--«Il ruisselle de ces âmes sacrées un torrent de force sereine et de

bonté puissante. Sans même qu’il soit besoin d’interroger leurs œuvres,

et d’écouter leurs voix, nous lisons dans leurs yeux, dans l’histoire de

leur vie, que jamais la vie n’est plus grande, plus féconde,--et plus

heureuse,--que dans la peine.»

Mais peut-être que la réalisation n’atteint pas à la hauteur des

conceptions évangéliques chez M. Romain Rolland. Sa passion de la

vérité, son impartialité même et la manie du document l’entraînent

parfois dans les voies banales de l’histoire. Où il y avait un poème

épique de la souffrance à bâtir, amorcé dans sa préface, et préparé par

l’ampleur simple de la division, avec ce Michel-Ange, le sculpteur de

montagne, il s’épuise dans le détail, la note, il s’éparpille dans les

miettes et les références au point d’écrire deux livres: l’un en texte,

l’autre en marge.

Son _Beethoven_, seul, échappe à peu près à cette manière et y gagne en

fermeté et en émotion. C’est moins «du travail» et plus une œuvre d’art.

S’il manque un peu de ce lyrisme dans la joie et la détresse qui souleva

toujours l'âme athlétique du musicien, il forme, du moins, un ensemble,

un bloc, comme le masque aux modelés trapus qui hante le monde. Le

_Michel-Ange_ est plus dispersé, et quant au _Tolstoï_ ce n’est qu’un

commentaire fidèle et souple, coulé tout au long de la pensée montueuse

du grand Russe.

Ainsi en est-il des études sur les musiciens. Contraint, sans doute, par

des habitudes de Sorbonne, M. Romain Rolland accable certains livres

sous une érudition de classeur dont il devait dégager l'œuvre. A quoi

bon nous montrer les charpentes, les croisillons et les rivets où notre

attention et sa force s’égarent? Pourquoi accumuler les obstacles devant

sa sensibilité si vive quand elle est libre? Chacune de ses pages a des

fondations à découvert.

En vérité, pour construire des figures, petites ou monumentales, il faut

les avoir étudiées à fond en elles-mêmes et dans leurs entours; mais ce

n’est pas une raison pour employer tous les matériaux. L’esprit

fouilleur et implacable de M. Romain Rolland ne nous fait pas grâce des

disputes de Buonarotti avec ses servantes. Il y a des moments où ses

grands hommes fléchissent jusqu’à être moins que des hommes: d’énormes

ratés, des déséquilibrés remarquables.

Certes, le feu sacré brûle toujours au centre d’eux-mêmes, tantôt

déployé en incendie par la bourrasque d’une passion, tantôt retiré sous

la cendre et rongeant en profondeur. Ces héros sont la proie du génie

comme le commun est la proie de l’amour. Ils ont la face humaine et la

face géniale. La première est souvent misérable, toujours douloureuse,

parfois grimaçante; la seconde est sublime.

Nous avions admiré celle-ci dans les œuvres; celle-là nous fut révélée

par M. Romain Rolland. Déjà nous puisions une force abondante à la

lumière de ces phares, maintenant que nous savons comment ils sont

construits et tiennent contre la mer, nous aurons double courage.

C’est, d’ailleurs, pour une part, un courage négatif: une aptitude à la

résignation, à la résistance. M. Romain Rolland est un historien sombre

qui retourne, comme un terreau profitable, la misère humaine. Il y a

toujours le nuage de la vérité autour de ses enthousiasmes, et Tolstoï

le dit: «La vérité est horrible.»

Sa morale n’est pas joyeuse, ses conceptions sont austères, puritaines;

il n’a pas la philosophie ensoleillée et païenne d’instinct des hommes

vigoureux. Quand il porte ce jugement parfait: «La grande division de

l’humanité est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont

point», on le sent du côté de ces derniers. Il a enfoncé,

volontairement, ses théories, comme des pilotis, dans la couche molle

des hantises de la mort et des dégoûts qui stagnait tout au fond de lui.

C’est un désespéré qui se cramponne et appelle à l’aide d’autres

malheureux. «On ne fait pas ce qu’on veut, dit son Gottfried. On veut et

on vit: cela fait deux... Il faut faire ce qu’on peut... Un héros, c’est

celui qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas.»

L’antique fatalisme religieux est là, avec ce qu’il comporte

d’abdication. Nous savons que nous sommes vaincus d’avance,--mais nous

voulons rester debout, face à l’ennemi. «L’instinct de faiblesse», dont

s’irrita Nietzsche, reparaît et cherche son appui dans lui-même, en

s’admettant, et se haussant à la taille d’une vertu. M. Romain Rolland

porte bien, sous des apparences énergiques, la marque de son époque

anémiée par le découragement de la défaite matérielle et morale. Il n’a

que la volonté de vivre dans le malheur; il n’a pas naturellement la

joie de vivre, malgré le malheur, pour la création, pour l’éternité de

la vie, pour le soleil.

C’est là le point de départ dont il a parfaitement pris conscience. Il

connut en lui-même toute sa génération, et, dès lors, entreprit et

poursuivit cette œuvre tonique qui est _Jean-Christophe_. Elle

paraissait après les vies héroïques, après le théâtre du peuple, mais,

pétrie des mêmes idées, poussée par le même effort utilitaire, elle

formait la suite logique des volumes précédents et s’ajoutait à eux

comme des tomes successifs. La boule de neige grossissait au flanc de la

montagne, s’incrustant au passage des cailloux, des branches, des

épaves, de plus en plus durcie, de plus en plus massive, et les hommes

de la vallée, le front haut, maintenant, la regardaient venir.

III

Plusieurs volumes déjà de l’histoire de Jean-Christophe étaient publiés,

lorsque M. Romain Rolland fit cette déclaration:

«J’étais isolé. J’étouffais, comme tant d’autres en France, dans un

monde moral ennemi; je voulais respirer, je voulais réagir contre une

civilisation malsaine, contre une pensée corrompue par une fausse élite;

je voulais dire à cette élite: «Vous mentez, vous ne représentez pas la

France.» Pour cela, il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs, qui

eût l'âme assez intacte pour avoir le droit de parler, et la voix assez

forte pour se faire entendre. J’ai bâti patiemment ce héros. Avant de me

décider à écrire la première lettre de l’ouvrage, je l’ai porté en moi

pendant des années; Christophe ne s’est mis en route que quand j’avais

déjà reconnu la route jusqu’au bout... Il est clair que je n’ai jamais

eu la prétention d’écrire un roman... Qu’est-ce donc que cet ouvrage? Un

poème?--Qu’avez-vous besoin d’un nom? Quand vous voyez un homme, lui

demandez-vous s’il est un roman, ou un poème? C’est un homme que je

fais. La vie d’un homme ne s’enferme point dans le cadre d’une forme

littéraire. Sa loi est en elle; et chaque vie a sa loi. Son régime est

celui d’une force de la nature. Il y a des vies humaines qui sont des

lacs tranquilles, d’autres de grands cieux clairs où voguent les nuages,

d’autres des plaines fécondes, d’autres des cimes déchiquetées.

_Jean-Christophe_ m’est toujours apparu comme un fleuve...»

Après trois drames,--_Le 14 Juillet_, _Danton_, _Les Loups_,--M. Romain

Rolland interrompit l’épopée révolutionnaire qu’il rêvait de développer

en dix actions théâtrales, pour édifier ce nouvel ouvrage, également en

dix volumes, car, dans son désir d’élévation, il voit grand et

s’attaque toujours aux grandes choses. C’était la vie d’un musicien de

génie, Jean-Christophe Krafft, au nom déchirant comme un éclair et qui

avait pour patron «le bon géant» qui porta Dieu sans le savoir.

Les livres se succédèrent, circulant d’abord sous le manteau, sans

bruit, sans éclat, pénétrant plus avant à mesure de leur nombre, sans

réclame, gagnant par leur seule force le cœur des hommes, jusqu’au

moment où, à l’étonnement du public devant cette abondance qui débordait

les genres communs, M. Romain Rolland déclara qu’il faisait un homme et

un censeur.

Ainsi se divise cette œuvre colossale, en deux grandes parties, non pas

distinctes ni successives, mais constamment emmêlées, tramées ensemble,

comme le sont nos raisonnements avec notre existence. Il y a des volumes

entiers de roman, d’autres de critique, d’autres à la fois de critique

et de roman; mais toujours, au milieu de la variété des épisodes, de la

masse des personnages, de l’entassement des jugements et des faits,

parmi les sentiments, les symboles, les paysages, les contradictions,

dans cette forêt humaine d’où montent tant de voix, on suit les degrés

de la construction.

_Jean-Christophe_ est une œuvre volontaire, élevée avec ténacité et

méthode, sans génie, mais exubérante de talent dans la partie

romanesque. M. Romain Rolland a exécuté laborieusement un plan préconçu,

où il a distribué, dans une succession de cases, tous ses ballots de

notes sur les mœurs et la société. Son héros est un prétexte commode à

passer en revue tous les mondes, des salons à la rue. C’est une suite de

morceaux, semblablement composés, amorcés chacun dans les dernières

lignes du précédent, et mis côte à côte, sans autre lien que le dessein

de l’auteur d’attaquer un nouveau milieu.

D’abord, c’est la vie de Jean-Christophe: ses parents, sa naissance, sa

jeunesse. Il est d’une race flamande de «colosses à la figure rouge»,

exerçant, depuis cinquante ans, leur métier de musicien dans une petite

ville princière des bords du Rhin. Son père est ivrogne, sa mère

cuisinière; la famille s’effrite, s’appauvrit quand il vient au monde,

et tout de suite apparaissent les thèmes conducteurs.

C’est dans la chambre de l’accouchée, le soir; la lampe basse donne une

demi-clarté; le père est dehors, à boire. «Dans le lit, près de la mère,

l’enfant s’agitait de nouveau. Une souffrance inconnue montait du fond

de son être. Il se raidit contre elle. La douleur grandissait,

tranquille, sûre de sa force... Comme son être même elle lui semble sans

limites; il la sent installée dans son sein, assise dans son cœur,

maîtresse de sa chair. Et cela est ainsi: elle n’en sortira plus

qu’après l’avoir rongée.» Et tout à coup, il entend les cloches. «Leur

voix était grave et lente. Dans l’air mouillé de pluie, elle cheminait

comme un pas sur la mousse. L’enfant se tut au milieu d’un sanglot. La

merveilleuse musique coulait doucement en lui, ainsi qu’un flot de lait.

Sa douleur s’évanouit, son cœur se mit à rire; et il glissa dans le rêve

avec un soupir d’abandon.»

La souffrance, la musique: les deux vautours qui déchireront le cœur de

cet homme s’emparent de lui dès le berceau. Désormais il n’aura plus de

répit. Ces motifs, où l’on reconnait la double passion de M. Romain

Rolland, vont se préciser, s’agrandir, se développer et remplir toute

l'œuvre de leurs variations désespérées et enthousiastes.

Après _L’Aube_, ils s’imposent plus fortement encore dans _Le Matin_ où

se découvrent la première inquiétude de l’amour en germe dans l’amitié,

la première duperie du cœur et la leçon farouche de la mort. Puis, dans

_L’Adolescent_, c’est la lutte contre la vie, l’expérience décevante de

la femme, l’effroyable retour des vices paternels, «les revenants» que

Christophe doit étrangler pour gagner enfin la liberté de l'âme, azur

profond où son génie va rayonner.

L’homme est bâti, forgé à coups de misère, discipliné par l’impérieux

devoir de vivre. Il est pur, car il a triomphé de lui-même; il est avisé

pour avoir réfléchi sur les choses; il est fort, de toute la force de

son tempérament, de sa jeunesse et de son cœur. M. Romain Rolland a

désormais son héros, un puissant porte-parole, pour crier à toute gorge

la vérité.

A partir de _La Révolte_, tous les volumes sont envahis par la critique

et la théorie. L’Allemagne, la première, passe à la toise.

Christophe est «dans une période de réaction aveugle contre toutes les

idoles de son enfance». Il relève et bafoue «le mensonge allemand»,

«l’écœurante sensibilité qui dégoutte de l'âme allemande comme d’un

souterrain humide» et cette hypocrisie d’idéalisme qui n’est que «la

peur de regarder la vie en face». Il sabre, sans pitié et justement,

tous les musiciens de Bach à Wagner, exaltant leurs beautés avec autant

de fougue qu’il condamne leurs fautes. Il va jusqu’à se colleter avec le

public le plus digne et le plus caporalisé du monde, et, dans son

ivresse de vingt ans, il jure de recréer ce peuple qui, malgré lui,

l’enlise et l’étouffe ainsi que des sables mouvants.

Mais déjà deux figures de la France ont passé au milieu du désarroi de

la bataille: Antoinette et Corinne, l’institutrice et l’actrice. C’est

au sommet le plus douloureux de la symphonie, deux motifs étrangers qui

percent, l’un grave et tout rond d’inconnu, l’autre exubérant et

superficiel comme le rire forcé d’une coquette. La double nature de la

France se révèle au premier contact. Selon son procédé de préparation,

M. Romain Rolland module brièvement les nouveaux thèmes qu’il

développera plus tard avec _La foire sur la place_ et _Dans la Maison_.

Christophe est touché. Traqué par la ville ennemie, perdu dans la

solitude, il crie vers le pays de la liberté. En vain la grandeur de

«l’idéalisme allemand, qu’il avait tant de fois haï», lui est-elle

démontrée par deux personnages symboliques: le vieux Schulz et Modesta

l’aveugle, celle-ci niant ses ténèbres et celui-là détournant de la

réalité blessante ses yeux «devant lesquels avaient passé tant de

chagrins et qui ne voulaient pas les voir». En vain comprend-il enfin

«la beauté de cette foi qui crée un monde au milieu du monde, et

différent du monde, comme un îlot dans l’océan», et «la haute sagesse

pratique de la race, qui s’était bâti peu à peu son grandiose idéalisme

pour dompter ses instincts sauvages ou pour en tirer parti». Il se

détourne de son Allemagne, «aimant mieux mourir que de vivre

d’illusions», et une rixe d’auberge, dans laquelle il assomme quelques

soudards à coups d’escabeau, le jette brusquement, fuyard nocturne, sur

le sol de la France.

L'œuvre, désormais, devient plus systématique encore. Christophe tombe à

Paris au milieu de _La foire sur la place_, circule hâtivement d’une

baraque à l’autre et se révolte de ne trouver que pitrerie et fausseté

là où il espérait la franchise. Alors la satire commence. Un à un les

milieux défilent: les gens de lettres et la littérature; les musiciens

et les concerts; les cénacles et la critique; les théâtres du Français

au Grand Guignol; les salons où règne la femme, où se perd la jeune

fille; les politiciens, l’aristocratie, les universités populaires, les

fanatiques; tout ce qui a un nom, peut se classer sous une rubrique, est

saisi, criblé, tandis que croît à mesure l’amoncellement des frivolités,

du bavardage, des vices et de la corruption, jusqu’à la grande image où

M. Romain Rolland déploie la vision du géant mort, le Paris de la

victoire, debout dans «l’arche napoléonienne, sous le talon de laquelle

grouillait aujourd’hui Lilliput».

Puis, le motif de la vraie France repasse tout à coup, avec Sidonie, la

servante bretonne qui soigne Christophe malade, et l’évocation de Jeanne

d’Arc. L’Allemand ne comprend pas, hésite au bord d’un inconnu dont la

puissance soupçonnée l’attire, et il faut qu’il vienne un ami, Olivier,

qui le guide, le pousse _Dans la maison_ où s’est retirée l'âme

orgueilleuse et solitaire de la race.

Voici le visage après le masque: la force, l’enthousiasme, le besoin de

vérité, l’amour de la liberté, l’attachement à sa terre. «Nuls hommes

plus libres au monde» que ces Français qui ont tout pénétré, tout élagué

et vivent gaillardement dans le froid clair de la raison. Leur idéalisme

est «la joie d'être toujours plus libre», de narguer davantage le néant.

Ce n’est pas le mensonge allemand qui se détourne; c’est la bravade. Et

penché sur cet abîme de lumière éblouissante, Christophe bat des

paupières, pris de vertige.

Le but paraît atteint. M. Romain Rolland a dénoncé les faussaires et

exalté les braves gens. Il a tenté un rapprochement des deux nations

ennemies par les Arts, et l’on peut croire que Jean-Christophe va

reprendre sa belle vie palpitante; mais de plus en plus, au cours des

derniers volumes il ne demeure en scène que pour présenter

successivement des cas et des personnages. Le raisonnement, la

discussion un peu lourde et qui avance pas à pas, l’argutie paradoxale,

les types, les milieux refluent à pleines pages. Les liens se relâchent,

la construction s’amenuise jusqu’à l’équilibre; il y a des transitions

grossières, des imprévus naïfs; l'œuvre n’est plus une belle poterie de

pâte homogène, mais un bloc d’aggloméré où pointent des cailloux

disparates.

Le mariage, le célibat, l’enfant, l’adultère; la guerre, la patrie, la

famille, l’amour, le bonheur; le féminisme, le sémitisme, le

socialisme, M. Romain Rolland remet tout en question. Avec ténacité, il

épuise tous les sujets. _Jean-Christophe_ tient du journal écrit en

hâte, au jour le jour. Une dissertation sur la liberté des femmes

voisine avec un jugement sur la Bible. On y sent le reflet de la

dernière lecture; on y touche la dernière impression; et sous ce

pêle-mêle de réflexions, d’idées, de critiques, ronflent régulièrement

les basses immuables: la souffrance, le sacrifice, l’art utilitaire, la

foi dans la vie.

Sans doute, l’intention est toujours noble, les idées toujours saines,

même contradictoires, car M. Romain Rolland pousse ses développements au

point que les contraires semblent également vrais; sans doute, ses types

sont gravés justes, en quelques traits incisifs: Lévy-Cœur le

dilettante, Achille Roussin le député socialiste, la Feuillette le gniaf

révolutionnaire; sans doute encore, une abondance généreuse gonfle ces

pages; mais tout de même, à mesure, une oppression nous gagne dans ce

fourré; une lassitude nous énerve, à force d'être frappé au visage par

mille branchettes; nous souhaitons la délivrance, la clairière; et quand

elle s’ouvre, à la seconde partie du _Buisson Ardent_, sous forme d’un

roman brusque et tragique, nous crions d’allégresse. C’est la dissonance

cruelle, humaine--le dernier ressaut des passions de Jean-Christophe--qui

va se résoudre en la paix définitive de cette _Nouvelle Journée_, que M.

Romain Rolland voulait justement nommer _L’Aube Nouvelle_. Le rythme

musical de l'œuvre se referme sur un commencement: renouveau des

générations croyantes, éclosion, dans la sérénité, de l'âme du héros,

libérée de la chair, libérée de l’amour, de l’amitié même, face à face

avec son dieu d’harmonie qu’elle a cherché dans une vie de tourmente.

Car, il faut le reconnaître, le meilleur de cet énorme ouvrage n’est

point dans la pensée, mais dans la reconstitution d’une vie humaine. La

partie censoriale, à laquelle M. Romain Rolland semble attacher le plus

d’importance, et en vue de quoi il dit avoir formé son héros, est

discutable et souvent peu originale. Par contre, le côté romanesque, et

à proprement parler artistique, atteint à la perfection par la

simplicité et la profondeur dans la sensibilité. Laissons le penseur aux

discutailleries des critiques et admirons l’artiste sans réserve.

Quels livres sur la jeunesse de l’homme sont plus beaux que _L’Aube_,

_Le Matin_ et _L’Adolescent_! Où y a-t-il une compréhension plus

magnifique de l’enfant, aboutissement des sèves d’une race, lentement

éclairé par la vie dans son intériorité brumeuse! Certes,

Jean-Christophe est un génie, recréé avec la chair et la pensée de tous

les grands musiciens de Beethoven à Hugo Wolf, mais, avant tout,

Jean-Christophe est un homme. On éprouve pour lui plus que de l’amitié,

une sorte d’amour égoïste, parce qu’on se retrouve, à chaque instant,

dans ses souffrances et ses joies qui remuent, au fond de nous-même, la

couche des plus vieux souvenirs.

La beauté de ces ouvrages, et ce qui en assure la pérennité, est d’avoir

constamment touché le général. On ne prend pas seulement à leur lecture

le plaisir intellectuel de fréquenter des types bien observés, qui se

meuvent dans une ambiance appropriée, on goûte, en outre, l’émotion plus

rare de revivre sa propre existence jusqu’en des sensations vagues que

le texte révèle et précise.

Tous, nous avons été Jean-Christophe, cette boule de vie, avenir et

passé à la fois, gonflée de possibilités et tourmentée par les siècles;

nous avons gémi, au berceau, sous l’emprise de l’éternelle douleur, et

nous gardons aussi dans la mémoire des empreintes durables--«Le

Fleuve... Les Cloches...»--qui dépassent notre conscience.

Nous découvrons le monde. Nous avons des complicités avec maman, des

jeux avec les choses. Grand-père conte des histoires et nous forgeons

des mythes. Nous portons en nous notre univers que nous régissons en

maître. Nous sommes tendres, ingénus, avec la fierté puérile qui est

l’égoïsme naturel, jusqu’au jour où nous trébuchons sur l’injustice.

Les épisodes s’enchaînent, admirables de délicatesse et de vérité

humaines. Christophe est bafoué, chez des bourgeois où sa mère fait la

cuisine, par les enfants qui reconnaissent sur son dos leurs vieux

habits rajustés. Christophe frôle l’ombre de la mort en dénichant, dans

une armoire, les vêtements d’un petit frère qu’il n’a jamais vu.

Christophe s’aperçoit, à table, qu’il n’y a pas de pommes de terre pour

tout le monde et se prive. Christophe réveille un jour «la divine

musique» en heurtant le clavier d’une boîte merveilleuse...

Chaque étape sentimentale est marquée par un fait. Il n’y a pas

d’analyse. Il n’y a que des actes dont les réactions sont grosses

d’émotion et de philosophie. Le livre se développe comme une vie, dans

le mouvement, avec des poussées lyriques et des cris de détresse.

L’observation est toujours juste, la sensibilité toujours riche, la

conception d’ensemble saine et robuste.

C’est la perfection même de l’art du roman, sans rabâchage psychologique

et sans parti pris réaliste. Toutes les peintures sont simples et

colorées comme il convient, avec finesse ou brutalité. La nature est à

son plan, non point en descriptions extasiées, mais en notations courtes

qui s’adressent à tous les sens: la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher,

et refont en nous le bel accord. Le bruit du grand fleuve, qui gronde

derrière la maison, est sous toutes les pages et, deci delà, montent

des fumets de campagne humide, comme si l’on se roulait en pleine herbe,

sur la terre moite.

M. Romain Rolland a eu le courage de reprendre simplement la simple

évolution de notre vie. Il aborde l’amour, avec raison, par l’amitié qui

n’en est, dans l’affection de deux petits garçons, que la première

secousse mystique. Puis, la femme paraît, encore fillette, ignorante,

armée seulement de son instinct, et déchaîne tout le sentiment avec sa

violence sincère et trouble qui épouvante et incline davantage à la

chasteté. On ne sait pas encore. Il faudra une autre expérience pour

viriliser l’amour, lui révéler la part des sens dans un baiser, avant de

l’amener enfin à sa plénitude dans la possession triomphante.

C’est le cycle coutumier que notre âme a parcouru jusqu’en ses détours.

Nous y retrouvons les échos de nos passions et les reflets des moindres

nuances de notre sensibilité. Autant d’espoirs nous ont soulevés, autant

de trahisons et de morts nous ont abattus. La douleur de Christophe est à

la mesure des hommes, voilà pourquoi elle nous empoigne jusqu’aux

larmes, jusqu’à nous faire pleurer de souvenir.

Qu’a-t-on écrit de plus pénétrant sur l’amitié, de plus simple et de

plus émouvant sur la patrie, de plus tragique sur l’adultère? C’est

Christophe qui tombe sur sa valise et sanglote à la frontière, en

sentant tout à coup qu’on tient à sa terre natale par les entrailles,

comme à sa mère. C’est Christophe qui revient furtivement en Allemagne

embrasser sa vieille maman. C’est Christophe, assommé par la perte

d’Olivier, qui renaît pour flamber comme une meule, dans une folie

sensuelle, brève et dévastatrice...

Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland · 第 3 / 4 段