Si tout paraît tranquille au dehors d'un vaisseau qui se dirige vers sa
destination, souvent il n'en est pas ainsi à l'intérieur.
Madame St.-Aubin, avec son enfant, avait été confinée dans une pauvre
alcôve qu'on se plaisait à appeler emphatiquement "la chambre". Elle n'y
fut pas bien longtemps sans ressentir les terribles effets du mal de
mer. Ce mal dont nous nous plaisons quelquefois à rire, moissonne
pourtant un bon nombre de victimes. Madame St.-Aubin, douée d'une faible
santé, dût plus que beaucoup d'autres; en souffrir; malgré le froid du
soir, elle fut contrainte de remonter sur le pont, tenant son enfant
dans ses bras. On n'imagine pas quelle est la brutalité de quelques
marins. Ils paraissaient se faire un plaisir de tourmenter ceux qui
sont pour ainsi dire sous leur domination. La pauvre femme qui, vu ses
malheurs, aurait plutôt mérité la pitié et la compassion, fut en butte
elle-même aux plus mauvais traitements. Fatiguée par la maladie,
réservant le peu de forces qui lui restaient pour couvrir son enfant et
la préserver du froid; elle était loin de croire qu'il y avait auprès
d'elle un espèce de tyran, sous forme d'un grand matelot, tenant un
sceau plein d'eau: "Madame, lui dit-il, les ordres du Capitaine sont que
nous arrosions le pont, changez de côté." A peine s'était-elle éloignée
que l'eau versée par le matelot vint presque l'inonder. L'enfant qui
dormait dans ses bras en fut éveillée. Elle alla s'asseoir un peu plus
loin, mais les mêmes menaces lui furent réitérées, suivies de la même
exécution.
En vain se plaignit-elle au Capitaine des mauvais traitements qu'on lui
faisait endurer; il hochait la tête sans lui répondre; on eut dit que
c'était un parti pris de maltraiter la malheureuse femme. Comme l'a dit
Lafontaine: "La raison du plus fort est toujours la meilleure".
La nourriture du bord n'était pas celle à laquelle Madame St.-Aubin
était accoutumée, comme de raison ordre avait été donné au cuisinier de
ne servir qu'une nourriture ordinaire à la passagère de chambre. Aussi
lorsque l'enfant voyait sur la table quelque chose qui flattait son
goût, qn'elle en demandait une toute petite part au Capitaine, celui-ci
ne l'entendait pas, ce plat était pour lui. Souffrir pour soi-même, ce
n'est rien pour la mère, mais voir souffrir son enfant et n'être pas
capable de lui donner ce dont elle a besoin, voilà la souffrance réelle
que ne comprennent que celles qui l'ont ressentie. Dans ces moments la
pauvre mère pressait son enfant sur son coeur et priait de toutes ses
forces celui à qui nous demandons le pain de chaque jour, secours et
protection.
Comme si cette prière devait être immédiatement exaucée elle vit un jour
un matelot aux formes athlétiques, mais à la figure franche et ouverte,
tenant sa casquette sous son bras, qui s'approchait d'elle et lui dit:
"Madame, si vous voulez me prêter la petite, je vais l'emmener dans la
cuisine, O'Brien m'a dit qu'il lui avait préparé un fameux déjeuner." Ce
fut avec joie qu'elle lui abandonna son enfant, et peut-être dut-elle
appréhender que le matelot, crainte de faire mal à la petite, en la
tenant dans ses bras, ne la laissât choir. Quelle fut la macédoine
qu'O'Brien servit à l'enfant? Dieu seul le sait; mais toujours est-il
qu'en revenant elle dit à sa mère: "Viens donc, ma bonne maman dans la
cuisine, l'homme qui nous y fait la nourriture n'est pas mauvais comme
les autre; et je t'assure qu'il m'en avait préparé un bon déjeuner."
Peu d'instants après, O'Brien arriva lui-même tenant gauchement un pot
rempli d'excellent thé qu'il destinait à Madame St.-Aubin.
Il était facile de voir quels efforts il avait faits pour que tout parut
net et convenable. Le pot était dépoli par les frictions répétées pour
le rendre luisant et ses mains étaient presqu'exemptes de goudron. Le
regard de gratitude qu'elle lui adressa en dit plus que ses paroles. Il
y a chez les hommes de coeur un langage particulier qui fait qu'ils se
devinent et s'entr'aident au besoin. Le remercîment qu'elle lui exprima
lui fit venir les larmes aux yeux. Deux protecteurs étaient maintenant
acquis à Madame St.-Aubin. Tom. le fort et robuste matelot et O'Brien le
cuisinier. Le premier était respecté de l'équipage du vaisseau, car il
avait dans maintes occasions prouvé une force véritablement herculéenne.
Le soir donc du jour dont nous venons de parler, il annonça au souper,
qu'il tannerait vive la peau à celui qui oserait encore tourmenter la
pauvre Dame Acadienne. Et certes, chacun savait que pour ces sortes de
justices sommaires, Tom n'avait jamais manqué de tenir sa promesse. Ce
fut en conséquence de cet avertissement, que si Madame St.-Aubin ne
rencontra pas plus de sympathie et de prévenance de la part des gens
du vaisseau, du moins ne fut-elle pas autant en butte à leurs mauvais
traitements.
Cependant le navire poussé par une forte brise du nord-est était sorti
du golfe et on apercevait déjà les Isles du Grand Fleuve.
On était au soir de la troisième journée depuis les incidents que nous
venons de rapporter. Le navire avait toujours fait bonne route, car le
vent fraîchissant de plus en plus, incliné sur son bord, ses hautes
hunes baisaient presque la mer houleuse qui s'élevaient en de terribles
tourbillons. Mais les malheureux émigrants pressés les uns contre les
autres, dans la cale, faisaient d'inutiles efforts pour s'empêcher de se
heurter à chaque secousse sur une parois ou sur l'autre du bâtiment.
Les cris de douleur des enfants, les lamentations des femmes, joints
au bruit des manoeuvres des matelots, l'obscurité et l'infection qui
régnaient dans ce cloaque, de plus, les sifflements furieux du vent,
les cordages frémissants et palpitants au souffle de la tempête, mais
par-dessus tout la nuit qui s'approchait, la nuit avec son triste voile
de misère, d'angoisses et d'inquiétudes; et le vaisseau comme frappé
d'épouvante refusant d'obéir au gouvernail: telle était la scène
qu'offrait le "Boomerang".
Nous étions aux grandes mers de mai; et il était rare qu'à cette époque
les belles rives du Saint-Laurent ne fussent pas témoins de quelques
sinistres maritimes.
Par l'ordre du Capitaine on avait à peu près cargué toutes les voiles,
car le ciel de plus en plus sombre présentait un immense chaos de nuages
qui se heurtaient, s'entre déchiraient et se culbutaient. La mer écumait
de vagues furieuses, l'horizon se rétrécissant à chaque instant, mais
par-dessus tout les ténèbres qui déjà les enveloppaient. Qu'allaient
donc devenir les pauvres émigrants.
Ordre fut donné de fermer toutes les écoutilles et de mettre à la cape.
Plusieurs fois déjà une mer furieuse était venue retomber sur le pont.
Les matelots étaient attachés pour n'être pas emportés. Le Capitaine
lui-même, pale de terreur, avait pris toutes les précautions nécessaires
pour sauver sa vie dans un cas de sinistre.
Blottie dans son étroite cabine, pressant avec transport son enfant dans
ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutôt pour les les
dangers que courait son enfant que pour elle-même, adressait au ciel
de ferventes prières, le suppliant de conserver la vie à la pauvre
orpheline. Oh! combien elles dures et amères, les heures de cette
terrible nuit, combien elle durent être tristes et désespérantes
les pensées de la pauvre femme privée de tout secours, au milieu
d'étrangers, dans les horreurs de la tempête.
Elle était au milieu de ses réflexions, peut-être, lorsque l'ouragan
redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible
secousse; les mats craquèrent, un d'eux se rompit... le navire venait de
toucher un écueil. D'immenses cris de terreur et de désespoir sortirent
de la cale. Ils étaient poussés par les émigrants; c'était une voie
d'eau qui venait de se déclarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui
peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de passé:
D'avenir pour celui qui aspire à de longs et d'heureux jours; de passé,
pour celui qui regrette et qui pleure.
La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient à une bien
petite distance. Le capitaine avait ordonné de faire jouer les pompes,
mais les vagues avaient emporté les quelques matelots qui avaient voulu
se mettre à la besogne. Les masses d'eau avaient couché le vaisseau sur
son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le Capitaine avait fait
jeter les chaloupes et avait sauté dans la meilleure avec ses
matelots. Cette lâche et infâme conduite lui fut funeste, car à peine
s'étaient-ils éloignés de quelques pieds du vaisseau naufragé, que
l'embarcation qu'ils montaient chavira.
Cependant le temps s'était un peu éclairci, on commençait à entrevoir
une petite lueur vers l'aurore, mais la mer était toujours furieuse.
L'eau avait entièrement envahi la cale, aucuns cris, aucunes plaintes
ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les
malheureux émigrants. Dieu avait pris pitié d'eux; tous ensemble ils
dormaient de l'éternel repos.
Le vent paraissait avoir un peu diminué. Quatre personnes vivantes
restaient à bord: c'étaient Madame St.-Aubin et son enfant, Tom et
O'Brien.
La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin était d'un niveau plus élevé que
le fond de la cale où se trouvaient les émigrants; à cette circonstance
elle devait de n'avoir pas partagé le sort de ses malheureux compagnons
d'infortune.
Les deux matelots avaient toujours persisté à rester attachés aux parois
du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du
vaisseau, ils comprirent bientôt que celui-ci ne pouvait pas tenir
longtemps sans se disjoindre entièrement. Ils coupèrent donc les cordes
qui les retenaient attachés; O'Brien alla ouvrir l'écoutille pour
voir s'il pouvait encore être utile à quelques-uns de ses infortunés
compatriotes. Mais, vain espoir!
Tous se tenaient fortement embrassés les uns les autres dans une suprême
et dernière étreinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le
vaisseau, faisait passer par la répercussion, sur la tête des cadavres
inanimés les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte
de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore, quoique dans l'eau jusqu'à
la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponnée à une barre de fer
avec toute l'énergie du désespoir, de l'autre elle soutenait son enfant
au-dessus de son épaule.
Il était temps que ce secours lui arriva, car défaillante, la force
surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La
saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut
pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement après les
avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son
compagnon, il se mit en devoir de construire un petit radeau. Il est
difficile de se figurer les peines inouïes qu'ils éprouvèrent dans
l'exécution de ce travail. Pendant ce temps, le navire menaçait de plus
en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il
n'en restait plus qu'un petit endroit; une minute plus tard, et tout
était perdu.
Tom aussitôt attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau,
en saisit un des cordages, puis une vague immense recouvrit le
vaisseau; elle entraîna dans sa fureur tout ce qui était sur le pont.
Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour imiter son
compagnon, l'abîme s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute
l'énergie que peut donner l'instinct de conservation, il nagea quelque
temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, était revenu
péniblement à la surface. Ceux qui étaient sur la frêle embarcation
purent suivre d'un oeil désespéré les efforts de ce généreux marin pour
sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-mêmes lui porter aucun secours.
Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir à la
surface pour être englouti encore, ils le virent, dis-je reparaître
une troisième fois, mais une dernière nappe d'eau le recouvrit pour
toujours. La mer comptait une victime de plus! Pendant cette scène, un
affreux craquement s'était fait entendre dans la direction du vaisseau,
il venait de s'ouvrir. Ses débris et les monceaux de cadavres qu'il
contenait entourèrent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin était
mourante.
Lorsque l'attention de Tom fut un peu détourné de ce navrant spectacle,
son oreille exercée de marin l'avertit que la mer se brisait à une bien
faible distance d'eux sur les rochers de la côte: "Courage," dit-il à
Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre chère petite enfant,
dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles
ranimèrent la malheureuse femme. La mer était encore grosse et houleuse,
mais le vent diminuait sensiblement et le jour commençait à poindre.
Dans un éclairci, ils aperçurent à quelques centaines de pas d'eux, les
rochers d'un cap, et ce cap c'était le "Cap au Diable" d'aujourd'hui.
Cette vue ranima leur espoir. Ce qui se passa de temps avant qu'ils y
parvinssent fut de peu de durée, mais Dieu sait ce qu'endurèrent les
malheureuses victimes du naufrage pendant ce court trajet.
Ils étaient à la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute,
plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le radeau
sur un écueil à fleur d'eau et le mit en pièces. Il y eut un dernier cri
d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut lancée à l'eau;
Tom s'y précipita aussitôt pour la secourir et, l'enlaçant dans ses
bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques instants après, on eut
pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la
tête avait été brisée sur un rocher, en préservant Madame St.-Aubin. A
quelques pas plus loin, le corps inanimé de celle-ci, tandis que les
restes du radeau emportant l'enfant mourante allaient aborder dans une
petite anse un peu plus éloignée.