Entre ces arbres, j’en trouve de dignes d’estre remarquez. Premierement,

les Aparituriers, qui sont arbres croissans le long de la mer, & jettent

de leurs rameaux, des petits filets, sur le sable de la mer, ou entre

les pierres qui couvrent la vase, qui tost prennent racine, se

fortifient & grossissent, & ayans eu leur stature parfaicte, commencent

eux mesmes de jetter d’autres filets, qui font comme ils ont fait, en

sorte que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant son

semblable de main en main, non de la racine, comme les autres arbres,

ains de leurs rameaux: En quoy je ne sçay lequel des deux plus admirer,

ou la succession perpetuelle de Pere en Fils, ou la generation toute

diverse d’avec le commun des arbres. Or la raison pourquoy ces arbres

produisent en cette sorte leur semblable, est, que ces Aparituriers sont

fort hauts & pesans, & en leur commencement menus & deliez vers la

racine, et au contraire fort gros par le milieu: & partant s’ils

naissoient de la racine de leur Pere, ils ne pourroient jamais s’eslever

en haut, à cause de la foiblesse & delicatesse de leur pied, & de la

grosseur & pesanteur de leur milieu, ains faudroit qu’ils demeurassent

couchez & rampans le long des sables, à quoy la Nature a pourveu de leur

donner deux naissances: La premiere, du rameau de leur Pere, où ils

demeurent perpetuellement incorporez, & par consequent bien soustenus,

la 2. naissance de la rade de la mer, dans laquelle ils profondent &

estendent leurs racines, & attirent une seconde nourriture: à ce

qu’ainsi soustenus & nourris, par haut & par bas, ils puissent aisément

croistre. Et remarquerez en passant cette belle particularité, qu’ils

ont deux naissances, & deux nourritures: la premiere est d’en haut,

consubstantielle avec son geniteur, qui faict une mesme essence avec

luy, est engendré de luy, sorty de luy, & neantmoins est tousjours avec

luy, & inseparable de luy: vit de mesme nourriture que luy: La seconde

naissance & nourriture est d’embas, du sein de l’arene de la mer,

prenant nourriture de la mesme mer, eslevant en haut cette nourriture,

pour la conjoindre & unir avec la nourriture, qu’il reçoit de son Pere,

par lesquelles deux nourritures il croist, se fortifie, estend ses

branches, desquelles derechef, par une autre naissance, il produit ses

filets, qu’il faict prendre racine, dedans la mesme mer qui l’a produit.

Je me servois de cette comparaison, pour faire comprendre aux Sauvages

le Mystere de l’incarnation du Fils de Dieu, en leur disant: Que le Fils

de Dieu avoit deux naissances, une d’en haut, eternelle & Divine,

sortant de son Pere, sans en sortir, distingué de son Pere par

Hypostase, comme le rameau de l’Apariturier, avec le fils engendré de

luy, un toutesfois en essence & substance avec son Geniteur, comme le

filet avec son rameau, vivant d’une mesme nourriture Divine & Celeste,

sçavoir, l’amour du Sainct Esprit, qui faict la troisiesme Personne de

la Trinité: L’autre d’embas, temporelle & humaine, sorti du sein de la

Vierge Marie, & nourry de son sacré Laict, & que croissant homme & Dieu

tout ensemble, vivant interieurement de la nourriture Divine, &

exterieurement de la nourriture corporelle, parvenu à l’aage de trente

trois ans & demy, apres avoir communiqué sa doctrine celeste aux hommes,

confirmee par ses miracles, il estendit ses branches, permettant qu’on

l’attachast sur l’arbre de la Croix, & du milieu de ses playes produit

ses Esleus, leur faisant prendre racine dedans sa saincte Eglise,

regenerez par l’Eau Baptismale, & nourris des Saincts Sacremens: Chose

que les Sauvages concevoient extremement bien, & n’y trouvoient, à ce

qu’ils me disoient, aucune difficulté, argumentans ainsi: Si Dieu a

donné cette puissance aux arbres, qui n’ont point de sentiment, pourquoy

luy mesme n’aura-il pas moyen d’en faire autant?

Il y a en ces Pays là des arbres, qui semblent à l’escorce & à

l’exterieur du tout secs, & ne portent jamais aucune fueilles, &

neantmoins quand leur saison est venuë, ils jettent en tres-grande

quantité, des fleurs fort belles & toufuës, semblables en forme & en

grosseur aux Peaunes doubles de deçà, & sont de diverses couleurs,

toutefois pour l’ordinaire elles sont jaunes: La raison de cette

particularité est, que la Nature se finit & termine à l’action, qu’elle

choisit & eslit entre les autres: tellement que quand elle se rend

liberale à fournir à quelque membre, un suracroist de nourriture, c’est

aux despens des autres membres: par ainsi si ces arbres donnoient leur

suc, à faire une grosse escorce verdoyante & humide, & couvrir d’une

belle cheveleure de fueilles le coupeau de leurs rameaux, ils ne

pourroient pas produire ces belles fleurs: lesquelles naturellement en

tous les vegetans, viennent d’un suc bien digeré & subtil, & par

consequent qui monte facilement aux extremitez des rameaux, ne se

souciant des autres parties des arbres, pour leur donner quelque espece

de nourriture. J’ay recogneu cecy par une belle experience, en France,

és Seriziers que l’on chastre, pour les empescher de porter fruict, afin

qu’ils jettent tout leur suc, à produire des fleurs larges & doubles,

comme roses musquees doubles.

Il se trouve là d’autres arbres, qui ferment leurs fueilles, & les

replient l’une sur l’autre, quand le Soleil se veut coucher, & si tost

qu’il est levé, les déplient & espanissent: ainsi que nous voyons faire

en France, à l’herbe du Soucy, & au Tourne-soleil: Cecy procede de

l’humidité, ou serain de la nuit, qui les reserre, à cause que la

qualité du froid est constrictive: à l’opposite la chaleur du jour les

ouvre, parce qu’elle est aperitive.

J’ay peu facilement trouver des raisons naturelles de plusieurs

singularitez, que j’ay veuës en _Maragnan_: mais je confesse nuëment,

que je n’ay sceu jamais trouver la cause naturelle: pourquoy certains

arbres, de ce pays-là, au seul toucher que faict l’homme contre leur

tronc, avec sa main, incontinent ils ferment generalement toutes leurs

fueilles: si ce n’estoit d’aventure, qu’il y eust en ces arbres, quelque

proprieté sensitive, comme nous lisons estre en l’Eponge, laquelle si

tost qu’elle sent le toucher de l’homme qui la veut coupper, elle se

reserre & cache dans le creux & la fente de la pierre marine qui l’a

engendree.

Les _Acaiouiers_ qui portent les _Acaious_, propres à faire vin,

naissent naturellement le long de la mer, & pour cet effect ils vivent

du suc marin & salé, d’où vient que le vin d’_Acaiou_ est piquant,

acrimonieux, chargeant les reins de douleurs à la longue, & fort mauvais

pour le Poulmon, J’ay fait une experience de ce vin, le passant par une

chausse, & en ay tiré une grande quantité de sel.

Il y a des Espines, que vous diriez estre creées de Dieu, pour

representer le Mystere de la Passion[120] de Jesus-Christ, par ce

qu’elles croissent par bouquets, quatre en bas, également distantes

l’une de l’autre, en forme de Croix, & une au couppeau, qui tourne la

pointe vers le Ciel, & est ornee de neuf fueilles, reduites en trois

petits bouquets, chacun petit bouquet en possedant trois, lesquelles la

saison arrivee, se convertissent en trois fleurs, cette belle Espine

consistant au milieu. Ces cinq Espines sont les instrumens de cinq

playes de Jesus-Christ: La Couronne d’Espines environnant son Chef,

comme cette Espine d’enhaut ornee des fueilles, c’est-à-dire des pechez

& vanitez des 3. aages du monde, en la Loy de Nature, Escrite, & de

Grace, lesquels pechez & imperfections, se sont changez par le merite du

Sang de Jesus-Christ, en fleurs de grace, de bonnes œuvres, & récompence

de la gloire.

Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent en ces Pays.

Chap. XL.

C’est un poinct non petit de la Phisique, ou Philosophie Naturelle:

Comment il se peut faire qu’un animal vivant, & parfaict en son espece,

se concree de luy mesme sans geniteurs. Albert le grand escrit qu’il a

veu des Poissons vivans dans le milieu d’une grande pierre de marbre

tiree de sa roche, & fenduë par le milieu. Cela ne doit sembler nouveau

à ceux qui ont peu lire cet Autheur: Car j’ay veu dans les ruisseaux de

_Maragnan_, causez par les pluyes, & qui se seichoient tost-apres, de

fort beaux Poissons semblables en couleur & grandeur, avec d’autres

Poissons qui vivent dans les rivieres permanentes, & naissent de fray.

Comment cela se peut faire, que ces Poissons sans fray, en peu de mois,

naissent, croissent & meurent à la cheute, accroissement & tarissement

des eaux? J’en diray la raison, qui est, la force & influence des

Planettes predominantes en Janvier & Fevrier, pendant lesquels ces

Poissons naissent, & de la forte conjonction de l’humide & du chaut,

avec la disposition du terroir, le tout concurrant avec l’influence des

Planettes, d’où vient que plustost telle espece de Poissons naisse en

ces lieux qu’en autre part, ce que nous experimentons en l’Europe, que

la diversité des terres où passent les eaux possede diversité de

Poissons.

Entre les oyseaux de _Maragnan_, desquels je dirois des merveilles, si

autre que moy ne l’eust ja faict, J’ay remarqué une singularité és

_Courlieus_ rouges[121], qui sont non seulement vestus de plumes rouges

comme escarlatte, mais aussi la chair de leurs corps est de céte

couleur: & cette singularité est, que leur premier plumage à l’issuë de

la coque est blanc, & demeure tel, jusqu’au temps qu’ils puissent voler,

& lors ils changent leur blanc en noir, & persistent en cette couleur,

jusqu’à ce qu’ils ayent obtenu leur grosseur & grandeur naturelle, de là

ils deviennent demy gris & demy rouges, & en fin totalement rouges, qui

sont quatre changemens. Je ne rapporte cecy pour l’avoir oüi dire: mais

je l’ay veu en ceux qu’on nourrissoit privez & domestiques: Cecy

n’arrive point sans une profonde raison fondee en la Nature: & la voicy,

ce me semble, c’est que la couleur du poil & du plumage, suit la

disposition & qualité du suc & de la nourriture dont le vivant se

nourrit: Car le Philosophe tient, que le poil & le plumage vient, croist

& se nourrist de la superfluité de l’aliment: Or est-il que la couleur

blanche suppose un aliment doux & delicat: & par ainsi le petit

_Courlieu_ sorti de sa coque, gisant au berceau de son nid, & ne vivant

en tout ce temps, que de Moucherons, & de _Maringoüins_, qui volent

autour de luy, il faut que son plumage, procedant de ceste foible

nourriture, subisse la couleur blanche: A l’opposite la couleur noire du

poil & de la plume, suppose en l’animal une abondance & superfluité

d’aliment: parce que la vivacité de la chaleur naturelle, va tousjours

excitant l’appetit, pour se jetter sur la pasture: Suivant cecy j’ay

pris garde que cet oyseau, quand il est vestu de plumes noires, est

extremement gourmand, & mange sans cesse. La couleur grise & demy rouge

de plumage, manifeste une temperature de cette trop grande avidité

d’aliment, une regle, au choix naturel, d’une viande singuliere &

propre, qu’il doit tousjours entretenir: & pour cette occasion j’ay

remarqué qu’en ce temps là, cet oyseau choisit une viande singuliere &

speciale, à laquelle seule il tend son vol, sçavoir est, des Crabes, ou

Escrevisses de mer, lesquelles estant consommees en son estomach, se

resolvent en chile, rouge comme Escarlatte, lequel receu dans le foye,

tant s’en faut qu’il reçoive aucune couleur d’iceluy, comme c’est

l’ordinaire en tout autre animant, qu’au contraire ce chile escarlatin,

teinct ce mesme foye de sa couleur, & tousjours conservant la mesme

teinture passe dans les veines, des veines en la chair, & de la chair au

plumage, rendant le tout si parfaictement rouge, que mettant un de ces

oyseaux cuire dans un pot, vous diriez qu’on y a mis une poignee de

vermillon dedans.

Entre un million de Lezards & reptiles de mer, j’ay appliqué ma

consideration sur une espece fort monstrueuse: Car c’est un animal qui

vit en partie dans l’eau, en partie sur la terre, en partie sur les

arbres, r’acourcissant en luy les trois Spheres, esquelles vivent tous

les animaux de ce monde. Car premierement il participe avecques les

Poissons de l’Element de l’Eau: Il s’attribuë avecques les hommes & les

quadrupedes l’Element de la Terre: Et avecques les oyseaux il niche &

repose sur les arbres. Je diray plus, il semble que les Astres luy ayent

donné sur les reins, depuis la teste jusqu’au bout de la queuë, une

representation de leurs rayons & estincellements. Car vous luy voyez une

belle ceinture sur le dos, des rayons du Soleil, & des Estoilles: tous

semblables à ceux que peignent nos Peintres autour du Globe du Soleil &

des Estoilles: Et quant à sa peau elle est esmaillee d’une couleur

argentine & azuree, ainsi qu’est le Lambris du Ciel, quand il est

serain. Cet animal sentant la force du Soleil, sort de la mer, monte sur

les arbres voisins, & choisissant un rameau bien propre à se coucher, là

il s’estend & se repose: Il pond ses œufs dans ces arbres maritins,

lesquels eschauffez par la chaleur du Soleil, se transforment en

Lezardeaux, lesquels aussi tost qu’ils sont sortis de leur coque,

recognoissent Pere & Mere, les suivent pour pasturer, soit en la mer,

soit sur la terre, soit és branches des arbres. Je donneray la raison de

ce que nous avons dict, sçavoir, que plus l’animal est humide, plus

est-il chargé de sommeil: Or entre toutes les sortes d’animaux, cette

espece de Lezards est humide & froid, par consequent subject au dormir.

Et d’autant que le sommeil est plus agreable, que les membres sont

conservez en leur degré de chaleur, voilà pourquoy ils recherchent les

lieux plus propres à recevoir la chaleur du Soleil. Et recognoissans que

le peu de chaleur, qu’ils ont connaturelle, ne seroit bastant pour faire

esclorre leurs œufs, ils les exposent aux raiz du Soleil.

De la Pesche de Piry.

Chap. XLI.

Les Sauvages de _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ont une pesche

asseuree & annuelle, ainsi que nous avons la pesche des Moruës sur le

Banc, ou és Terres Neufves tous les ans: Car quelques moys apres les

pluyes, lors qu’ils pensent que les eaux sont retirees, ils s’embarquent

dans leurs Canots en grande multitude, se fournissans de farine pour

quelques moys ou six sepmaines, & ainsi s’en vont rangeant les terres en

un lieu esloigné de l’Isle, pres de 40. lieuës ou plus. Là ils se

campent, dressans les _Aioupaues_, puis s’addonnent à la pesche du

poisson, à la chasse des _Caimans_ ou Cocodrilles, & à la recherche des

Tortuës: Et là il se trouve souvent grande quantité des Sauvages de

divers villages de l’Isle, soit des habitans de _Tapoüitapere_ ou

_Comma_. Les Poissons se peschent dans les fosses de sable, où il n’y a

pas grande eau: Car mesme si on y va un peu plus tard, que la saison ne

le requiert, on trouve ces fosses assechees, & le Poisson mort sur la

place. Il est impossible d’exprimer le nombre & la quantité de ces

Poissons. C’est assez que je dise & face comprendre en un mot, que tout

autant qu’il y va de Sauvages, ils s’en chargent, y en laissant beaucoup

plus qu’ils n’en emportent. Ces Poissons sont gros & courts, n’excedans

pourtant en grosseur l’espoisseur du bras, & la longueur de demy-pied

entre queuë & teste, le museau rabatu, quasi comme une forme de Tanche,

& estime que ce sont Poissons de semblable espece aux Poissons de la

mer, appellez des Matelots Carreaux: Estans pris dans les petits rets

qu’ils portent, nommez d’iceux _Poussars_, ils vous les embrochent par

le milieu douzaine à douzaine, ainsi que l’on faict par deçà les

Aloüetes, & mettent le tout sur le _Boucan_ rostir en la fumee, sans

rien vuider des entrailles: & ainsi en amassent une grande quantité

qu’ils apportent en leurs Loges, desquelles ils vivent un mois, voire

pres de deux. Quand ils les veulent manger, ils en tirent la peau,

laquelle ils font bien seicher au Soleil, puis la pillent au Mortier, &

la reduisent au poudre, dont ils font leurs _Migans_, c’est-à-dire leurs

Potages, tout ainsi que font les Turcs de la poudre des pieces de Bœuf

cuittes au four, quand ils sont en guerre.

Un jour je m’en allois par l’Isle, & me trouvant en certain village, ils

ne sçavoient que me donner pour disner, sinon qu’ils mirent quelques-uns

de ces Poissons boüillir dans un pot, & du clair ils m’en firent du

_Migan_, & me presenterent le reste dans un plat. Je ne fy ny à l’un ny

à l’autre beaucoup de tort, à cause du goust de la fumee, neantmoins les

François qui estoient avec moy en mangeoient de grand appetit, tenans

ces Poissons de fort bon goust: & mesme les Sauvages s’en estonnoient,

comme estant chose dont ils font grand estat, & vont loing pour la

chercher.

Or comment ces Poissons se trouvent dans ces fosses en si grande

abondance, depuis le temps des pluyes, jusqu’alors: si la raison peut

servir, que j’ay alleguee cy dessus au Chap. 40. Je m’en raporte: Mais

mon opinion est, que la grande quantité des pluyes fait deborder les

rivieres & les ruisseaux, voire la mer mesme, en sorte que toutes ces

plaines sont noyees plus que la hauteur d’un homme, tellement que les

Poissons sortent de leur lieu naturel, allechez par la pasture nouvelle

d’un lieu recent, & s’amusans par trop à retourner en leur Patrie, les

eaux s’abbaissent, & demeurent enfermez dans les fosses & valees: ainsi

que nous voyons par deçà, lors que les estangs & les rivieres se

débordent, & que le Poisson s’en fuit qui deçà qui delà dans les

vallees.

La Chasse des _Caimans_ ne leur est pas moins plaisante qu’utile: ce

sont Cocodrilles mediocres, qui n’excedent 8. ou 10. pieds de long, &

ont la peau fort dure & le ventre molet, sans langue, les yeux vivaces,

cauteleux & méchans, qui se jettent fort bien sur les hommes, coupent &

avalent le premier membre qu’ils atrapent. Ils se retirent dans des

creux au rivage des eaux tousjours aux aguests: ils nagent comme

poissons, & rampent sur la terre assez bellement pourtant, ouvrent la

gueule, & taschent de vous espouvanter s’ils vous rencontrent, font des

œufs gros comme les poules, mais revestus d’aiguillons comme chataignes,

& sont bons à manger: il est bien vray que je n’en ai point voulu user

encore qu’on m’en ait offert, pour l’horreur que j’avois de ces animaux.

Ils couvent leurs œufs, & d’iceux procedent des petits Cocodrillons,

gros, grands & longs, comme ces petits Lezars gris que nous voyons

courir en Esté sur les murailles: Chose estrange qu’un si gros animal

vienne de si peu de matiere, & qu’à l’issuë de sa coque il commence à

trotter & à ramper en si petite stature. Sa chair sent le musc, & c’est

ce qui la rend douçastre & desagreable au goust: Nonobstant les Sauvages

ne s’arrestent pas là, ains ils en font grand’chere quand ils en ont: &

par ainsi ils les cherchent soigneusement. Et d’autant que ce lieu de

Piry est humide & limonneux, il abonde en _Caïmans_, lesquels les

Sauvages poursuivent, adressans justement leurs flesches soubs la gorge,

ou dans le petit ventre de ces animaux, puis à grands coups de levier,

ils achevent de les assommer, Cela faict ils les eschorchent, puis les

mettent par pieces, & les boucannent. S’ils sont petits, ils les font

cuire dans leurs escailles, & les estiment bien meilleurs & delicats

ainsi cuits: parce, disent-ils, qu’ils rostis en leur graisse, & que

rien ne se perd de leur substance. J’ay tousjours aymé mieux le croire

que de l’experimenter, non que je n’aye eu souvent l’occasion de ce

faire; pource que les Sauvages m’en presentoient assez au retour de

_Piry_. Mais la seule representation que je me faisois de la figure de

ces animaux me faisoit bondir le cœur en la presence des morceaux de

leur chair. Les François qui en mangeoient m’ont dit, que cela

approchoit à peu pres du goust de porc frais, sinon qu’il est plus

douçastre, huileux & musqué. Il y a du danger de se bagner en ces

pays-là, si ce n’est en lieu découvert, parce que ces miserables bestes

se glissent doucement & se jettent sur vous. L’on me conta qu’un enfant

du village de _Rasaiup_ tombé dans le ruisseau où ils prennent de l’eau,

fut emporté & mangé par ces _Caïmans_. Et comme je m’en allois le long

des sables de la Mer depuis _Troou_ jusqu’à Rasaiup accompagné de

plusieurs Sauvages, ils me menerent boire en une grande fosse,

environnee de plusieurs haliers & bocages, & m’advertirent qu’il ne

falloit demeurer là long-temps, parce que c’estoit le repaire de

plusieurs Cocodrilles qui se presentoient à ceux qui alloient boire en

ceste fosse. Baste c’est assez que nos Sauvages leur font la guerre,

tant pour l’utilité que pour le plaisir, & en apportent bonne

fourniture, quand ils reviennent de _Piry_.

La cause pourquoy ces animaux n’ont point de langue, c’est ce me semble,

qu’ils ont le gosier & le col du tout inflexibles, tellement qu’ils ne

sçauroient regarder ny derriere ny à costé d’eux, s’ils ne mouvent le

corps entier & ne se destournent: joinct qu’ils ont la machoire d’en bas

forte & immobile, qui sont choses du tout necessaires à l’usage de la

langue, & ne remuent que la machoire d’en haut: Et pour ceste mesme

occasion ils avalent tout d’un coup leur proye, sans la tourner ny

retourner dans leur gueule.

Sainct Isidore escrit que les Cocodrilles du Nil, parviennent jusques à

la longueur de 20. coudees, & sont de couleur de safran, mais ceux de

_Maragnan_ & des environs, n’excedent comme j’ai dit, la longueur de 10.

ou 12. pieds. Il y a encore ceste difference que les cocodrilles

d’Egypte habitent de nuict dans l’eau, & de jour sur la terre, parce que

dit ce sainct Evesque, cet animal recherche la chaleur: Or est-il qu’en

Egypte les eaux sont chaudes la nuict, & la terre froide, & de jour la

terre est chaude & l’eau froide: Mais au contraire à _Maragnan_, ils

demeurent de nuict sur la terre, & le jour dans l’eau: d’autant que la

nuict, les eaux sont froides, & chaudes de jour; & la terre est

temperee. La raison pourquoy cet animal a pœur de ceux qui le

pourchassent, & est hardy contre ceux qui le fuient, c’est pour ce

qu’aisement il se jette sur les fuiards, & ne se peut deffendre qu’à

grande difficulté contre les assaillans: De plus il est doüé d’un

naturel timide & palpitant: le propre duquel est de s’asseurer sur les

fuiards, & perdre courage devant ceux qui resistent. Et la cause

pourquoy il n’a qu’un boyau, c’est pour ce qu’il manque à la premiere

digestion, à sçavoir, à decouper les viandes par le menu. Il craint

d’avantage les Sauvages que les François: ce que font aussi ceux de

l’Egypte, craignans plus les Egyptiens que les Estrangers: Solinus en

donne la raison, qui est que cela procede d’une sienne industrie

naturelle, à recognoistre & odorer ceux qui luy font la guerre plus

ordinairement. Sa fiante est exquise & bien recherchee, pour faire les

fards des Dames. Je ne sçay pas si ce que Phisiologue escrit de luy est

vray[123], que quand il a mangé quelqu’un, il pleure & regrette son

mal-heur.

Outre ces deux exercices que font les Sauvages en ce lieu de _Piry_, ils

pourchassent les Tortues qui sont en quantité indicible, & en apportent

en l’Isle de toutes vives, tant que leurs _Canots_ en peuvent porter.

Ils ne sont pas chiches de vous en donner à l’heure qu’ils arrivent, &

pour peu de marchandises vous en avez beaucoup. Il me souvient que

quelques _Canots_ passans aupres de nostre lieu de sainct François, pour

un petit couteau qui vaut en France un sol, ils m’en donnerent soixante

dix: Et pour la farine que je leur donnay à disner, ils m’en

presenterent vingt-cinq, lesquelles je mis toutes en un certain endroit

humide & frais, leur faisant jetter journellement de l’eau, & se

garderent ainsi sans manger plus de six semaines. Les Sauvages en

mangent volontiers & disent que cela les tient en santé & leur faict bon

estomach: Ils les font cuire dans leurs coques toutes entieres sans rien

oster de dedans: & nous les trouvions meilleures en ceste sorte qu’en

toute autre. Si quelqu’un d’eux a mal aux oreilles par la descente d’un

Catarre, les femmes prennent du sang de ces reptiles, parmy lequel elles

meslent du laict tiré de leurs mamelles, & en frottent le fond de

l’oreille. De plus quand ils ont arraché le poil de leurs corps, avec

les pincettes de fer que les François leur donnent, ils frottent la

place avec

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(Lacune d’une feuille.)

De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards.

Chap. XLIII.

Ils ont une autre chasse de vermine, non moins plaisante & agreable que

les precedentes: Car ils font la chasse aux Rats domestiques & sauvages.

Ils ne mangent point les domestiques, au moins que je sçache, mais ils

leur font la chasse cruellement: Car si un Rat est veu en quelque Loge,

tous les habitans d’icelle s’amassent: les uns avec Arcs & Fleches, les

autres avec leviers: Les Chiens y sont aussi appellez, tellement que le

pauvre Rat a bien des affaires, & luy est impossible d’eschapper, ou la

gueule des Chiens, ou le coup des leviers, ou bien le dard de la Fleche.

Si tost qu’il est mort, on le pend par la queuë au bout d’une perche, &

est mis au milieu du village pour servir d’exercice aux petits enfans

qui le flechent. Les villages qui sont plus proches des Havres où

abordent les Navires en ont davantage, par ce que ceux des Navires, si

tost qu’ils sentent la terre, se mettent à nage, & viennent aux

premieres Loges qu’ils rencontrent, renonçans à leur pays natal, qui est

la mer, pour demeurer en un pays plus ferme & asseuré, qui est la terre.

Ils mangent les Rats sauvages, qui se trouvent dans les bois, voire ce

leur est une viande delicieuse: Ils leur font la chasse en ceste sorte.

Ils creusent une fosse au milieu d’un canton de bois, où il y a des

entrees deçà delà, comme sont les Clapiers, ou Terriers des Lapins: puis

ils s’amassent grand nombre de jeunes hommes, tenans des batons en leurs

mains, & vont faire une huee aux environs de ceste fosse en rond: tout

ainsi qu’on faict en ces cartiers quand on veut prendre les Loups; &

frappans deçà delà les buissons, en font sortir les Rats, lesquels

fuyans devant eux, & trouvans ces Terriers tous faicts & propres pour se

cacher ils entrent dedans, alors les Sauvages s’approchent, & chacun

garde son trou, les autres entrent dans la grande fosse, & à coups de

bastons ils assomment ces Rats, qu’ils partissent apres egalement

ensemble, & s’en reviennent en leur village, chacun apportant sa proye

qu’ils mettent sur le _Boucan_, ou sur les charbons, les ayant fendus

par le devant, sans en oster la peau, laquelle ils font gresiller quand

le dedans est assez cuit, & afin que la graisse ne se perde point, ils

les enfarinent: & ces morceaux sont de requeste, & plus prisez que les

Sangliers, les Cerfs, les _Agoutis_ ou _Pagues_, la proportion d’un

chacun estant gardee, & quelquesfois ils en apportent une si grande

quantité que c’est merveille.

La chasse aux Fourmis se faict vers le temps des pluyes, par ce qu’en

ceste saison toutes les especes de Fourmis remuent mesnage. Celles qui

peuvent voler prennent la Region de l’air, & quittent leurs Loges,

faictes & creusees en terre: Les autres (si elles s’apperçoivent, par un

instinct naturel, que les eaux pourront entrer en leurs cavernes, &

endommager leurs magazins) plient bagage, & ce avec un ordre qui merite

d’estre escrit, en ayant veu l’experience, laquelle je reciteray, afin

qu’elle serve de modelle à tous les autres.

En nostre Loge de S. François, au commencement des pluyes, une milliace

de millions de fourmis sortit d’une caverne, non bien esloignee de là,

laquelle s’en vint prendre possession d’un coin de ma chambre, sous

lequel ils avoient creusé des chambres, antichambres & magazins: En un

beau matin toute la compagnie deslogea, & apporterent, comme je croy,

plus d’un boisseau d’œufs posez en diverses stations, c’est à dire, à

deux pas l’un de l’autre; chaque monceau avoit ses fourmis ordonnees,

lesquelles venoient descharger leur faiz au prochain amas, & ne

passoient outre, & ainsi s’en retournoient à leur monceau continuans

leur office. Je fus bien estonné de voir cette multitude innumerable, &

cette quantité d’œufs qui rendoient une fort mauvaise odeur: je fis

faire un bon feu, & en aporté le brasier sur tous ces œufs, & au chemin

que tenoient ces bestioles. Alors elles furent bien estonnees, &

joüerent à sauve qui peut, chacune prenant un de ces œufs pour le

garantir du feu, comme fit Ænee son Pere Anchise en la conflagration de

Troye. Neantmoins je ne peu si bien faire, qu’elles ne se logeassent au

lieu où elles avoient destiné, à la charge toutefois qu’elles

n’incommoderoient point leur hoste: ce qu’elles firent: car r’assemblans

leurs gens l’espace de deux ou trois jours, hors mis celles qui perirent

par le feu, elles conclurent qu’il falloit aller à la picoree dehors, &

se contenterent du logis, puisque je le leur permettois, à mon regret

pourtant. Vous eussiez eu du contentement de voir ces bestelettes aller

depuis le matin, Soleil levant, jusques au soir Soleil couchant, amasser

leurs provisions, c’estoient des fueilles de certain arbre, sur les

branches duquel, (comme j’allay voir moy mesme) estoit une quantité de

ces fourmis, laquelle avoit seulement charge de coupper les fueilles, &

les laisser tomber en bas: le reste de la compagnie prenoit chacune la

sienne, & la portoit au magazin. Et notez qu’elles avoient faict deux

chemins aussi bien tracez, selon leur petitesse, qu’il est possible de

voir: Celles qui estoient chargees, retournoient par l’un & les

dechargees, alloient par l’autre, sans se mesler les unes parmi les

autres, & m’asseure qu’il y avoit plus de quatre cens pas où ils

alloient querir leur charge; & le mesme observent toutes les autres

especes de fourmis. Je n’oublieray aussi, comme chose remarquable, les

voutes qu’elles font d’une industrie admirable, quand elles veulent

cheminer à couvert.

Nos Sauvages ne font pas la chasse à toute sorte de fourmis, ains

seulement à celles qui sont grosses comme le pouce, apres lesquelles

tout un village sort, hommes, femmes, garsons & filles: & la premiere

fois que je leur vy faire ceste chasse, je ne sçavois que c’estoit, ny

où ils alloient si vistes, tous abandonnans leurs Loges pour courir

apres ces fourmis volantes, lesquelles ils prenoient avec leurs mains &

les mettoient soigneusement dans une courge, leur rompans les aisles

pour les fricasser, & les manger. Ils les prennent encore d’une autre

façon, & sont les filles & les femmes, lesquelles s’asseans à la bouche

de leur caverne, invitent ces grosses fourmis à sortir[125] par une

petite chanson, laquelle je fis interpreter au Truchement, & estoit

telle: Venez mon amy, venez voir la belle, elle vous donnera des

noisettes: & tousjours repliquoient cela, à mesure que les fourmis

sortoient, lesquelles elles pernoient leur rompant les aisles & les

pieds: Et quand elles estoient deux femmes en un trou, elles recitoient

l’une apres l’autre la chanson, & les fourmis qui sortoient de là,

pendant la chanson, estoient à celle qui chantoit: Vous seriez estonné

des gros monceaux de terre qu’elles tirent de leur caverne. Elles

bouchent au temps des pluyes les trous du costé que viennent les pluyes,

& laissent seulement les trous ouverts du costé, duquel les pluyes

viennent rarement. Les fourmis de _Maragnan_ ont deux ennemis mortels,

specialement les gros fourmis, sçavoir est une sorte de Chiens sauvages

de poil de loup puans au possible[124], qui ont la teste & la langue

fort aiguë, & vont aux fourmillieres se repaistre: Et une autre espece

de grosses Fourmis, qui naissent communément avec les autres, ainsi que

le Bourdon avec les Abeilles, & tandis qu’elles sont petites & foibles

elles travaillent avec les autres sans faire bruict ou frapper: mais

quand elles sont devenuës grandes & fortes, elles quittent la

communauté, & font bande à part seule à seule, & ne vont plus en

compagnie, mais chacune se tient en embuscade le long des chemins où

elles se jettent sur leurs sœurs & parentes comme fit jadis Abimelech,

bastard de Gedeon sur les soixante dix enfans legitimes de son Pere ses

propres freres, lesquels il mist tous à mort sur une pierre en Ephra. Le

Lecteur pourra se servir de cecy pour l’appliquer à quoy il voudra selon

son esprit & consideration. Voilà comment nos Sauvages s’excercent apres

ces bestioles plus utilement que ne font pas les enfans de deçà apres

les Papillons: tellement qu’ils font profit de tout, & ne laissent rien

perdre, prenans tout ensemble leur plaisir avec utilité: voyons le

reste.

La chasse des Lezards que les _Tapinambos_ appellent _Taroüire_ (& sont

les grands Lezards) & _Tojou_ (sont les petits) se faict

diversement[126], selon la diversité des Lezards terrestres & marins:

Les marins habitent ordinairement dans les plaines couvertes

d’_Aparituriers_, où deux fois en 24. heures la mer se degorge: là ils

vivent de _Crabes_, Moules, Chevrettes, que le commun appelle en France

Crevettes, & du poisson qu’ils y peschent, tandis que la mer est en ce

lieu. Ils font leurs œufs dans le creux des arbres. Les Sauvages les

vont vener & flecher quand la mer est retiree, entrans dans la vase

quelquesfois jusques aux esselles. Il y a autant à manger en ces Lezards

qu’en un Lapin, voire qu’en un grand Lievre, selon la grosseur de

l’animal. Ils les font boüillir en faisans du _Migan_, ou rostir sur le

_Boucan_. Les François les mettent à la broche, lardez du lard des

Vaches marines, & croyriez de premier abord que ce fussent des Lapins ou

Lievres embrochez: La saulce qu’on y fait est semblable à celle des

Lievres & Lapins. Plusieurs François sont si friands de ces Lezards,

qu’ils tiennent qu’ils valent mieux que les lapins de deçà. J’ay mieux

aymé le croire que d’y gouster.

Les Lezards terrestres sont plus la chasse des jeunes garsons que des

hommes, encore que j’aye veu des hommes aussi aspres à les vener que les

enfans. Mesme j’ay veu quelquesfois plus d’une vingtaine de Sauvages

tant hommes que garsons courir apres deux ou trois petits Lezards:

lesquels pris sont aussi tost jettez sur le brasier & gresillez, chacun

en prend sa part, selon le nombre de la capture, & trouvent cela fort

bon. Les jeunes garsons aussi tost qu’ils en aperçoivent courir parmy

les Loges, sur la couverture, ou dans les buissons, ils les flechent,

mais ils sont bien plus aspres apres les gros domestiques qu’apres les

petits car il y a davantage à manger, d’autant qu’il s’en voit d’aussi

long que le bras, & quasi de mesme grosseur: Il y en a une espece de

tous vers, qui ne sortent point des arbres, ains se tiennent estalez sur

les fueilles à l’ardeur du Soleil, & les Sauvages disent qu’ils sont

fort venimeux, par ainsi ils les laissent & ces animaux ne se sentans

poursuivis ne s’effrayent de vous voir contr’eux. Ils sont presque

semblables aux Cameleons, desquels nous parlerons cy apres. Ils ont les

yeux estincelans & rouges comme escarlate.

Tous ces Lezards domestiques se joignent par ensemble ainsi qu’une boule

en rond, tellement que la queuë du masle est joincte à la teste de la

femelle, & la queuë de la femelle est unie avec la teste du masle, & le

tout ployé en rond, les deux testes & les deux queuës du masle & de la

femelle s’atouchent. J’eu pœur la premiere fois que je rencontray deux

gros de ces Lezards ausi accommodez: car je ne sçavois ce que ce pouvoit

estre, ny quelle sorte de Serpent, voyant quatre yeux en un endroict, &

un seul corps estendu en rond. Les femelles sont bien plus grosses que

les masles. Les petits Lezards pondent leurs œufs quasi à la mesure du

bout du petit doigt, & ce dans un trou, qu’ils couvrent puis apres de

sable, au nombre de cinq ou de sept: la chaleur du Soleil les esclost.

Les grands Lezards les font plus gros, selon la proportion de leur

corps; & ordinairement ils font des nids, soit en la couverture des

loges, soit en dehors dans les bois, & portent en ce lieu tout ce qu’ils

peuvent trouver de mol, comme mousse, plume, coton, drapeau, & choses

semblables, se rendent fort familiers à la maison, s’ils ont esprouvé &

experimenté que vous ne leur vouliez aucun mal. Ils font autant de

bruict qu’un chien quand ils marchent, & portent ce qu’ils trouvent en

leur bouche: & c’est un plaisir de leur voir faire ce mesnage. Ils se

gardent bien d’aller le droict chemin, quand ils vont faire leur nid,

ains ils prennent un grand destour, afin que vous ne puissiez

recognoistre l’endroict. Le Soleil esclost leurs œufs, aussi bien que

ceux des petits: Et la raison est qu’ils sont par trop froids, & n’ont

aucune chaleur suffisante à produire cet effect. Ils sont venez par de

grandes & horribles Couleuvres, les unes de couleur d’eau, les autres

violettes, & les autres tachetees & semees de diverses couleurs. Elles

viennent jusques dans les maisons, specialement sur le toict pour

chercher ceste proye. Les Lezards la sentent de bien long & lors vous

les voyez courir çà & là, comme si le feu estoit en la maison. Je fis

tuer trois de ces Couleuvres un Dimanche au matin que nous allions dire

la Messe à la Chappelle de sainct François, dans laquelle nous

trouvasmes ces hideuses bestes faisans la chasse apres les gros Lezards,

desquels elles en avoient tué un assez bon nombre: mais elles payerent

leur temerité avec grande difficulté pourtant: car elles receurent

chacune plus de cinquante coups de levier: encore se fussent-elles

sauvees, si je ne les eusse faict mettre par tronçons, lesquels

vescurent & remuerent plus de vingt-quatre heures apres, cherchans à se

rejoindre, quoy qu’ils fussent espars loing l’un de l’autre plus de

quatre & cinq pas. Les Sauvages ont en horreur ceste sorte de Serpens, &

disent qu’ils sont fort venimeux.

Les Lezards perdent leur queuë de vieillesse, & tombent devenuës toutes

noires, & mesme sont tendres comme verre, & se rompent au moindre

accident: Je n’ay pas opinion qu’elles reviennent; encore qu’Aristote

aye escrit des Lezards de par deçà, que leurs queuës estans coupees

elles reviennent: Je m’appuye sur l’experience d’un gros Lezard

domestique qui estoit en nostre loge de sainct François, lequel en

l’espace de deux ans, j’ay tousjours veu sans queuë & venoit manger

ordinairement devant nous, & avec les poules qui ne s’en estonnoient

plus, pour la privauté accoustumee qu’elles avoient avec luy. On dit

pourtant, & les François en ont eu l’experience, qu’une espece de ces

gros Lezards viennent prendre les petits poulets & les emportent aux

bois où ils les mangent.

Des Araignes, Cigales & Moucherons.

Chap. XLIV.

La vie de l’homme est comparee à celle de l’Araigne en plusieurs

passages de la saincte Escriture, specialement au Psalm. 89. _Anni

nostri sicut Aranea meditabuntur_, nos annees se passeront, seront

contees, meditees comme ceux de l’Araigne. Sainct Isidore escrit que

l’Araigne est un ver de l’Element de l’Air nourry en iceluy, d’où elle

tire l’etymologie de son nom, & ceste chetive creature n’a jamais repos,

tousjours travaille, escoule sa substance à bastir sa toile, tousjours

en danger, & tant elle que ses biens & richesses sont suspendues en un

filet & à la mercy du moindre souffle de vent: Ou si vous voulez, de la

fantaisie d’un valet, ou d’une chambriere à luy charger un coup de

balet, qui l’assomme & fracasse tout son labeur: Voudriez-vous un plus

beau miroir pour considerer les mal-heurs & miseres de ceste vie? Je ne

perdray donc point le temps, si laissant à part ce qui est commun &

journellement recogneu par deçà, du naturel de ceste vermine, je

rapporte ce que j’ay contemplé curieusement en la proprieté des Araignes

de _Maragnan_: Et auparavant que j’enfonce ceste matiere, il est bon que

je traitte d’une espece de grosse Araigne quasi comme le poing & plus.

Elles se trouvent ordinairement dans les bois creux, desquels on

environne les loges, ainsi que par deçà de palis: Elles se trouvent

aussi aux coins, cheminent peu, n’ont point de toiles, tres venimeuses,

rouges, presque en couleur aux petits Pigeonneaux quand ils sortent de

la coque, ce qui est fort hideux à voir: Les Sauvages les fuient, &

tiennent que la piqueure en est mortifere. Elles se nourrissent de la

corruption de l’air.

Pour les autres especes, elles sont diverses: les unes grosses à

proportion pourtant; les autres mediocres, & les autres menues; & toutes

celles-cy sont domestiques. Il y en a d’autres dans les bois,

distinguees aussi en grosses, mediocres & menues. Au temps des pluyes,

elles s’engendrent plus volontiers qu’en autre temps, neantmoins elles

ne laissent d’estre produictes en tout temps: Elles se joignent sur le

soir à la fraischeur de la nuict, le masle abandonnant sa toile pour se

glisser avec son fil en la toile de la femelle si elle est tendue plus

bas, ou si la toile de la femelle est tendue plus haut, la femelle

descend & vient trouver le masle, & lors elles se joignent. Cecy est

tant aisé à discerner qu’elles ne manquent jamais sur la fin du jour à

faire ce que je viens de dire. L’Araigne masle est petite au regard de

la femelle: car elle est trois fois aussi grosse que luy: Elles font une

petite bourse ronde & platte, couverte d’une toile si gentiment faicte &

licee, que vous croyriez fermement estre du satin blanc, & que ce ploton

fust une enchasseure d’Agnus Dei. Elles n’y laissent qu’un petit

pertuis, par lequel elles poussent leurs œufs avec le pied, & la bourse

estant pleine elles bouchent le pertuis, le licent comme le reste, & le

tiennent perpetuellement embrassé sur leur ventre & estomach:

l’eschauffant par ce moyen jusqu’au temps qu’elles recognoissent que

leurs petits sont esclos, & à lors elles tranchent ceste plaque le long

du circuit, comme vous feriez l’écoce d’une feve, afin de donner

ouverture & sortie aux petites Araignes, lesquelles incontinent se

mettent à courir le long de la toile de leur mere, & la nuict se

retirent soubs elle, ainsi que les poussins soubs la poule, pour estre

eschauffees en ce bas aage contre la froidure de la nuict: Estans

parvenuës à leur force, chacune faict sa toile, se nourrit & prouvoit

par son industrie.

Il y en a d’autres qui font de petits pots de terre gros comme une prune

de Damas presque de la forme des pots de moyneau, si bien licees dedans

& dehors qu’il n’est pas possible de plus: ce que font aussi certaines

especes de Mouches; dont nous parlerons cy apres. La bouche de ces pots

ressemble à la gueule des pots à moyneau, gardee la proportion des uns

aux autres, & n’y laissent qu’un petit trou à mettre une épingle, par où

ils passent leurs œufs afin qu’ils esclosent à la chaleur du Soleil: ce

petit pot est attaché, ou contre du bois, ou sur une fueille de Palme, &

la terre de laquelle elles forment ce vaisseau, est semblable en couleur

à la terre de Beauvais. Ayans emply ce pot de leurs œufs, elles le

bouchent, & quand le terme est venu que les petites sont escloses, les

meres viennent desboucher le trou & l’agrandissent, & à lors les petites

sortent qui suivent leurs meres en leur habitation.

Celles des bois ont une autre façon de faire: elles vuident les noix des

Palmes piquantes, rongeans peu à peu l’amande, laquelle elle jettent par

trois petits trouz qui sont naturellement en ces noix: puis elles font

là dedans leur nid & leurs œufs qui esclosent en leur saison.

Les toiles de ces Araignes sont diversifiees & differentes selon la

situation & les places, esquelles elles ont choisi leur demeure: car les

Araignes domestiques tendent leurs rets aux fentes & ouvertures, par

lesquelles les Mouches & Moucherons entrent dans les Loges. Celles qui

demeurent és arbres tendent de branche en branche, voire d’arbrisseau en

arbrisseau, pour attraper les Papillons & semblables vers volans. Celles

qui estendent leur toile immediatement sur la terre, c’est pour prendre

les vermines rampantes, comme sont les Fourmis, & autres de pareil

genre.

Il y en a qui font des toiles si fortes qu’elles enveloppent dedans les

petits Lezards; & en mesme temps ces Araignes descendent qui leur

fourent un éguillon qu’elles ont au derriere dont ils meurent: & en

apres leur succent la cervelle & le sang, & s’estans enflees de cela,

elles se retirent. J’ay veu des Araignes de mer tirans à peu pres sur la

forme des Araignes terrestres, mais fort grandes[127]: elles se retirent

en mer dans des petits creux, & vivent de poissonnets qui vont fleurans

les bordages de l’eau. Il me souvient d’avoir pris garde que de ces

Couleuvres que je fy couper & trancher en pieces, les Araignes des

environs y estans survenues à monceaux, en tirerent le sang & l’humeur:

Et les Sauvages disent que si à lors elles piquoient quelqu’un par la

teste, qu’il deviendroit fol & en mourroit.

_Maragnan_ abonde, comme je croy, sur toutes les terres du Monde en

Cigales[128], lesquelles font un si estrange bruict en leur saison,

qu’il est impossible de le penser si on ne l’a ouy. Il y en a de

diverses sortes, & en grosseur & en son: car les unes sont petites, ou

mediocres, comme leur son aussi. Les autres sont grosses & longues pres

de six pouces, & ont un ton fort & haut, qui vous entre vivement dans

les oreilles: Elles ne chantent point durant la force des pluyes, mais

tres-bien le long de l’Esté, & d’autant plus que la saison des pluyes

approche, plus elles renforcent leur son, tellement qu’à ce que m’ont

dit les Sauvages, elles se rompent les flancs, tant par le battement des

aisles, que pour se bander & boursoufler, afin de rendre une meilleure

harmonie. Je me suis appliqué à recognoistre les proprietés de ce petit

animal, faisant en prendre quelques-unes que j’enfermois avec des

fueilles en nostre Loge. J’ay recogneu que leur chant provient de trois

choses. Premierement, elles attirent l’Air dans leur ventre & s’enflent,

à fin de rendre leurs flancs tendus & sonnans; & ont un accord si juste

de l’extension des flancs avec les aisles du milieu où se faict le son,

que vous voyez sensiblement & clairement, qu’elles reprennent leur

haleine à l’instant que les aisles se levent: Et au mesme instant que

les aisles se rabattent, elles enflent & bandent leur costez.

Secondement elles ont des aisles fort minces & diaphanes susceptibles du

son, à cause de leur grande seicheresse, tellement que les aisles de

dessus fortes & massives, qui est la troisiesme cause de ce chant,

venans à battre & toucher ces aisles du milieu contre les flancs, l’Air

intervenant emporte ce son quant & luy. Je vous feray entendre cecy par

des comparaisons vulgaires. Trois choses se trouvent en un Luth, à fin

de rendre son harmonie, les costes du Lut sous lesquelles l’air est

contenu entrant par la rose du milieu: Les cordes tenduës, nettes,

seiches & bien vuidées, & la main du Joüeur: De mesme ces petits Animaux

ont les costez ou flancs souslevez par l’air attiré de leur bouche en

leur ventre: Puis les secondes aisles au lieu de cordes, & les grosses

aisles au lieu de la main du Joüeur.

Elles chantent en Esté depuis le Soleil levant jusques environ Minuit ou

deux heures apres Minuit: & lors elles cessent à cause de la rosée

froide qui commence à tomber, & gardent ce silence jusqu’au lever du

Soleil qui essuye par sa lumiere la rosée tombée sur ces fueilles, &

vient à eschauffer leurs aisles. Pendant ce silence j’ay opinion

qu’elles se repaissent de la mesme rosée, & je ne dy point cecy sans

cause, d’autant qu’elles demeurent presque tousjours en mesme place: si

ce n’est par accident, voiant quelqu’un ou sentant quelque mouvement,

elles volent sur une autre fueille. Quelques unes d’icelles, &

specialement celles qui sont totalement vertes, ne disent mot, & rampent

sur terre, comme les sauterelles, s’unissent ensemble à la façon des

mousches, & font de petits œufs noirs dans quelques pertuis de la

branche, desquels se forment des vermisseaux, qui peu à peu deviennent

Cigalles, & ce vers le moys de Septembre: en sorte qu’elles se

fortifient pour passer la saison des pluyes, afin de succeder à leurs

Peres & Meres qui meurent, comme j’estime en ceste saison pour le

subject cy-dessus allegué, qu’elles se rompent les flancs à force de

crier, à la venuë des pluyes. Elles n’ont point de sang, beaucoup moins

que les mouches, mais elles sont d’une substance poreuse, seiche &

legere. Les Poules n’en veulent point, ains se contentent de les tuer:

Que si par hazard elles en mangent, s’atenuent & ne peuvent engraisser.

Il y a en ces pays diverses especes de Moucherons, mais je me veux

seulement arrester à ceux qui meritent d’entrer en la consideration de

l’esprit humain, à cause des principes naturels qui se recognoissent en

iceux, & ceux-cy sont appellez par les Sauvages _Maringoins_: entre

lesquels il y a de la diversité en grosseur & grandeur, mais non en

forme ny en proprieté. Ils naissent tous d’une humeur acrimonieuse, &

ayment les saveurs aigres & aiguës, & non les douces: Pour cette cause

la mer & ses bordages en sont farcis durant les pluyes & procedent de

l’humeur de la mer, & vapeurs d’icelle. Ils sont fort molestes aux

hommes, leur perçant la peau avec leur bec pointu comme une éguille, &

en succent l’humeur salee qui court entre la peau & la chair. Ils ayment

la lumiere: mais ils craignent la flambe & la fumee, tellement qu’aussi

tost que la nuict est venuë, ceux qui demeurent dehors s’accrochent sur

les fueilles des arbres: Quant à ceux qui sont dedans les Loges, ils

s’attachent la nuict sur la couverture du Toict, à leur grand regret, à

cause des feux que les Sauvages font autour d’eux, pour se garantir de

leur piqueure la nuit, par le moyen de la flambe & de la fumee. Plus

vous estes proches de l’eau, plus vous abondez en cette vermine par ce

que leur origine est specialement des eaux, ainsi que nous avons dit.

Ils servent de venaison aux Chauve-souris, lesquelles les attrapent dans

leurs aisles, frayans le lieu où ils sont attachez, puis les mangent,

approchans leurs aisles de leurs bouches, dans lesquelles ces gros

_Maringoins_ sont enveloppez.

Nos François qui vont à la pesche des Vaches de mer, sont infiniment

tourmentez de ces bestioles, & sont contraincts de pendre leurs licts de

Coton aux branches des arbres le plus haut qu’ils peuvent, pour éviter

leur importunité, à cause de l’air & du vent qui souffle davantage au

haut des arbres qu’au dessous, si les cordes rompoient ils feroient un

beau sault, & ne cessent de bransler, pour faire fuyr d’autour d’eux

ceste vermine.

Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui sont en ces Pays.

Chap. XLV.

De toutes les bestioles qui tiennent compagnie à l’homme domestiquement

au Bresil, il n’y en a point qui égalle en multitude le Grillon, appellé

par les Sauvages _Coujou_[129]: Et pour estre si familier & domestique,

j’ay eu occasion & commodité d’employer ma curiosité afin de comprendre

les proprietez de ce petit animal. Il naist & de corruption & de

generation. Et pour vous le faire voir, vous devez remarquer que quand

nouvellement on faict une Loge couverte de Palme fraische, vous estes

estonné qu’en un instant vous avez des millions & des milliaces de ces

Grillons, ou _Coujous_, dans la couverture de vostre Toict. Si vous me

ditez qu’ils s’assemblent là des bois circonvoisins, cela ne peut estre:

d’autant que couvrez une Loge de vieille Palme, au lieu de nouvelle,

vous n’en avez si grande incommodité à beaucoup moins. Partant il faut

conclure que cela procede de la Palme fraische avecques la chaleur du

Soleil. Et de faict j’ay pris garde que deux ou trois jours apres que la

couverture est mise, ces Grillons sont blancs comme neige, signe de leur

nouvelle generation, & peu à peu prennent la forme ordinaire des

_Coujous_, à sçavoir d’une couleur jaunastre meslee de noir. S’ils

s’engendrent de l’humeur de la Palme, ils naissent pareillement de la

substance corrompuë des pois & feves: Ce que j’ay recogneu par

experience. Quant à la production de Pere & de Mere, ils viennent d’une

semence jettee sur les fueilles de Palme, & cette semence est gluante, &

tient ferme au lieu ou elle est mise, jusques à ce que d’icelle, par le

moyen de la chaleur, il en sorte un autre Grillon. Ce petit animal est

aspre infiniment à la conjonction. Et c’est pourquoy ils multiplient

tant en ces Pays de delà. Ceste bestiole est petite, mais fort rusee.

Elle sçait ses heures pour prendre sa pasture, & ses heures pour

chanter: elle ne manque jamais de venir prendre son repas aussi tost

qu’elle recognoist que chacun est couché, & alors elles descendent en

grande compagnie de dedans la couverture du Toict, & couvrent, s’il faut

ainsi parler, l’aire ou le plancher des Loges. Là elles cueillent les

miettes & autres restes du manger, elles ayment sur tout les _Crabes_,

de sorte que si elles en trouvent quelque reste, c’est à qui en pourra

avoir. Ayant pris leur pasture, s’en retournent en leur lieu, & se

mettent à chanter, & persistent le reste de la nuict, & le jour aussi,

si ce n’est que le Soleil donne trop vivement son ardeur en la place où

elles sont. Elles craignent les pluyes, & pendant qu’elles tombent à

force, à peine disent-elles mot. Ainsi ces Grillons cherissent le temps

serain & doux, qui n’excede ny en chaleur, ny en pluye: ils sont

fascheux & pernicieux aux draps: car ils mangent & rongent tout, fust-ce

un manteau de cent escus, si on le laisse en voye, & ont bien tost faict

leur coup, il ne leur faut qu’une nuict pour le mettre à la fripperie.

Ils ne touchent point à la toille, si elle n’est grasse ou imbuë d’un

autre liqueur qu’ils ayment: tellement que pour conserver les draps, il

faut de necessité les envelopper & bien coudre dans de la toille.

Ils ont 4. principaux ennemis qui leur font merveilleuse guerre. Les

premiers sont les Lezards qui courent apres, comme les chiens apres les

Lievres: c’est un plaisir que de voir cette chasse, les tours & retours

que donne le chassé au chasseur. Les seconds sont certaines petites

Guenons jaunes & vertes, appellees par les Sauvages _Sapaious_, allegres

& subtiles comme un oiseau, & vous les prennent subtilement avec leurs

mains, faisans la chasse d’une main, & de l’autre attrappent le gibier.

Les troisiesmes sont les Poules qui les avalent avec une avidité

incomparable, & à cet effet volent sur les Loges, & bien souvent gastent

la couverture pour trouver leur friandise. Les quatriesmes sont certains

gros fourmis qui les vont attaquer, & specialement les Grillons qui se

retirent au tour des Loges, dans des petits trous & cavernes qu’ils ont

faite pour leur retraite: je me suis amusé quelquefois à voir ce combat:

car le gros fourmy descend en la caverne, & faict tant que le _Coujou_

sort en campagne, ou bien il le tire par le pied, & souvent le _Coujou_

ayme mieux perdre ses cuisses de derriere, que le fourmy emporte, que de

perdre entierement la vie. D’autres se laissent manger dans leur trou,

en sorte qu’il ne leur reste que la teste & les aisles, lesquelles

encore sont emportees par leurs ennemis en trophee en leurs cavernes.

Ces bestioles ont une malice particuliere que j’ay souvent experimentée.

C’est qu’ils vous viennent mordre le bout des doigts la nuit quand vous

dormez, & emportent la piece. Je m’en suis trouve incommodé au pouce

droict l’espace de huict jours, que je ne pouvois aucunement escrire.

Le Cameleon est un petit animal de la grandeur & grosseur d’un Lezard

mediocre, ayant la face, les yeux & la teste semblables aux Lezards,

mais le dos porte la figure des écailles du Cocodrille, & semble qu’il

ait la peau revestuë de poil ou de mousse. Il a la queuë assez longue, &

ordinairement pliee en Dedalus, diminuant son rond jusques au bout de la

queuë. Rarement vous voyez le masle avec la femelle: & pour ce je

n’oserois asseurer la façon de leur generation, par ce que je ne l’ay

peu comprendre ny experimenter. Je me contenteray de rapporter ce que

j’ay veu. Il est tardif infiniment, tousjours au Soleil, sur les

fueilles ou sur les branches, estimant qu’il ne vit que de rosee. Les

flancs luy battent incessamment, specialement quand il apperçoit quelque

chose. Cecy luy arrive de la timidité naturelle, procedante d’une humeur

excessive en froid, ce qui le rendroit fort venimeux s’il estoit mangé

de quelque animal. Vous ne le trouvez jamais sur les arbres fruictiers,

& je croy que la Nature y a pourveu, afin qu’il n’empoisonnast par sa

froidure excessive le fruict qu’il toucheroit: ains vous le voyez sur

les branches des arbres qui ne servent à autre usage qu’à brusler. Il a

4. pieds comme les Lezards, & diversifie sa couleur au mouvement qu’il

faict de son corps, & au batement de ses costez. Les Cameleons sont

assez rares en _Maragnan_, & vous ne les trouverez qu’aux lieux exposez

droit au Midy: ils sont couchez sur les fueilles les 4. pates estenduës,

& la teste appuyee: ils ne meuvent ny destournent les yeux quand ils

regardent, ny abaissent les paupieres de dessus: le dessous de la gorge

leur bat perpetuellement. On dict que si cet animal estoit jetté dans le

feu, difficilement pourroit-il brusler, & empoisonneroit ceux qui le

regarderoient brusler, par la fumee qui l’infecteroit. Je n’en ay point

faict d’experience: mais bien d’un autre petit animal non beaucoup

esloigné de la qualité froide qui est au Cameleon. Je le fis jetter au

milieu d’un brasier bien ardant, que j’avois fait allumer à cet effet, &

me retirant assez loing, je pris garde qu’il vescut dans le milieu de ce

feu, tousjours mouvant, & combien qu’il mourust apres ce temps, si

est-ce que jamais le feu ne peut agir contre son corps, ains il demeura

entier, solide, conservant sa figure & son poil, & le fis retirer du feu

pour le jetter en un trou.

Il y a plusieurs sortes & especes de Mouches, les unes de nuict, les

autres de jour, c’est à dire que les unes ont la nuict, en laquelle

elles se pourvoient de pasture, prennent leurs esbat volantes çà & là à

leur plaisir, & en diverses sortes, les unes moindres, les autres plus

grosses, & pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la

Providence de Dieu les a pourveuës d’un flambeau[130] qu’elles portent

devant & derriere elles. Le flambeau de devant est attaché sur leur

estomach, & c’est une plaque de forme quadrangulaire, sinon que les deux

Angles qui touchent leur menton sont plus estroicts, faicte d’une

pellicule diaphane & couverte d’un poil fort delicat, avec lequel elles

reçoivent l’humidité de la nuict; & par ce moyen produisent un esclat de

lumiere. Vous pouvez entendre cecy, s’il vous ressouvient que les

Merlans esclattent la nuict comme chandelles, à cause de l’ecaille

delicate ou peau humectee qui les couvre: Pareillement certain bois

pourry, ou pour mieux dire, rarefié & subtilisé est doüé d’une qualité

susceptible de l’humide bien purgé de sa crasse: autant en ont-ils sur

le plat de leur ventre, où se trouve une pellicule bien desliee &

touffuë de ce poil delicat dit cy dessus: tellement que ces vermisseaux

volans à travers une nuict obscure, semblent autant de grosses

estincelles qui sortiroient d’une ardente fournaise à fondre les metaux.

Les autres Mouches vont de jour; & pour ce qu’elles sont en nombre

infiny, je me veux seulement arrester à celles que j’ay considerees de

plus pres & esquelles j’ay remarqué chose digne d’estre communiqué au

Lecteur, à sçavoir, des Mouches à Miel, & des Guespes de ces quartiers

là, outre ce que j’en ay dit cy devant. Donc les Mouches à Miel de

_Maragnan_ & des lieux circonvoisins font leurs demeures en trois

façons: ou entre les branches des arbres, comme j’ai dit au discours de

_Miary_, ou dans le creux des arbres, c’est-à-dire, dans le tronc

principal: car elles choisissent un arbre qui soit creux en son tronc, &

passent par le haut, c’est à dire, à la teste du tronc, & descendent

jusques en bas vers la terre, où elles jettent le fondement de leurs

ruches, puis vont bastissant leur miel, montans tousjours en haut: ou 3.

Elles choisissent un lieu commode auquel elles mesmes dressent une ruche

faicte de terre & creuse par dedans, où elles composent leur cire & leur

miel.

Leur generation est virginale, & croy qu’il n’y a entr’elles distinction

de masle & de femelle, ains toutes portent le germe duquelles nouvelles

sont produictes. Je vous diray la raison qui m’a persuadé cecy, avec

l’attentifve consideration que j’ay faict souvent sur un essein de

Mouches à Miel dans un grand arbre creux & sec à 30. pas de nostre loge

de sainct François: Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire, que ces

Mouches ne vous piquent point[131], pourveu que vous ne leur faciez

aucun mal, approchez tant & si prez que vous voudrez d’elles. Les

Sauvages firent un trou au pied de cet arbre, par lequel le miel tomboit

au desceu des Mouches, & mesme les raiz dans lesquels les jeunes Mouches

estoient enveloppees, & c’est ce que j’anatomisay fidellement. Je

trouvay que ces raiz estoient bouchez de toutes parts bien couverts &

empaquetez dans une toile bien deliee, & par dessus la cire & le miel

estoient accommodez. En quelques chambrettes de ces raiz je trouvay

seulement des petites goustes de semence, claires comme eau de roche, &

j’appris que c’estoit là la matiere de laquelle les nouvelles Mouches

tiroient leur origine. En d’autres logettes, je remarquay le _Chaos_

encore sans forme, faict & composé de ceste matiere premiere, & c’estoit

une paste mole, blanche comme creme. En d’autres je trouvay des petites

Mouches parfaictement formees, mais emmaillotees dans une toile delicate

& diaphane, & ces petites Mouches avoient mouvement: je rompis doucement

ceste toile, & trouvay que ces Mouches avoient toutes les parties de

leurs corps bien distinctes & formees, horsmis qu’elles n’avoient point

de pieds, & pense que ce soient les derniers membres qu’elles

obtiennent, & ce apres le mouvement; & par ainsi je recogneust ce que

dit sainct Isidore de ces Mouches, estre vray: _Apes dictæ sunt quia

sine pedibus nascuntur, nam postmodùm accipiunt_: Les Abeilles ou

plustost les Apedes sont ainsi appellees parce qu’elles naissent sans

pieds, l’_a_ estant pris pour ce mot, sans, & _pedes_ pour ce mot,

pieds, tellement qu’_apedes_, est à dire sans pieds, ce mot ne se dit en

François, mais au lieu d’iceluy, on dit Abeilles. Et quant à ce que j’ay

rapporté de leur generation virginale, outre l’experience que j’en ay

eu, de laquelle pourtant quelques esprits pourroient douter, j’ay un

temoin irrefragable, c’est sainct Ambroise en son Exameron, Docteur qui

s’est autant employé à la recherche des secrets de ces Abeilles,

qu’aucun autre devant luy, ou apres luy: Et non sans cause, puis que dés

son berceau, ces Mouches à Miel se camperent sur ses levres, en prenant

possession de sa bouche emmiellee: Voicy ses paroles. _Apes nullo

concubitu miscentur, nec libidine resolvuntur, nec partus doloribus

quatiuntur, sed integritatem corporis virginalem servantes subitò

maximum filiorum examen emittunt_: Les Abeilles ne se meslent par aucune

conjonction, & ne se laschent par aucune lubricité, ne sont esbranlez

des douleurs de l’enfantement, ains gardant l’integrité virginale de

leurs corps, en peu de temps elles produisent un tres-grand essein de

nouvelles Mouches. Et l’Autheur du livre de la Nature des choses:

_Omnibus virginalis integritas corporis_: Toutes retiennent l’integrité

virginale de leurs corps.

Il y a des Guepes de diverses especes, mais l’une d’icelles emporte avec

soy quelque chose de nouveau, & ceste espece est noire, fort mince par

le milieu du corps, tellement que vous diriez que leur ventre soit

attaché à leur estomach par un seul filet: Elles sont industrieuses au

possible: Elles se retirent toutes dans un nid faict au terre au coupeau

des arbres si bien plastré, qu’aucune goute d’eau n’y peut entrer: le

haut ou la couverture du nid est en dome, par ainsi la pluye qui tombe

s’écoule legerement & ne s’arreste. Il n’y a point d’ouverture en ce

nid, sinon cinq ou six trouz proportionnez à la grosseur des Guespes. Là

dedans ils font leur magazin pour vivre, & une espece de miel tres-amer

& noir comme encre. Elles ont chacune leur demeure creusee dans la paroy

de leur nid, ainsi que sont les boulins d’un colombier, où se retirent

les Pigeons: l’industrie avec laquelle ils maçonnent ce nid est

admirable, je l’ay consideree infinies fois. Elles viennent au bord des

fontaines faire leur mortier, prenans en leurs petits pieds un petit

morceau de terre qu’elles destrampent & amolissent avec l’eau qu’elles

vont querir & apportent au poil ou mousse de leur cuisse, ce mortier

preparé, elles se le chargent en divers endroicts de leurs corps.

Premierement souz leur col. 2. en leurs pieds, 3. en la joincture de

leurs cuisses, contre leurs corps. Elles ne font point leurs petites en

la niche commune, mais chacune dresse sa couche à part, au modele d’une

fleur de Jusquiame, attachée & suspenduë à quelque bois ou autre chose à

couvert, hors du danger des vents & de la pluye. Elles sont longtemps à

preparer ces nids, & les ornent le plus qu’elles peuvent avec le lissoir

de leur museau. Là dedans elles jettent leur semence, comme les Mouches

à Miel: puis elles ferment l’entree & la cachettent, la nuict elles vont

coucher en la communauté, & de grand matin elles retournent pour faire

la garde & la sentinelle autour de leurs depost, & ne le perdent de

veuë, jurans mortelle guerre à quiconque luy fera tort: J’en peus dire

des nouvelles: car un jour sans y penser, je m’en allay à un des coings

de nostre loge accommoder je ne sçay quoy; & en passant je frappé de ma

teste ce berceau sur lequel estoit la mere, laquelle mal jugeant de mon

intention, estima que je l’avois faict par affront, d’ou poussee d’une

colere, elle vint choisir la partie plus chere du corps humain, sçavoir

les yeux, afin de se vanger de son outrage: mais Dieu voulut qu’au lieu

de me donner dans les yeux elle me frappa de son éguillon immediatement

dans les sourcils: le coup fut si apre, & le venin si penetrant que je

tombay par terre de douleur, toutes mes veines batant depuis la plante

des pieds jusques au sommet de la teste d’une façon extraordinaire, &

telle que jamais devant ny apres je n’en ay senty de semblable. Il me

falut porter sur la couche, ayant le cœur tout transsi, & la partie

blessée s’enfla grandement, & brusloit comme un charbon: J’estimois en

perdre l’œil, & m’en sentis quelques jours, en fin cela s’en alla. Elles

font encore leurs petits d’une autre façon: par ce qu’elles bastissent

un petit pot de terre rond, comme j’ay dit cy-dessus des Araignes, &

jettent là dedans leur semence qui se converti en vermisseau semblable

aux vers qu’on trouve aux Prunes de Damas rouge; & puis apres ce

vermisseau aquiert des aisles & se transforme en Guespe.

Les Sauvages n’ont point de Cantarides en leur Pays, neantmoins ils en

font grand estat, donnent beaucoup de marchandise pour en avoir: Les

François leur en portent, lesquels autrefois leur ont donné la

connoissance de l’effet de ces mouches pour exciter l’homme à ce qui ne

se doit escrire: qui fait voir que les hommes vicieux gasteront plus

cette Nation qu’elle n’est naturellement.

Ils ont des taignes & vermisseaux rongeans fort subtils & ingenieux,

quelquefois vous estimerez un vestement beau & entier, mais aussitost

que faites passer les vergettes dessus, vous emportez quant & quant le

poil & n’y laissez que la tissure. De mesme en sont les vers rongeans

les bois qui font un bruit admirable: Dieu les a pourveuz pourtant

d’oyseaux qui vont espluchans les arbres de ces vers.

Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil.

Chap. XLVI.

La plus furieuse beste du Bresil est l’Once, laquelle tire en grandeur

aux levriers de deçà: Sa face ressemble plus au Chat qu’à tout autre

animal: elle a les moustaches furieusement arangées, la veuë vivace &

espouventable; sa peau est comme la peau d’un Loup tachetee de noir

ainsi que le Leopard; ses griffes sont fort longues, ses pates comme les

pates d’un chat, la queuë grande & bien plus longue que tout le corps

ensemble, allant tousjours diminüant jusques au bout; elle luy sert de

joüet au milieu d’une plaine de sable, courant apres elle en tournoiant,

tout ainsi que vous voyez faire aux petits chats quand ils sont au

milieu d’une sale tournoians pour atteindre le bout de leur queuë. Elle

ayme la solitude, & hait toute sorte de compagnie, va seulette dans les

bois, n’est jamais accompagnee de son pareil, sinon au temps qu’il faut

s’accoupler, & la femelle se sentant pleine se retire. Elle ne craint ny

redoute aucune chose. Elle s’arreste si elle vous voit venir à elle, &

se met au bout du chemin par où vous devez passer, tellement qu’il faut

ou tourner bride, ou se resoudre de la combattre: car elle ne cede

point: Il est plus à propos de se retirer avec sa courte honte, que non

pas par orgueil hasarder sa vie à la furie d’une beste. Le R. P. Arsene

se trouva bien d’avoir fait ainsi, lequel venant du village de _Mayobe_

en nostre loge de S. François, rencontra en son chemin en plein midy une

grande Once, qui se mettant au milieu de la voye l’atendoit à ce pas:

Luy retourna au village & evita par ce moyen le danger qui luy estoit

eminent. Elles ne cherchent pas les hommes, & c’est chose rare quand on

la rencontre: bien vray est qu’il y a du danger quand cet accident

arrive. Elles ne se jettent à coup, ny ne courent incontinent apres ceux

quelles voient, ains les suivent seulement pas à pas, & leur donnent

loysir de se retirer, si ce n’estoit par aventure quelques enfans

qu’elles pourroient grifer, mais cela n’echet souvent. Elles craignent

fort le feu, & ne s’en approchent, & par ce moyen les Sauvages se

mettent en asseurance tant és bois que dans leurs loges lesquelles ne

ferment point ny de jour ny de nuict. Elles font la guerre aux Chiens &

aux Guenons outrageusement, viennent prendre les Chiens jusques dans les

villages & les loges sans faire aucun tort aux Sauvages qui sont couchez

dans leurs licts; & quand ils vont à la chasse menans force Chiens, fort

souvent les Onces les tuënt & les mangent, faignans de fuir devant eux:

Et comme ces Chiens sont eslognez de leurs maistres, tout d’un coup

elles sautent sur eux & les estranglent. Peu eschappent leurs griffes

pour en venir dire des nouvelles à leur maistre, lequel n’entendent plus

japer ses Chiens, tient pour asseuré que les Onces en ont fait leur

diner; & ne marche pas plus outre, ains s’en revient plus viste à son

logis faire pleurer sa femme & ses filles sur la mort de ses Chiens,

qu’il n’estoit allé à la chasse en intention d’aporter de quoy rire. Car

s’il est dangereux d’aborder un Soldat en furie & victorieux de ses

ennemis, il est bien plus perilleux de se presenter à telle heure à la

veuë des Onces.

Elles venent & attrapent les Guenons en cette sorte. Apres avoir batu

les bois en circuit, où les Monnes se retirent: elles taschent de les

aculer en une pointe, où les Guenons sont par monceaux: Lors les Onces

grimpent vistement aux arbres & se jettent apres à corps perdu sur les

branches & rameaux des arbres, & ainsi les prennent. Elles usent d’une

autre finesse: c’est qu’elles les attendent bien cachées sous les

fueilles au lieu où elles recognoissent que ces Monnes viennent boire:

Davantage elles se mussent dans la vase, où elles ont remarqué que les

Guenons viennent pescher des Moules & des _Crabes_: & tout d’un coup

sortans de là elles saisissent celles qu’elles peuvent. Elles font

encore plus: quand elles voient ou entendent que les Guenons sont en

quelque lieu assemblées elles vont bellement, le ventre contre terre,

comme font les chats quand ils veulent prendre une Soury: lors elles

s’estendent faignans estre mortes: La premiere Guenon qui passe en ce

lieu, s’arreste & appelle les autres qui viennent incontinent &

descendent le plus bas qu’elles peuvent, se defians tousjours pourtant,

à fin de contempler & considerer asseurement si leur ennemie est morte,

grincans les dents & marmotans un ramage de congratulation à sa mort:

mais elles sont bien estonnées que la trepassée resuscite à leurs voix,

montant plus viste qu’elles au feste des arbres, où elles changent leur

vie en mort non simulée, ains en verité.

L’once ne porte jamais qu’un Onceau, & ce une fois seule comme la

Lyonne, qui est cause qu’il y en a peu dans le Bresil: par-ce que

l’Onceau dechire la matrice de sa mere, & ne laisse neantmoins de nourir

ce petit fort curieusement jusques à ce qu’il soit capable de se

pourvoir: nonobstant cette rupture maternelle, les femelles ne laissent

de convenir à la saison avec les masles, bien que ce soit en vain. Les

Onces sont passageres; & vont de pays en pays, passent les bras de mer,

& qui plus est, quand elles manquent de pasture en terre, elles vont

pescher specialement des _Crabes_, & autres Limaces de mer.

On voit semblablement des Onces Marines (ainsi que j’ay dict au Discours

de _Miary_) portans la partie anterieure d’une Once terrestre, & la

posterieure d’un Poisson: Elles sont furieuses aussi bien que les

terrestres, & s’eslancent de l’eau contre leurs ennemis: les masles &

les femelles frayent & jettent leurs petites hors de leur ventre, ainsi

que font les Baleines, Marsoüins & autres Poissons de la mer.

Les Guenons sont de diverse espece en _Maragnan_ & en ses environs[132],

les unes sont grandes & fortes, barbuës, & qui ont leur sexe bien

apparent: Cette espece est dangereuse, & se deffend fort bien contre les

Sauvages dans les bois. J’ai entendu d’un Truchement, qu’un jour un

Sauvage ayant donné d’une fleche dans l’espaule d’une de ces grosses

Monnes, elle retira la fleche de sa main, & la jetta contre le Sauvage,

& le blessa griefvement. Cette sorte de beste se jette sur les filles &

sur les femmes, & si elles sont les plus fortes, elles leur font

violence. Il y en a d’autres barbuës, mais moindres, qui ne laissent

pourtant de porter les mamelles au sein, & la distinction du sexe en son

lieu propre. Celles-cy sont traittees ordinairement des François

avecques les Sauvages, lesquelles les attrappent avec un gros materas

qu’ils tirent sur elles, & ainsi les font tomber toutes estourdies, puis

apres ils les encheinent & apprivoisent: Les communes sont presque

semblables en sexe & d’une maniere qui ne merite pas d’estre escrite.

Generalement le naturel des Monnes de ces Pays là est fort agreable.

Premierement, elles s’entresuivent queuë à queuë, la premiere donnant la

cadence au pas, en sorte que les suivantes mettent les pieds & les mains

où la premiere a mis les siens. Elles font quelquefois une si grande

procession, que l’on en a veu telle fois deux ou trois cens sauter les

unes apres les autres. Je ne veux pas dire davantage, encore que ce

seroit la verité, pour n’estonner point le Lecteur. Je sçay que je me

suis trouvé plusieurs fois dans les bois, esquels elles avoient coustume

d’habiter plus souvent, & vous diray, sans taxer le nombre, que j’en ay

veu une tres-grande quantité, faisans en la maniere que je viens de

dire: Chose qui est autant agreable, qu’autre que l’on puisse imaginer:

Car ces animaux se jetteront à corps perdu d’arbre en arbre, de branche

en branche, comme pourroit faire un oyseau bien volant, & vont si viste,

que c’est tout ce que vous pouvez faire de jetter la veuë dessus. Si

elles vous aperçoivent soubs les arbres, elles font un bruict, en vous

agaçant, nompareil, & apres estre demeurees quelque temps à vous chanter

des injures en leur langue, elles gaignent pays comme auparavant. Elles

ne manquent jamais à une heure presixe[133] sur le soir, ou la nuict, de

venir boire: Mais sçavez vous avecques quelle industrie? le gros de

l’armee s’arreste à trois cens pas de la fontaine, & envoye des espies,

lesquelles viennent visiter la fontaine, & les advenues d’icelle,

regardent soigneusement deçà delà s’il n’y a rien qui bransle, & si

quelques ennemis ne sont point aux aguets: si elles apperçoivent

quelqu’un, elles crient d’une voix affreuse, & gaignent au pied, au lieu

où est l’armee: Puis quelque temps apres elles retournent, & font comme

devant: Et au cas que la place soit seure, elles crient & japent pour

faire venir la trouppe, laquelle estant arrivee garde cette autre ruse,

c’est qu’elles boivent toutes une à une, & à mesure qu’une a beu, elle

passe outre & monte aux arbres, & ainsi file à file jusqu’à la derniere,

elles boivent & s’eschappent d’un autre costé qu’elles n’estoient venuës

afin d’achever leur procession: Car de la fontaine elles vont au Sabbat

traicter leurs amours: parmy lesquelles ordinairement il y a de grandes

complainctes, crieries, morsures & esgratigneures: car les plus fortes

veulent estre servies les premieres, & choisir les Dames. Je ne dy rien

que je ne le sçache par experience: Car nous avions ce Réveil-soir tous

les jours aux environs de nostre fontaine de Sainct François.

Quant elles vont à la pesche elles s’entresuivent de compagnie, les

Meres portans leurs petits sur leurs espaules: La pesche qu’elles font

est de _Crabes_ & de Moules: Pour prendre un _Crabe_ elles luy rompent

premierement les deux maistres pieds, afin de se garantir de leur

morsure: puis apres elles les froissent avecques leurs dents, si elles

les trouvent trop durs elles les cassent avec une pierre: autant en

font-elles des Moules, si leurs dents n’y peuvent rien.

Les Meres sont soigneuses de paistre leurs petits avant que de prendre

leur pasture, elles tirent le Moule d’entre ses coques, & le _Crabe_ de

sa coquille bien nettoyé, & les presentent à leurs petits campez sur le

dos, lesquels les prennent, & les mangent. N’ayez pas peur que ces

Guenons s’esloignent des arbres: car c’est leur refuge aussi tost qu’ils

oyent du bruict, ou voyent quelqu’un, & ainsi elles choisissent un lieu

pour pescher, dont les arbres soient proches, hauts & toufus. S’ils

voyent passer un Canot de Sauvages assez loing d’elles, elles le salüent

de quelque risee à leur mode, que si le Canot approche du lieu où elles

sont, haut le pied, vous ne les tenez pas, l’armee deloge.

Des Aigles et grands Oyseaux & d’autres petits Oyseaux qui sont en ces

Pays là.

Chap. XLVII.

Encore que dans l’Isle l’on ne voye ordinairement des Aigles, si est-ce

qu’il y en a quantité en la terre ferme, voisine de _Maragnan_. Ces

Aigles ne sont pas droictement si grandes que celles du vieil Monde,

mais bien plus furieuses, hardies & fortes, attaquans librement les

hommes, & font leur nid, non sur les rochers, comme dict Job, _Aquila in

petris manet_, l’Aigle demeure dans les rochers, ains entre les arbres:

à ce subject je vous vay raconter ce que j’ay entendu en _Maragnan_, de

deux Aigles merveilleusement furieuses, lesquelles vindrent nicher dans

les _Aparituriers d’Ouy-rapiran_, qui est un petit village à lieuë &

demye du Fort Sainct Loüis sur le bord de la mer: L’on m’a monstré le

lieu où elles estoient, allans un jour nous recreer par eau, chez un de

nos amys François demeurant en ce village: Ces Aigles avoient couppé des

branches plus grosses que la cuisse, & si gentiment accommodé, qu’une

douzaine d’hommes n’en eussent sceu faire autant. Là elles avoient faict

leurs œufs & esclos leurs petits, & personne n’osait desormais passer en

ce lieu. Elles alloient à la chasse des chevreils; les tuoient, & avec

leurs ongles, & avec leur bec, puis les mettoient en pieces, qu’elles

apportoient à leurs petits, peschoient pareillement, se jettans sur les

poissons nommez Marsoüins, _Pirapans_, & gros Museaux, qu’elles tiroient

de la mer avec leurs griffes, & les traisnant à bord les divisoient en

morceaux pour les donner à leurs Aiglons. Elles marcherent plus avant:

car elles déchirerent un homme & une femme _Tapinambose_, ce qui fut

occasion de leur mort & de celle de leur petits, pour ce qu’on leur

dressa une embusche si dextrement, que le masle fut tué, & la femelle se

voyant vesve, se retira en terre ferme, & abandonna ses petits, lesquels

passerent par les armes des _Tapinambos_, en vengeance du crime commis

en la personne de ces deux _Tapinambos_, & leur nid fut dissipé.

La femelle est plus grande que le masle, toutes deux tirent sur la

couleur grise, l’œil vif & cruel, une hupe forte & redressee sur le

coupeau de la teste, leurs plumes grosses par le tuyau, & grande comme

celles d’un coq d’Inde: les _Tapinambos_ se servent d’icelles,

specialement pour empenner leurs fleches. Elles ont cecy de special &

particulier: que si les Sauvages les mettent avec d’autres plumes,

telles que sont les plumes d’_Arras_ & de semblables gros oyseaux: ces

plumes d’Aigles les rongent & les mangent, par ainsi ils les mettent à

part, & se gardent bien de les accomoder à leurs fleches, avecques une

autre sorte de plumes pour la mesme occasion.

Quelque grand oyseau que puisse porter la terre ferme, l’Aigle demeure

le maistre & le Roy, non par égalité de force, ains par subtilité &

legereté de vol, l’Aigle se guindant en haut, quant il veut combatre les

grands oyseaux, & descend à plomb sur iceux, il les abbat & terrasse,

leur fendant la teste à coups de bec. Tous les oyseaux les craignent,

perdent la voix à leur cry, & se tapissent les voyans voler. Leur

principale chasse sont les Aigrettes, qui sont quasi comme colombes

blanches, lesquelles vivent sur le rivage de la mer, & se campent sur le

bout des branches qui pendent sur la mer, contemplantes la venuë des

petits poissons pour se jetter dessus & les prendre. Là les Aigles les

vont trouver, qui vous les troussent & emportent en un moment. Elles

prennent aussi leur nourriture des Tortuës de mer & de terre, & ne

pardonnent à aucun Serpent ou couleuvre qu’elles puissent appercevoir.

Rarement les Sauvages peuvent les aborder pour les flecher: Car elles se

tiennent au sommet des arbres, où elles s’espluchent aux rayons du

Soleil, tirans avec leur bec les vieilles plumes de leurs aisles & de

leur queuë, qu’elles sentent ne leur pouvoir plus servir, à cause de

leur vieillesse. Les Sauvages se transportent là pour chercher ces

plumes & en user: Elles tirent fort à la forme & couleur des plumes aux

aisles des Coqs d’Inde, & sont tres-bonnes pour escrire.

Outre ces Aigles, vous avez de grands Oyseaux appellez _Ouira-Ouassou_,

presques aussi grands que les Autruches d’Affrique[134], voire plus

hauts en stature, mais non si gros de charnure: les Gruës de deçà ne

sont que des Moineaux en comparaison: Que si quelques-uns ont veu celuy

que nos gens apporterent en France, qu’ils sçachent qu’il y en a encore

une fois d’aussi gros. Les Sauvages les vont prendre quand ils sont

petits, espians le temps & l’heure que leurs Parents vont à la chasse.

Ces petits sont blancs en leur jeunesse, & peu à peu se muent & changent

jusques à ce qu’ils ayent obtenu leur vray plumage & couleur. Ces

Oyseaux sont gloutons à merveille, ne peuvent quasi se rassasier: il est

bien vray que quand ils ont bien mangé leur saoul, c’est pour plusieurs

jours. Si les Guenons & les Monnes pouvoient persuader aux Sauvages

d’extirper la race de ces Oyseaux, elles le feroient de bon cœur: car

elles tireroient un grand profit, d’autant qu’elles perdent des millions

de leurs gens chasque annee à rassasier ces gourmands. Les _Tapinambos_

qui nourrissent de ces oyseaux, cognoissent que la meilleure viande

qu’on leur peut donner, sont les Guenons: & pour cela s’en vont aux

bois, en tuent, les leur apportent, & les ont bien tost dépeschees.

Il y a plusieurs autres sortes de gros Oyseaux, mais non comparables à

ceux-cy, tels que sont les _Arras_, _Canidez_ & autres, lesquels sont

pris & mis en captivité par les Indiens d’une gentille façon. Ils s’en

vont par les bois, & espient les arbres où ces Oyseaux ont coustume de

passer la nuict, & où volontiers ils reviennent le jour apres la pasture

se camper: ce qu’ayans recogneu, ils battissent sur le coupeau d’un de

ces arbres, une petite loge toute ronde, capable de tenir trois ou

quatre hommes, faicte de branches de Palmes: ils montent là, & attendent

la venuë de ces Oyseaux, qui ne se defians d’aucune chose, s’approchent

assez pres, & pensans se reposer asseurement comme devant, sont estonnez

qu’on leur tire un coup de materas, qui les estourdit sans les tuer, &

tombent en bas, où ils sont aussi tost attrapez & faicts prisonniers, &

avec le temps s’aprivoisent de telle sorte, qu’encore qu’on leur donne

liberté, ils ne veulent plus quitter la maison de leur maistre: ils se

mettent sur les loges, font un bruit desesperé, rendans un son comme les

Corbeaux de deçà, apprennent à parler ainsi que les Perroquets,

fournissent de plumes à leurs hostes, pour se braver & faire leur

fanfare[135]: Car au lieu que nos habitans le long de la riviere de

Loire, plument leurs Oyes pour mettre aux licts: ces Indiens tirent les

plumes de ces Oyseaux, pour en faire leurs mitres & autres paremens de

plumaceries.

Ils ont des Herons en grande quantité & de plusieurs sortes: les uns

sont fort grands, & les autres mediocres. Ils font leur nids dans les

_Apparituriers_ sur le bord de la Mer, vivent du poisson qu’ils

peschent, & les apportent tous entiers à leurs petits, à qui ils les

font avaler dés ce petit aage: Je me suis estonné de voir un si gros

Poisson comme seroit un grand Haran & d’avantage, estre trouvé dans la

poche d’un petit Heron qui n’avoit que le poil folet. Les Sauvages vont

denicher ces petits parmy les _Apparituriers_, à la charge pourtant de

porter des bastons pour se deffendre du pere & de la mere, qui ne

manquent en tel accident, de secourir ceux qu’ils nourrissoient si

tendrement & soigneusement, à fin de dilater leur espece.

A ces Herons conviennent fort d’autres Oyseaux nommez Furcades par les

François & Portugais, à cause de leur queuë qui semble fourchuë lors

qu’ils volent: font aussi leurs nids dans les _Apparituriers_, mais au

lieu le plus secret, & peu hanté des hommes qu’il leur est possible de

trouver. Là ils pondent & esclosent leurs petits, & vont à la Mer tout

le long du jour, pour emplir un gros sachet qu’ils ont soubs la gorge de

poisson, à fin d’en repaistre leurs petits: & quand ils n’en ont point,

ceste bourse s’emplit de vent, qui les soulage & soustient dans le

milieu de l’air, à passer plusieurs jours & nuicts sans aller gister à

terre: ains vont fort avant en Mer chercher leur proye, à plus de

cinquante ou soixante lieuës de terre. Ils ont la veuë merveilleusement

aiguë, tellement que du lieu où ils sont qui est fort haut, ils

descouvrent le poisson, sur lequel ils se jettent incontinent & le

ravissent. Ils ont une proprieté tres-belle, c’est qu’ils suivent les

Poissons de proye qui vont apres les menus Poissons afin de les manger:

Ces Oyseaux s’approchent à une lance de l’eau, & ne s’oublient de

participer au butin, voire defrauder le poursuivant s’ils peuvent.

Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, d’entre

lesquels je trouve ceux-cy remarquables. Premierement les Aloüettes de

Mer qui sont en si grande quantité qu’elles couvrent les sables de la

Mer, quand elle est en son reflux: Elles sont fort bonnes à manger, &

cependant elles ne vivent que de la créme que laisse la Mer sur les

sables, laquelle elles vont leschant avec leur petit bec: vous en tuez à

plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, si tant est que vous

soyez dans un _Canot_.

Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables que croyables, &

cependant c’est une verité que nous avons experimentee, lesquels ont le

bec faict comme ces couteaux qui se replient dans leur manche, qu’on

appelle communement Jambettes & Rasoirs: ainsi leurs becs sont inutiles

à les pourvoir d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux ne

vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne servent d’autre chose qu’à

leur donner du passetemps, lors qu’ils se promenent és rivages de la

Mer, rencontrans en leur chemin quelque Poisson courant au bord, ils le

découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, & se contentent de cela. Le

jour que nous partismes de _Maragnan_, un jeune homme qui appartient au

Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout mon voyage, nous en tua

un, dont je fis garder le bec pour apporter en France.

Il y a des Merles comme en France, semblables en plumages & en chant,

degoisent leurs ramages à plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau

temps revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite sur la

fin du beau temps, & au commencement des pluyes il rend un chant

pitoyable, quasi comme regrettant le passé, & apprehandant les orages de

l’Hyver, si Hyver se doit appeller.

Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une beauté indicible: les uns

pers, les autres violets, les autres azurez, jaunes, & de couleur

meslee: Les Sauvages font leur perruques de leurs plumages, sont chers,

parce qu’il est bien difficile de les tuer: car ils ressentent

naturellement l’envie qu’on leur porte: par ainsi ils demeurent au

sommet des arbres tres-hauts, & font leurs petits nids suspendus aux

extremitez des branches, ausquels ils sont attachez avec un filet de

Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet qui est pendant sur la

terre, ils fabriquent un pot de terre, dans lequel ils font leurs

petits, & y entrent par un trou seulement, proportionné à leur grosseur.

C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver eux & leurs

petits. J’ay apporté de ces Oysillons en France qui ravissoient en

admiration ceux qui les ont veuz.

Ceste terre de _Maragnan_ possede un genre d’Oysillons, qui n’excedent

en grosseur le bout du pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un

chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, laquelle ils

imitent aussi quand ils veulent chanter: car ils se dressent droict le

bec en haut, & montent tousjours tant que la voix leur peut durer, &

leurs aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures aupres

des fontaines, où souvent ils viennent se plonger & bagner leurs petites

aisles, pour plus aisement se guinder en haut. Ils nichent là aupres:

vous pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs œufs, & en

pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits sont encore bien plus

admirables en leur petitesse, que leur pere & leur mere, & neantmoins

sont si fœconds que les enfans en apportent des Courges toutes pleines.

Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, tannelez, & de mille

autres façons.

Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces pays des Indes

Occidentales.

Chap. XLVIII.

Pour perfectionner ce 1. traitté: J’ay trouvé bon, voire necessaire de

donner responce à toutes les demandes qu’on faict de ces pays. La

premiere est, si cette terre de l’Equinoxe peut estre habitée par les

François pour ce que le François estant delicat, & nay en un pays assez

temperé, eslevé avec beaucoup de soin & bonne nourriture, il y a de

l’apparence qu’il ne pourra jamais s’accommoder dans une terre agreste,

sauvage, couverte de bois & parmy des peuples Barbares, souz une Zone

bruslante & ardente. A cela je respons, qu’à la verité tous commencemens

sont difficiles: mais peu à peu, la difficulté se rend facile. Il n’y a

ville ny village en tout le Monde Universel, qui n’aye esté facheuse &

incommode de premier abord: mais apres quelques annees le tout a reussi,

& nos Peres nous ont laissé le fruict de leurs labeurs. Quels gens

furent jamais plus delicats que les Romains? & cependant n’ont-ils pas

quité Rome & l’Italie, pour planter leurs Colonies dans les forests des

Allemagnes & des Gaules. Le Portugais n’est-il pas d’Europe comme nous,

& aussi suject aux maladies, travaux & fatigues, que le François? Ouy!

Mais il nous devance en ce point qu’il est plus patient que nous & sçait

bien qu’il faut au prealable labourer que de moissonner: cependant il

est maintenant bien estably au _Bresil_: il y faict de grands

traffiques, la terre est bien cultivee & accomodee. On y a de tout pour

de l’argent, aussi bien que dans Lisbonne. Quoy je vous prie, si la

patience des hommes a rendu les terres gelees & glacees plus de huict

mois l’annee bonnes & fertiles: une terre qui est le cœur du Monde ne

sera-elle point habitable aux François? C’est une folie de penser cela.

Partant je dy que la Terre est proportionnee au naturel du François

aussi que la France, si elle estoit cultivee & accommodee de vivres

necessaires au naturel François, tels que sont le pain & le vin: car

quant à la chair, poisson, legumes & racines, il y en a une telle

abondance, qu’il n’est possible de le croire, à la charge pourtant qu’il

les faut prendre & planter. Car si quelqu’un pensoit que les arbres

portassent les Oysons tous rostis, que les haliers fussent chargez

d’espaules de mouton, fraischement tirees de la broche, l’air plein

d’Alouettes, accommodees entre deux tesmoings & bien cuittes, en sorte

qu’il n’y eust qu’à ouvrir la bouche & s’en repaistre il seroit bien

trompé: Et ne luy conseilleray point d’aller en ces quartiers, voilé de

ceste fantasie: car il s’en repentiroit. Concluons ceste premiere

responce, que la terre est habitable pour les François, & s’ils perdent

ceste commodité de l’habiter, qu’ils en seront faschez un jour, mais

trop tard.

2. Voicy ce qu’on dit, & bien baste[136]: la terre est habitable, on y

peut habiter avec quelques incommoditez, pourtant durant certaines

annees. Ouy mais! est-elle salubre pour les François? Nous avons leu,

que les Indiens y sont sains, & vivent assez longtemps, mais ils sont

Sauvages & Barbares, naiz sous ce climat, & accoustumez à telle

temperature: Les François n’ont pas ce privilege, ains ils sont subjects

à plusieurs fievres, lesquelles en fin se terminent en paralisie, ou

autres incommoditez. Je respons à cela que nous jugeons des substances

par leurs accidens, & des païs par les incommoditez & infirmitez:

Comparons maintenant le moindre bourg, ou village de France à la Colonie

des François qui sont en ces terres, nous trouverons qu’en l’espace d’un

an, il y aura dix fois plus de malades en ce village qu’il n’y en a eu

deux ans entiers parmy nous en _Maragnan_: Si quelques uns se sont

trouvez mal, ce n’est pas chose nouvelle, par tout la mort est presente;

aussi sont les maladies. Les Rois & les Princes n’en sont pas exempts,

voire és pays les plus beaux & les plus sains que l’homme puisse

imaginer. En deux ans entiers que j’ay esté en ces pays-là, nous n’avons

eu qu’un mort[137], sçavoir le R. P. Ambroise: j’entens de mort

naturelle: Car pour ceux qui ont esté mangez des poissons, c’estoit leur

faute de s’estre mis en mer: Encore le R. P. mourut d’une espece de

pluresie, s’estant trop échaufé à couper de gros arbres, & ayant laissé

boire la sueur à son habit, il alla droit celebrer la Messe, à la sortie

de laquelle il ne manqua point d’estre surpris d’une fievre, de laquelle

il mourut dans peu de jours. J’en puis parler asseurement, puisque je

l’assistay jusqu’au bout, pendant que nos deux autres Peres estoient

allez autre part pour le service de Dieu. Suivant cecy, imaginons-nous

que _Maragnan_ & Paris plaident l’un contre l’autre: Paris luy dit, Tu

es une mauvaise contree, tu m’as faict mourir un Pere Capucin que je

t’avois envoyé: _Maragnan_ respond, pour un j’en ay perdu quatre des

miens, Avez-vous occasion de me blasmer? & si encore les miens estoient

assistez comme Princes, & le pauvre Capucin n’avoit que de la farine ou

bien peu davantage. Partant faisons cet accord que climat y est sain &

salubre, aiguisant l’apetit extremement: s’il y avoit autant de

friandises en ces quartiers là comme en France, les Damoiselles feroient

presse d’y aller.

3. On dit, voilà qui va bien! mais il n’y a ne vin, ne bled qui sont les

principales nourritures, sans lesquelles les meilleurs banquets & les

plus delicates viandes sont peu estimees. Je respons qu’il y a du May en

tres grande abondance dont on peut faire du pain & en faisions faire

quand nous voulions, & le trouvions fort bon au goust, mais nous aymions

mieux de la farine du pays, specialement quand elle estoit fresche,

parce qu’elle ne charge tant l’estomach. Ce pain de _May_ sert de

nourriture à plusieurs pays de ce vieil monde[139], specialement en

Turquie, d’où il est appellé bled de Turquie: Au reste on n’est point

hors d’esperance que la terre ferme du Bresil, qui est forte & grasse ne

puisse porter du bled, duquel cy apres chacun pourra faire du pain comme

en France: Et ceux de Fernambourg en eussent faict, qui ne sont pas

loing de nous, mais en pire pays, quant à la terre ferme de _Maragnan_,

n’eust esté que le Roy d’Espagne n’a jamais voulu que l’on fist aux

Indes, tant Orientales qu’Occidentales, bleds ny vignes, à fin de rendre

ces terres necessiteuses de son secours, & dependantes des biens qui

croissent en ses Royaumes d’Espagne & Portugal. J’adjouste encore que

les contrees du Perou qui sont en mesme paralelle que la terre ferme de

_Maragnan_ sont fertiles en bleds, & vignes. Qui empeschera donc qu’il

n’y en vienne? Pour le vin, il n’y en a pas à present sorty des vignes

du Pays: nonobstant la vigne y peut croistre[138], & l’on nous a dit que

celle qu’ont portee nos Religieux en ce dernier voyage a repris &

poussé. Qui empeschera que l’on n’y en face en quantité, & que dans deux

ou trois ans l’on n’y en recueille à foison? La France n’a pas tousjours

eu du vin, à present elle en regorge. Les Flamens, Anglois, Hibernois &

Danois n’en ont point de leur cru: ils se contentent de la biere, &

s’ils veulent boire du vin, ils le peuvent par le moien de la bourse,

laquelle fait sauter les vins les meilleurs de l’Univers en ces Pays qui

n’en ont point, & en boivent de meilleur que ceux à qui sont les vignes.

On en fait autant à _Maragnan_: car les Navires y en portent. Bien est

vray qu’il y est un peu plus cher qu’en France, mais il en est d’autant

meilleur selon l’opinion de nos François qui font estat des choses au

prix qu’elles leur coustent. Ceux qui seront bons mesnagers, qu’ils se

fassent à la biere du Pays qui ne peut estre que tres-bonne à cause

qu’elle est faite de May elle ne sera pas chere: car ce bled est en

abondance en ce Pays là: & puis les eaux y sont bonnes & saines.

4. On dit: Si cela est, ce n’est pas mal: mais y peut-on faire du

profit? Car depuis qu’on y est allé nous n’avons veu chose aucune qui

merite de nous encourager à y dependre de l’argent. Je respons à cela:

que si tous sçavoient l’occasion pourquoy ce manquement arrive, ils

seroient fort satisfaits, mais ce n’est pas chose que tout le monde

doive sçavoir. Je diray seulement que ce manquement ne vient point de la

part du Pays qui est fort propre à produire de bonnes marchandises quand

il sera bien cultivé, tels que sont les Cotons, les Literies, les

Casses, les Bois de diverses couleurs, la Pite[140], les Teintures de

_Rocou_ de Cramoisy, les Poivres longs, l’Azur, le Cuivre, l’Argent,

l’Or, & les Pierres precieuses, les Plumaceries, les Oyseaux de diverses

couleurs, les Guenons, Monnes & _Sapaious_ & surtout les Succres, quand

on aura dressé des moulins & planté des Cannes. Donc si on n’a rien

apporté, (taisant ce qui se doit dire en public) cela vient de ce qu’on

a mal procedé à ses affaires, les particuliers regardans seulement à

leur proffit: ce qui a faict qu’on s’est peu muny des marchandises de

France necessaires aux Sauvages, pour lesquelles avoir ils cultivent

leurs terres, faisans amas de Cotons, Teintures, Poivres & autres choses

semblables outre les autres denrées que les François peuvent avoir

d’eux-mesmes. Les Sauvages voians la pauvreté des Magazins, & qu’à peine

avoit-on de la marchandise pour avoir des farines. Ils se sont rendus

paresseux, n’ont rien voulu faire & ne feront encore, tandis que les

François n’auront rien à leur donner en recompence: car tel est leur

naturel, & n’en aurez autre chose: & ne sont blamables en cela, puis

qu’en toute la Chrestienté vous ne trouverez un seul homme qui vueille

travailler pour rien. Pourquoy ne vous estonnez point si on n’a rien

aporté: mais estonnez vous si au premier voyage on aporte quelque chose:

Car je ne m’y attends pas pour les raisons susdites & autres que je

tais: & au cas qu’on prouvoye à ce defaut, ainsi qu’il appartient, je

vous asseure que l’Isle & ses environs fourniront de bonnes estoffes.

Aiant satisfait à toutes ces demandes & objections: J’aurois bien envie

d’en faire à une infinité de jeunes Gentils-hommes qui n’ont rien que

l’espée & le poignart quant aux biens de la fortune, mais riches de

courage, voire trop: car c’est souvent la cause qu’ils s’entrecouppent

la gorge, & vont de compagnie prendre possession d’un Pays bien fascheux

dont aucun vaisseau ne revient pour en dire des nouvelles. Je voudroy,

dis-je, leur demander, Que faites vous en France sinon espouser les

querelles de vos freres aisnez? Que ne tentez vous fortune, & au moins

que n’enrichissez-vous vostre esprit de la veuë des choses nouvelles?

Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit[141], &

vostre jugement s’affermiroit: vous feriez service à Dieu & à vostre Roy

en visitant cette nouvelle France. Là vous iriez descouvrir terres

nouvelles, vous pourriez trouver quelque chose de prix, soit pierres

precieuses, soit autre chose: & quand il n’y auroit que ce seul point

qu’à vostre retour parmy les compagnies vous ne demeureriez muetz,

tousjours celuy qui a voyagé a son pain acquis. Les cendres & les foyers

sont pour les enfans de mesnage, qui sont créez de Dieu pour cultiver la

terre: La Noblesse est en ce monde pour un autre dessein: & ce dessein

qu’est-il? C’est d’employer vos labeurs & vos espées à dilater le

Royaume de Dieu, favoriser les Apostres de Jesus-Christ à parvenir au

but, pour lequel ils sont envoyez: C’est pour accroistre le Sceptre & la

Couronne de vostre Prince naturel: & mourir en ces deux entreprises est

mourir au lit d’honneur. Vous m’allez respondre, Nous ne demandons que

cela: mais sous qui, & par quel moien? Ma plume, Messieurs, ne passe pas

plus outre. J’ay fait ce que je doy, j’ignore le reste: J’espere

pourtant que Dieu touchera ceux qui peuvent tout pour la perfection

d’une si haute entreprise.

Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux Indes.

Chap. XLIX.

Sage est celuy, dit le Proverbe, qui par l’exemple & experience d’autruy

pourvoit à ses affaires. Si nos François eussent bien sceu avant que

d’aller aux Indes, ce qu’ils ont connu depuis, ils eussent mieux pourveu

à leurs affaires, & n’eussent pas enduré tant d’incommoditez comme ils

ont enduré. Que celuy donc qui a resolu d’aller en ces quartiers, pense

en soy-mesme, combien de temps, il pretend d’y estre, & qu’il y adjouste

une fois autant: car la commodité ne se trouve pas tousjours de revenir,

quand on le voudroit bien.

Qu’il face sa provision pour tout ce temps de deux sortes, l’une pour sa

personne, l’autre pour les Sauvages à fin d’avoir d’iceux vivres &

marchandises. Les provisions pour sa personne doivent estre d’eau de vie

la plus forte & du vin de Canarie du meilleur, & ce dans de bons flacons

d’estain, bien bouchez & poissez, serrez sous la clef dans son coffre, &

qu’il les garde aussi soigneusement que son cœur, pour le temps de sa

necessité & maladie, qui pourroit luy survenir, & se garde bien d’entrer

en debauche avec personne, pour ce que son petit fait s’en iroit bien

tost: d’autant que c’est la coustume de la mer, depuis qu’on soupçonne

avoir du vin ou de l’eau de vie en son coffre, on ne cesse de le prier

de boire une fois avec la compagnie, & quand il est en train il doit

faire de deux choses l’une, ou monstrer sa liberalité, car il ne manque

pas d’y estre incité, ou se resoudre, d’estre reputé un vieillaque, &

avaller les injures qu’on luy fera: Partant le plus seur pour luy est de

ne point entrer en l’ecot. Il doit pour le passage de la mer, faire

quelques provisions d’autre vin de quelque langue bressillée & de choses

semblables, à fin d’y avoir recours à son besoin: d’autant que

l’ordinaire du Navire est assez leger & mal apresté.

Il se doit fournir d’un bon nombre de chemises, mouchoirs & habits de

futaine, ou de simple toile, & non d’estoffes pesantes, fortes & de

prix, si ce n’estoit quelques habits pour les festes: Car il ne faut en

ces Pays là, que estoffes les plus legeres. Qu’il porte avec soy

quantité de savon, pour blanchir & nettoyer son mesnage: Qu’il n’oublie

de porter quantité de soulliers, car il ne s’en trouve point là, sinon

ceux que l’on y a portez & y sont chers, tellement que pour une paire,

vous en auriez en France une douzaine. Il faut aussi porter des

serviettes, napes & linceuls & un beau matelas, & si vous desirez vivre

à la Françoise c’est à dire nettement, ayez de la vesselle d’estain pour

vostre necessité en maladie. Vous feriez bien d’avoir du sucre & de

bonnes espiceries, voire quelque morceau de Reubarbe, bien fine, le tout

bien enfermé dans une boiste, de peur que les fourmis de ce Pays là, ne

vous devalisent vostre sucre: car c’est chose presque incroyable du

sentiment qu’ont ces bestioles envers le sucre, & n’y a lieu où elles

n’aillent & ne le percent s’il est de bois: C’est pourquoy ces boistes

devroient estre de fer blanc.

Les marchandises necessaires pour les Sauvages desquelles vous aurez

d’eux, soit vivres, soit marchandises de leur Pays, soit esclaves pour

vous servir & cultiver vos jardins, sont celles-cy: Ayez force couteaux

à manche de bois, desquel usent les bouchers: car ce sont ceux qu’ayment

plus les Sauvages. Prenez des ciseaux de malle en quantité, force

peignes, miroirs, grains de verre de couleur pers, qu’ils appellent

rassade, serpes, haches, hansas[142], des chapeaux de petit pris,

casaques, chemisoles, hauts de chausses de friperie, vieilles espées &

harquebuses de peu de coust. Ils font grand estat de tout cecy, dont

vous aurez moyen d’avoir des esclaves, & de bonnes marchandises d’iceux.

N’oubliez aussi du drap pers & rouge, & du plus bas prix que vous

pourrez trouver: car ils ne font pas grande difference des estoffes, des

pens d’oreilles, siflets, sonnettes, bagues de cuivre doré, des hains à

pescher, des grugeoires de laiton plates, longues d’un pied & larges de

demy, ce sont denrées lesquelles ils ayment. Si vous estes bien fourny

de ces choses, ne doutez point que ne soiez tres-bien-venu parmy eux, ne

faciez grande chere, & gaigniez beaucoup au trafic de ce qui croist en

leurs Pays, que vous aurez pour peu, si vous sçavez bien vous conduire.

Ce Magazin fait, n’oubliez pas le principal, qui est, avant que monter

sur mer, laver & repaistre vostre ame des SS. Sacremens de la confession

& Communion, ayant disposé de vos affaires de par deçà, comme celuy qui

ne sçait si la mer luy permettra de retourner en terre: & estant

embarqué dans le vaisseau accomoder son lit, le plus pres du gros mats

qu’il pourra, si on desire n’estre bercé plus qu’on ne voudroit: car ce

lieu est le plus quiete de tout le vaisseau. Il faut tousjours avoir la

crainte de Dieu devant les yeux: mais non plus des accidens de la mer:

d’autant qu’il vaut bien mieux faire bonne mine qu’une mauvaise, puis

que la crainte n’y sert de rien. Ne vous espouvantez jamais sinon lors

que vous verrez les Pilotes crier misericorde; Car alors il faut penser

à son ame, que les affaires vont mal. Pour voir le vaisseau de costé,

les coffres renverser, la mer entrer sur le tillac, les voiles tremper

dans l’eau, les matelots jurer & renasquer[143], c’est peu de cas,

faites bonne mine, pensant neantmoins tousjours à vostre conscience. Ne

prenez querelle avec aucun matelot, car vous n’y gaigneriez rien.

Quand vous serez arrivé au Port, ne vous hastez point de mettre pied à

terre, ains prenez garde à vos hardes, & à vostre coffre: Car il arrive

souvent qu’aux debarquemens on visite les coffres, & on serre les

marchandises ou hardes, sur lesquelles on peut mettre la main: faites

porter vostre esquipage quant & vous, chez vostre Compere, lequel vous

eslirez en cette sorte, si tant est que vouliez estre à vostre aise. 1.

Qu’il aye des Esclaves, un Canot, & des Chiens, d’autant que vous ne

manquerez avec luy de pesche & de venaison: Ce que vous n’auriez au

contraire sinon rarement, & faudroit encore qu’allassiez achepter des

autres Sauvages, vostre nourriture, & par ainsi il vous cousteroit deux

fois autant à vivre. 2. Enquestez-vous, s’ils sont de bonne humeur,

specialement la femme: car une mauvaise hostesse donne bien du mal à son

hoste. Que si vous rencontrez bien d’entrée il faut faire quelques

presens, puis les tenant en halaine sans estre trop liberal, vous leur

devez donner tous les mois quelque chose, de peur qu’ils ne vous

tiennent pour avare, & comme tel: ne vous difament parmi leurs

semblables: pour ce que vous auriez de la difficulté à trouver quelque

chose, & mangeroient le tout à vostre deceu. Ne vous laissez emporter

aux mignardises des filles de vostre hoste, ou autres, elles ne

manqueront pas de vous caresser, si elles sçavent que vous avez des

marchandises: En toutes choses il ne faut que tenir bon, si vous vous

remettez devant les yeux le hasard & danger des ordes maladies qui

arrivent à ceux qui s’oublient en cecy? Vous pouvez vous en garantir

aysement, specialement si vous considerez le grand peché que vous

commetez.

De la Reception que font les Sauvages aux François nouveaux venus &

comme il se faut comporter avec eux.

Chap. L.

S’il y a Nation au monde portée à faire bon accueil à leurs amis

arrivans de nouveau, & à les recevoir en leurs maisons pour les traitter

autant bien qu’il leur est possible, les _Topinambos_ envers les

François doivent tenir le premier rang: Car si tost que les François ont

mis pied à terre de leur vaisseau, vous voyez venir les Sauvages de

toutes parts dans leurs Canots, emplumez & accommodez à la grandeur leur

faire feste. Bien plus comme ils aperçoivent de loing les vaisseaux sur

la mer approcher de leur terre, le bruit court incontinent par tous les

Cantons de leur Pays _Aourt vgar ouassou Karaybe_, ou bien _Aourt Nauire

souay_, voilà des grands Navires de France qui viennent. Incontinent

vous les voyés prendre leurs beaux habits, s’ils en ont, & commencent à

haranguer l’un à l’autre, en cette sorte: Voilà les Navires de France

qui viennent, je feray un bon Compere: il me donnera des haches, des

serpes, des couteaux, des espées & des vestemens: Je luy donneray ma

fille: j’iray à la chasse & à la pesche pour luy, je feray force cotons,

je chercheray des Aigrettes & de l’Ambre pour luy donner, je seray

riche: car je choisiray un bon Compere, qui aura bien des marchandises.

Et en disant cecy ils se battent les fesses & la poitrine en signe de

joye. Lors les femmes & les filles font de la farine fresche, & les

hommes vont à la chasse & à la pesche: Puis tout le mesnage vient chargé

de diverses viandes, racines, poissons, venaison, farine, c’est au lieu

où abordent les vaisseaux. Les plus hastez vont avec leurs Canots

trouver le vaisseau ancré à la rade, & vont recognoistre s’il n’y a

point de leurs vieux _Chetouassaps_, & considerer celuy des François qui

a la meilleure mine, à fin de luy offrir son comperage, sa loge & sa

fille: Si tost que les François ont mis pied à terre, ils s’amassent

tous autour d’eux: leurs monstrent bons visages tant les hommes que les

femmes: leur presentent des vivres, les invitent à estre leurs comperes:

s’offrent à porter leurs hardes; & enfin font ce qu’ils peuvent pour les

contenter & avoir leur bonne grace: Ils ne vont pas pourtant par envie

l’un sur l’autre pour avoir un François logé chez eux, celuy qui a le

premier parlé l’emporte sans contradiction, & ne se diffament point. Ils

font bien d’avantage, quand un François change de Compere, ils n’en font

point d’estat, le mesprisent & tiennent pour un homme facheux,

argumentans ainsi? S’il n’a sceu demeurer avec un tel, comment demeurera

il avec moy? Il est bien vray que si le Sauvage estoit de mauvaise

humeur, chiche & paresseux, quand le François le quiteroit, il n’en

seroit mal voulu: Au contraire ils diroient, Il a bien faict de le

laisser: c’est un homme chiche, paresseux & difficile.

Le François ayant choisi un compere, il le suit & s’en va en son

village[144]: à lors l’hoste avec une certaine gravité, tout ainsi que

si jamais il ne l’avoit veu, il luy tend la main, & luy dit, _Ereiup

Chetouassap?_ Es-tu venu mon Compere?[145] chose plaisante &

considerable. Car vous diriez à les voir, qu’ils sortent à la façon des

Empereurs d’un cabinet bien fermé, où ils estoient empeschez en de

grandes affaires: Que s’ils veulent faire un grand acueil à ce François,

& luy monstrer qu’ils l’ayment parfaictement, auparavant que ce Pere de

Famille luy dise _Ereioupe_, les femmes & les filles le pleurent: puis

ce bon jour luy est donné. Le François luy respond, _Pà_, ouy? responce

qui signifie tout cecy, ouy de bon cœur: Je t’ay choisi pour demeurer

avec toy & pour estre mon compere & du nombre de ta famille: Je t’ay

preferé à un autre: car je t’aime & m’as semblé estre bon homme. Le

Sauvage luy dit, _Auge-y-po_, voylà qui est bien, j’en suis infiniment

aise, tu m’honore beaucoup, tu sois le bien venu, tu ne sçaurois où

aller pour estre mieux receu. Par cecy vous recognoissez la candeur &

simplicité de la Nature laquelle a peu de discours, ains vient aux

effects. A l’opposite la corruption a inventé tant de discours, tant de

paroles succrees, reverence sur reverence, souvent la main au chappeau &

au partir de là, le cœur n’y touche. Quelle jugeront nous de ces deux

receptions & bien-venuë estre la meilleure & plus correspondente à la

Loy de Dieu, & à la simplicité Chrestienne.

Apres ces paroles il vous dit, _Marapé derere?_ comment t’apelles tu

quel est ton nom? comme veux tu que nous t’appellions? Quel nom veux-tu

qu’on t’impose? Où faut-il noter, que si vous ne vous estes donné &

choisi un nom, lequel vous leur dites à lors, & desormais estes appellé

par tout le pays de ce nom, les Sauvages du village où vous demeurez,

vous en choisiront un pris des choses naturelles, qui sont en leurs

pays, & ce le plus convenablement qu’il leur sera possible, selon la

phisionomie qu’ils verront en vostre visage, ou selon les humeurs &

façons de faire qu’ils recognoistront en vous. Pour l’exemple: entre nos

François, les uns furent appelez _Levre de Mulet_: parce que celuy à qui

le nom fut imposé, avoit la levre d’en bas avancee, ainsi qu’ont les

poissons nommez _Mulets_: un autre fut appellé _Grand Gosier_, pource

qu’on ne le pouvoit rassasier: un autre fut nommé _Gros Grapau_[146], à

cause qu’ils le voyoient tout bouffy: un autre _Chien Galeux_, d’autant

qu’il avoit mauvaise couleur: un autre, _Petit Perroquet_, parce qu’il

ne faisoit que parler: un autre _La Grande Picque_, d’autant qu’il

estoit haut & menu, & ainsi des autres generalement: & font cecy

ordinairement en leurs _Carbets_, en semblables discours. Et bien quel

nom donnerons-nous à un tel ton compere? Je ne sçay, dit-il, il faut

voir: lors chacun dit son opinion & le nom qui rencontre le mieux & est

receu de l’assemblee, est imposé avec son consentement si c’est quelque

homme d’honneur: car le vulgaire ne laisse pas d’estre appellé, vueille

ou non, du nom que l’Assemblé luy a donné.

Ils ont aussi une autre façon de donner des noms, & c’est lors qu’ils

vous ayment bien, & font grand estat de vous, en vous imposant leur

propre nom.

Ayant sceu vostre nom, il pense à la cuisine, vous disant,

_Demoursousain Chetouasap_, ou bien _Deambouassuk Chetouasap?_ As-tu

faim mon compere? veux-tu manger quelque chose? L’hostesse vous escoute

& vous regarde preste à vous faire service, de sorte que c’est à vous de

dire Ouy, ou nenny: car ils prendront vostre responce pour argent

contant: d’autant qu’en ces pays là, il ne faut estre honteux ny faire

la petite bouche. Si vous avez faim, vous leur dites _Pa,

Chemoursousain, Pa, Cheambouassuk_, ouy, j’ay faim, je veux manger: Ils

adjoustent, _Maé pereipotar_: Que veux-tu manger? que desires-tu que je

t’apporte? Ils sont fort liberaux en ces commencemens, diligens à la

chasse & à la pesche, à fin de vous contenter & gaigner vostre affection

pour obtenir des marchandises, mais prenez garde de ne donner pas tant

au commencement, que vous ne les reteniez tousjours en haleine, leur

presentant de mois en mois quelque chosette. A leur demande vous

respondez ce que vous desirez, chair, poisson, oyseaux, racines, ou

autre choses: à lors la femme & l’homme aussi, apportent devant vous la

venaison, le _Migan_ qu’ils ont, & en mangez à vostre aise, & en donnez

à qui vous voulez. Si tost que vous avez mangé, il faict tendre son lict

pres du vostre & commence à deviser avec vous, vous presentant un coffin

de _Petun_, qu’il allume luy mesme, & sucçant trois fois de cette fumee

qu’il faict sortir par ses narines, il vous le donne pour en prendre,

comme chose tres-bonne, & dont il faict plus d’estat, & telle est leur

coustume generallement, comme en France on a accoustumé de vous

presenter à boire. Il allume aussi son coffin, & apres en avoir pris

cinq ou six bonnes gorgees, il s’enqueste de vostre voyage, disant,

_Ereia Kasse pipo_: As-tu quitté ton pays pour venir icy nous voir, nous

visiter, nous apporter des marchandises? vous luy dites, _Pa_: ouy je

l’ay quitté: j’ay mesprisé mes amis & mon pays pour te venir voir. A

lors levant la teste par forme d’admiration, il dit, _Yandé repiac

aout_, on a eu compassion de nous, on nous a regardé en pitié: les

François ont eu souvenance de nous, ils ne nous ont point oubliez. Ils

quittent leurs pays pour nous venir voir: _Y Katou Karaibe_, que les

François sont bons & nos grands amis! Puis il demande au François

_Mobouype derouuichaue Yrom?_ Combien avez vous avec vous de Superieurs,

de Guerriers, de Capitaines, de Principaux? Il luy respond _Seta_,

beaucoup. Le Sauvage replique _De Mourouuichaue?_ n’est tu pas du

nombre? n’est-tu pas des Principaux? vous pouvez penser qu’il n’y a si

chetif qui ne die du bien de soy-mesme: par ainsi le François respond

_Ché Mourouuichaue_. Ouy, je suis du nombre des Principaux. Le Sauvage

dit, _Teh Augeypo_, J’en suis bien aise voilà qui va bien. C’est assez:

parlons maintenant d’autre chose. _Ererou patoua? Ererou de caramemo

seta?_ As-tu apporté des coffres quant & toy, & force cabinets pleins de

marchandises? car ce sont les meilleures nouvelles qu’on leur peut

apporter, c’est où ils ont l’esprit tendu & le cœur adonné, tout ce

qu’ils disent devant ces paroles, n’est qu’un preambule pour tomber en

ce subject: & apres que le François luy a respondu, qu’ouy: Le Sauvage

poursuit ses demandes: en ceste sorte _Mae porerout decaramemo poupé?_

Qu’avez-vous apporté dans vos coffrets & escrins? Quelle marchandise y a

il ce qu’ils disent d’une façon fort douce & flatteuse: d’autant qu’ils

sont infiniment curieux de sçavoir & de voir les marchandises que les

François ont apporté. Et le François doit estre adverty de ne leur dire

& monstrer ce qu’ils ont, ains les tenir suspens en ce desir, s’il veut

tirer d’eux de bons services & du profit; mais leur respondre en ceste

sorte _Y Katou-paué_: J’ay tant apporté de choses que je ne les puis

nommer, & sont toutes belles & magnifiques. Ceste parole est comme l’eau

jettee sur la fournaise ardente du forgeron, qui redouble la chaleur, &

aiguise l’activité de la flamme: semblablement ceste response eschauffe

le desir qu’ils ont de sçavoir qui les esmeut de faire mille gestes

d’adulation, avec propos correspondans à tels gestes, vous disans,

_Eimonbeou opap-katou_: Et je te prie ne me cele rien, dy les moy,

_Yassoiauok de Karamemo assepiak demaë_: Ouvre moy tes coffres, tes

cabinets, à fin que je voye tes marchandises & tes richesses. Il faut

que le François responde, _Aimosanen ressepiak_ ou _Kayren deuè_. Je

suis empesché pour le present, laisse moy en repos, tu les verras une

autre fois quand je viendray à toy, _Begoyé sepiak_. Ne doute point, tu

les verras un jour à ton loisir. Le Sauvage entendant cecy, & voyant

bien qu’il perd son temps, il dit à soy-mesme, haussant les espaules

quasi comme se plaignant: _Augé katout tegné_, bien donc, faut que je me

contente. Je voy bien que mes prieres ne seront exaucees: mais au moins,

dit-il au François, _Dereroupé xeapare amon?_ N’as-tu pas apporté force

hansars? qui sont serpes, lesquelles ont le manche de fer. _Dereroupé

ourà sossea-mon?_ As-tu aussi apporté des serpes qui ayent le manche de

bois? _Ereroupé Ytaxé amo?_ As-tu apporté des couteaux d’acier?

_Ereroupé Ytaapen?_ As-tu apporté des espées d’acier? _Ereroupé tataü?_

As-tu apporté des arquebuzes? _Ereroupé Tatapouy seta?_ As-tu apporté

force poudre à canon? Le François respond à tout cela. _Arou seta

Ygatoupé giapareté_. Ouy j’en ay apporté une grande multitude, sont

beaux & fort bons. Le Sauvage dit _Auge-y-po_. Voilà qui est bien.

_Ereipotar touroumi? Ereipotar Kerè?_ As-tu faim de dormir? veux-tu te

coucher? Le François, _Pa che potar_. Ouy je veux dormir, laisse moy.

Alors le Sauvage luy donne le bon soir & bonne nuict disant, _Nein

tyande Karouk tyande petom_, bon soir, bonne nuict, reposez à vostre

aise: Laissons les en ce repos, & commençons le second traitté de ceste

Histoire.

SUITTE DE

L’HISTOIRE

DES CHOSES PLUS

MEMORABLES ADVENUËS

EN MARAGNAN, ÈS

ANNEES 1613. &

1614.

Voyage dans le nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614 · 第 20 / 29 题