On a souvent parlé de la beauté de nos fleuves et de nos rivières.
Beaucoup de voyageurs, qui les ont visités, proclament hautement qu'il
n'est peut-être pas de pays au inonde qui en soient si richement doté?
Parmi les rivières qui font, avec raison, l'admiration des étrangers,
est celle du St. Maurice, qui vient avec ses trois grandes bouches
parsemées d'îlots, se jeter dans le fleuve. Elle est belle surtout
lorsque vous la contemplez à quelques lieues des Trois-Rivières; quand
ses eaux limpides et profondes, après s'être voluptueusement roulées sur
leur lit recouvert d'un beau sable, sur des roches polies et mousseuses;
qu'elles se sont tordues et allongées dans les étroits défilés, et
qu'elles viennent complaisamment se précipiter de hauteurs considérables
pour former la belle chute de Shawinigan. Comme ces immenses monstres
marins, qui se jouent avec plaisir à la surface de l'eau, se plongent,
se replongent dans la profondeur des mers, pour reparaître, un instant
après plus brillants qu'auparavant.
Sur un charmant plateau, presqu'au pied de la chute, vous pouvez la
contempler dans toute sa splendeur! Les beaux arbres de la rive,
l'arc-en-ciel que les rayons du soleil font éclore dans le brouillard
qui s'élève de l'abîme, le chant des oiseaux, tout enfin présente un
coup d'oeil vraiment admirable!
Un des derniers soirs des beaux jours de mai, on eut pu voir sur le
plateau, dont nous venons de parler, quatre à cinq cabanes de sauvages
qui s'y étaient élevées déjà depuis quelques jours. Dans chacune
d'elles, les femmes étaient hardiment à l'ouvrage, on confectionnait des
corbeilles d'écorce aux couleurs brillantes et variées; on remarquait
aussi beaucoup de pelleteries, soigneusement préparées, il était évident
que la chasse de l'hiver avait été bonne. Les hommes, nonchalamment
étendus sur l'herbe, conversaient en fumant le calumet; quelques
enfants, aux petits yeux noirs et vifs, mais aux muscles forts et
vigoureux jouaient à quelques pas plus loin. Les chiens couchés, ça et
là dormaient paresseusement dans une pleine et entière quiétude. Aux
portes des cabanes, des marmites bouillottaient sur de bons feux, on
sentait les arômes de quelques pièces de venaison qui cuisaient pour
le repas du soir. Un peu plus loin, un petit groupe déjeunes filles
préparaient des ornements de toilette. Il était clair qu'on avait en vue
une fête ou quelqu'évènement qui n'était pas ordinaire.
Parmi elles, on eut pu remarquer une jeune indienne, du moins elle en
portait le costume, qui confectionnait ses ornements avec un goût et une
délicatesse plus exquis que ses compagnes. En l'examinant de plus près,
on eut été bien surpris de voir sous sa pittoresque coiffure, de longs
et soyeux cheveux blonds. Son teint était un peu halé, mais ses joues
n'étaient pas saillantes comme celles des autres jeunes filles qui
l'entouraient. Ses beaux yeux bleus étaient d'une douceur ineffable.
Évidemment, il n'y avait chez elle aucun sang sauvage.
Quand elle eut terminée son ouvrage, elle s'approcha d'un des chasseurs
qui causait avec ses camarades, puis lui mettant amicalement et
familièrement la main sur l'épaule, elle lui dit: "Quand donc, mon ami,
nous rendrons-nous aux Trois-Rivières? Il me tarde de voir toutes les
belles choses dont tu m'as parlé." Celui à qui elle adressait ces
paroles, lui répondit avec amour: "Demain, ma fille, lorsque la première
étoile du matin brillera, nous serons dans nos canots et en route; et le
soleil ne sera pas encore haut lorsque nous serons débarqués." Puis la
joyeuse jeune fille retourna gaiement annoncer à ses compagnes la bonne
nouvelle et toutes ensembles elles manifestèrent une joie éclatante.
"D'où vient donc, dit un des sauvages à celui auquel la jeune fille
venait de parler, d'où vient donc l'amour et l'amitié que ta femme et
toi, vous portez à cet enfant?" Celui-ci reprit: "Ah! c'est une longue
et triste histoire, je la connais depuis longtemps cette chère petite,
et l'ai, pour ainsi dire, vu naître, et toi, mon frère, si tu peux
parcourir les bois à côté de Jean Renousse, lui presser les mains et le
voir chasser avec toi, c'est à ses parents que tu le dois, car ils l'ont
bien souvent empêché de mourir de faim quand il était jeune. Qu'il me
suffise de te dire, pour le moment, que j'ai cru l'avoir perdue pour
toujours. Ses parents habitaient autrefois l'Acadie je demeurais auprès
d'eux; son père lui fut un jour violemment arraché, toutes leurs
propriétés furent brûlées, sa mère fut contrainte de se sauver avec
les autres dans les bois, ce que souffrirent la mère et l'enfant, qui
n'étaient pas habituées à la vie que nous menons, je ne puis te le dire.
Au printemps, sa mère résolut de venir ici en Canada. Elle pensait qu'il
lui serait beaucoup plus facile, dans cet endroit, d'avoir des nouvelles
du bâtiment qui avait emmené son mari. Elle partit donc avec son enfant
et ce fut moi qui les conduisis à bord. Je demandai comme une faveur de
me laisser prendre place parmi l'équipage, m'offrant de me rendre utile
autant que je le pourrais. Ma demande fut accueillie par les huées du
capitaine et des matelots; brutalement on me rejeta dans ma berge.
Longtemps je suivis le navire des yeux, ne sachant si je devais essayer
de le suivre; mais enfin triste et découragé je regagnai la terre.
Désormais seul et abandonné du tous ceux que j'avais aimés, je me
trouvai pris d'un indicible ennui et d'un profond sentiment de
découragement. Mais il fallait sortir de cette position; je pris mon
fusil, j'avais une ample provision de munitions, et accompagné du pauvre
vieux chien que tu vois la, je m'enfonçai dans les bois."
"Où allais-je, je n'en savais rien. Je marchai pendant bien des jours,
je traversai une grande étendue de forêts, enfin j'arrivai un soir sur
le bord du fleuve, je ne savais où j'étais. En examinant l'endroit de
tous côtés, j'aperçus une petite fumée qui s'élevait à quelque distance;
en m'en approchant je reconnus quelques cabanes de nos frères sauvages,
où on m'accueillit volontiers. Ils allaient passer l'hiver à faire la
chasse dans le Saguenay; ne sachant moi-même que faire, ni où tourner
la tête, je leur demandai de vouloir bien me donner place dans leurs
canots. Ils y consentirent avec plaisir. Nous partîmes donc le lendemain
matin, et quoique la distance fut grande, nous mîmes peu de temps à
traverser le fleuve, nous remontâmes le Saguenay, et de là nous gagnâmes
les bois. Le gibier était très-abondant, nous fîmes bonne chasse tout
l'hiver."
"Un jour qu'accompagné de Phédor, j'avais parcouru une très-grande
distance pour visiter mes trappes, j'avais tout en marchant chassé çà et
là, et je me trouvai trop loin pour retourner au campe; il fallut donc
me construire un abri et je me mis à la besogne. Depuis à bonne heure
dans la journée le chien avait disparu, et je commençais à craindre
qu'il n'eut été étranglé par quelque ours, lorsque tout-à-coup il fondit
sur moi comme un coup de vent, il jappait, sautait, courait et reprenait
toujours la même direction dans sa folle gaîté, jamais je ne l'avais vu
si joyeux. Certainement quelque chose d'extraordinaire se passait. Je
saisis mon fusil, et m'élançai sur ses traces. Comme pour m'encourager
ou s'assurer peut-être si je le suivais, il revenait quelquefois sur
ses pas, recommençait son même manège et reprenait toujours sa même
direction. La nuit était venue, mais la lune était brillante. Enfin il
commençait à se faire tard et j'étais fatigué."
"J'allais, tout en pestant contre ma folie d'avoir suivi le chien si
loin, me préparer un nouvel abri, lorsque j'aperçus au travers des
arbres un lac d'une assez grande étendue. Je résolus de m'y rendre.
Grande fut ma surprise de voir trois cabanes sauvages reposant sur les
bords."
"Je m'approchai avec précaution, craignant qu'ils ne fussent des
ennemis, mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient une tribu
amie. L'intelligent animal courait toujours devant moi. J'entrai dans la
hutte où je l'avais vu s'enfoncer. Là une enfant chaudement enveloppée
dans d'épaisses couvertes, dormait sur un bon lit de sapins; une jeune
fille était occupée avec sa mère à préparer des peaux, mais son travail
ne l'empêchait pas de jeter, de temps à autre, un coup d'oeil de
sollicitude sur l'enfant. Un bon feu brillait au milieu de l'enceinte,
et le père dormait dans le fond. Ma brusque apparition l'éveilla et tous
trois poussèrent ensemble un wah! de surprise. Je tendis la main au père
pour lui demander l'hospitalité, elle me fut accordé de tout coeur. Je
pris donc place auprès du feu et leur racontai par quelle aventure je
m'étais rendu jusque là."
"Cependant les allures de Phédor m'intriguaient vivement. Couché auprès
de l'enfant, bien qu'il en eut à plusieurs reprises été repoussé, il
y revenait incessamment, lui léchant la figure et les mains. L'enfant
soudainement éveillée s'assit toute droite sur sa couche, la lueur
éclaira son visage. Je poussai un cri et m'élançai vers elle; je la pris
dans mes bras et l'embrassai avec transports, puis la couvris de mes
larmes. J'avais reconnu ma petite Hermine, l'enfant de mon ancien
bienfaiteur. Ne comprenant rien à cette conduite, mes trois hôtes
s'étaient levés spontanément; mais leur surprise fut encore plus grande,
lorsqu'ils virent la petite me passer familièrement les mains dans la
figure, chose qu'elle me faisait autrefois quand je lui avais fait
plaisir, la chère enfant m'avait reconnu elle aussi. Je m'empressai
alors de leur raconter en quelques mots notre histoire, et demandai par
quelle aventure l'enfant se trouvait au milieu d'eux.
"Ce fut la jeune fille qui m'apprit qu'étant un soir campée sur le bord
de la mer, auprès d'un endroit qu'ils appelaient Kamouraska, elle avait
aperçu un matin, le lendemain d'une terrible tempête, le printemps
précédent, la pauvre enfant attachée sur deux morceaux de bois. Qu'elle
s'était alors jetée à la nage et l'avait ramené au rivage. Que rendue
dans la cabane, elle s'était aperçue que la pauvre petite respirait
encore. Elle l'avait alors enveloppée dans de bien chaudes couvertes, à
force de soins et avec le concours de la famille ils étaient parvenus
à la ranimer; en ouvrant les yeux elle avait demandé sa mère et parut
effrayée de voir ces figures étranges, mais qu'elle n'avait pas tardé de
s'y habituer."
"Hélas! sa pauvre mère, ajouta la jeune fille, elle était périe dans le
naufrage du vaisseau, car la plage était couverte de cadavres d'hommes,
de femmes et d'enfants. Qu'alors elle avait adoptée comme la sienne
propre, cette pauvre enfant Cette jeune fille dont je te parle, il y a
huit ans qu'elle est ma femme, et voilà pourquoi, camarade, dit Jean
Renousse en se levant, voilà pourquoi nous l'aimons comme si elle était
notre fille. Mais, ajouta-t-il, il en est temps, allons souper."
Alors toutes les familles se réunirent, en formant un rond; chacune
d'elles apporta la marmite; tout le monde pouvait puiser avec la
micoine, sans s'occuper si c'était dans la science, et lorsque celle-ci
manquait, ou se servait de la fourchette naturelle. Si quelqu'un avait
osé demander si tous s'étaient lavé les mains, on lui aurait répondu par
des huées et des éclats de rire.
Quoiqu'il en soit, Jean Renousse tint parole, car le lendemain il était
beau de voir la petite flottille, composée de légers canots d'écorces,
descendant les uns à la file des autres le St.-Maurice. C'était un
magnifique matin, le temps était calme et pur, l'air était embaumé
de fleurs des bois qui commençaient à s'épanouir. On voguait
silencieusement, lorsque tout-à-coup la voix d'un sauvage domina le
chant des oiseaux de l'une et l'autre rive; mais son chant n'était pas
ces anciens cris de guerre que nos pères entendaient, lorsque des tribus
sanguinaires venaient les attaquer, pour s'exciter entre elles au
meurtre et au carnage. Mais la voix sonore du chantre respirait un
sentiment de douceur ineffable. Il y avait aussi quelque chose dans
ses paroles qui ressentait la bienfaisante et divine influence que le
Christianisme exerce sur ces peuples autrefois si féroces. En quoi
consistait-il ce chant? c'était une prière qu'on adressait à Marie,
c'était la prière du matin, et chaque canot faisait chorus à la voix
du premier chantre; et les échos de la rive se renvoyaient les uns
aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux, qui n'avaient
peut-être rien de bien mélodieux, mais qui devaient monter vers les
cieux comme un parfum d'encens et d'ambroisie.
Pendant ce temps on pesait sur l'aviron, le léger canot volait sur les
eaux et bientôt ou arriva à Trois-Rivières.
Cette charmante petite ville n'avait pas alors l'aspect que l'industrie
lui a donné depuis; c'était un ravissant petit village composé de jolies
maisons. Chacune des habitations était entourée d'un verger et d'un
jardin potager. Dans le temps où nous parlons, à cause des faciles
communications qu'elle avait parla rivière Matawin avec Ottawa, elle
était un des postes les plus importants pour le commerce de pelleteries.
Depuis quelques années, un homme qu'on aurait pu dire jeune encore par
l'âge, mais d'après l'apparence, vieilli par le malheur, était venu s'y
établir; c'était un commerçant qu'on disait déjà riche. Reconnu par tous
et jouissant d'une réputation d'une grande probité et d'honneur, tout le
monde reposait en lui la plus grande confiance. Son commerce avec les
sauvages avait pris une telle extension, qu'il excitait presque la
jalousie des maisons rivales, engagées dans la même ligne. Cependant sa
conduite avait toujours été si honorable, que jamais un sentiment de
malveillance n'avait pu être exprimé contre lui.
Souvent on l'avait vu, triste et abattu, verser des larmes abondantes,
lorsqu'il se croyait seul et hors de la vue. Peu communicatif, on
sentait qu'il devait y avoir en lui-même un foyer de douleurs qui avait
fait blanchir ses cheveux; mais personne n'attribuait ces rides aux
remords qui laissent toujours ces empreintes. Le nom de cet homme, nous
le devinons; c'était M. St.-Aubin.
Et si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs par trop de citations,
nous nous permettrions encore de leur dire que le vaisseau dans lequel
il avait été embarqué fut un de ceux qui essayèrent d'aller aborder
sur les bords de la Caroline du Nord, mais dont les habitants les
repoussèrent. Il fut un de ceux qui cherchèrent à prendre terre dans cet
état où le gouverneur leur proposa de s'établir comme esclaves. Laissons
encore une fois parler la voix éloquente de M. Rameau:
"Ce fut une triste et déplorable odyssée que celle de ces malheureux
enlevés subitement à la paix de la vie domestique pour subir toutes les
horreurs de la guerre la plus violente et le bouleversement de leur
fortune, de leurs affections. Jetés sur les vaisseaux; dans l'anxiété
d'un avenir inconnu, ils n'avaient même pas, pour se consoler l'espoir,
le rêve de la patrie: car derrière eux, l'incendie, la ruine, la
dispersion générale, avaient détruit la patrie; il n'y avait plus
d'Acadie! et cinq ans après, on ne pouvait plus reconnaître le pays où
avaient fleuri leurs villages."
"Dirigés sur les colonies anglaises, il se trouva qu'elles n'avaient
point été prévenues de cette transportation; et dans plusieurs endroits
on eut l'inhumanité de ne point les accueillir sur la côte. C'est ainsi
que 1500 de ces malheureux furent repoussés en Virginie, et cet exemple
eut des imitateurs dans une partie de la Caroline. 450 hommes, femmes et
enfants destinées à la Pennsylvanie, échouèrent près de Philadelphie;
le gouvernement de cette colonie n'eut pas honte, pour se dégrever des
secours nécessaires à ces malheureux naufragés, de chercher à les faire
vendre comme esclaves; les Acadiens s'y opposèrent avec une énergique
indignation, et ce projet n'eut pas de suite. Mais cette bassesse de
coeur couronna dignement la conduite des colonies anglaises, dans toute
cette affaire. Ailleurs de la ruine des Acadiens, héritiers avides de
leur spoliation, les Américains eurent l'impudeur de leur refuser le
secours et même les égards dus au malheur. Ces évènements, si tristes
qu'ils puissent être, sont d'une importance historique bien secondaire
sans doute; mais il ne méritent pas moins de fixer notre attention,
car rien n'est plus fécond en justes enseignements que ces actions
très-simples de la vie commune, où les peuples et les hommes se révèlent
pour ainsi dire en déshabillé, sans que ni passion ni apprêts, les
mettent hors de leur naturel; on y trouve peut-être sur les sociétés et
sûr les individus, des données plus exactes que dans la solennité des
grands faits historiques; et si on étudie toute la suite de l'histoire
des États-Unis, on se convaincra facilement en effet combien le
caractère de cette nation manque généralement de générosité et de
grandeur:
"Cependant les commandants des navires qui portaient les prisonniers
étaient fort embarrassés, et les infortunés Acadiens ainsi repoussés de
tous les rivages et ballottés sur la mer, ne savaient où il leur serait
possible d'aller souffrir et mourir. Quelle situation pour de pauvres
pères de famille, cultivateurs aisés et paisibles, qui n'avaient jamais
quitté leurs villages, où ils vivaient encore heureux la veille, jetés
maintenant au milieu de l'Océan, seuls, dénués de tout, entourés
d'ennemis, sans avenir et sans espoir! On dit que quelques-uns, dans
cette triste extrémité, se rendirent maîtres de leurs bâtiments et se
réfugièrent sur les côtes sud d'Acadie ou dans les îles du golfe St.
Laurent; mais il est certain que le plus grand nombre fut ramené des
côtes d'Amérique en Angleterre où ils furent retenus prisonniers à
Bristol et à Exeter jusqu'à la fin de la guerre."
Transféré en Angleterre, M. St.-Aubin y endura toutes les souffrances
physiques et morales qu'un homme peut éprouver. dénué de tout, les
privations qu'il endura pendant quelque temps, n'étaient pourtant rien
en comparaison de ce qu'il ressentait au souvenir constant de sa femme
et de son enfant. Il put un bon jour, grâce au secours d'un ami qu'il
rencontra providentiellement, obtenir la permission de revenir en
Amérique. Ce fut en qualité de matelot qu'il traversa dans un navire, se
dirigeant vers Boston. Le trajet qu'il lui restait à faire était bien
long, et certes le salaire d'un pauvre matelot était loin d'être
suffisant pour subvenir aux frais d'un voyage qui devait le conduire
de la à son ancienne colonie, où il espérait retrouver sa femme et
son enfant. Il l'entreprit cependant, marchant autant que ses forces
pouvaient le lui permettre, de temps à autre, louant une pauvre berge
de pêcheur et se faisant conduire d'une distance à l'autre. Combien le
trajet lui parut long. Mais revoir les objets chéris dont il avait été
sépare depuis déjà 18 mois; cette seule pensée lui donnait des nouvelles
forces. Enfin il arriva, un soir, à l'endroit où était sa demeure, mais,
hélas! quelle poignante déception! il n'y avait plus que des ruines.
Un étranger à la tête d'un bon nombre d'ouvriers s'occupait à faire
reconstruire de nouvelles habitations, car désormais le poste lui
appartenait.
Et sa femme! sa femme et son enfant! qu'étaient-elles devenues? Ce fut
là qu'on lui apprit le nom du bâtiment dans lequel elles s'étaient
embarquées pour le Canada. Il s'empressa de se rendre dans ce pays pour
tâcher de les y joindre; mais en y arrivant, il apprit le désastre du
"Boomerang", et que la seule personne survivante du naufrage, était
une pauvre misérable folle qui vivait de la charité publique. Rien ne
pouvait, d'après les renseignements qu'il put obtenir, lui fournir
aucune trace du sort de son épouse et de son enfant; indubitablement
elles devaient avoir eu la destinée des autres naufragés. Atterré, comme
on le suppose; par ces terribles détails, M. St.-Aubin, trouva dans la
religion quelques consolations, et en lui-même un reste d'énergie. A
force de travail, de soins et d'économie, il avait réussi à fonder, aux
Trois-Rivières, endroit qu'il avait choisi à cause de son isolement et
du genre de commerce qu'on y faisait, une maison déjà florissante au
moment où nous parlons. Ce lieu, d'ailleurs, convenait à sa tristesse.
Telle était sa position le matin du jour où les canots sauvages vinrent
y aborder.
Inutile de dire que les toilettes étaient faites. Chaque indienne était
dans ses plus beaux atours, et les sauvages eux-mêmes avaient revêtu
leurs plus brillants costumes. Tout naturellement on se dirigea vers
la maison de M. St.-Aubin pour lui offrir les fourrures. Mais la plus
pressée, la plus 'joyeuse et la plus désireuse de voir un magasin avec
les richesses qu'il étale, c'était on le devine, c'était Hermine. Jean
Renousse lui avait raconté des choses si merveilleuses qu'on voit dans
un magasin. Aussi entra-t-elle avec empressement et une naïve curiosité,
avec les autres indiens dans celui de M. St.-Aubin. Mais son ami, comme
on appelait Jean Renousse, n'avait pu les suivre immédiatement. Les
pelleteries furent exhibées et soigneusement examinées par M. St.-Aubin
et ses employés. Les prix furent, fixés, les marchés conclus, il ne
s'agissait plus que des échanges; pour, ceux d'entre les sauvages qui
avaient besoin d'effets. Comme on le pense bien, chacune des femmes
indiennes s'empressa de choisir les étoffes aux couleurs les plus
brillantes.
Mais une jeune fille, toutefois, se tenait un peu à l'écart, M.
St.-Aubin le remarqua.
--Pourquoi donc, lui dit-il, ma petite soeur ne vient-elle pas aussi
prendre quelques-uns de ces jolis draps? Ne lui conviennent-ils pas ou
préfère-t-elle de l'argent?
--C'est, répondit la jeune fille à laquelle, il s'adressait que mon ami
n'est pas arrivé et, que ma grande soeur, attend qu'il soit ici pour les
choisir lui-même. Il est si bon pour nous que nous craignons de faire
quelque chose qu'il n'aimerait pas.
--Mais, dit M. St.-Aubin, en la regardant plus attentivement, tu n'es
pas une fille d'un sang indien; je le vois à tes yeux, à tes traits et à
ton teint. C'est beau, ma soeur, ajouta-t-il, en s'adressant à la femme
de Jean Renousse, d'avoir pris soin de cette enfant qui paraît tant
l'aimer; sans doute que tu l'auras recueillie dans quelque pauvre
famille dénuée de tout.
Puis il s'éloigna sans attendre la réponse pour aller servir quelques
commandes.
La jeune fille s'approcha du comptoir, elle examina quelques
marchandises.
--Oh! c'est beau, bien beau, monsieur, ce que vous vendez là.
--Oui, mon enfant, lui répondit-il, en la regardant encore fixement; on
eut dit que ses traits lui rappelaient quelques douloureux souvenirs.
--De quelle paroisse étaient tes parents, petite? lui dit-il.
--Mes parents, lui répondit-elle, avec une douce empreinte de tristesse,
je ne les ai presque pas connus, ils n'étaient pas de ce pays-ci, ils
demeuraient autrefois dans l'Acadie.
--Et que sont-ils devenus? demanda M. St.-Aubin, ému à ce seul nom.
--Ils sont morts, lui répondit-elle.
--Pauvre enfant, dit celui-ci, en essuyant, deux larmes qui roulaient
sur ses joues, et il retourna dans un autre endroit du magasin.
Un instant après il revint; on eut dit qu'il y avait un sentiment
instinctif qui le ramenait auprès d'elle. Peut-être aussi pensa-t-il en
lui-même, cette jeune fille a-t-elle été une des victimes des malheurs
qui sont venus fondre sur mes malheureux compatriotes.
--Et moi aussi je suis de l'Acadie; est-ce que celui que tu appelles ton
ami est natif de cet endroit?
--Oui, répondit la jeune fille, du plus loin que mon souvenir peut se
reporter, il me semble encore le revoir;
--Et quel est donc son nom?
--Il s'appelle Jean Renousse.
--Jean Renousse? répéta M. St.-Aubin en pâlissant.
--Et toi quel est donc ton nom?
--Hermine, répondit la jeune fille.
--Hermine! répéta M. St.-Aubin, en s'éloignant; mais non, non,, ç'est
impossible. Oh! ta Providence ne peut ainsi se jouer du coeur des,
hommes.
Il revint, auprès de la jeune fille.
--Mais où donc se trouve-t-il, que je le voie et lui parle?
--Le, voici qui entre, dit Hermine.
Effectivement! en entrant, Jean Renousse reconnut M. St.-Aubin.
--M. St.-Aubin!
--Jean Renousse!
Telles furent les seules paroles qu'ils purent dire, et ils tombèrent
dans les bras l'un de l'autre.
Alors Jean 'Renousse poussa la jeune fille vers M. St.-Aubin en
s'écriant: "Chère enfant, embrasse ton père." En entendant ces paroles,
celui-ci sentit comme un océan de joie et de bonheur, depuis longtemps
inconnu, l'inonder tout entier, et chancelant comme un homme ivre, il
alla s'affaisser dans un fauteuil qu'on lui présenta. Mais rarement les
secousses de la joie inespérée, qu'on éprouve soudainement, produisent
de fâcheux résultats, aussi, grâce aux soins qu'on lui prodigua, fut-il
bientôt remis.
En ouvrant les yeux, il vit tout autour du lui les figures de ces bons
sauvages inondées de larmes, et il sentit sur ses joues les baisers
brûlants de son enfant. Enfin aux pleurs succédèrent la joie et le
bonheur. Toute la petite tribu qui avait adoptée Hermine comme une des
leurs, qui lui avait montré toute espèce de bontés et de prévenances,
fut invitée à une grande fête.
Après le repas, M. St.-Aubin distribua à chacun des hommes et des femmes
de riches présents; de sorte que, outre la satisfaction d'avoir fait une
bonne action, ils partirent enchantés de la munificence de leur hôte.
Jean Renousse et sa femme ne purent se décider à abandonner leur enfant.
Désormais, d'ailleurs, leur place était marquée pour toujours à côté de
M. St.-Aubin et d'Hermine.