Enfin, il n’y a jamais d’honnêtes gens, mais des crapules so

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DEUX ESSAIS

DU MÊME AUTEUR

[Illustration]

_Une Crise_, roman.

_Trois Histoires_, nouvelles.

_Marthe Rouchard_, roman.

_Le Peuple de la Mer_, en trois fresques.

[Illustration]

POUR PARAITRE

_La Vie apostolique de Vincent Vingeame_, roman.

MARC ELDER

DEUX ESSAIS

[Illustration]

OCTAVE MIRBEAU

ROMAIN ROLLAND

[Illustration]

PARIS

GEORGES CRES & Cie. ÉDITEURS

116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116

MCMXIV

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

5 exemplaires Japon impérial,

numérotés de 1 à 5;

5 exemplaires vergé d’Arches,

numérotés de 6 à 10;

500 exemplaires vélin teinté,

numérotés de 11 à 510.

Nº 420

COPYRIGHT BY MARC ELDER 1914

_Tous droits de reproduction, de traduction

et d’adaptation réservés pour tous pays._

_Voici deux essais. Il ne faut pas chercher de préférence dans l’ordre

où je les donne qui est celui de leur composition. Le premier remonte à

1911; et, parce qu’il porte les marques de la jeunesse crédule et

enthousiaste, je n’ai voulu rien y changer. Le second est de 1912._

OCTAVE MIRBEAU

I

Sur le coteau de Cheverchemont, au-dessus de Triel, s’élève une claire

maison aux murs lumineux dans le neuf des pierres et de la chaux, aux

tuiles fraîches, aux peintures vives, les pieds cachés parmi des massifs

de pois de senteur, d’asters, de roses et de plantes vertes qui montent

tumultueusement aux façades d’une poussée de leur forte sève. Et par le

jardin, tout alentour, ce sont les grandes taches colorées des fleurs

répandues à profusion, le jaune ardent des soleils, les ramages bruyants

des dahlias, et tout le long des allées, où elles débordent sauvagement,

des capucines naines aux tons de minium, d’ocre, de sang, et encore des

buissons d’asters à peine bleutés, de pois de senteur luxuriants dont

les lianes enchevêtrées portent des fleurs multicolores, si légères

qu’elles semblent prêtes à s’envoler.

Le coteau s’incline assez brusquement vers la Seine, qu’on aperçoit par

plaques miroitantes au fond de la vallée, en amont et en aval du bourg

dont on découvre seulement le clocher, et le petit cimetière carré,

enclos de murs bas, où les tombes se serrent, près à près.

Au delà du fleuve, et suivant ses méandres, la terre se retrousse en

collines successives, pareilles à des vagues, qui vont se perdre dans un

horizon infini, un horizon d’océan. Et sur tout cela chaque jour le

soleil décrit son orbe immense, inonde dès son lever le pignon droit de

la maison claire, puis la façade aux larges baies, puis le soir son côté

gauche tout vitré, tombe en nuées de lumière, de chaleur sur le jardin,

sur la bonne terre grasse et remuée qu’il féconde à pleine

entraille;--et les jeunes arbres se dilatent, les ray-grass sortent

drus, les massifs se déploient, les fleurs se multiplient, s’avivent.

Et c’est toute une féerie, perpétuelle, dans la clarté, dans la couleur,

sous le grand poudroiement de l’astre de vie qui roule d’est en ouest,

là-bas, au-dessus des collines blondes.

C’est là que M. Octave Mirbeau a sa retraite d’artiste et aussi un peu

de misanthrope, parmi le calme de cette nature splendide qu’il a

toujours aimée et sentie aigûment, aussi bien dans la forme simple d’un

bleuet, les frissons à fleur d’herbe, que dans la puissance meurtrière

de cette fécondité inlassable qui écrase et tue sous un continuel

débordement.

Tout entier livré désormais à sa passion des fleurs, M. Octave Mirbeau

jardine. Il avait déjà créé, à Carrières-sous-Poissy, autour d’une

maison également noyée de lumière, un jardin tout planté d’iris du Japon

et de magnolias qui paraissent, à la floraison, se couvrir de nymphéas

blancs. Il avait créé, aussi, cet effarant _Jardin des supplices_ où

des champs de pivoines et de roses, les pieds dans le sang, éclatent de

couleur sous le vol des paons merveilleux. Il a toujours voulu dans son

intérieur des gerbes en harmonie avec les étoffes. Et maintenant, il

vient une dernière fois d’ordonner un jardin où il demande à la nature,

pour la joie de ses yeux, de répéter et de prolonger ses miracles.

Grand, les épaules à peine alourdies par la soixantaine, la face

énergique un peu renfrognée, mais les yeux bleus si clairs, il va au

travers des allées, observant ses plantes et les admirant, soucieux de

leur santé et cueillant d’une main douce les fleurs fanées, les boutons

flétris, pour qu’elles soient toujours belles. Il fait venir

d’Angleterre, où les horticulteurs, dit-il, sont plus habiles que chez

nous, la plupart des espèces, particulièrement celles qui sont près de

la nature, peu compliquées et vivantes. Il a horreur du camélia de zinc,

du géranium bourgeois, mais reste tout émerveillé devant la moindre

marguerite légère sur sa tige à peine courbée.

Et qu’un train paraisse au fond de la vallée, courant au travers des

villages, des bouquets d’arbres, où sa chevelure s’accroche par flocons,

qu’un autre ébranle, tout haletant, la ligne voisine ou siffle à la gare

proche, et la sensibilité de l’artiste vibre encore, tout heureux de

voir la vie forte passer dans un grondement, d’entendre à son côté le

tumulte pacifique des hommes en conquête.

Car le même amour attache M. Octave Mirbeau à la nature et à l’humanité

dans leur puissance créatrice. La marche en avant, à grands pas,

l’évolution vers un équilibre plus parfait, vers du bonheur peut-être,

la transformation sous toutes ses formes, dans le but d’atteindre plus

de beauté, plus de justice, ont toujours emballé ce fervent chercheur

d’absolu. Et puis, la transformation c’est la vie, le renouvellement par

la fécondité expansive, et M. Octave Mirbeau a toujours été tourné vers

la vie grouillante, dédaigneux du passé qui est de la mort.

Il faut avoir visité la claire maison du coteau pour comprendre quel

cœur jeune, quel esprit bien moderne hante ces appartements largement

ouverts sur le soleil. Le cabinet où il travaille n’est qu’un vaste

bow-window tourné vers l’occident, vers les lointaines collines où

l’astre écarlate sombre chaque soir dans une brume mauve. Sur la droite,

et tout près, les maisons blanches d’un petit village s’appuient l’une à

l’autre pour ne pas rouler sur le versant parmi le damier irrégulier des

prairies, des champs et des guérets roux.

Toutes les pièces sont peintes; il n’y a point de papier. Le cabinet est

d’un vert très doux avec des meubles d’acajou rouge, et sur les murs

l'œuvre éclatante de Cézanne resplendit étape à étape. Le mobilier clair

de la salle à manger chante avec le jaune serin des peintures, et là ce

sont des gerbes d’iris, des soleils de Van Gogh, toute une harmonie

merveilleuse de nuances chaudes et vibrantes. Dans le salon, d’autres

Van Gogh, le portrait du père Tanguy, ce vieux marchand de tableaux qui

se ruina au temps où l’art primait l’argent; une femme nue de Renoir,

parfaitement éblouissante; et ici et là, des Forain, des Degas, des

Pissaro, des Monet, le vieil ami retiré à Giverny parmi les fleurs, des

Rodin exubérants, comme si le sang leur battait aux veines.

M. Octave Mirbeau a composé lui-même les teintes de ses peintures

murales pour arriver au maximum d’accord avec toutes ces œuvres des

artistes de la lumière et de la force qu’il défendit le plus

énergiquement alors que les chiens de la tradition leur aboyaient aux

trousses, incapables de comprendre un art spontané, sans autre loi que

le caractère et la clarté.

M. Octave Mirbeau est bien de son époque, du moins dans ce qu’elle a

d’humanité pensante, sensible et juste. Il accueille joyeusement le

progrès et s’en sert. Il ne regrette pas autrefois, à la manière des

hommes qui redescendent la pente; et s’il garde un écœurement de ses

luttes et du contact des humains, il sait encore faire rendre à

l’existence décevante autant de beauté qu’elle en peut donner.

Or, ce moderne tant épris de nouveau et d’idéal, qui ne regarde point en

arrière, est de cette vieille bourgeoisie qu’il a fait trembler par sa

violence, de cette bourgeoisie sagement conservatrice qui le proscrit

comme un réfractaire.

De siècle en siècle, ses aïeux, du côté paternel et maternel, étaient

notaires, et l’un d’eux--peut-être le premier révolté de la race?--fut

décapité en place publique, à Mortagne, sous Louis XIII. Dans ces

antiques familles normandes, issues du Calvados et de l’Orne, la charge

passa régulièrement de mains en mains jusqu’à la génération dont est

sorti M. Octave Mirbeau. Son père était médecin et l’un de ses oncles se

fit prêtre.

M. Octave Mirbeau est né le 15 février 1850 à Trévières, qui est un

petit chef-lieu de canton entre Bayeux et Isigny. Trévières est le pays

de sa mère, Regmalard celui de son père. Il vécut son enfance un peu

dans l’un, beaucoup dans l’autre, gardant du premier une mémoire

attendrie, et du second une horreur presque haineuse. Sans doute aussi

sa mère, qui était une femme enthousiaste, délicate, un peu névrosée, et

qu’il adorait, mettait dans ce petit coin de campagne une âme accordée

aux premiers soubresauts de la sensibilité vague de l’enfant.

Elle mourut jeune, laissant tout désemparé ce petit être dont

l’imagination et la nervosité, déjà exaltées à son contact, ne

trouvèrent plus l’unisson près de lui, et qui fut dès lors rejeté à une

«enfance solitaire et morte, sur laquelle aucune clarté ne se leva».

Les débuts du _Calvaire_ et de _L’abbé Jules_ où souffrent Jean Mintié

et le petit Dervelle, enfants incompris, sans affection ou stupidement

aimés, enviant les câlineries chaudes dont on entoure les autres, et

finalement recroquevillés dans un isolement craintif, sont bâtis avec

des souvenirs que l’on sent là douloureux encore.

A Regmalard, quasi orphelin dans une grande maison lugubre, le jeune

Octave s’ennuyait, s’enfermait en lui-même, silencieux, mais les yeux

braqués comme ceux des petits abandonnés. Parfois il avait cependant des

toquades fougueuses, de brusques poussées d’audace folle, et Edmond de

Goncourt rapporte ces paroles d’une cousine devant qui il prononçait le

nom de Mirbeau: «Mais c’est le fils du médecin de Regmalard, de

l’endroit où nous avons notre propriété... eh bien, je lui ai donné deux

ou trois fois des coups de fouet à travers la tête... Ah! le petit

affronteur que c’était quand il était enfant... il avait, par bravade,

la manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de

celles des d’Andlau.»

Le collège avec sa vie en commun, ses camaraderies, ses jeux, aurait pu

remettre d’aplomb cette existence précocement inquiète, réconforter

cette âme trop tôt débilitée. Mais son père le mit interne à Vannes,

chez les Jésuites, et là commença une longue suite de vexations et

d’épreuves, dont M. Octave Mirbeau tient encore aujourd’hui rigueur à

ses maîtres. Toute cette misère d’écolier se déroule page à page dans

_Sébastien Roch_, et l’histoire du fils du quincaillier est faite avec

les souffrances du fils du médecin.

Le collège Saint-François-Xavier, essentiellement aristocratique, fut,

jusqu’à l’expulsion des Jésuites, une pépinière de la noblesse où les

Pères donnaient «une éducation de haut ton, religieuse et mondaine à la

fois, comme il en faut à de jeunes gentilshommes nés pour faire figure

dans le monde et y perpétuer les bonnes doctrines et les belles

manières».

L’instruction y était nulle, les sports développés, et intense un

enseignement religieux et politique tout ensemble où Dieu ne se

dissociait point du Roi, où le Sacré-Cœur ne marchait qu’avec des

zouaves pontificaux, la Vierge qu’avec Jeanne d’Arc, et où les

cérémonies n’allaient jamais sans bannières, sans panaches, sans

cantiques guerriers, comme si, dans une scène renouvelée d'_Athalie_,

des lévites armés dussent paraître soudain pour instaurer, à la force du

glaive et au chant des hymnes, Henri V sur le trône des aïeux. Car,

avant l'âge de raison même, tous ces enfants qui avaient nom: de

Villèle, de Polignac, de la Bourdonnaie, de Beuvron, de Cintré, etc...,

défendaient une cause, la cause de leur fortune, sous l’entraînement des

bons Pères qui arboraient des noms d’une noblesse aussi authentique.

Qu’on se rappelle l’effarouchement du petit Sébastien, le roturier,

tombé dans cette fosse aux nobles. C’est autour de lui une levée de

mépris, de méchanceté insultante qui va jusqu’aux coups, parce qu’il n’a

point de chasse, point de chevaux, qu’il ne fréquente aucun salon, n’a

pas d’opinion politique, qu’il s’appelle Roch, que son père est

quincaillier! Et les Jésuites qui se nomment de Kern, de Malherbe...

feignent de ne pas voir, pour masquer leur complicité.

Tous ceux qui sont passés dans ce collège de Vannes, et qui n’étaient

pas _Monsieur de_..., ont plus ou moins souffert de leur roture. Octave

Mirbeau s’enfonça dans la religion comme dans un refuge. La pompe dorée

des offices, la voix dominatrice des orgues, les encens évaporés, du

soleil dans les verrières, et cette ambiance forte de foi entretenue à

ses entours, satisfaisaient sa sensibilité malade. Il connut les extases

qui vont jusqu’aux larmes, les ferveurs où tout l'être dilaté s’élève

dans une prière, et cette exaltation mystique qui étourdit et fait

évanouir.

Puis, ce furent encore des désenchantements plus profonds, lorsque la

religion manqua sous lui comme un navire qui coule, quand il découvrit,

avec épouvante, de l’ordure et de l’injustice au fond même de ces hommes

consacrés à Dieu, quand il sentit que les élans de son pauvre cœur se

perdaient dans le vide. Alors pourtant il eut une grande joie, le

bonheur fou d'être brusquement délivré de ce collège Saint-François-Xavier

où l’on ne voulait plus de lui. C’était l’année de sa rhétorique. Son

père vint le chercher et, dans la diligence qui les emmenait à Rennes,

l’accabla mille fois de reproches. Octave Mirbeau ne les écoutait pas,

ne les entendait même pas, tout délirant de fuir l’enfer de son

adolescence, au grand trot des chevaux lancés sur les routes libres. Il

emportait de ce pays de la haine contre ces maîtres qui l’avaient si

imbécilement malmené, mais aussi plein les yeux, plein la tête, des

visions, des impressions fortes de cette Bretagne où, petit solitaire,

il avait traîné sa détresse pendant les promenades.

Il y revint par la suite, mais une fois encore tout blessé à l'âme,

lorsque, s’arrachant vif à une passion tenace, il se réfugia à Audierne

pour chercher de l’apaisement dans la vie héroïque et bestiale du

pêcheur. La douleur intime qui aiguise la sensibilité, qui écarte des

hommes, rapproche de la nature, la fait mieux pénétrer et grave

profondément au fond des êtres les paysages associés aux peines. Octave

Mirbeau s’est souvenu.

Dans presque tous ses livres, ici ou là, par échappées, au détour d’une

page, apparaissent une côte rocheuse, de la mer qui ronge du granit ou

miroite, des voiles rousses passant dans une bouffée de brise chargée

d’iode, des faces de brutes, des femmes en vieux atours, et des

perspectives de lande plate, fournie d’ajoncs, des coteaux roses de

bruyère, surmontés de pins en ombelle, des villages terreux, des

rivières mélancoliques, toute la Bretagne sauvage et dolente, rudement

comprise, rudement dépeinte.

Au sortir du collège, Octave Mirbeau était donc aigri déjà par les

mécomptes de son éducation et affiné par la solitude et la souffrance.

Au surplus, le singulier abbé Jules, son oncle, avait traversé cette

jeunesse avec ses farces douloureuses, ses excentricités tour à tour de

poète ou de satyre, avec ses théories d’un anarchisme vague où

abondaient l’amour de la nature et la haine de la société. Ce grand

diable ensoutané, parfois comique, plus souvent sinistre, qui devait

laisser une empreinte si creuse dans l’esprit de M. Mirbeau et lui

inspirer son meilleur livre, avait déjà fait craquer de toute part la

gaine morale dans laquelle les maîtres avaient essayé de comprimer le

jeune homme. Il en sortait audacieux, impulsif, poussé vers une

compréhension plus naturelle des choses, tenté par la vie multiple dont

les premiers plaisirs lui laissaient au palais une saveur ardente.

Son père combattit naturellement le goût qu’il manifestait pour les

lettres. Il dut choisir entre le droit et la médecine, hésita, opta pour

le droit et vint à Paris où il ne fit guère que la noce.

Sans direction pendant ces années d’études, préparant par obéissance des

examens rebutants, il vécut un peu au hasard parmi les cahots de son

tempérament excessif. Puis ce fut la guerre. Il avait vingt ans. Il

partit. Lieutenant de mobiles à cette armée de la Loire que Chanzy ne

sauva pas de la débâcle, il connut les errements des troupeaux

faméliques, sans raison, sans but, les débandades des loqueteux,

pourchassés par les ordres contradictoires, qui ravageaient le pays et

ne voyaient de l’ennemi que de rares obus éclatant sec dans le gel, sur

la campagne.

II

En 1872, sous les auspices de M. Dugué de la Fauconnerie, un ami de la

famille, M. Octave Mirbeau débuta dans le journalisme, à _L’Ordre_,

feuille bonapartiste.

Dès lors commença une existence agitée, batailleuse, menée avec toute la

fougue d’une jeunesse robuste, toute l’aigreur d’une âpre sensitivité.

Critique d’art, il démolit les réputations admises, insulte les

académiques, déifie Manet, Monet, Cézanne, défend Puvis de Chavannes,

Fantin, Besnard et Roll; critique théâtral, il éreinte les pièces à la

mode, brouille le journal avec tous les directeurs et se fait retirer la

rubrique. Il fume l’opium, si l’on en croit Goncourt, en robe fleurie,

pendant quatre mois, jusqu’au jour où son père le déniche «pas mal

crevard» dans ses atours cochinchinois et le promène en Espagne pour le

remettre. Au Seize Mai, on le retrouve sous-préfet à Saint-Girons, où M.

de Saint-Paul, député de l’arrondissement, l’a fait nommer; mais bientôt

dégoûté il revient au journalisme. Il a des aventures. Une passion

l’improvise boursier; il gagne douze mille francs par mois; et

brusquement écœuré par le monde, s’enfuit en Bretagne, achète une

sardinière et pêche comme un homme de la mer. Puis son nom reparaît au

_Gaulois_, à l'_Illustration_, au _Figaro_ où il publie contre _le

comédien_ un pamphlet cinglant qui secoue la presse et lance après lui

la meute des acteurs. Le _Figaro_ désavoue l’article; Mirbeau envoie ses

témoins à Magnard, le rédacteur en chef. Pour dénoncer à son aise les

faux grands hommes et crever les baudruches, il fonde avec Hervieu et

Grosclaude une revue satirique: _Les Grimaces_. Il met l’épée à la main

quand ses victimes regimbent, a des duels retentissants, se bat avec

Déroulède, Etienne, Bonnetain, Mendès...; et, tireur admirable, fait

redouter sa lame autant que sa plume.

Toute sa vie, il va de même, emballé, combatif, poussé par ses

impressions, qu’il ressent fortes aussi bien quand elles

l’enthousiasment que lorsqu’elles le blessent. Très noble de cœur au

fond, très exigeant d’esprit, il cherche avidement dans la conscience

des hommes et dans leurs œuvres une beauté impossible dont il se fait le

chevalier servant toujours prêt à rompre des lances. Il y a du don

Quichotte dans M. Octave Mirbeau. Et don Quichotte est le grand paladin

de la justice et de la beauté, dont les exploits ne deviennent comiques,

douloureusement d’ailleurs, que parce qu’ils sont inutiles et fous. On

perd son temps aussi bien à batailler contre l’immuable bassesse humaine

que contre les moulins à vent.

M. Octave Mirbeau n’a pas cessé néanmoins de guerroyer, avec une foi

magnifique dans les espoirs très hauts que porte son âme sensible. Dans

ses chroniques comme dans ses livres, il apparaît négateur, destructeur,

réfractaire, simplement parce que son illusion est toujours détrompée,

parce qu’il tombe du sommet de son idéal chaque fois qu’il se heurte à

la vie, parce qu’il trouve du vice là où il espérait de la pureté, du

monstrueux là où il aurait voulu du beau, de l’oppression là où doit

être la justice.

M. Octave Mirbeau ne s’est pas soumis à ce désenchantement de vivre, si

réel qu’il est au fond même des œuvres les plus avenantes du bon

Alphonse Daudet. Il n’a pas accepté le leurre de la société, de

l’éducation, des institutions, et comme Jules Vallès il s’est rebellé

hargneusement et s’est pris à démolir à tour de bras.

La dédicace du _Journal d’une femme de chambre_, où il écrit à son ami

Huret: «Nul mieux que vous et plus profondément n’a senti devant les

masques humains cette tristesse et ce comique d'être un homme», est

significative, et aussi celle du _Jardin des supplices_: «Aux Prêtres,

aux Soldats, aux Juges, aux Hommes qui éduquent, dirigent, gouvernent

les hommes, je dédie ces pages de meurtre et de sang.»

Dès son premier livre, _Les contes de ma chaumière_, qui est un recueil

de bonnes histoires paysannes un peu à la manière de Maupassant, il

insiste déjà sur la misère inéluctable et «la puanteur de la richesse

malfaisante et sordide».

C’est Motteau qui tue son enfant, comme les autres pères de la Boulaie

Blanche, parce qu’il ne peut pas le nourrir. Ce sont les paysans traqués

par ce banquier qui agrandit son parc pour élever des faisans et incite

aux guet-apens nocturnes où tombent les gardes d’une balle dans le dos.

C’est une première figure d’Isidore Lechat, encore un peu dérouté parmi

ses millions, mais déjà vantard, insolent, cruel, faisant tuer les

oiseaux et bâtonner les pauvresses, maître sans pitié, maître

tout-puissant, parce qu’il a de l’or!

Par la suite, M. Octave Mirbeau systématise et met presque exclusivement

en œuvre la formule de Taine: «L’homme est un gorille féroce et

lubrique»; oui, une simple bête aux instincts immodérés, féroce dans son

égoïsme jusqu’au crime, lubrique dans le sadisme jusqu’au meurtre.

Et c’est bien souvent là qu’il aboutit, non seulement dans ce _Jardin

des supplices_ arrosé de sang et fumé de chair humaine où Clara promène

son rut exaspéré par la douleur et l’odeur du charnier, mais encore dans

_Les vingt et un jours d’un neurasthénique_, où un vieux notaire

étrangle pour ses débauches des vierges de douze ans; dans le _Journal_

de cette femme de chambre qui dit «qu’un beau crime l’empoigne comme un

beau mâle» et qu’attire invinciblement Joseph, le cocher voleur et

meurtrier; dans _Les affaires sont les affaires_, où flotte l’épouvante

des égorgements autour des gestes implacables d’Isidore Lechat-Tigre.

Pour M. Octave Mirbeau, tout est au plus mal dans le plus mauvais des

mondes possibles; il n’y a rien de bon à attendre de qui que ce soit et

surtout de celui qui tient aux classes dirigeantes par sa fortune ou sa

situation.

D’abord, il n’existe pas de bons parents, ni d’enfants élevés sans

douleur. Le petit Robin, le petit Dervelle, Jean Mintié, Germaine

Lechat, Sébastien Roch n’ont connu que la souffrance. «Ah! combien

d’enfants qui, compris et dirigés, seraient de grands hommes peut-être,

s’ils n’avaient été déformés pour toujours par cet effroyable coup de

pouce au cerveau du père imbécile ou du professeur ignorant.» Il

n’existe pas davantage de maîtres probes. «J’adore servir à table, dit

la femme de chambre. C’est là qu’on surprend ses maîtres dans toute la

saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime.» Pas non plus de

patrons justes, mais de _mauvais bergers_ qui professent, le ventre

plein, cigare aux lèvres: «Le prolétaire est un animal inéducable,

inorganisable! On ne le maintient qu’à la condition de lui faire sentir,

durement, le mors à la bouche et le fouet aux reins. Quant à

l’affranchissement social, à l’égalité, à la solidarité, mon Dieu! je ne

vois pas d’inconvénients à ce qu’ils s’établissent dans l’autre monde!

Mais dans ce monde-ci, halte-là!... Des gendarmes... encore des

gendarmes... toujours des gendarmes!...»

Enfin, il n’y a jamais d’honnêtes gens, mais des crapules sous le

masque, enrichis par le commerce, l’industrie ou la banque qui ne sont

que des adaptations sociales du vol. «La haute société est sale et

pourrie... et si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais

autant que les honnêtes gens.» Courtin qui est baron, sénateur,

académicien, fondateur d’une œuvre de charité, est aussi

concussionnaire, escroc et pis encore puisqu’il va jusqu’à troquer sa

femme pour une situation. Eugène Mortain est ministre, mais il mérite

le bagne. Parsifal, le politicien, a échappé dix fois aux travaux forcés

et à la réclusion. L’explorateur est un bandit, le militaire une brute,

le prêtre un scélérat, la femme une goule; et il n’y a pas dans toute la

galerie des personnages d’Octave Mirbeau, à l’exception de Germaine

Lechat et de Madeleine Thieux peut-être, une seule figure blanche; mais

partout, sous l’habit décoratif, c’est «le bruit des passions, des

manies, des habitudes secrètes, des tares, des vices, des misères

cachées, toutes choses par où je reconnais, dit-il, et par où j’entends

vivre l'âme de l’homme».

Et M. Octave Mirbeau s’exalte, avec son esprit excessif, et généralise

fougueusement à mesure qu’il avance. «Plus je vais dans la vie et plus

je vois clairement que chacun est l’ennemi de chacun. Un même farouche

désir luit dans les yeux de deux êtres qui se rencontrent: le désir de

se supprimer... Personne n’aime personne, personne ne secourt personne,

personne ne comprend personne.»

Et dans _Les vingt et un jours d’un neurasthénique_, _Le journal d’une

femme de chambre_, _Le jardin des supplices_, les _Farces et Moralités_,

ici en paradoxes bouffons, en grosses farces de fabliaux, là en drames

poignants, s’agite une humanité malsaine de maniaques, de détraqués, de

névropathes; demi-fous qui sont la proie des hantises; aveulis menés par

leurs vices; gens qui tuent un homme pour rien, parce qu’il leur porte

sur les nerfs, parce qu’il occupe leur place au tube d’eau sulfureuse,

parce qu’ils ont une crise quelconque et qu’ils voient rouge; êtres

déments jusqu’au crime, inconscients jusqu’à s’en vanter! Puis c’est

l’infamie des riches qui interdisent des enfants à leurs domestiques,

les condamnent aux fausses couches, aux meurtres; la navrance des

cabinets de toilette où les vieilles amoureuses se retapent pour une

illusion dernière, où les belles délaissées se dessèchent et pleurent,

la chair nue devant leur glace; et la laideur des antres où, à bout de

misère, des mères livrent leurs fillettes. Et encore les passions

dévorantes des possédés de la femme, possédés par l’esprit d’abord, puis

par les moelles, enchaînés par leur désir acide et toujours inassouvi à

la femelle vicieuse, ordurière, d’autant plus fortement qu’elle les tue;

et les imaginations tourmentées d’un livre de luxure furieuse et

d’épouvantement où l’obscénité de spasmes monstrueux se mêle au

giclement du sang, aux râles des condamnés qui agonisent.

Exagération sans doute, mais, tout de même, ce n’est là qu’un

grossissement lyrique des inflexibles vérités de la vie. Si optimiste

qu’on soit, on doit reconnaître l’unanimité de la canaillerie humaine,

même parmi ces hommes sains et vigoureux que leur force incite à la

suprématie, à l’expansion au détriment des autres. Le méchant, disait

Hobbes, est un enfant robuste. On doit reconnaître encore la

malfaisance de la richesse qui permet le désœuvrement, provoque toutes

les fantaisies, incline au vice, aux déliquescences morales, aux

pourritures physiques, et c’est vraiment pitié de voir la société dorée

faire joujou avec la misère dans les bals de charité, les fêtes de

bienfaisance.

Certes, au cours d’une existence on rencontre un ami, deux peut-être,

qui ont le cœur noble, l’affection vivace; et il y a toute une

bourgeoisie moyenne qui s’entretient par de maigres calculs, à la vérité

assez bas, mais qui n’est pas mauvaise au fond, seulement ridicule, et

fournit ce que l’on appelle les _bons garçons_ et les _braves gens_. Et

il y a encore ceux que l’amour surélève très au-dessus des réalités

boueuses et qui sont très beaux dans leur inconscience, très purs dans

leur désintéressement. M. Octave Mirbeau s’est du moins souvenu de ces

derniers dans la mort de Jean Roule et Madeleine Thieux, dans la fuite

de Germaine Lechat et de Garraud, si, d’autre part, son œuvre, surtout

vers la fin, est pessimiste avec emportement.

M. Octave Mirbeau est une nature outrancière, vraiment à son aise dans

les excès, et ceux qui le connaissent bien savent qu’il est un causeur

paradoxal et exalté. Les moindres événements se gonflent au souffle de

son imagination et rien qu’en y touchant il pousse une idée à la limite

du vraisemblable.

Pendant la guerre russo-japonaise, un petit fait recueilli, une

confidence l’échauffaient et il courait conter des choses effroyables,

que les Russes n’avaient plus de vivres, mangeaient leurs capotes,

jetaient leur poudre à la mer, et il inventait des batailles

fracassantes, des retraites de grande armée, et la lourde chute de

l’empire sous le canon des révolutionnaires. Et tout ainsi. M. Octave

Mirbeau ne garde jamais la mesure, il s’enflamme, s’emballe, se

passionne et amplifie magnifiquement, le plus souvent d’ailleurs dans

le but de dégager la hideur de l’homme et de ses créations.

Un mot de Rodenbach explique parfaitement cet esprit négateur: «On

pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu’il est le don Juan de l’Idéal», de

tout l’Idéal, car don Juan, qui est le grand incontenté et appartient à

cette famille des Lunatiques dont il est parlé dans Baudelaire: «Tu

aimeras le lieu où tu ne seras pas, l’amant que tu ne connaîtras

pas...», cherche l’absolu, mais sous la seule forme de l’Amour. M.

Octave Mirbeau, lui, l’a cherché dans l’art aussi, dans la justice, le

bonheur, la bonté, dans tout ce pourquoi son cœur a battu violemment;

et, toujours déçu, il s’inclinait vers un autre amour. «C’est la nature

de don Juan... Or, M. Octave Mirbeau lui ressemble comme un frère plus

souffrant, plus inassouvi, puisqu’il aime davantage et que son idéal est

sans limite.»

D’avoir cru, de croire encore à la beauté dans les formes, les couleurs,

les sentiments, les actes, d’avoir poursuivi avidement, de poursuivre

encore la perfection dans l’art et la vie, et de s'être toujours heurté

à la médiocrité, à la laideur, d’avoir brisé régulièrement son rêve,

jamais comblé largement son désir, M. Octave Mirbeau est arrivé, à force

de désenchantements qui ne le pliaient pas pourtant, à la rancune, à la

haine.

Vraiment, c’est parce que M. Mirbeau a aimé trop haut qu’il déteste si

fort et cingle avec tant de violence tous ceux-là qui ont trompé ses

aspirations. Sitôt sentie la piqûre de la déception, comme il est

vigoureux et batailleur, il s’indigne jusqu’à la colère, jusqu’à

cravacher. C’est la vengeance de ses déconvenues. Et s’il a fouaillé la

société, le prêtre, le noble, le riche, c’est par compassion pour les

misérables qu’ils écrasent; et s’il a éreinté les pseudo-artistes,

littérateurs mondains, peintres officiels, esthètes évanescents, c’est

qu’ils exaspéraient sa passion du beau; et s’il a buriné des portraits

justiciers d’un Elphège Roch, le boutiquier enrichi, d’un marquis de

Portpierre, maquignon, des politiques, des coloniaux, des commerçants

qui ne songent «qu’à mettre les gens dedans», c’est navré par la bêtise

et la sauvagerie des hommes.

Il a une systématisation facile, c’est vrai. Plus un personnage est

grand, plus il doit être canaille, et ceux-là seuls qui ont des vertus,

dans ses livres, sont les très humbles et les tout petits. Et toujours,

et régulièrement c’est ainsi; et cela pourrait être puéril si ce n’était

pas très loin d'être la vérité, et si dans _La 628 E-8_ M. Mirbeau

n’avait expliqué son parti pris: «Sans pose, sans littérature, sans

arrière-pensée d’ambition, dit-il, je m’indigne que--quelle que soit

l’étiquette--les hommes de pouvoir fassent de l’inégalité sociale,

soigneusement cultivée, une méthode. Et puisque le riche est toujours

aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et

toujours avec le pauvre contre le riche, avec l’assommé contre

l’assommeur.»

C’est cette tendance nette, accentuée à mesure des étapes, qui donne à

son œuvre une unité d’ensemble, quoique on ait surtout reproché à M.

Mirbeau de changer, voire de se contredire. Oui, dans le détail, et

qu’importe! c’est le fait d’un impulsif, trop fortement ébranlé par ses

impressions pour pouvoir les maîtriser, les modifier, les plier aux

besoins d’une thèse, et il faut être un froid méthodiste de collège pour

lui en garder rigueur. Dans la tenue générale de son œuvre, il apparaît

toujours comme une âme large ouverte à la pitié, à la beauté; et les

mécomptes seuls l’ont rendu parfois hargneux comme un dogue.

D’ailleurs invariable dans ses admirations et ses amitiés, M. Octave

Mirbeau conserve la meilleure place dans ses souvenirs et son cœur à

Maeterlinck, Verhaeren, Franz Servais, Rodenbach, Van Gogh, Monet,

Cézanne, Manet, Rodin, de Goncourt, Constantin Meunier, et tant d’autres

qui furent, qui sont encore de vrais, de purs artistes; car, de même que

ses coups s’abattent sur des échines méprisables, ses enthousiasmes sont

à bon escient et montent vraiment vers ceux qui le méritent. N’a-t-il

pas écrit, dans une phrase qui est tout une confession: «Rembrandt et

Beethoven, les deux ferveurs de ma vie!»

III

Un homme que remuent jusqu’à ce cri Beethoven et Rembrandt, un homme qui

aime les fleurs et toute la nature, qui aime les œuvres d’art, qui aime

les humbles, ne peut pas être qu’un acharné militant, pamphlétaire et

satirique. Ses livres tumultueux, grouillants, exagérés, toujours

intenses et outranciers comme la vie, la vie féconde, exubérante, sont

tout imprégnés d’attendrissement aussi, tout éclaircis de paysages, tout

frémissants d’un grand souffle humain.

«Chaque fois que je m’arrête quelque part, écrit M. Octave Mirbeau,

n’importe où, et qu’il y a un peu d’eau, des arbres, et entre les arbres

des toits rouges, un grand ciel sur tout cela et pas de souvenirs, j’ai

peine à m’en arracher.» Son plus beau livre, _L’abbé Jules_, est une

large baie ouverte sur les campagnes qui sentent la glèbe fouillée, le

foin ou le vert des trèfles. Ici les avoines ondulent, là des blés

froissent leur chaume; le soleil tombe en nappes, colore les brumes de

l’aube ou s’éteint dans des nuages de pourpre; et c’est vraiment du

plein air, vaste, odorant, qui fait frémir nos sens. Dans cette

Hollande, qu’il a si merveilleusement décrite dans ses paysages d’eau,

il s’émeut auprès «du palais de la Petite Reine douloureuse où aucun

soldat ne veille», et de voir passer des fantassins qui vont chantant,

des tulipes au goulot des fusils. Dans une pièce âpre et meurtrière, il

laisse échapper soudain toute sa délicatesse dans ce geste de Germaine

Lechat qui ramasse la serviette du vicomte de la Fontenelle, l’intendant

noble, vieux et ruiné, insulté par son père le roturier millionnaire. La

mort d’un petit chat frappé d’une balle, tandis qu’il se léchait

joyeusement au bord d’un étang, le bouleverse; et il atteint au plus

haut des sentiments d’humanité, lorsque, dans _Le Calvaire_, il

précipite Jean Mintié sur le corps du ulhan abattu à l’embuscade, et lui

fait baiser ardemment ce front ensanglanté d’un homme qui avait, comme

lui, un cœur plein d’affection pour les êtres et les choses.

M. Octave Mirbeau est un grand artiste, non seulement parce qu’il est

sensible et sait voir, mais surtout parce qu’il est créateur. Il ne

s’est pas contenté de peindre, de noter ses impressions, de dérouler ses

tendresses ou de clamer ses fureurs; il a modelé des types à larges

coups de pouce et d’ébauchoir et leur a insufflé par la toute-puissance

de son verbe une vie prodigieuse. Aucun romancier, aucun dramaturge

autour de nous n’a dépassé la maîtrise avec laquelle il a su dresser de

formidables personnages comme un abbé Jules, un Isidore Lechat, un père

Pamphile, un Biron, un marquis de Portpierre.

Ses livres ne sont pas composés, certes. _Le Jardin des supplices_ est

en deux parties qui ne s’imposent pas nécessairement l’une à l’autre; de

même _Le Calvaire_ et _Sébastien Roch_. De _L’abbé Jules_ se détache

l’épisode, admirable d’ailleurs, de ce vieux moine possédé par l’idée

fixe et qui, mendiant, aventurier, faisant le pitre, l’espion,

l’esclave, le missionnaire, donnant la comédie ou le sermon, cueillant

avec les dents des louis, Dieu sait où! amasse sous à sous l’argent de

cette chapelle qui finit par l’écraser en effondrant sur lui ses

échafaudages. Des volumes entiers ne sont guère que des carnets de

notes, des suites d’anecdotes liées par le prétexte d’un journal, d’une

cure, d’un voyage; mais ceux-là, s’ils sont moins composés encore que

les premiers, abondent davantage en scènes truculentes où s’agitent des

êtres d’envergure et puissants d’attitude.

D’ailleurs, il semble que nous ayons perdu le souci de la forte

composition depuis Flaubert et Maupassant; et les frères de Goncourt,

avec leurs romans de collectionneur, tout en tableaux juxtaposés,

sautillant par petits bonds, qui sont autant de chapitres, de détails en

détails, de faits en faits, n’ont pas peu contribué à en éteindre le

goût.

M. Octave Mirbeau a écrit en tête de _Sébastien Roch_: «Au maître

vénérable et fastueux du livre moderne, à Edmond de Goncourt, ces pages

sont respectueusement dédiées.» Il n’y a donc pas à s’étonner qu’il ait

parfois préféré le pittoresque des peintures, l’étrangeté d’une scène,

un conte savoureux, un personnage typique en hors-d'œuvre, à

l’inflexibilité de la composition.

Point suffisamment maître de lui, à vrai dire, pour se tenir à l’écart

de son œuvre, la faire impersonnelle et la bâtir avec mesure, comme est

bâti cet admirable _Pierre et Jean_, M. Octave Mirbeau est partout dans

son récit, combattant avec son héros ou contre lui, souffrant avec les

misérables, haïssant ses ennemis, empoigné par les circonstances qu’il

crée, les discutant, se rebellant sous leurs conséquences parce qu’il en

porte vraiment tout le poids sur sa poitrine, ému par la seule page

qu’il vient d’écrire. La plupart de ses grands personnages aussi,

ceux-là qui ont le plus de relief et le plus d’humanité, sont des

douloureux et des révoltés, parce que Mirbeau est tout entier dans eux,

palpitant et froissé. Et l’impulsion donnée le pousse loin, jusqu’à

l’égarer un peu, jusqu’à faire discuter par Sébastien Roch, enfant de

dix ans, Dieu, la noblesse et l’instruction.

Où qu’il aille cependant, où qu’il soit entraîné par sa passion du

moment, jamais son style ne faiblit. A mesure de son exaltation au

contraire, il s’élève à des mouvements plus larges, des sonorités plus

retentissantes. M. Octave Mirbeau est un grand écrivain parce qu’il a

toujours la phrase grammaticale et sûre, riche d’expression, haute en

couleur, qui dit fortement ce qu’elle doit dire, par le sens de ses

mots corsé d’un rythme adéquat à la pensée. En fait de langue et

d’écriture d’ailleurs, M. Octave Mirbeau ne révolutionne pas. Il se sert

tout simplement et vaillamment du solide français de bonne race qui

n’est pas si exténué que des barbares voudraient le faire croire,

puisqu’il a su en composer des livres forts et de belles pages.

Avec cela, M. Octave Mirbeau est un écrivain habile, non pas à la

manière de ces mercantis littéraires, démarqueurs des maîtres et qui,

sans avoir rien à dire, avec une _intrigue_ font un roman comme on fait

des équilibres ou un tour de passe-passe, mais habile parce qu’il sait

utiliser les dons de son beau tempérament, dramatiser ses récits et

rendre avec un maximum d’intensité ses imaginations.

Au _Jardin des supplices_, c’est d’abord l’obscurité puante, infernale

du bagne où les forçats agonisent dans des cages, la tête roulant sur

des cangues; ce sont les ténèbres effarantes, hantées par les plaintes,

les jappements, les lueurs des yeux, infectées par les pourritures;--et

déjà un son de cloche qui arrive de là-bas, par volée. Puis brusquement

du soleil, de la lumière, des fleurs par nappes, des pivoines, des roses

par champs, des allées poudrées de brique pulvérisée où traîne la robe

chatoyante des paons, des arceaux fleuris où posent les riches faisans,

le ciel calme, le raffinement de la culture, les plantes rares,

étranges, bizarres...--et la cloche plus distincte qui sonne là-bas,

sans répit. Les supplices se déroulent alors, gradués dans l’horreur,

parmi la féerie de ce jardin où l’on tue avec patience. Partout la terre

trempée de sang, engraissée de viande humaine, de charognes, produit des

fleurs uniques, belles, luxuriantes, les pieds dans un fumier de chair,

la tête dans le soleil;--et l’on entend la cloche qui se ralentit au

loin. Des corbeaux, des vautours planent très haut dans l’air; des

plaintes s’exhalent des massifs comme si les fleurs criaient; les

supplices se succèdent; et parmi tout cela Clara, la chair plus froide,

à mesure que croît la torture, Clara parfois défaillante mais sitôt

raidie et s’enfonçant davantage dans la décomposition et le meurtre,

énonçant que «l’amour et la mort c’est la même chose». Enfin la cloche;

la cloche qui s’arrête avec de longs soupirs au-dessus du condamné le

plus effroyablement tué, tordu par la folie qu’a provoquée le son. Et

après un dernier passage au travers des gibets, des fers, des herses,

des pinces, des scies, au travers du sang, des entrailles et des fleurs,

le livre s’achève par la fuite de Clara dans un éclatement de nerfs trop

tendus, vers un bateau de fleurs, bateau de luxure, où l’amant, affolé

par la saturnale, jette sans discontinuer, en appel de détresse, ces

deux syllabes qui cinglent comme les coups d’une flagellation: Clara!

Clara! Clara!

Voilà comment M. Octave Mirbeau sait être habile.

Ailleurs, dans _La 628 E-8_, par un mouvement étourdissant, une

trépidation continue, par le rythme, la hâte dans la succession des

paysages, des idées, au hasard, il arrive à donner l’impression de la

vitesse, de la course, pendant trois cents pages, à travers villes et

campagnes, les regards ricochant à fleur de pays, l’esprit battant comme

le moteur, toujours en éveil, toujours émoustillé par les visions qui

détalent aux deux côtés de la route. Il a le temps de conter une

histoire à l’étape, de camper un type comme Weil-Sée, de rêver à un

souvenir, de juger, discuter et larder au vol les grotesques de son

ironie pointue.

Jamais, chez lui, l’artiste n’est en défaut. La moindre chose le touche

ou l’indigne, et il sait, en un tour de main, donner une forme à son

impression, concrétiser sa pensée avec art, même dans le sarcasme. Et

quand le sujet le prend tout entier, quand ses colères sont profondément

soulevées,--n’a-t-il pas écrit: «Si je pouvais avoir de la haine,

vraiment de la haine, je crois que j’aurais du génie...»--alors, par

l’ampleur de sa création dans les personnages et le récit, il monte

parfois à la note épique, au poème, de même que par la noble violence de

ses diatribes, la brutalité des peintures, il se dégage du particulier

et domine de haut les petites actions des hommes révoltantes ou

obscènes. Rien de plus chaste que ce sermon où l’abbé Jules confesse en

public l’ordure de son âme, ses fornications immondes, et anathématise

la femme pétrie de péchés, dont les flancs recèlent tous les mauvais

désirs, répandent tous les vices; et les bedeaux, saisis eux-mêmes par

l’ardente sincérité de l’abbé, font circuler «ces sacrées femelles» à

coups de latte.

En vérité, c’est bien là le Mirbeau qui est toujours au fond de ses

livres; et c’est au fond qu’il faut regarder. Il chasse furieusement les

vendeurs du temple de cette Beauté qu’il a tant adorée et servie par son

verbe, mais c’est pour y installer des artistes plus dignes.

M. Octave Mirbeau fut le premier à comprendre Maurice Maeterlinck, à le

défendre, à l’imposer en France. Il se fit également le champion de

Charles-Louis Philippe qui n’obtint jamais la place qu’il méritait parce

qu’il était humble, modeste et sans intrigue. Il appuya de tout son

effort les débuts de Rodin, et chargea un universitaire que ses

méditations de cuistre, son incompréhension d’enseigneur stipendié

avaient conduit au projet d’expurger Balzac!

Chevalier du Beau toujours, on l’a vu lire un soir le manuscrit d’une

inconnue et chaud d’enthousiasme, sans calcul, le placer lui-même le

lendemain dans une revue et chez un éditeur. Ah! oui, M. Mirbeau est un

don Quichotte, désintéressé, tout débordant de bonté, de justice, et

toujours prêt à sauter en selle, la lance au poing, pour châtier quelque

gredin. Et il faut bien le dire, ces belles mœurs de la grande époque

des Flaubert, des Maupassant, des Zola, auraient passé, si M. Octave

Mirbeau ne les prolongeait aujourd’hui parmi l'âpre et avide troupeau

des gens de lettres qui s’entre-dévorent pour un peu de renom, pas même

de gloire, et une poignée de gros sous!

Edmond de Goncourt avait désigné M. Octave Mirbeau pour faire partie de

son Académie. Il en est donc membre depuis la fondation et a porté parmi

les Dix son esprit généreux, paradoxal et combatif. Avec Lucien

Descaves, il a provoqué l’élection de ce pauvre Jules Renard qui

misérait malgré toute sa gloire littéraire et dont cinq amis, cinq

seulement! accompagnèrent le corps au triste wagon qui devait l’emmener

dans sa Nièvre. Le Tout-Paris ne perd pas de temps en reconnaissance,

pressé qu’il est de s’amuser, de se montrer surtout aux pantalonnades

des célèbres Jocrisses.

Aussi M. Octave Mirbeau s’en est retiré, vraiment en misanthrope, dans

cette maison ensoleillée de Triel, parmi les fleurs, parmi la franche

nature. Il cultive, il regarde, il voisine avec un vieux jardinier qui

ne parle point, ramassé sur lui-même et observant. Côte à côte, ils

restent parfois fort longtemps, les yeux perdus dans les houles

lointaines des collines aux flancs desquelles passe, par intervalle, un

joujou de petit train qui se dépêche. Le chien sommeille, le museau sur

les pattes. A genoux, le vieux jardinier masse méthodiquement la terre

avec le pouce, autour d’un œillet frais planté; il s’interrompt, laisse

tomber une phrase, peut-être la seule de la journée. M. Octave Mirbeau

la recueille et ne répond point. Il vous dira que chaque mot de cet

homme est lourd de l’expérience d’une vie entière, que «quand il parle,

c’est comme du Tolstoï», et qu’il se tait, lui, parce qu’il est

impressionné, et que devant ce simple faiseur de boutures, «il a peur de

dire des bêtises!»

ROMAIN ROLLAND

I

Les vieilles gens d’autrefois aussi bien que les jeunes aimaient à

proclamer la décadence de leur temps: ceux-là étaient immobiles dans le

souvenir transfiguré d’un passé de vie plus large, de mœurs plus saines;

ceux-ci n’avaient d’yeux que pour l’avenir où leur force allait repétrir

le monde. Ni les uns, ni les autres n’étaient contents du présent qui

est toujours en deçà du désir, et ils mettaient à le critiquer un point

de vanité, car l’on paraît d’autant plus pur que l’on dénonce mieux la

corruption.

Maintenant l’on sourit et le sourire est une acceptation. Notre sang

n’est plus assez chaud pour bouillonner à des révoltes, et notre égoïsme

est trop vivace pour se plier aux disciplines. Nos moelles ne sont plus

roides, parce que nous sommes des fils de vaincus, que la défaite

courbe les échines et fend, sans qu’on y prenne garde, le cristal des

cœurs énergiques. Nous n’avons plus de mépris, sauf celui de l’effort,

plus de passion, excepté celle de jouir, et après quelques vains

soubresauts en faveur du progrès social, nous demeurons étendus, face à

l’or.

Il est devenu le grand soleil qui fait chavirer les prunelles et rend

fou. On le prie, on l’adore, on le gagne, on le vole. Lui seul soulève

encore des batailles, mais à la ruse, car notre chair a peur des coups.

Il n’y a plus que les escarpes pour avoir du courage devant les balles,

et ce sont des malades, dit-on!

Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland · 第 1 / 4 段