison naturelle de cela, & tout ce qu’en disent les Astrologues

n’est rien: C’est un secret que la Divine Sapience s’est reservé, & un

honneur qu’elle faict à ce monde ancien, composé des trois parties,

Asie, Afrique & Europe: & si une raison Alegorique peut satisfaire à

cela, Je croy que c’est pour remarquer les trois speciaux privileges,

que ce vieil Monde a receu par dessus le Nouveau, à sçavoir, la premiere

peuplade de l’homme chassé du Paradis Terrestre: le don de la loy

escrite, à Moyse, & la redemption du monde par JESUS CHRIST.

Des Vents, Pluyes Tonnerres, & Esclairs qui sont en Maragnan & autres

lieux voisins.

Chap. XXXVII.

Outre les choses, que le Reverend Pere Claude a dict en son Histoire de

ces matieres: J’adjousteray ce que l’experience m’a faict recognoistre

de plus, que j’ay bien voulu communiquer au Lecteur, pour son

contentement: Et premierement des Vents, entre lesquels celuy d’Orient

s’attribuë le Sceptre & le Royaume de ceste terre du Bresil, & supposees

les raisons que le Reverend Pere apporte, j’en adjouste une autre que

tiennent tous les Mathematiciens, qui ont vogué par delà, & en ont

escrit. Sçavoir, que la perpetuité de ces Vents d’Orient, soufflans en

ces cartiers, provient de la disposition des costes du Bresil,

lesquelles vont de l’Est, à l’Ouest droictement: car le Soleil ayant

eslevé les vapeurs de la terre & de l’eau, & les tirant apres soy, par

la violence de son cours journalier, ces vapeurs rencontrans les costes

du Bresil, droict de l’Orient à l’Occident, sans aucune inflexion, les

suivent: Ce que vous pratiquez domestiquement en la fumee, qui suit le

premier Corps solide, qu’elle rencontre, pour le soutien de sa

foiblesse, & privee qu’elle est de tout Corps solide, va selon

l’agitation & predomination de la vapeur soufflante au dessus d’elle.

Or combien qu’il soit ainsi, que les Vents des trois autres parts du

monde, sçavoir Ouest, Nord, & Sus, ne regnent pas en _Maragnan_ & lieux

circonvoisins en comparaison des vents de l’Est, ce n’est pas à dire

pourtant, que les vents ne viennent quelquefois du Nord, & du Suz, &

rarement de l’Ouest.

Les vents s’augmentent tousjours à _Maragnan_, depuis le mois d’Aoust

jusqu’en Janvier, qui est proprement l’Esté de ceste terre, où le temps

est tousjours serain: Cela vient du cours du Soleil, qui revenant du

Solstice du Cancre, pour aller à celuy du Capricorne, il esleve les

grandes vapeurs, qui sont en ces terres aqueuses & humides, de dessoubs

la Zone Torride, & plus il s’approche de ces terres, plus aussi il en

esleve, & par consequent les Vents se renforcent, lesquels ne sont autre

chose, que ces mesmes vapeurs eslevees en l’air.

2. La raison pourquoy les pluyes ne commencent qu’à la my-Janvier, ou en

Fevrier, & vont tousjours s’augmentant jusqu’au commencement de Juin, ou

vers la fin d’Avril, est que le Soleil retourne du Solstice du

Capricorne, vers le Solstice du Cancre, & tire à soy grande abondance

d’humiditez de ces terres là, lesquelles s’epoississent en l’air, &

tombent: Et d’autant plus que le Soleil s’approche de son terme,

d’autant plus il augmente ses humiditez, & faict que leur cheute est

plus espoisse, forte & subtile, & suivant cecy, nous voyons qu’en ce

mesme Bresil, la saison & la force des pluyes est diverse, une terre

l’ayant premiere que l’autre.

Ces pluyes sont pour l’ordinaire, abondantes, frequentes, longues, &

continues, & ce plus la nuict que le jour, & ceste saison des pluyes est

le temps de la semaille, laquelle incontinent pousse, germe, & donne

augmentation, voire & la cueillette, ou moisson: Et cecy est, d’autant

que ceste terre sabloneuse, est desseichee à cause de la proximité du

Soleil; & par ainsi les pluyes tombantes sur icelle, en abondance &

continuation, elle absorbe en soy, par une avidité nompareille, ces

pluyes, changeant sa secheresse, en une temperee humidité, mere de

generations.

Ces pluyes sont fort differentes de la rosee qui tombe la nuict, en la

saison d’Esté; parce que les pluyes ont une mauvaise odeur, & à

l’oposite, la rosee a une tres-bonne odeur; & la cause de cecy est, que

les pluyes viennent du combat des grosses vapeurs aërees, & par

consequent, apportent quant & soy, la qualité de leurs agens, & cause

efficiente: Joinct que les pluyes tombantes avec impetuosité sur la

terre, laquelle est couverte, ou des fueillages putrefiez, ou des

cendres des bois bruslez, ces pluyes chaudes de leur nature outre ceste

impetuosité, esmeuvent la terre, à rendre une odeur mauvaise, procedante

de ces putrefactions: A l’oposite, la rosee tombant doucement, lors que

la nuict est seraine, & non agitee, & qui plus est qualifiee d’une

temperature froide, & non chaude, sans excez toutefois, donne bonne

odeur, specialement quand elle tombe sur des herbes odoriferantes.

Au temps des pluyes, les corps sont plus maladifs, qu’au temps des

Brises, où vents de l’Esté, & en voicy l’occasion: C’est en premier

lieu, que les vents ne soufflent plus, & par consequent ne purgent

l’air, & ne chassent les grosses vapeurs marines & aqueuses, qui de soy

sont maladives. En second lieu, c’est que les nuës se battant &

fracassant en ce temps des pluyes, elles produisent des pesanteurs aux

corps, des maux de cœur, & des estouffemens d’estomach, les nerfs se

laschent, & les os s’emplissent d’humidité: ce qui n’arrive pas au temps

des vents, qui netoyent l’air, la mer & la terre.

3. Les tonnerres & esclairs sont sans aucune comparaison, plus forts &

frequens au Bresil, qu’en ce vieil Monde, specialement au temps des

pluyes, auquel les tonnerres sont espouventables, si bien que vous

diriez, que la terre va renverser, & un esclair dure plus de temps, que

douze d’icy: Pensez que font à lors les Sauvages, si le plus grand

guerrier, oseroit pour lors mettre le nez à la porte; & sans faire le

bon valet, j’en ay eu plus que mon saoul de pœur, & neantmoins on ne

s’apperçoit point de la cheute des tonnerres: je croy qu’en voicy la

cause. Pendant que la chaleur a son regne paisible, depuis Aoust,

jusqu’en Fevrier, rarement on entend les tonnerres: mais quand le combat

de la froidure, & de la chaleur, s’esleve depuis Fevrier jusqu’en Juin,

il faut de necessité, que l’amorce & le canon jouë, qui sont ces

esclairs & tonnerres: & pour ce que la chaleur est en sa force, soubs la

Zone Torride, & que la froidure se fortifie en ce temps-là, par le

retour du Soleil, du Capricorne au Cancre, avec l’amas des humiditez

concrees en l’air: Il faut par consequent, que le combat en soit plus

grand: les tonnerres plus frequens, & les esclairs plus furieux. Or la

cause, pourquoy on ne s’apperçoit point de la cheute du tonnerre, ce

sont les arbres hauts & puissans de ces pays, lesquels arbres

naturellement en tous pays, sont le jouët & la niche des tempestes

foudroyantes: Partant comme ceste terre est couverte de forests,

enrichies d’arbres de hauteur admirable, il est bien aisé que le

tonnerre tombe sans s’en appercevoir. Joinct l’experience qu’on en a

tous les jours par les arbres abatus & bruslez, qui se rencontrent dans

les forests.

De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan.

Chap. XXXVIII.

La Mer est differente en _Maragnan_, en ses marees, d’avec le reste de

l’Univers: d’autant que l’Ocean par tout, suit par mesure infallible, le

Croissant, plenitude, & décours de la Lune, & neantmoins nos Matelots

ont remarqué en _Maragnan_, qu’il y avoit un jour ou deux, & quelquefois

davantage, de distance & difformité avec l’ordinaire des autres marees

de Univers. Il est aisé de respondre à ceste difficulté: si on veut

remarquer, que le seul Bresil differe d’avec toutes les autres contrees

de l’Univers, en ce point qu’il est environné de mille et mille

inflexions causees, tant par les bancs & roüeles de sable, que par les

tours & retours des pointes & bayes: Joinct que ces terres & ces

emboucheures sont extremement découpees, tellement que les marees ne

viennent si tost en leur hauteur, dans les rivieres salees, ports &

havres, comme elles font ailleurs. Prenez-en l’exemple au flux & reflux

de la mer, dans la riviere de Seine: car la mer au Havre de Grace est

preste de refluer, quand le flot vient d’arriver au Pont de l’Arche.

J’ay pris garde à une autre chose, commune aussi aux autres mers, mais

non pas tant: c’est que la mer en son flux, disperse à chaque pointe de

roche, sa maree propre, faisant au milieu du Chenail, le sillon de son

flux principal, orné de la cresme marine qui s’amasse en ce milieu,

ainsi que si vous tiriez une corde au niveau, & sert d’adresse aux

Pilotes, pour recognoistre le Chenail d’entre les batures. La raison de

cecy est, ce me semble, la proprieté de la figure ronde, qu’ont tous les

Elemens, qui est de disperser son champ à tous les points de sa

circonference: par ainsi la mer faict au milieu du centre de son flux,

le sillon, ou fil de son cours: puis disperse & donne à chasque pointe

de rocher, le ray de sa maree: en sorte que j’ay veu quelquefois

plusieurs pieces de bois, portees diversement & en opposition contre les

rochers, par les rays & rameaux de ces marees diverses.

Les eaux de _Maragnan_ sont incorruptibles & beaucoup meilleures que

celles de l’Europe, comme j’ay recogneu par experience à mon retour de

dix semaines, en voicy la raison: Plus un corps est subject à repassion

& changement de qualité, plus est-il corruptible & mauvais, à cause des

alterations que le changement leur apporte: Or les eaux de _Maragnan_

sont tousjours en mesme estat, & par ainsi incorruptibles & tres-bonnes:

Au contraire les eaux de l’Europe sont tantost chaudes, tantost froides,

& par consequent corruptibles & mauvaises.

Les fontaines de _Maragnan_ ne sont pas froides, comme les fontaines de

l’Europe: parce que les terres de _Bresil_ sont basses, & pour ce

subject, ne peuvent causer l’antiperistase dans leurs entrailles

specialement pour la proximité du Soleil, qui penetre bien vivement &

avant dans la terre qui est sabloneuse, & pourtant fort susceptible de

la chaleur. Or est-il que les eaux de l’Europe sont froides en Esté, à

cause de la grande antiperistase des terres, qui sont hautes, d’où les

eaux coulent, lesquelles terres sont le plus souvent fortes & pesantes,

& resistent à la chaleur du Soleil: Par ainsi donc les fontaines du

_Bresil_, demeurent tousjours en une semblable temperature: pource que

le Soleil roule esgalement sur elles, & n’ont rien qui leur puisse

apporter quelque qualité froide.

Entre ces fontaines de _Maragnan_, les unes sont meilleures que les

autres & de couleur diverse: ce qui vient de la terre, qui est fort

diversifiee en goust & en couleur: Joinct que la terre estant basse

comme j’ay dit, plusieurs arbres, les uns de bon goust, & les autres de

mauvais, estendent leurs racines en bas, entre lesquelles les veines des

fontaines courantes, reçoivent une qualité bonne ou mauvaise, tant de la

terre que des arbres.

Une autre chose est à noter de ces fontaines: c’est que les unes

tarissent vers le mois du Septembre, & les autres diminuent sans se

tarir pourtant; cecy procede de la terre de _Maragnan_, laquelle estant

chaude, seche & sabloneuse, dissipe aisement ses eaux, qu’elle reçoit

des pluyes, desquelles elle faict & nourrit pour la plus-part, ces

fontaines. Et pourtant les mois de Septembre, Octobre, Novembre &

Decembre, estant les plus eslognez des pluyes, la plus-part des

fontaines se tarissent, & les autres diminuent fort.

Celuy qui desire boire de l’eau extremement froide, doit emplir un seau

d’eau & l’exposer au serain de la nuict, le matin il la trouvera aussi

froide que glace: ce qu’il ne feroit pas, s’il alloit aussi matin puiser

de l’eau à la fontaine: parce que les nuicts estans fort froides à

_Maragnan_, elles agissent bien plustost sur une eau enfermee en petite

quantité, & dans un vaisseau, qui de tous costez est environné de l’air,

que non pas sur les eaux tousjours mouvantes par leur courant, retenues

en leurs licts basse, & de toutes parts couvertes & opaque, n’ayant que

la seule superficie à descouvert: Ainsi qu’il est aisé de voir en

l’Europe, durant l’Hyver, que les fontaines & fosses pleines d’eau,

situees à l’abry & à couvert, rarement sont gelees, voire je dy,

refroidies.

Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan[119].

Chap. XXXIX.

La plus-part des arbres de ces pays, sont durs & pesans, & cecy

provient, que la solidité és choses mixtes, est causee de la bonne

coction de l’humide: Or est-il qu’en ces pays, l’humide & le chaud

abondent extremement, & en parfaicte egalité, si vous considerez la

saison des mois, en l’annee: parce que les pluyes ont leur temps, pour

abreuver la terre, en grande abondance, & la chaleur aussi a son regne,

pour cuire & digerer ceste humidité, nourriture des vegetans,

specialement des arbres, lesquels estendans leurs racines au fond, & au

large de la terre attirent à soy grande abondance d’humidité, &

survenant la chaleur forte sur icelle humidité, l’augmentation se resout

en corps solide.

Les arbres sont perpetuellement verdoyans, par une succession

journaliere & continuelle de nouvelles fueilles aux vieilles, tellement

que les nouvelles sortans du bourjon de la branche, attirent à soy

l’humeur radicale, laquelle suivant la jeune force de l’inclination

attractive, residante en ces nouvelles fueilles, les vieilles demeurent

privees de toute nourriture, & par ainsi se seichent & tombent. Nous

voyons cela pratiqué en nos Corps, quand un nouvel ungle vient à pousser

le vieil, tellement que par une succession de nouvelles fueilles aux

vieilles, les arbres demeurent en mesme estat: ce que nous ne pouvons

pas avoir en l’Europe, à cause de l’Hyver, qui resserre la chaleur

naturelle des arbres en dedans; Ainsi il faut que les fueilles de nos

arbres generalement tombent aussi tost, que la chaleur vient à manquer,

abandonnant l’humide, lequel pourrit le pied de la fueille, au lieu de

luy donner vigueur, comme il faisoit, estant accompagné de la chaleur

radicale: & partant il faut que les fueilles tombent: Au contraire au

Bresil le chaud & l’humide se faisans bonne & perpetuelle compagnie,

produisent en tout temps, des nouvelles fueilles, sur la vieillesse des

autres: Car en toutes choses generalement, il faut remarquer trois

Estats d’Estre. Le 1. l’Estre croissant, le 2. l’Estre permanent, le 3.

l’Estre diminuant, à la fin duquel la mort vient necessairement: ce que

nous voyons en ces fueilles, qui ont un temps pour croistre, un autre,

pour demeurer parfaictes, & un autre pour diminuer & mourir.

Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614 · 第 19 / 29 题