FIN.

_Logemens pour la cour de Louis XIII_[273].

[Note 273: Cette pièce, que je crois _inédite_ et

dont la date doit être l'année 1636, se trouve dans

les _manuscrits_ de Conrard, que possède l'Arsenal,

partie in-4, t. V, p. 1235-1238. Elle est d'un genre de

plaisanterie qui fut très à la mode au XVIIe siècle, et

dont l'esprit consiste dans le rapprochement satirique du

nom, du rang, du caractère d'une personne avec le nom ou

la figure de l'_enseigne_ que porte l'hôtellerie où l'on

suppose que cette personne est logée. Au moyen âge, c'étoit

un jeu d'esprit déjà connu, et dont notamment maître Pierre

Tasserye s'amusa dans son monologne du _Pèlerin passant_

qui prend gîte tantôt à _l'Escu de France_, tantôt à

_l'Escu d'Alençon_ ou _d'Orléans_, tantôt à _l'Escu de

Calabre_, etc; c'est-à-dire qui se cherche des patrons

chez le roi, chez les ducs d'Alençon et d'Orléans, ou chez

les princes de Calabre. Nous avons analysé dans notre

histoire des _Hôtelleries et cabarets_, t. I, p. 262-264,

ce curieux monologue publié par Techener dans la collection

de _farces_, _moralités_, _sermons joyeulx_, etc.--Un des

livres les plus curieux de la fin du règne d'Henri IV, le

_Paysan françois_, fit sous la même forme son envoi _à la

reine_ Marie de Médicis. _Lors_, dit-il:

Lors qu'à Fontainebleau, distant de mon village

Six lieux, j'alloy, Madame, vous y pensant trouver,

Pour ce discours rustic, mais bon, vous presenter.

Tel, que j'avois ouy ailleurs qu'au labourage.

Je logeai au _Dauphin_ à petit hostellage,

Ne pouvant à l'_Escu_, pour y peu despencer;

Ni à la _Fleur de lys_, car il y fait trop cher:

Hostelleries des grands, non des gens de village;

Je fus bien toutes fois. Puissé-je, dis-je alors,

Trouver à me loger au _Dauphin_ tousjours, lors

Ou qu'à la _Fleur de lys_ ou à l'_Escu de France_

Je ne pourray loger. Or encore, dit-on

Que l'on est bien traitté et qu'en somme il fait bon

A l'_Escu Medicis_ ou celuy de _Florence_.

Sous Louis XIII, comme notre pièce le prouve, le

même système de satire à _l'enseigne_ fut adopté, et

quand arriva le temps des _mazarinades_, il n'étoit

pas encore usé. En 1649 parut un pamphlet de six

pages très-impertinent, _Les Logements de la cour à

St-Germain-en-Laye_, in-4; et en 1652, _Le Fourrier d'Estat

marquant le logis de chacun suivant sa fortune_; puis,

comme contre-partie de celui-ci: _Le Nouveau Fourrier de la

cour_. A la fin du règne de Louis XIV, on revint encore à

ces _facéties_, qu'on fit débiter, en hors-d'oeuvre, dans

les farces de société. Palaprat, qui ne faisoit que les

remettre au jour, se vanta de les avoir inventées: «Pour

soulager la mémoire des acteurs, dit-il dans son _Discours_

sur le _Grondeur_, j'imaginois pour leurs rôles tout ce qui

pouvoit être lu avec grâce et en action, comme _lettres_,

_titres de livres_, ENSEIGNES DE BOUTIQUE, _étiquettes

de boîtes_, _et fioles d'opérateurs et de charlatans_,

etc.; et, par là, j'ose me vanter d'avoir donné l'idée

de ce qu'on a depuis appelé dans le monde: _Logements et

Bibliothèques_, qu'on a tant promenées et sur le théâtre

et ailleurs.» Le Sage, dans _Crispin rival_, et Dancourt

dans _Les Agioteurs_, ont glissé quelques-unes de ces

plaisanteries sur les logements que Palaprat se vante si

gratuitement d'avoir inventées.]

Monsieur mon bon amy,

Je ne puis bonnement vous representer la peine que j'ay eüe pour

faire marquer tes logemens pour Sa Majesté et toute la cour; car,

comme c'est l'ordinaire de nos François de ne faire rien qu'avec

precipitation, sans jugement et sans ordre, chacun vouloit estre logé

en mesme temps et prendre des logis à ses plaisirs sans respect

ou consideration de qualité ni de merite. Je vous en diray les

particularitez.

Nous avons marqué le logis du roy à l'_Aigle impériale_[274]: mais,

avant que d'y venir loger, il faudra venir aux mains avec des Alemans

qui s'en sont emparez et qui ne veulent point quiter prise. Nous

verrons qui sera le maître. Pour la reyne, nous eussions fort desiré

la loger au _Dauphin_[275], je m'asseure que ce logement eust esté

fort agréable à Sa Majesté, mais il y a je ne sçay quoi qui l'en

empêche; en attendant que cet obstacle soit levé, nous la logerons

à l'_Espérance_, c'est un beau et grand logis. Nous avons marqué le

_Grand Serf_[276] pour Monsieur, et avons bien de la peine à loger

Son Éminence, car vous savez qu'il a grande suite et force bagage,

et que sa court est aussy grosse que celle du roy. C'est pourquoy

il luy faut beaucoup de lieus. Nous avons marqué l'_Ancre_, la

_Couronne ducale_ et l'_Écu de Bretagne_[277], mais on nous a dit

que cela nous suffiroit pas seulement pour la moitié de sa suite,

et qu'il en faudra bien marquer d'autres pour sa personne. Il veut

avoir la _Couronne royale_, mais cela ne se peut, parce qu'il y

revient un esprit qui tourmente le monde. J'estois d'advis de lui

marquer la maison des _Clefs_[278], croyant qu'elle luy seroit plus

propre; mais l'on m'a dit que l'on n'y loge que des Italiens par un

privilége special. Nous avons fait marquer l'_Homme d'argent_ pour M.

le Prince à tout hasard; car nous ne croyons pas qu'il vienne icy,

parce qu'il n'est guères souvent en court[279]. Pour M. le Comte,

on luy vouloit donner la _Cage_[280]; mais ses gens l'ont refusé à

cause que le logement est trop melancolique. Ils ont mieux aimé la

_Banière de France_. M. de la Vallette s'est fait marquer l'_Epée

royale_[281]. Nous l'avons fait par complaisance, car nous n'estimons

pas que ce logement luy demeure. Il y a longtemps que Monsieur son

père a desiré l'y loger, mais il trouve toujours la place occupée;

possible que la faveur l'y pourra etablir. M. le chancelier est

marqué au _Cerf-volant_[282]; Monsieur son gendre et M. le general

des galères, au _Chameau_[283]. Il y a deux personnes de la faveur

(sans les nommer, c'est le père Joseph et M. Des Noyers) qui veulent

loger au _Chapeau rouge_[284]; plusieurs desirent ce logement, parce

qu'il est beau; mais, comme ces messieurs sont recommandez de bonne

part, je croy qu'ils y demeureront. Il s'est formé un grand conflit

pour le logis de la _Harpe_[285] entre messieurs des finances et

monsieur le grand-maître de l'artillerie[286]. Messieurs des finances

soutiennent que ce logis leur est affecté de tout temps; Monsieur

le grand maître allègue deux ou trois raisons par les quelles il

pretend qu'il le doit avoir; outre que c'est une impertinence à ces

messieurs de vouloir resister aux puissances superieures. Enfin,

ils ont trouvé bon de s'accommoder et M. de Bulion[287] a fait

dire qu'il ne luy importe pourveu qu'il ait le couvert, et qu'il

s'accomodera au _Mortier_. M. Bouthillier[288] au _Bras d'or_, M. Du

Houssay[289] au _Cheval bardé_, M. Cornüel[290] à la _Galère_, M.

d'Emery à l'_Ecu de Savoye_[291], et messieurs les secrétaires à la

_Main d'argent_. Mais ce qui nous a travaillé le plus, c'est une dame

de haut parage[292] (je ne sçay si elle est dame ou damoiselle, car

tantôt on l'appelle madame, tantôt mademoiselle[293]). Elle vouloit

avoir l'_Ecu de Bourbon_[294]; mais la vieille hostesse[295] s'y est

opposée[296], alleguant qu'elle n'est de la qualité requise[297];

bien plus, on avoit juré qu'elle auroit l'_Ecu d'Orléans_; mais

la place est prise[298], de sorte que, n'estimant pas les autres

logis propres pour elle, je croy qu'elle sera contrainte de prendre

l'_Abbaye_[299]. Nous avons bien eu du bruit pour cela; je ne

m'etonne pas si les hostelliers refusent de loger les femmes, car

elles sont trop mal aisées à contenter, et donnent souvent de

la peine à leurs hostes. L'on a marqué l'_Ecu de Milan_ à M. de

Créquy[300], à la charge qu'il fera deloger les Espagnols qui

l'occupent; il aura de la peine à en venir à bout. J'oubliois un

grand prelat des plus _eminents_ que l'on doit faire loger au _Moulin

à vent_. Il nous reste deux secrétaires d'Estat à loger; nous avons

fait marquer pour eux la _Plume d'or_.

[Note 274: On étoit alors en pleine guerre de Trente ans,

et ce logement à _l'Aigle impériale_ n'est pas mal trouvé,

pour le roi, au nom duquel Richelieu tâchoit d'abattre la

maison d'Autriche.]

[Note 275: Ceci prouve que cette pièce est antérieure à la

naissance de Louis XIV, et même à toute espérance de voir

Anne d'Autriche nous donner un _Dauphin_.]

[Note 276: Pourquoi, pour Gaston, cette enseigne du _Grand

Cerf_? Peut-être à cause de sa couardise.]

[Note 277: Ces enseignes: l'_Ancre_, la _Couronne ducale_,

l'_Ecu de Bretagne_, conviennent bien pour Richelieu, qui

étoit grand amiral, et qui, en même temps que le titre de

_duc_ et _pair_, avoit reçu le gouvernement de Bretagne.]

[Note 278: C'est-à-dire les _Clefs de Saint-Pierre_,

enseigne du Vatican, demeure du pape. Richelieu n'eut

jamais l'ambition du trône pontifical; il visa un instant,

selon Vitterio Siri, à se faire déclarer patriarche de

France; ce fut tout.]

[Note 279: Henri II de Bourbon, père du grand Condé, qui,

en effet, depuis ses malheureuses campagnes de Dole et

de Fontarabie, ne venoit plus beaucoup en guerre. Il se

contentoit d'être riche, car il étoit avare, et par là

pouvoit bien s'accommoder de loger à l'_Homme d'argent_.]

[Note 280: Le titre de _M. le Comte_ appartenoit aux comtes

de Soissons, comme celui de _M. le Prince_ aux aînés des

Condé. Le comte de Soissons, en ce temps-là, n'étoit pas,

comme on sait, des amis du cardinal; et ses manoeuvres de

rebelle avoient déjà failli le faire arrêter, et loger

en effet à l'enseigne de la _Cage_. Rentré un peu grâce,

il avoit obtenu le commandement de l'armée de Picardie,

désigné ici par la _Bannière de France_. Un peu plus tard,

il fit cause commune avec Gaston et lança un manifeste

contre Richelieu, qui riposta par un arrêt qui le déclaroit

criminel de lèze-majesté. L'armée du comte et celle du roi

se rencontrèrent près de la Marfée, et le rebelle fut tué.

Avec lui s'éteignit le titre de M. _le comte_, que Louis

XIV essaya vainement de rétablir en faveur du comte de

Toulouse. (Saint-Simon, _Mémoires_, édit. Hachette, in-12,

t. IV, p. 356-357.)]

[Note 281: Le duc de la Valette, fils du duc d'Epernon, qui

commandoit alors en Biscaye. C'étoit avoir _l'épée royale_.

Il ne la garda pas longtemps. On sait le terrible procès

que lui fit Richelieu, et dont une condamnation à mort par

contumace fut le résultat.]

[Note 282: Pierre Séguier, qui venoit d'être nommé

chancelier en remplacement de M. d'Aligre. On le loge au

_Cerf-volant_, sans doute parce que c'étoit l'homme le plus

disposé a suivre tous les vents de la faveur. V., sur lui,

t. IX, p. 22-26.]

[Note 283: Le général des galères étoit Pont-Courlay,

neveu ou cardinal-ministre. V. t. IX, p. 31.--Loger sous

l'enseigne du _Chameau_, quadrupède voyageur des espaces

sans eau, le général des galères, seroit un trait de satire

assez amusant, mais c'est une autre malice moins fine qu'il

faut chercher ici. Si Pont-Courlay loge au _Chameau_,

c'est parce qu'il étoit bossu, «un fort vilain gobin», dit

Tallemant. (Édit, in-12, t. III, p. 53.)]

[Note 284: Richelieu faisoit des démarches près du saint

siége pour obtenir que le P. Joseph fût fait cardinal, et

teindre ainsi en rouge l'Eminence grise. Elles n'aboutirent

qu'en 1638, et quand le chapeau arriva le P. Joseph étoit

mort. V. t. IX, p. 24.]

[Note 285: _Harpe_ est ici dans un sens argotique, qui fait

épigramme, contre messieurs des finances, gens toujours

prompts à _harper_, prendre. V. sur ce mot Fr. Michel,

_Recherch. sur l'argot_, p. 221.--Molière a nommé Harpin le

receveur des tailles dans _La Comtesse d'Escarbagnas_.]

[Note 286: Le grand maître de l'artillerie étoit M. de La

Meilleraye.]

[Note 287: Il étoit surintendant des finances depuis 1632.

V. t. IX, p. 32.]

[Note 288: Cl. Bouthillier, qui fut aussi surintendant des

finances. V. t. IV, p. 22.]

[Note 289: Trésorier des parties casuelles, qui fut grand

ami d'Emery et mêlé comme lui à toutes les affaires. V.

_Catalogue des partisans_ dans le _Choix des mazarinades_,

t. I, p. 234.]

[Note 290: Président à la chambre des comptes. V. t. IX, p.

33-34.]

[Note 291: Emery étoit alors notre ambassadeur près la cour

de Savoie.]

[Note 292: C'est la nièce du cardinal, Marie de Vignerot,

veuve du marquis de Combalet.]

[Note 293: On disoit que son mariage avec Combalet n'avoit

pas été consommé, et Dulot avoit fait à ce sujet, avec les

noms MARIE DE VIGNEROT, cette curieuse anagramme: _Veuve de

ton mari_. (Tallemant, édit. in-12, t. III, p. 13-14.)]

[Note 294: Il avoit en effet été question, en 1631 et en

1632, alors que le comte de Soissons,--qui étoit, comme on

sait, de la maison de Bourbon,--faisoit cause commune avec

le cardinal, de marier madame de Combalet avec ce jeune

prince.]

[Note 295: Mademoiselle de Lucé, mariée le 7 décembre 1601

au comte de Soissons, et mère du prince dont on vouloit

faire le mari de madame de Combalet.]

[Note 296: Aubery, dans la _Vie du cardinal_ (liv. IV, ch.

23), dit au contraire, mais à tort, que c'est madame de

Soissons qui avoit proposé le mariage.]

[Note 297: Tallemant est du même avis. «Il l'eût épousée,

dit-il, parlant de madame de Combalet et du comte, si elle

eût été veuve d'un homme plus qualifié.» (T. III, édit.

in-12, p. 13.)]

[Note 298: Gaston d'Orléans, qu'on avoit, à ce qu'il

paroît, voulu marier aussi à madame de Combalet, avoit

épousé secrètement, en 1632, Marguerite de Lorraine.]

[Note 299: Elle n'eût fait qu'y retourner, car une partie

de son veuvage s'étoit passée chez les carmélites; elle n'y

retourna pas. Son oncle, désespérant de lui donner un mari,

voulut lui donner un beau titre. Il lui acheta, en 1638, le

duché d'Aiguillon, dont elle porta le nom jusqu'à sa mort

en 1675.]

[Note 300: Le maréchal de Créqui étoit alors aux prises

dans le Milanais avec le marquis de Leganez. Il n'obtint

pas ce qu'on lui souhaite ici, il ne délogea pas les

Espagnols et ne se logea pas dans Milan.]

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 66 / 88 题