Mais il est temps que nous revenions à Madame St.-Aubin. Comme nous
l'avons dit déjà, elle fut recueillie en touchant le rivage par un
pauvre pêcheur qui la transporta, plus morte que vive, dans sa cabane.
Les soins intelligents et prolongés qu'ils lui donneront, la rappelèrent
à la vie. Mais sa raison avait été ébranlée par les terribles événements
que nous avons rapportés.
Elle fut longtemps avant, que de pouvoir se remettre des commotions
qu'elle avait éprouvées. Souvent dans la journée et même la nuit elle
échappait aux mains des braves gens qui l'avait recueillie, s'élançait
vers la plage, puis alors dans le silence et les ténèbres on entendait
une voix demander avec désespoir à la vague de lui rendre son enfant.
Quelquefois elle l'implorait d'un ton suppliant; ses paroles étaient
entrecoupées par moments par des sanglots à fendre l'âme; d'autres fois
par des chants! tristes, si plaintifs, qu'on ne pouvait les entendre
sans verser des larmes.
Ce spectre que nous avons vu dans le premier chapitre de ce récit, le
lecteur le voit; c'était Madame St.-Aubin.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi et jamais dans le foyer ou elle
était venue s'asseoir on ne songea à se demander si elle était une
nouvelle charge pour la famille; bien au contraire, le meilleur morceau,
et il était rare qu'il en entra dans cette pauvre cabane, lui était
toujours destiné, gaiement on partageait la tranche de pain, laissant à
la pauvre dame, comme on appelait Madame St.-Aubin, la meilleure part,
et s'il n'y en avait que pour elle, le souper des pauvres gens était
alors remis au lendemain.
Les choses en étaient à cet état, lorsqu'un lundi soir deux voitures,
pesamment chargées, s'arrêtèrent devant la cabane.
En regardant par la fenêtre on reconnut deux des plus respectables
habitants de l''endroit. Ils frappèrent à la porté et entrèrent.
Il était facile de voir que la mission diplomatique dont ils étaient
chargés n'était pas aisée à remplir. Il ne s'agissait de rien moins que
de faire accepter au pauvre pêcheur les présents qu'ils lui apportaient,
sans blesser sa susceptibilité et son amour propre. Enfin après s'être
gratté la tête plusieurs fois, après bien des tours et des détours l'un
d'eux trouva moyen de briser la glace; le sermon que le curé avait fait
la veille fournit l'occasion d'entrer dans le sujet. Le bon prêtre leur
avait longuement parlé de charité et les avaient engagés, répétèrent-ils
au pêcheur, de la pratiquer comme celui-ci l'avait fait, à l'occasion de
la pauvre femme étrangère, il les avait assuré que s'ils mettaient de
côté, la part du bon dieu, ils verraient les bénédictions du ciel se
répandre dans leurs maisons et sur leurs champs. Qu'alors ils avaient
fait ensemble une tournée et que C'était avec empressement que chacun
avait fourni. Tout le monde avait voulu s'associer à la bonne oeuvre.
Qu'ils apportaient: une ample provision de comestibles de toute sorte et
des vêtements. Que de plus une pauvre veuve viendrait prendre soin de
la malheureuse folle pour ne pas déranger la femme du pêcheur de son
travail, car le filage et l'ouvrage ne lui manquerait pas; et qu'enfin
on ferait table commune.
Sans vouloir entendre un seul mot de remercîment, les deux habitants
sortirent précipitamment et se mirent à décharger les voitures. Certes
ils n'avaient pas trompé le pêcheur; il y avait la, dans ces deux
voilures, des provisions de toutes sortes pour plus dune année.
Belle et sainte coutume que celle des tournées, où nous voyons des
hommes honnêtes et laborieux, laisser leurs occupations pour parcourir
les maisons et rapporter, un soir, le fruit de leurs quêtes et entendre
les bénédictions d'une famille mourante de faim, à laquelle on a apporté
l'abondance et le bonheur.
Madame St.-Aubin passa deux années dans cette demeure où elle avait
attiré avec, les bénédictions du ciel une honnête aisance, car la
charité des habitants de l'endroit ne s'était pas ralentie un seul
instant. Souvent elle fut visitée par le vénérable pasteur et quelques
autres personnes notables de l'endroit. Un médecin plus instruit dans
l'art de guérir que dans la science des grands mots, lui prodigua; des
soins assidus et au bout de ce temps il eut la satisfaction de voir ses
peines couronnées de succès.
Une douce et triste résignation succéda, sur la figure de Madame
St.-Aubin à son air d'égarement. Ses cheveux avaient considérablement
blanchis, et tous ses traits portaient l'empreinte du deuil et de la
souffrance.
Pour lui assurer plus de distractions, le pasteur, avec quelque âmes
charitables lui louèrent une couple de chambres auprès de l'église. La
veuve qui avait été choisie pour la soigner l'accompagna. Là, elle
passa environ six années, sinon heureuse, du moins ses douleurs étaient
adoucies par la prière, ce baume divin qui cicatrise les plaies du
coeur le plus ulcéré. Elle pouvait aussi se livrer aux ouvrages qui lui
apportaient quelques distractions. Et si parfois elle sortait de sa
demeure, après les instances du curé et du médecin, elle était
certaine de rencontrer toujours des regards et des paroles affectueux,
bienveillants et sympathiques de la part de tous ceux qu'elle voyait.
Ainsi s'écoulait sa vie, lorsqu'un matin on vint prévenir le vénérable
curé que quatre personnes l'attendaient dans le salon. Ces quatre
personnes c'étaient: M. St.-Aubin et son enfant, Jean Renousse et sa
femme.
En effet, depuis que M. St.-Aubin avait retrouvé Hermine, il ne lui
restait plus qu'un seul désir, une seule pensée; à présent qu'il avait
des détails précis sur l'endroit du naufrage, détails qu'il avait eus
par la femme de Jean Renousse, son plus ardent désir était de visiter
la tombe de son épouse, car, peut-être par quelques papiers trouvés sur
elle, aurait-on pu distinguer tombe de celle des autres naufragés.
Les renseignements fournis par la femme de Jean Renousse étaient si
précis qu'il n'y avait pas de doute qu'elle avait dû être enterrée au
pied du cap où dans le cimetière du village, et nul n'était plus à
portée de leur donner les informations nécessaires que le curé de
la place, aussi, étaient-ils venus s'adresser à lui directement. M.
St.-Aubin commença par donner son nom au vénérable prêtre, lui exposa le
but de sa visite et lui raconta son histoire.
A mesure qu'il parlait, l'attention du curé se trouvais de plus en plus
éveillée. Entraîné par la chaleur du récit, ce ne fut que quand il eut
fini de parler que M. St.-Aubin s'aperçut: de l'émotion extraordinaire
de celui qui l'écoutait et qu'il vit des larmes couler dr ses yeux.
--M. St.-Aubin, répétait le bon prêtre, comme se parlant à lui-même: Oh!
mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible?
Puis dominant son émotion:
--Une femme, dit-il, d'une condition qui n'est pas ordinaire, est
aujourd'hui la seule survivante du naufrage du "Boomerang"
Et cette femme est une dame acadienne.
--Une dame acadienne! répéta M. St.-Aubin en se levant d'un mouvement
tout automatique; puis pâle comme un mort:
--Son nom, monsieur, son nom, dit-il en tremblant.
Alors le curé redevenu maître de lui, et calculant l'effet terrible
que ses paroles pouvaient avoir sur les acteurs de cette scène; voyant
toutes les angoisses peintes sur la figure de son interlocuteur, et
craignant que la secousse ne fut trop forte: car pur son histoire et
celle de son enfant il avait reconnu le mari et l'enfant de Madame
St.-Aubin.
--Son nom, répéta-t-il, en se fermant les yeux, comme s'il eut craint
l'effet qu'il allait produire en le donnant. Lorsqu'il les ouvrit, les
quatre étrangers étaient à ses genoux et l'imploraient en pleurant et
demandant son nom, son nom!
--Son nom, reprit le prêtre, vous l'avez nommé en vous nommant; c'est
celui que vous portez, et cette femme, M. St.-Aubin, c'est...... c'est
la mère de votre enfant, c'est votre épouse!...
Un cri s'échappa de toutes les poitrines!
--Où est-elle! Où est-elle!
Ce fut avec peine qu'il réussit à les calmer et à leur faire comprendre
qu'il fallait apporter de grands ménagements en annonçant à Madame
St.-Aubin le bonheur inespéré qui l'attendait. Le bon curé se chargea de
cette mission et il fut convenu qu'on entrerait dans la maison qu'à
un signal convenu et que le bonheur ne viendrait que par gradations,
qu'elle verrait d'abord Jean Renousse et son épouse, puis à un autre
signal, son mari et son enfant.
La matinée était magnifique, l'air était frais et embaumé, les portes et
les fenêtres de la maison de Madame St.-Aubin étaient ouvertes et les
torrents de lumière joints aux chants des oiseaux qui jouaient dans les
buissons voisins, inondaient cette demeure, lorsqu'il s'y présenta.
En apercevant le pasteur, Madame St.-Aubin l'accueillit par un sourire
tout amical et lui présenta un siège. On eut dit facilement à l'éclat
des yeux du prêtre, à son agitation, à sa figure ordinairement calme et
sereine et où maintenant une joie et un bonheur indicibles rayonnaient
presque sur chacun de ses traits, on eut dit qu'il y avait chez lui
quelque chose d'extraordinaire qui s'y passait.
Après s'être informé de la santé de la dame, il continua avec une
insouciance affectée:
--Madame, à ma messe de ce malin, j'ai rendu grâce à Dieu de tout
coeur, en voyant deux personnes dans l'église qui assistaient au saint
sacrifice et priaient arec recueillement et ferveur: c'étaient celle
pauvre veuve Deuil et son fils. Celui-ci était parti depuis bien des
années pour des voyages périlleux. Jamais elle n'en avait entendu parler
elle le croyait mort depuis longtemps, lorsqu'hier il est arrivé, lui
apportant une jolie somme d'argent qui leur permettra de vivre dans
l'aisance. Tous deux ce matin ils venaient remercier Dieu.
--Heureuse mère, dit Madame St.-Aubin, et un profond soupir souleva sa
poitrine.
--Eh! madame, reprit-il, j'ai depuis pensé à vous à vos malheurs et
je me suis dit que Dieu pourrait bien à vous aussi rendre ce que vous
croyez avoir perdu.
--Oh! monsieur, monsieur, dit-elle, et ses yeux s'inondèrent en larmes.
Je n'espère plus de bonheur sur la terre, que celui qu'après Dieu, vous
et la charité m'avez fait. Revoir ceux que j'ai perdus, oh! non, c'est
impossible.
Et ses larmes redoublèrent.
--Il y a longtemps déjà qu'ils dorment dans le tombeau.
--Mais, reprit le curé, il donnait bien, lui aussi, dans le tombeau,
Lazare, lorsque Dieu le rendit à ses soeurs! Il avait tout perdu, lui
aussi, le saint homme Job, lorsque Dieu lui rendit avec usure ce qu'il
croyait, perdu pour toujours.
--Oh! par grâce, monsieur, dit la pauvre femme en sanglotant; par
grâce, ne me faites pas espérer, le réveil serait trop terrible. Ou,
reprit-elle avec exaltation, avez-vous quelques nouvelles de mon mari?
S'il en est ainsi, ajouta-t-elle joignant les mains, par pitié et au nom
de ce que vous avez de plus cher, dites-le moi sans me faire attendre
plus longtemps.
--Madame, il serait mal à vous de douter de la toute puissance et de la
bonté de Dieu. La vie pour vous a été comme un de ces jours où le soleil
se lève radieux et brillant pendant quelques instants, puis de sombres
nuages viennent en cacher l'éclat pendant quelque temps; après les
avoir dissipés, vous voyez l'astre du jour reparaître plus brillant
qu'auparavant. Peut-être, madame, votre vie en est-elle à cette dernière
phase et les ombres épaisses qui l'ont obscurcie vont-ils se dissiper
comme le soleil dissipe les nuages.
Madame St.-Aubin se précipita à ses genoux:
--Grâce, grâce, dit-elle, pour l'amour de Dieu, si vous savez quelque
chose de mon mari ou de mon enfant, dites-le moi, dites-le moi tout de
suite.
Le prêtre la releva avec bonté.
--Ce n'est pas moi, lui dit-il, qui va vous donner ces renseignements,
mais c'est un sauvage et sa femme que je viens de rencontrer; ils vous
cherchaient. Leur permettez-vous d'entrer?
Au signal convenu, Jean Renousse et sa femme s'avancèrent dans la
chambre, Madame St.-Aubin le reconnut, elle courut à lui et lui pressant
les mains fortement:
--Est-il possible, Jean, lui dit-elle, que vous m'apportiez des
nouvelles de mon mari ou de mon enfant!
--De l'un et de l'autre, répondit celui-ci d'une voix tremblante
d'émotions. Mais d'abord, Madame, remettez-vous un pu, car la joie et le
bonheur peuvent quelquefois être fatals; c'est à ma femme de commencer
le récit.
--Oh! parlez, parlez, dit Madame St.-Aubin en s'adressant à l'indienne,
voyez comme je suis calme à présent. Et ses membres tremblaient, en
disant cela, d'un mouvement convulsif.
Alors l'indienne lui raconta comment l'enfant avait été sauvée du
naufrage, comment elle avait été reconnue par Jean Renousse, et comment
ils en avaient pris soin.
--Et mon enfant, ma chère petite enfant, puisqu'elle n'est pas dans vos
bras, elle est donc m...... elle n'osa achever.
--Elle est vivante, madame, reprit la voix émue du prêtre, elle est dans
les bras de son père, et les voilà tous deux qui viennent se jeter dans
les vôtres.
A ces mots, M. St.-Aubin et Hermine se précipitèrent l'un dans les bras
de son épouse, l'autre dans les bras de sa mère.
Le prêtre avait compris que prolonger plus longtemps cette scène
d'attente eut été dangereux pour la raison de Madame St.-Aubin.
Dépeindre les impressions des acteurs et des spectateurs de cette scène
serait les affaiblir dans le coeur de nos lecteurs.
Quelques jours après ces événements, on voyait M. St.-Aubin avec sa
famille, Jean Renousse et sa femme, entrer dans la chaumière du
pauvre pécheur qui avait recueilli Madame St.-Aubin, et lorsqu'ils en
sortirent, la figure des pauvres gens était baignée de larmes, mais
rayonnait de bonheur. Ils avaient désormais plus que l'obole au-dessus
du besoin. On alla ensuite visiter l'endroit où Tom était enterré; et si
une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux
pour qui elle est versée, combien elle dut en être ornée. Mais par les
soins de M. St.-Aubin, une croix de fer fut érigée. Les noms de Tom et
O'Brien y furent gravés. Plus bas on y lisait: Aux nobles victimes de
leur généreux dévouement. Par la famille St.-Aubin.
Enfin on entra dans toutes les maisons qui avaient si généreusement
tendu la main à Madame St.-Aubin dans sa détresse, et à tous coeurs
généreux furent offerts un sincère remerciement, un souvenir par les
époux qui s'étaient retrouvés après une séparation si prolongée et
si douloureuse. Le vénérable curé, lui, ne voulut rien prendre, rien
accepter. Il n'appartenait pas à des hommes de le récompenser. Faire une
bonne action était un devoir pour lui. Sa récompense, il l'avait dans le
témoignage de sa conscience qui lui disait qu'il avait fait une bonne
oeuvre, et qui lui assurait que Dieu était content de ce qu'il avait
fait.
Toutefois, l'air natal manquait à la famille de M. St.-Aubin. Celui-ci,
quelque temps après, liquida ses affaires de commerce et retourna dans
sa chère Acadie, où il acheta une grave et continua son premier négoce
qui fleurit comme auparavant. Si vous voulez maintenant savoir ce
que devinrent Jean Renousse et sa femme, suivez le regard de Madame
St.-Aubin et d'Hermine qui sont penchées sur le balcon. Voyez, sur la
lisière du bois, onduler cette petite colonne de fumée qui s'élève en
spirale et qui paraît se jouer dans les airs; c'est là que demeure Jean
Renousse et sa femme, dans une jolie maisonnette que M. St.-Aubin leur a
fait construire; car pour eux, il leur faut encore l'air des forêts. Et
chaque semaine on se visite, car on n'a pas oublié quels liens
unissent la maison des bois avec celle de M.
St.-Aubin.....................................