la vase. L’exemple venait de haut, de ces hommes que l’on nommait
politiques parce qu’ils se targuaient de conduire les autres. A
l’ordinaire, leur gouvernement se réduisait au pillage du bien public,
ce qui valait mieux, sans doute, que son administration, puisque
chacune de leurs lois était à refaire. Leur incompétence égalait leur
vénalité. Ils vendaient leur nom, leur influence, leur femme, leur
patrie. On les jouait à nu sur la scène; mais ils allaient s’applaudir,
cyniques et tranquilles, car l’auteur mangeait à leur table et ils
couchaient avec l’actrice.
La littérature s’empoisonnait à son tour. A la jalousie de la
confraternité s’ajoutait la puissance de l’argent. Le théâtre, où il y a
la femme, donna le branle. Il devint un commerce usuraire de la scène,
du rôle, de la mode. Il fallait une fortune à l’auteur, et des syndicats
d’amants pour entretenir de robes et de publicité les premiers noms des
affiches.
A la face de la nation, l’Académie perpétuait le mensonge de la gloire
et vendait ses fauteuils. Le salon de bonne tenue tombait à la brocante;
et la civilité séculaire qui excusait la présence des mitres et des
panaches, aggravait l’inconvenance des Boucicauts qui y fréquentaient.
Le public avait ses fournisseurs. Au lieu de tâcher pour l’élever
jusqu’à eux, des gens d’esprit s’abaissaient vers lui de tous leurs
efforts. Le plus faible des lecteurs marquait le niveau d’un magazine.
On faisait des affaires. Et malgré les belles tentatives de
quelques-uns,--des coups d’épée dans l’eau,--la foule ne connaissait
jamais que les grands hommes rabaissés à sa taille.
Plus bas il y avait des talents sans doute, captifs résignés de cercles
étroits, mais surtout des arrivistes. Dans ce temps de mollesse
pacifique et de culture générale, le crime et la production littéraire
augmentaient. On ramassait des assassins de quinze ans, et des morveux
sans poils s’appelaient «hommes de lettres». Ça les prenait à la
mamelle, et dès qu’ils pouvaient marcher ils aboyaient aux trousses des
géants pour que ceux-ci baissassent les yeux sur eux.
Chaque groupe était une chapelle qui avait son étendard. Les plus
riches faisaient une réclame dont les autres crevaient de dépit: aux
pauvres il restait la grimace. Et tous criaient à la fois qu’il fallait
sauver les arts, comme les passagers d’entrepont qui prennent le roulis
pour l’engloutissement et hurlent, tandis que le navire les emporte à
pleines voiles.
Au fond, ils ne voulaient que des sinécures et du renom, braillaient
mais ne cassaient rien, et pour avoir découvert Platon se proclamaient
novateurs. La compétition, la flatterie des dispensateurs et l’attaque
des adversaires les occupaient plus que les œuvres. Ils rompaient des
plumes à critiquer des critiques, et leurs messies n’étaient pas nés.
C’est pourquoi quelques hommes qui respectaient le silence et la
création s’étaient retirés de ce monde. Trop hauts et trop francs pour
s’accommoder de compromis et de prostitution, ils méprisaient la fosse
commune et le champ clos des envies. Ils ne désiraient point la gloire
et aimaient le travail. Comme Elémir Bourges, ils bâtissaient au delà
des frontières du peuple, ou, comme Romain Rolland, ils attendaient que
la foule vînt d’elle-même saisir le voile et démasquer le monument.
Celui-ci gagna le public à la force de l'œuvre édifiée patiemment et
avec enthousiasme comme une cathédrale. Il a toujours vécu dans la
retraite et n’a point couru après la renommée qui l’a recherché ainsi
qu’une fiancée. Son visage n’a traîné ni les illustrés, ni les salons;
il n’a point créé d’école et on ne connaît pas sa personne: il
travaille, il fait des livres.
M. Romain Rolland est venu à Paris vers 1880, pour entrer à l’Ecole
Normale. Il quittait le Morvan où ses ancêtres, gens de robe du côté
maternel, notaires du côté paternel, lui donnaient de profondes racines,
jusqu’au cœur du Nivernais et de la Bourgogne.
Il est du centre de la France et du centre de la bourgeoisie, de ces
vieilles races de magistrats qui vivaient dans l’attachement à la terre
et le respect du devoir. Ils demeuraient dans leur pays de générations
en générations, toujours plus liés au sol, où il y avait plus de leur
poussière, conquérant sur le peuple la domination des justes dont ils
étaient fiers, et plaçant l’honneur dans la droiture. Ils avaient la
maison de famille, qu’ils vénéraient, où battait le cœur de la race dans
le souvenir des hommes et des choses. Solidaires du passé, ils y
puisaient la dignité et cette honnêteté un peu vaniteuse et guindée,
mais ferme jusqu’au sacrifice.
Ainsi le père de M. Rolland abandonna son étude de Clamecy, sa vie
paisible, l’amitié des campagnes et des braves gens, pour suivre à Paris
le jeune Romain qui avait besoin de lui. C’était son devoir. Il n’hésita
pas, rompit avec la liberté et s’enferma dans un bureau, pour ne point
délaisser son fils.
Celui-ci est du même sang. Une sévère grandeur morale, faite de probité
et de volonté dans le bien, est au fond de toutes ses œuvres, comme une
assise de granit. Il soumet son existence aux contraintes de sa
profession et poursuit sa voie avec méthode et ténacité. Elle est à la
fois comme il faut, opiniâtre et pure.
Et pourtant, une sensibilité très aiguë, qui pouvait l’incliner à des
folies passagères, vibre au centre de cette maîtrise. Sans doute
vient-elle de la fatigue d’une lignée qui s’épuise à mesure qu’elle
s’étend, et de sa mère aussi, qui la développa en élevant son enfant
dans la musique.
Elle lui avait révélé tôt le monde des sons, la manière de les ordonner,
de les asservir et de réveiller les âmes tumultueuses ou navrées qui
sommeillaient au fond des vieilles œuvres. Elle renforça
vraisemblablement ses émotions féminines aux reflets des impressions
qu’elle provoquait. Il y eut entre la mère et l’enfant un échange de
sentiments qui allaient s’affinant; et puis, cet art précis et vague,
enveloppant et dominateur, souple comme notre pensée, était propre à
surexciter une imagination enfantine.
M. Romain Rolland avait donc entraîné déjà sa faculté de sentir, qui
fait les artistes, quand il arriva à l’École Normale. La méthode l’y
attendait. Il se forma, dans la section d’histoire et de géographie
qu’il choisit, une discipline de l’esprit. En même temps qu’il y prenait
le goût des compositions ordonnées, son intelligence s’adaptait aux
systèmes critiques, la recherche, la comparaison, le classement des
textes, qui permettent de maçonner une œuvre comme une tour.
Cette formation se coula bien dans ce tempérament probe et volontaire,
sans trop contraindre la sensibilité qu’il entretenait d’ailleurs par la
musique, dont il disait «qu’elle lui semblait un aliment aussi
indispensable à sa vie que le pain». D’autre part, en lisant Wagner, en
se saturant de Tolstoï, qu’il aima toujours avec dévotion, il
élargissait son cœur, pénétrait à la fois la force et la douleur
humaines et se passionnait pour la vérité.
Dès cette époque--1887,--où il reçoit une lettre admirable de Tolstoï,
touchant la dignité religieuse de l’art, et qui éclaire, en
l’affermissant, sa foi dans cet art auquel il brûlait de se vouer, il
arrive à des convictions qui, fortifiées encore, prendront par la suite
une valeur dogmatique. Ce sont la haine du mensonge, le souci de la
sincérité, le besoin d'être utile, la nécessité du sacrifice,
l’universalité de l’art.
Des influences successives et très lourdes pèseront encore sur lui, mais
elles ne feront qu’accentuer les plis. M. Romain Rolland, après une
courte période où les aspirations violentes de son être aimant et sain
se tendaient dans le vide, comme les bras d’un adolescent dans les
nuits solitaires, trouva bien vite les formes de son idéal qu’il put
embrasser. Les rails de sa vie étaient forgés. Il savait où il allait,
ce qu’il voulait; et avec un peu plus de réflexion et de maturité, il
saurait comment y atteindre.
Voici un homme. Il a une charpente morale et des idées. Le fait n’est
pas commun aujourd’hui. Il n’aura peut-être point une rigidité d’acier
de trempe dure qui éclate sous la pression, mais plus souple,--plus
humain,--il ploiera quelquefois sans jamais cesser de revenir à sa forme
d’une détente. Et dans toute son œuvre, derrière la diversité des
apparences, on retrouve cet homme et sa parole.
Reçu en 1889 à l’agrégation d’histoire, M. Romain Rolland accepte une
place à l’école française de Rome.
L’Italie lui fut une révélation, non seulement par sa lumière dans
laquelle les choses ont plus de forme, par ses paysages où les arbres
font des taches et les ruines des reflets de soleil, mais surtout par
son passé. Cette terre qui garde les trophées des civilisations
successives, du temple de Pæstum, immobile dans la plaine de l’humanité
comme une borne, au Coleone féodal et au coteau d’Assise, où l’art couva
sans cesse, parmi les décombres, ainsi qu’un foyer, attirant tous les
grands hommes, de Montaigne à Ibsen, toucha peut-être davantage
l’historien en lui.
On le sent très enthousiaste, particulièrement de la Renaissance, mais
très curieux aussi d’apprendre, de fouiller les archives et les musées,
de nourrir ces dossiers avec lesquels, romans ou biographies, il bâtira
plus tard ses livres.
Déjà il écrit des drames historiques: _Orsino_, _Les Baglioni_, _Le
siège de Mantoue_, _Niobé_, _Caligula_, _Jeanne de Pienne_, qui n’ont
jamais paru, mais furent lus dans le petit appartement occupé, derrière
le Colisée, par Malwida von Meysenbug.
Cette femme admirable avait alors 73 ans, et toute sa vie n’avait été
qu’une lente purification de son âme mystique et idéaliste. Elle s’était
séparée de son père, un Français germanisé, ministre du prince Guillaume
I^{er} de Hesse-Cassel, parce qu’elle ne voulait pas compromettre ses
croyances dans l’existence officielle; mais jamais elle ne relâcha les
liens sentimentaux qui l’unissaient à sa famille. Réfugiée à Londres
après 48, elle connut Kossuth, Mazzini, Herzen, Ogareff, Ledru-Rollin et
Louis Blanc, tous ceux qui, comme elle, désiraient «pour l’humanité un
progrès indéfini dans la liberté et la justice», et qui étaient
proscrits, parce que l’amour des hommes épouvante les gouvernements.
Plus tard elle se retira en Italie, et, après le mariage d’une fille de
Herzen qu’elle avait adoptée, écrivit ses mémoires. Wagner, Liszt,
Lenbach, Nietzsche, Garibaldi, Ibsen furent de ses amis, et ces grandes
pensées refoulaient de plus en plus les brumes de son cœur qui devenait
comme une mer calme sous un soleil immobile.
M. Romain Rolland la gagna par la musique qu’elle aimait beaucoup et
dont elle était privée. Il allait souvent jouer pour elle à son vieux
piano, et remuer entre eux des souvenirs et les antiques émotions
humaines. Il discutait aussi d’art et de sociologie, et elle apportait,
dans ces causeries, les idées fécondes qu’avaient semées en elle les
meilleurs et les plus grands des hommes.
Elle disait: «La liberté est la plus sévère des lois», et encore:
«J’appartiens à la grande communauté de ceux qui aiment et cherchent à
réaliser en eux et autour d’eux le bien, le noble et le beau». Elle
estimait que «la littérature ne pouvait être un pur rêve d’art; elle
devait être une action humanitaire et moralisatrice». Elle s’éteignit
comme un astre qui se prolonge en doux reflets après sa chute. Ses
derniers mots furent: amour et paix.
Son influence marqua chez M. Romain Rolland en donnant force de dogme
aux tendances morales acquises près de Tolstoï, en l’inclinant davantage
vers le peuple, la liberté, et en le poussant définitivement à la
littérature d’action. Sans doute, par contraste, la sérénité spirituelle
de l’appartement du Colisée lui fit-elle mieux pénétrer l’anarchie du
temps et rêver une œuvre de critique et de réaction qui serait
_Jean-Christophe_, en même temps qu’il se promettait de bousculer l’art
hors des salons, de l’élargir à la mesure de la vie, de le hausser à la
taille du peuple: il y avait trop longtemps que l’on disait la messe
dans l’obscurité des chapelles; il fallait de nouveau le sacrifice, en
plein jour, à la face du monde.
En 1895, il soutient en Sorbonne sa thèse de doctorat: _Les Origines de
l’opéra avant Lulli et Scarlatti_. C’était, après celle de M. Jules
Combarieu, la seconde thèse musicale.
M. Romain Rolland s’efforçait déjà de mettre à sa place, dans
l’enseignement universitaire, un art que l’on ne prenait pas encore au
sérieux. Avec cette patience et cette combativité qu’il apporte à
défendre ses idées, il ne manqua jamais, avec raison, de glorifier la
musique et d’en propager l’étude, jusqu’au jour où son effort fut
récompensé par cette inauguration qu’il fit, à l’Ecole des Hautes Etudes
Sociales, d’une section de musique.
Le voici professeur: deux ou trois ans de débuts pénibles; puis, en
1897, il est chargé d’un cours d’Histoire de l’Art à l’Ecole Normale
Supérieure. Cependant il publie, pour la première fois, à la _Revue de
Paris_, un poème dramatique, _Saint Louis_, «dans la façon de
Shakespeare», celui de tous les artistes qu’il a «le plus constamment
préféré depuis l’enfance». Un an et demi après, le Théâtre de l'Œuvre
représente une pièce en trois actes, _Aërt_, puis, quinze jours plus
tard, monte _Les Loups_, et l’année suivante, _Le Triomphe de la
raison_.
La voie est ouverte. M. Romain Rolland y marchera d’un pas énergique,
poussant devant lui ses idées, ainsi qu’un troupeau dont le piétinement
et la masse éveillent au loin les attentions. Rien ne le détournera de
la route, et son labeur énorme de professeur, de critique et de
romancier devient toute son existence. Il s’acharne à réaliser,
successivement et avec méthode, ses grandes conceptions: le théâtre du
peuple, l’épopée révolutionnaire, la vie des héros, l’exaltation de la
vraie France. Il marche sans faiblir, avec la volonté d'être un
rénovateur dans une civilisation malsaine, avec le désir d'être un ami.
Et si le soir il s’arrête, las, au bord du chemin, c’est pour écouter
les voix du sol, ou bien son cœur qui tinte, afin de nous dire la
splendeur fortifiante de la terre et les mystères qui roulent au fond de
nos poitrines.
II
Les œuvres de M. Romain Rolland ne sont peut-être pas également de
belles œuvres, mais elles sont toujours de bonnes œuvres. Un esprit
commun les domine, qui est le bien des hommes, et chacune soutient des
idées, comme le coup de canon appuie le pavillon.
Dans les trois séries: théâtre, roman, critique, circule le même filon
de pensée qui remonte ici et là, à fleur de texte, pour briller en
formules analogues, et partout l’on retrouve, même dans les ouvrages
d’imagination, le goût de l’auteur pour le document, la référence et les
tirades dogmatiques.
M. Romain Rolland tient de sa formation universitaire l’amour du petit
papier et de la thèse, sans pousser jusqu’au pédantisme. Il n’a point
le souci de démontrer, d’analyser, d’ergoter qui, depuis M. Bourget,
possède tous les psychologues: il a le désir de convaincre. Ce n’est pas
un enseigneur, c’est un croyant; il ne propose pas, il affirme; et, pour
faire plus de poids dans la balance, il y jette fréquemment, ainsi que
le Gaulois son épée, les aphorismes lourds de Tolstoï ou de Gœthe.
Sa foi est humaine et laïque; elle se nourrit de la passion de la vie et
de la vérité; elle poursuit son but sans faiblir et se poursuit
elle-même jusqu’en ses plus extrêmes conséquences. «Quand j’accepte une
idée, dit M. Rolland, j’accepte tout ce qui est en elle, et je me
mépriserais, si je reculais devant la nécessité de mon esprit.»
Et il ne recule jamais; il va de l’avant, non pas aveuglément et par
instinct, comme un mystique, mais à coups de raisonnements, parce qu’il
a besoin de vider à fond toute idée et de la briser, même, pour voir si
elle ne recèle point encore de l’inconnu dans ses morceaux, et parce
qu’il veut encourager par son exemple. Sans doute espère-t-il soulever
la conscience humaine jusqu’à ses hauteurs avec ce dur levier qu’il
forge, à nos yeux, pour l’usage de ses mains. S’il a mis dans la bouche
d’un vaincu ces paroles de clairvoyante désespérance: «L’homme est fou
qui pense changer le monde. L’univers est livré au caprice du hasard.
Tous les essais de l’homme pour tâcher de le guider vers une Raison plus
haute se détruisent les uns les autres. Chaque effort énergique pour
contraindre la volonté du Destin ne fait que la rendre plus implacable
et plus meurtrière.--Que faire? Se résigner et garder le silence», sa
réplique sonne, comme un défi, dans la confession du conventionnel Hugot
qui marche à la guillotine: «La vie sera ce que je veux. J’ai devancé la
victoire, mais je vaincrai.»
Voilà son attitude qui est celle de la volonté avertie et de la foi
quand même! Il n’y a pas à se plaindre, parce que personne ne nous
entend au delà de nous-même; il n’y a pas à ruser sous le couvert d’une
religion, parce que c’est une lâcheté. Les confessions ne sont que le
sable du désert où l’autruche traquée se cache la tête. Il ne faut point
chercher à «tromper la vie», selon le mot de Brunetière, avec les
paradis éternels, ni même avec l’art, comme Wagner; mais il faut la
regarder en face, l’empoigner à bras-le-corps et lui faire violence,
victorieusement.
C’est la tenue d’un brave. Il veut le courage réfléchi et non la fuite
en avant. Tu ne te déroberas pas, tu ne te griseras pas; tu sonderas la
réalité sinistre jusqu’à la mort, et tu te tiendras debout en face
d’elle: «les yeux grands ouverts, dit-il, aspirer par tous les pores le
souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, son
infortune en face».
Car ce n’est pas par ignorance que M. Romain Rolland se guinde à ce
personnage. Il a mesuré la profondeur de la détresse humaine et tend
plutôt à en exagérer la somme. «La vie, écrit-il dès ses premiers
drames, est un malentendu incessant et cruel. Chacun vit près des autres
sans jamais les comprendre. On se hait; on se torture; on s’efforce à se
détruire... Les hommes sont aussi loin l’un de l’autre que la terre des
étoiles qui roulent dans l’espace. Elles ne se réuniront que dans la
destruction.»
Son stoïcisme est donc la réaction d’un pessimisme mêlé d’orgueil. Il
reprend le vieux thème de la solitude absolue de l’homme, qui allait
bien à la force morale des ancêtres morvandiots, venue intacte jusqu’à
lui. Il entend le christianisme qui craque de toutes parts, dans le
relâchement de la doctrine, et les appétits bâiller comme des fauves qui
se réveillent. Il sent que les hommes et lui-même oscillent et ploient
ainsi que des arbustes sans tuteur. Alors il se raidit, contemple autour
de lui l’abîme d’épouvante, se révolte et se hausse jusqu’à le dominer.
«Je hais l’idéalisme couard, qui détourne les yeux des misères de la vie
et des faiblesses de l'âme... Le mensonge héroïque est une lâcheté. Il
n’y a qu’un héroïsme au monde: c’est de voir le monde tel qu’il est,--et
de l’aimer».
Mot suprême qui rompt l’impassibilité et nous rattache tout d’un coup à
l’existence! Oui, nous la voyons telle qu’elle est avec ses deux faces
inégales, l’une de joie, l’autre de douleur. Elles sont opposées, mais
elles se complètent et l’une est la clef de l’autre. «Louée soit la joie
et louée la douleur! L’une et l’autre sont sœurs et toutes deux sont
saintes. Elles forgent le monde et gonflent les grandes âmes. Elles sont
la force, elles sont la vie, elles sont Dieu. Qui ne les aime point
toutes deux, n’aime ni l’une ni l’autre. Et qui les a goûtées sait le
prix de la vie et la douceur de la quitter.»
La douleur, c’est la purification, c’est l'âcre bain où notre cœur
macère pour ressortir plus ferme à la fois et plus sensible. Elle
détache des faux plaisirs, nous éclaire sur nous-même et sur les
malheurs des autres; et parce qu’elle s’oppose directement à la vie,
ainsi qu’un combattant, elle réveille en nous l’instinct de lutte.
«La souffrance et la lutte, dit M. Romain Rolland, qu’y a-t-il de plus
normal? C’est l’échine de l’univers.» Et vraiment il faudrait casser les
reins du monde pour les supprimer. Physique ou morale, la douleur est
inéluctable mais saine. C’est la grande Némésis qui pèse aux épaules des
hommes, mais les fait se cambrer plus roide pour la porter. Elle apprend
la résignation, mais aussi la victoire qui est la joie. Il faut l’aimer
pour la pureté, pour la force qu’elle donne, et aussi, sans doute, pour
elle-même, pour la saveur de son amertume.
Car il y a chez M. Romain Rolland un goût ascétique pour la souffrance.
Il ne la considère pas seulement comme une expiation et un facteur de
l’équilibre universel, le moyen et la nécessité; mais comme un état qui
contient sa fin et sa récompense. Il accepte le cilice et la
flagellation, un peu pour le plaisir monstrueux de leur blessure. Il
dépasse, dans l’austérité et l’idéalisme, le but moral, et l’on sent
souvent l’ivresse inquiète des martyrs le posséder.
Par là il revient à ces religions dont il a fait table rase. D’ailleurs,
l’esprit humain n’est-il pas emmuré dans des formes immuables de pensée,
où chacun s’efforce de couler une matière d’expression nouvelle. M.
Romain Rolland divinise la douleur et prêche le culte du sacrifice.
L’homme est ramené de force sur la terre, en face de son destin. On lui
arrache ses masques et ses appuis. Il prend conscience de sa détresse et
comprend qu’il n’y a de recours qu’en lui-même. Il se conquiert par le
sacrifice dans la souffrance. Puis lentement, à mesure de sa perfection
et de la tension de sa volonté, il domine autour de lui, par la justice
et l’énergie. Il sait qu’il n’a rien à espérer de l’au-delà et que son
écroulement sera total. Alors il tente de gagner un peu d’éternité, dont
il a soif, par la grandeur et la fraternité. Le solitaire touche au
triomphe. Il y a de nouveau un Dieu dans le monde: c’est l’Homme.
Tout au cours de ses livres, M. Romain Rolland répandra cette doctrine
par verset, par épisode, dans l’histoire et dans le roman, avec sa belle
ardeur de missionnaire laïque. C’est un chant qui revient
perpétuellement aux basses, grave, pénétrant, et qui donne à l'œuvre la
forte assise d’une pensée fondamentale. Qu’importe qu’il y ait dans le
détail de ces contradictions qui font la joie des critiques! qu’il ne
démontre point mais affirme, pour la plus grande huée des imbéciles! Une
théorie vaut une théorie. Il s’agit de nous donner du cœur à vivre, et
cet homme s’en charge, en prenant pourtant par le plus rude.
Il n’a guère écrit que des vies héroïques, pour prêcher d’exemple, de
Danton à Tolstoï, de Michel-Ange à Jean Christophe; mais il le dit
expressément: «Je n’élève point des statues de héros inaccessibles.» Ses
héros sont des hommes au grand cœur qui se débattent dans la misère
tenace de l’existence. Ils souffrent de la maladie, de l’injustice, de
la bêtise, du désespoir. Ils sont à la commune mesure de notre faible
humanité, plus découverts même que beaucoup d’entre nous, parce qu’ils
ont une plus grande surface de sensibilité à protéger. Et ils combattent
comme ils peuvent, les uns avec la force régulière d’une volonté
infrangible, les autres par secousses furieuses qui étourdissent
momentanément l’adversaire en les brisant de fatigue.
Beethoven souhaitait «que le malheureux se consolât en trouvant un
malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature,
avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour devenir un homme digne
de ce nom».
M. Romain Rolland a simplement mis en œuvre cette généreuse parole. Aux
misérables il a voulu montrer des misérables et la faiblesse des grands
aux plus humbles. Il fallait un enseignement général, et que ses héros
touchassent du moins par leur vie ceux qu’ils dépassaient par leurs
œuvres. Et, d’une main pieusement sacrilège, il a repoussé les anges de
la gloire, a soulevé les panneaux des châsses saintes où reposaient les
morts illustres, puis a écarté leur vêtement respecté, fendu leur chair,
jusqu’à mettre à nu ce cœur où il a fouillé pour y trouver l’écharde.
O toi que le labeur pour le pain quotidien écrase lentement, regarde
Berlioz sacrifier du génie à une besogne nourricière! Toi que
l’infirmité arrête, songe à Beethoven, le sourd, fuyant l’orchestre où
il ne peut même pas rassembler sa musique! Toi qui pâtis de la sottise
et de l’envie, vois Hugo Wolf bafoué comme un Christ au prétoire! Toi
qui perds ta femme, ton enfant, rappelle-toi Desmoulins et Danton
guillotinés presque à la face des leurs! Ici la folie, la mendicité, la
haine; là le gouffre de la solitude et des aspirations incomblées; mais
partout le courage, toujours la vaillance, le relèvement après la chute,
l’espoir après le doute! Regarde, ô malheureux, comment ils se
redressaient, ces Antées, chaque fois qu’ils roulaient à terre!