Il faudrait tout citer. Il n’y a pas un épisode romanesque qui ne soit

beau par sa qualité, sa mesure et touchant par la force du sentiment.

Les personnages qui passent, candides, francs, douloureux, Gottfried,

Schulz, Sabine, Antoinette, Françoise Oudon, Grazia, sont d’admirables

créations, toutes pétries de nos misères et de nos aspirations

éternelles. Un grand fleuve de pitié humaine déborde par tout le livre,

en crue bienfaisante. Partout on sent un cœur qui palpite, qui souffre,

qui aime, et qui, dans la détresse universelle, aggravée par l’état

social, reprend la parole millénaire des sauveurs d’hommes: «S’aimer les

uns les autres.»

--«Nous sommes faibles: aidons-nous. Ne disons pas à celui qui est

tombé: «Je ne te connais plus.» Mais: «Courage ami. Nous sortirons de

là.»

IV

Il semble que M. Romain Rolland atteigne à l’art sans effort et comme

malgré lui, parce qu’il sent juste et profondément. Ses meilleures

scènes sont, à coup sûr, jaillies toutes faites de son cerveau. Il les a

pensées, les a recueillies, mais ne s’est point attardé à les reprendre

ou à les polir, car il a «le dédain du style pour le style et de l’art

pour l’art».

Et c’est tant pis. Au lieu de mettre bout à bout à peu près tout ce qui

lui passe par la tête, d’écrire inépuisablement comme son Olivier,

poussé peut-être par une force héréditaire, puisque son grand-père, le

révolutionnaire Bonniard, eut toute sa vie la manie du journal, M.

Romain Rolland aurait gagné à réduire ses livres et à raffiner son

écriture.

Il n’y a pas de raison pour qu’un art qui poursuit une fin morale, au

delà du beau, se relâche dans son expression. La fermeté des formules et

la sobriété, au contraire, serviront plus efficacement la cause, et le

but sera toujours mieux atteint par la précision, la clarté et la belle

ordonnance. S’il convient de réagir contre ceux qui parlent pour ne rien

dire, ce n’est point par le mépris de la forme. Les moules vides aussi

bien que la matière brute sont négligeables. Il faut que la statue soit

massive, mais qu’elle ait des lignes.

M. Romain Rolland écrit, à l’ordinaire, par petites phrases, tout

uniment et sans recherche. Il déroule sa pensée comme elle vient, en la

renforçant, au hasard, d’une image populaire, ingénieuse ou de mauvais

goût. Il n’a point, d’ailleurs, le sens menu de l’élégance; il se tient

au-dessus, dans la région de la force.

Sans se soucier des répétitions, ni s’escrimer au choix des mots, il se

contente de se faire comprendre: l’expression manifeste l’idée ou

l’impression avec d’autant plus de justesse qu’il est plus convaincu,

plus touché. C’est la chaleur de son âme qui l’anime, et il monte à la

strophe lyrique aussi bien qu’il tombe à la platitude. Il a des versets

bibliques, des satires dans la tenue de Molière, des pages de verbalisme

où miroite l’allitération; il a des chapitres troubles, des paragraphes

compacts, et il y va quand même si la syntaxe n’y peut aller.

Son grand mérite, par ce temps de pudibonderie où pâlissent les

meilleures revues, est dans la franchise de son verbe, dru, sain, tout

gonflé de sang généreux, et, à l’occasion, gaillard ou brutal. On le

sent de bonne souche provinciale. M. Romain Rolland a du terroir dans sa

vendange, une verdeur savoureuse qui tient à la langue.

Il y a deux espèces d’écrivains: les gens de la ville et les gens de la

terre. Les premiers joignent à l’esprit et au goût des subtilités

psychologiques, une facile adresse de métier; les seconds sont plus

maladroits, mais autrement puissants et ouverts à la nature. Ceux-là

n’ont que de la cervelle; ceux-ci de la chair et des os, avec un cœur

qui bat dessous.

M. Romain Rolland, qui est de ces derniers, a connu la longue enfance

dans la campagne, où se dilatent précocement les âmes en s’accoutumant à

sentir. Toute son œuvre a un solide fond de réalité sur lequel on marche

d’aplomb, ainsi que sur une belle route, parmi des personnages, qui sont

autant de compagnons d’étape, divers et bien vivants.

Avoir édifié _Jean-Christophe_ est méritoire, dans cette époque de

productions brèves, sans types, sans sujets, tout en notations épinglées

les unes à la suite des autres. Les trois premiers volumes, qui sont la

base, forment déjà une œuvre, c’est-à-dire un ensemble harmonieux, élevé

pierre à pierre, sur lequel s’appuie le monument touffu comme les

constructions formidables de Tolstoï.

M. Romain Rolland a été influencé profondément par la lourde

personnalité du grand apôtre. Il est le miroir de Tolstoï dans ses

dogmes et jusqu’en sa manière. Non seulement on retrouve chez lui la

passion de la vérité, que Tolstoï nommait «l’héroïne de ses écrits», le

souci de moraliser, la thèse de l’art religieux et des idées secondaires

sur les bienfaits de la maladie, de la prière et la situation des

artistes dans la société, mais encore la même façon de mêler au récit

des réflexions personnelles, des parenthèses psychologiques, des

hors-d'œuvre qui sont de véritables livres dans le livre.

Comme Tolstoï, M. Romain Rolland dispose autour de «la tragédie d’une

âme» «les romans d’autres vies» et fouille également à fond les

personnages accessoires. Chacun, à mesure qu’ils paraissent, apporte

avec soi la révélation de son existence et l’étude de son milieu:

l’aristocratie avec madame de Kerich, la petite bourgeoisie dans la

famille Euler, le monde juif chez les Manheim, les professeurs chez

Reinhart, la vieille France avec les Jeannin, et ceux qui habitent _Dans

la maison_, et _Les amies_...

Constamment, d’ailleurs, le héros cède la place aux comparses,

l’histoire aux sujets adventices. Dans cette œuvre à tiroir, analogue au

_Gil Blas_, les épisodes se suivent plus qu’ils ne s’enchaînent, surtout

vers la fin. Certes, la force créatrice, qui manque à tant de grands

écrivains, les anime toujours, car M. Romain Rolland fait des hommes;

mais ils sont tous sur le même plan. C’est le défilé de la fresque, ce

n’est pas le paysage.

Plutôt qu’un fleuve, dont il n’a pas le débit naturel, _Jean-Christophe_

semble une de ces énormes pagodes indoues--Tangore ou Sriringam--élevées

à force de patience, étage à étage, et déroulant, en bas-reliefs

superposés, la vie du dieu et les gestes de la race. C’est un monument

artificiel, qui impose par sa masse, mais dont il faut déchiffrer le

sens dans le tumulte des héros qui font grouiller la pierre, aux quatre

flancs.

Le dieu est plus grand que son peuple; sa silhouette géante répète sur

la fresque, de distance en distance, les mêmes attitudes qui symbolisent

l’amour de la vie et le culte de la douleur. Il est tantôt fougueux et

tantôt hiératique, soit qu’il souffre, lutte et vainque, soit qu’il

discoure et affirme. Ses travaux le suivent, comme autant de lions

enchaînés: il surmonte la mort, il surmonte sa chair, il surmonte la

misère. Il aime immensément les hommes et fait, avec son cœur, de la

musique pour les accorder. Pourtant, le meurtre a dans ses veines de

terribles réveils: le voici, là-haut, qui fonce dans la foule, et il a

du sang sur les mains. Alors il s’exile vers le faîte, plus solitaire,

plus grand, les yeux levés dans l’éblouissement de la lumière.

L’humanité passionnée l’abandonne; la matière s’écaille autour de son

âme qui se révèle nue et pacifiée, brûlant au sommet comme une flamme

sur un bûcher, harmonieuse.

Le peuple peine, ahane, gémit autour de lui. Il y a deux races: l’une

pesante et esclave, l’autre légère et libre, qui se méprisent

mutuellement. La muraille retrace leurs mœurs, leurs religions, leurs

classes, leurs types et la communauté de leur détresse. C’est un

fourmillement d’individus qui se bousculent, tombent, se relèvent et

parfois s’agglomèrent en troupes compactes pour s’entretuer. Une

végétation robuste remplit les vides. Des paysages entiers couvrent à

profusion des assises. L’humanité et la nature se mêlent dans un

bouillonnement de sève qui ride et fait frémir la paroi comme si elle

remuait. La pyramide est toute vive, ondulante et lumineuse. Les mêmes

vagues, d’où émerge le dieu, roulent indéfiniment sur les degrés. L’art

est dans la force, dans l’expression, dans le sentiment; il n’y a point

de fignolures. C’est taillé au marteau, à même le granit, sans souci des

éclats, des rapports, au gré de l’inspiration, avec maîtrise ou naïveté.

L’intérêt se renouvelle dans chaque panneau, est complet dans chaque

anecdote. Celui qui ne voit qu’une face est aussi satisfait que celui

qui voit les quatre. La forme même du monument est négligeable, et peu

importe qu’il soit couronné d’une terrasse ou d’une coupole. Tant qu’il

y aura de la pierre et des bras, il montera pour retracer la vie des

hommes avec la succession des temps. Il est le support de l’histoire, et

la poussée de ses arêtes, de ses gradins, indépendants les uns des

autres, ne signifie d’ensemble que la volonté de l’architecte.

Car l'œuvre de M. Romain Rolland ne comporte point de système, mais des

aspirations. Il les a toutes, même les plus vagues, et il est bien trop

généreux pour en sacrifier quelqu’une afin de se restreindre à une

philosophie. Son idéalisme est imprécis, à la fois religieux et laïque,

humanitaire et naturel. Il tend à la perfection spirituelle jusqu’au

mysticisme et dénonce le christianisme; il cherche l’adoucissement de

notre misère et adore la vie, qui est féroce. La vérité, c’est qu’il est

trop sensible pour se figer dans une attitude. Tous les mouvements, qui

firent vibrer le cœur des hommes, agitent le sien. Il a touché les

limites du désespoir et de l’espérance et rien d’humain ne lui est

étranger.

C’est un bon compagnon qui ne ménage point ses encouragements ni ses

efforts. Son énergie seule est un exemple, soit qu’il combatte pour

donner au peuple un théâtre divertissant et instructif, soit qu’il

réintègre la musique à sa place parmi les arts, soit qu’il poursuive

l’enseignement de la résignation et de la force par ses vies héroïques.

La splendeur de sa sincérité est digne d’un Barbey, et on peut être sûr

que le ver est déjà dans le fruit, quand il y porte le couteau.

Et plus que tout, c’est un homme de foi. Parce qu’il croit, il agit et

combat. Toutes ses œuvres sont engendrées par une croyance: la nécessité

d’un art populaire, l’urgence d’une réaction littéraire, morale... Il

fait des drames un peu déclamatoires, des biographies alourdies de

documents, un livre sans mesure, mais il fait quelque chose. Il veut

être utile, servir ses frères innombrables dans la souffrance, et il les

sert.

Hardiment poussé au premier rang parmi les adversaires du pyrrhonisme,

il s’efforce d’effacer tout le sourire de Renan qui s’épuise sur les

lèvres de la génération d’Anatole France. Il démasque les crocs dans les

mâchoires, les trésors, volontairement ignorés, qui rouillaient au fond

de nos âmes, et ne rougit point d'être nationaliste. C’est moins

élégant, sans doute, mais plus vital, et l’important est de vivre.

L'œuvre de M. Romain Rolland, avec ses longueurs, ses redites, ses

déductions hâtives, ses formes fléchissantes, demeure un monument

d’exaltation de notre humanité. En grand artiste, qui veut se

méconnaître à la façon de Tolstoï, il y a entassé les richesses

inépuisables de sa sensibilité. Peut-être le temps ne respectera-t-il

que les fresques où le sujet a trouvé, dans la simplicité, son

expression définitive! Mais toujours les humbles, les faibles, tous ceux

qui doutent, souffrent dans leur volonté, se tendent vers plus de bien,

plus de beau, trouveront un ami à leur taille parmi ses héros.

Sa foi est une source chaude qui fait gonfler les germes timides au fond

des jeunes poitrines. Elle est saine comme une rasade de vin de pays, le

vieux vin de France qui laisse un peu de brume au cerveau en vous

mettant du cœur au ventre. Maintenant il faut croire pour être fort,

pour vivre, pour vaincre. Les hommes se poussent en déroute sur la neige

et qui se couche est perdu: les autres lui passent sur le corps. Il faut

marcher, pour être grand, parce qu’on a un bras où peut s’appuyer un

camarade, simplement parce qu’on le doit:

«--Va, va, sans jamais te reposer.

--Mais où irai-je, Seigneur? Quoi que je fasse, où que j’aille, la fin

n’est-elle pas toujours la même, le terme n’est-il point là?

--Allez mourir, vous qui devez mourir! Allez souffrir, vous qui devez

souffrir! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi.

Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois être:--un Homme.»

* * *

Au terme de ce simple essai, je ne mets pas de point final. La mort de

Jean-Christophe est tout illuminée déjà de la clarté des résurrections

prochaines. Il serait injuste d’enfermer M. Romain Rolland dans les

bornes d’une œuvre qui, pour être puissante et vaste, n’en est pas moins

qu’un commencement. Je me suis efforcé de la comprendre, sans trahison,

et les jugements que j’ai portés, parfois avec une âpre franchise,

doivent rester à leur place liminaire. L’avenir est au talent divers et

enthousiaste de M. Romain Rolland. Il l’emplira, n’en doutons pas, d’un

renouveau de sa pensée et de son cœur, qui couvrira mon opinion de sa

floraison magnifique.

ALENÇON.--IMP. GEO. SUPOT.

* * * * *

Erreurs corrigées:

d’une âpre sensivité=>

d’une âpre sensitivité {pg 20}

Autant d’espoirs nous ont soulevé, autant

de trahisons et de morts nous ont abattu.=>

Autant d’espoirs nous ont soulevés, autant

de trahisons et de morts nous ont abattus. {pg 109}

Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland · 第 4 / 4 段