VI

Si tout paraît tranquille au dehors d'un vaisseau qui se dirige vers sa

destination, souvent il n'en est pas ainsi à l'intérieur.

Madame St.-Aubin, avec son enfant, avait été confinée dans une pauvre

alcôve qu'on se plaisait à appeler emphatiquement "la chambre". Elle n'y

fut pas bien longtemps sans ressentir les terribles effets du mal de

mer. Ce mal dont nous nous plaisons quelquefois à rire, moissonne

pourtant un bon nombre de victimes. Madame St.-Aubin, douée d'une faible

santé, dût plus que beaucoup d'autres; en souffrir; malgré le froid du

soir, elle fut contrainte de remonter sur le pont, tenant son enfant

dans ses bras. On n'imagine pas quelle est la brutalité de quelques

marins. Ils paraissaient se faire un plaisir de tourmenter ceux qui

sont pour ainsi dire sous leur domination. La pauvre femme qui, vu ses

malheurs, aurait plutôt mérité la pitié et la compassion, fut en butte

elle-même aux plus mauvais traitements. Fatiguée par la maladie,

réservant le peu de forces qui lui restaient pour couvrir son enfant et

la préserver du froid; elle était loin de croire qu'il y avait auprès

d'elle un espèce de tyran, sous forme d'un grand matelot, tenant un

sceau plein d'eau: "Madame, lui dit-il, les ordres du Capitaine sont que

nous arrosions le pont, changez de côté." A peine s'était-elle éloignée

que l'eau versée par le matelot vint presque l'inonder. L'enfant qui

dormait dans ses bras en fut éveillée. Elle alla s'asseoir un peu plus

loin, mais les mêmes menaces lui furent réitérées, suivies de la même

exécution.

En vain se plaignit-elle au Capitaine des mauvais traitements qu'on lui

faisait endurer; il hochait la tête sans lui répondre; on eut dit que

c'était un parti pris de maltraiter la malheureuse femme. Comme l'a dit

Lafontaine: "La raison du plus fort est toujours la meilleure".

La nourriture du bord n'était pas celle à laquelle Madame St.-Aubin

était accoutumée, comme de raison ordre avait été donné au cuisinier de

ne servir qu'une nourriture ordinaire à la passagère de chambre. Aussi

lorsque l'enfant voyait sur la table quelque chose qui flattait son

goût, qn'elle en demandait une toute petite part au Capitaine, celui-ci

ne l'entendait pas, ce plat était pour lui. Souffrir pour soi-même, ce

n'est rien pour la mère, mais voir souffrir son enfant et n'être pas

capable de lui donner ce dont elle a besoin, voilà la souffrance réelle

que ne comprennent que celles qui l'ont ressentie. Dans ces moments la

pauvre mère pressait son enfant sur son coeur et priait de toutes ses

forces celui à qui nous demandons le pain de chaque jour, secours et

protection.

Comme si cette prière devait être immédiatement exaucée elle vit un jour

un matelot aux formes athlétiques, mais à la figure franche et ouverte,

tenant sa casquette sous son bras, qui s'approchait d'elle et lui dit:

"Madame, si vous voulez me prêter la petite, je vais l'emmener dans la

cuisine, O'Brien m'a dit qu'il lui avait préparé un fameux déjeuner." Ce

fut avec joie qu'elle lui abandonna son enfant, et peut-être dut-elle

appréhender que le matelot, crainte de faire mal à la petite, en la

tenant dans ses bras, ne la laissât choir. Quelle fut la macédoine

qu'O'Brien servit à l'enfant? Dieu seul le sait; mais toujours est-il

qu'en revenant elle dit à sa mère: "Viens donc, ma bonne maman dans la

cuisine, l'homme qui nous y fait la nourriture n'est pas mauvais comme

les autre; et je t'assure qu'il m'en avait préparé un bon déjeuner."

Peu d'instants après, O'Brien arriva lui-même tenant gauchement un pot

rempli d'excellent thé qu'il destinait à Madame St.-Aubin.

Il était facile de voir quels efforts il avait faits pour que tout parut

net et convenable. Le pot était dépoli par les frictions répétées pour

le rendre luisant et ses mains étaient presqu'exemptes de goudron. Le

regard de gratitude qu'elle lui adressa en dit plus que ses paroles. Il

y a chez les hommes de coeur un langage particulier qui fait qu'ils se

devinent et s'entr'aident au besoin. Le remercîment qu'elle lui exprima

lui fit venir les larmes aux yeux. Deux protecteurs étaient maintenant

acquis à Madame St.-Aubin. Tom. le fort et robuste matelot et O'Brien le

cuisinier. Le premier était respecté de l'équipage du vaisseau, car il

avait dans maintes occasions prouvé une force véritablement herculéenne.

Le soir donc du jour dont nous venons de parler, il annonça au souper,

qu'il tannerait vive la peau à celui qui oserait encore tourmenter la

pauvre Dame Acadienne. Et certes, chacun savait que pour ces sortes de

justices sommaires, Tom n'avait jamais manqué de tenir sa promesse. Ce

fut en conséquence de cet avertissement, que si Madame St.-Aubin ne

rencontra pas plus de sympathie et de prévenance de la part des gens

du vaisseau, du moins ne fut-elle pas autant en butte à leurs mauvais

traitements.

Cependant le navire poussé par une forte brise du nord-est était sorti

du golfe et on apercevait déjà les Isles du Grand Fleuve.

On était au soir de la troisième journée depuis les incidents que nous

venons de rapporter. Le navire avait toujours fait bonne route, car le

vent fraîchissant de plus en plus, incliné sur son bord, ses hautes

hunes baisaient presque la mer houleuse qui s'élevaient en de terribles

tourbillons. Mais les malheureux émigrants pressés les uns contre les

autres, dans la cale, faisaient d'inutiles efforts pour s'empêcher de se

heurter à chaque secousse sur une parois ou sur l'autre du bâtiment.

Les cris de douleur des enfants, les lamentations des femmes, joints

au bruit des manoeuvres des matelots, l'obscurité et l'infection qui

régnaient dans ce cloaque, de plus, les sifflements furieux du vent,

les cordages frémissants et palpitants au souffle de la tempête, mais

par-dessus tout la nuit qui s'approchait, la nuit avec son triste voile

de misère, d'angoisses et d'inquiétudes; et le vaisseau comme frappé

d'épouvante refusant d'obéir au gouvernail: telle était la scène

qu'offrait le "Boomerang".

Nous étions aux grandes mers de mai; et il était rare qu'à cette époque

les belles rives du Saint-Laurent ne fussent pas témoins de quelques

sinistres maritimes.

Par l'ordre du Capitaine on avait à peu près cargué toutes les voiles,

car le ciel de plus en plus sombre présentait un immense chaos de nuages

qui se heurtaient, s'entre déchiraient et se culbutaient. La mer écumait

de vagues furieuses, l'horizon se rétrécissant à chaque instant, mais

par-dessus tout les ténèbres qui déjà les enveloppaient. Qu'allaient

donc devenir les pauvres émigrants.

Ordre fut donné de fermer toutes les écoutilles et de mettre à la cape.

Plusieurs fois déjà une mer furieuse était venue retomber sur le pont.

Les matelots étaient attachés pour n'être pas emportés. Le Capitaine

lui-même, pale de terreur, avait pris toutes les précautions nécessaires

pour sauver sa vie dans un cas de sinistre.

Blottie dans son étroite cabine, pressant avec transport son enfant dans

ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutôt pour les les

dangers que courait son enfant que pour elle-même, adressait au ciel

de ferventes prières, le suppliant de conserver la vie à la pauvre

orpheline. Oh! combien elles dures et amères, les heures de cette

terrible nuit, combien elle durent être tristes et désespérantes

les pensées de la pauvre femme privée de tout secours, au milieu

d'étrangers, dans les horreurs de la tempête.

Elle était au milieu de ses réflexions, peut-être, lorsque l'ouragan

redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible

secousse; les mats craquèrent, un d'eux se rompit... le navire venait de

toucher un écueil. D'immenses cris de terreur et de désespoir sortirent

de la cale. Ils étaient poussés par les émigrants; c'était une voie

d'eau qui venait de se déclarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui

peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de passé:

D'avenir pour celui qui aspire à de longs et d'heureux jours; de passé,

pour celui qui regrette et qui pleure.

La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient à une bien

petite distance. Le capitaine avait ordonné de faire jouer les pompes,

mais les vagues avaient emporté les quelques matelots qui avaient voulu

se mettre à la besogne. Les masses d'eau avaient couché le vaisseau sur

son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le Capitaine avait fait

jeter les chaloupes et avait sauté dans la meilleure avec ses

matelots. Cette lâche et infâme conduite lui fut funeste, car à peine

s'étaient-ils éloignés de quelques pieds du vaisseau naufragé, que

l'embarcation qu'ils montaient chavira.

Cependant le temps s'était un peu éclairci, on commençait à entrevoir

une petite lueur vers l'aurore, mais la mer était toujours furieuse.

L'eau avait entièrement envahi la cale, aucuns cris, aucunes plaintes

ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les

malheureux émigrants. Dieu avait pris pitié d'eux; tous ensemble ils

dormaient de l'éternel repos.

Le vent paraissait avoir un peu diminué. Quatre personnes vivantes

restaient à bord: c'étaient Madame St.-Aubin et son enfant, Tom et

O'Brien.

La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin était d'un niveau plus élevé que

le fond de la cale où se trouvaient les émigrants; à cette circonstance

elle devait de n'avoir pas partagé le sort de ses malheureux compagnons

d'infortune.

Les deux matelots avaient toujours persisté à rester attachés aux parois

du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du

vaisseau, ils comprirent bientôt que celui-ci ne pouvait pas tenir

longtemps sans se disjoindre entièrement. Ils coupèrent donc les cordes

qui les retenaient attachés; O'Brien alla ouvrir l'écoutille pour

voir s'il pouvait encore être utile à quelques-uns de ses infortunés

compatriotes. Mais, vain espoir!

Tous se tenaient fortement embrassés les uns les autres dans une suprême

et dernière étreinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le

vaisseau, faisait passer par la répercussion, sur la tête des cadavres

inanimés les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte

de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore, quoique dans l'eau jusqu'à

la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponnée à une barre de fer

avec toute l'énergie du désespoir, de l'autre elle soutenait son enfant

au-dessus de son épaule.

Il était temps que ce secours lui arriva, car défaillante, la force

surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La

saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut

pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement après les

avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son

compagnon, il se mit en devoir de construire un petit radeau. Il est

difficile de se figurer les peines inouïes qu'ils éprouvèrent dans

l'exécution de ce travail. Pendant ce temps, le navire menaçait de plus

en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il

n'en restait plus qu'un petit endroit; une minute plus tard, et tout

était perdu.

Tom aussitôt attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau,

en saisit un des cordages, puis une vague immense recouvrit le

vaisseau; elle entraîna dans sa fureur tout ce qui était sur le pont.

Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour imiter son

compagnon, l'abîme s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute

l'énergie que peut donner l'instinct de conservation, il nagea quelque

temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, était revenu

péniblement à la surface. Ceux qui étaient sur la frêle embarcation

purent suivre d'un oeil désespéré les efforts de ce généreux marin pour

sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-mêmes lui porter aucun secours.

Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir à la

surface pour être englouti encore, ils le virent, dis-je reparaître

une troisième fois, mais une dernière nappe d'eau le recouvrit pour

toujours. La mer comptait une victime de plus! Pendant cette scène, un

affreux craquement s'était fait entendre dans la direction du vaisseau,

il venait de s'ouvrir. Ses débris et les monceaux de cadavres qu'il

contenait entourèrent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin était

mourante.

Lorsque l'attention de Tom fut un peu détourné de ce navrant spectacle,

son oreille exercée de marin l'avertit que la mer se brisait à une bien

faible distance d'eux sur les rochers de la côte: "Courage," dit-il à

Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre chère petite enfant,

dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles

ranimèrent la malheureuse femme. La mer était encore grosse et houleuse,

mais le vent diminuait sensiblement et le jour commençait à poindre.

Dans un éclairci, ils aperçurent à quelques centaines de pas d'eux, les

rochers d'un cap, et ce cap c'était le "Cap au Diable" d'aujourd'hui.

Cette vue ranima leur espoir. Ce qui se passa de temps avant qu'ils y

parvinssent fut de peu de durée, mais Dieu sait ce qu'endurèrent les

malheureuses victimes du naufrage pendant ce court trajet.

Ils étaient à la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute,

plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le radeau

sur un écueil à fleur d'eau et le mit en pièces. Il y eut un dernier cri

d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut lancée à l'eau;

Tom s'y précipita aussitôt pour la secourir et, l'enlaçant dans ses

bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques instants après, on eut

pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la

tête avait été brisée sur un rocher, en préservant Madame St.-Aubin. A

quelques pas plus loin, le corps inanimé de celle-ci, tandis que les

restes du radeau emportant l'enfant mourante allaient aborder dans une

petite anse un peu plus éloignée.

Le Cap au Diable, Légende Canadienne · 第 7 / 11 题